Un pari de milliardaires et autres nouvelles
Part 5
Quelques mois avant mon départ, un fournisseur de New-York fit chez moi une installation qui ne me parut pas réussie. Lorsque vint la note, j’écrivis que je payerais lorsque le travail serait complètement terminé. On me répondit que pour le moment on était débordé, mais que, dès que ce serait possible, on m’enverrait un ouvrier habile pour tout mettre au point. J’attendis plus de deux mois, supportant avec patience des sonnettes qui carillonnaient souvent sans qu’on y touchât, et qui à d’autres moments restaient muettes, malgré mes appels désespérés. Plusieurs fois je voulus écrire, et chaque fois je remis; mais un beau jour je me décidai et déversai ma bile sous forme d’une lettre bien sentie; puis je m’arrêtai subitement, convaincu qu’au magasin on commençait à penser à moi. Lorsque le lendemain matin je descendis déjeuner, le facteur n’avait pas emporté ma lettre, mais l’électricien était venu, avait fait son travail et disparu! Il avait reçu des ordres la veille au soir, et était venu par un train de nuit.
Si c’est une «coïncidence», il a en tout cas fallu trois mois pour lui permettre de se réaliser.
L’année dernière, arrivé à Washington un soir, je descendis à Arlington-Hôtel et gagnai ma chambre. Je lus et fumai jusqu’à dix heures puis, n’éprouvant aucune envie de dormir, j’eus l’idée de prendre l’air. Je sortis malgré la pluie, et j’errai à travers les rues, en goûtant tout le plaisir de l’inconnu. Je savais que mon ami M. O... habitait la ville, et j’avais le désir de le rencontrer; mais je ne pouvais songer à le trouver à cette heure avancée, d’autant plus que j’ignorais son adresse. Vers minuit les rues étaient si désertes que j’eus l’impression de la solitude; j’entrai alors dans un bureau de tabac assez loin dans l’Avenue, et j’y restai environ un quart d’heure à écouter quelques énergumènes qui parlaient politique.
Tout d’un coup, sous l’effet d’une inspiration subite je me dis: «Je vais sortir d’ici, tourner à gauche et, après avoir fait dix pas, je rencontrerai mon ami O...
--Ce que j’avais présumé arriva! Je ne vis pas son visage, caché par son parapluie, et dissimulé par l’obscurité, mais je reconnus sa voix lorsqu’il interrompit son compagnon de promenade, et je l’arrêtai net.
Ma sortie et ma rencontre avec M. O... pourraient paraître chose naturelle mais, avoir pressenti cette rencontre, voilà certes le plus curieux. En y réfléchissant, le fait est singulier. J’étais au fond du bureau de tabac lorsque je formulai ma prophétie: je sortis, et fis cinq pas derrière la porte; je l’ouvris, la fermai derrière moi; je descendis trois marches, tournai à gauche, refis quatre ou cinq pas et me trouvai nez à nez avec mon individu. Je répète que la chose en elle même n’a rien de surprenant; le seul côté bizarre est d’avoir pressenti cette rencontre.
J’ai si souvent cassé du sucre sur le dos des absents et découvert ensuite, à ma grande confusion, que je parlais devant leurs parents, que je suis devenu superstitieux à ce sujet, et que maintenant je tiens ma langue. On se sent si bête après une gaffe de cette espèce!
Constamment, nous parlons de gens qui au même instant surgissent devant nous. Nous rions en disant: «Lorsqu’on parle du loup, etc.»; nous n’y faisons plus attention, et ne voyons là qu’une simple coïncidence. C’est une manière commode de donner une solution à un problème grave et complexe, et de mettre cette particularité sur le compte d’une coïncidence banale.
J’arrive maintenant à la chose la plus singulière qui me soit arrivée. Il y a deux ou trois ans, j’étais couché paresseusement un matin. C’était le deux mars--lorsque, subitement, une idée me traversa l’esprit et s’y implanta avec une telle insistance que toutes mes autres pensées s’évanouirent devant elle. Cette idée, accapareuse de mon cerveau, semblait simple au premier abord: je pensais tout uniment qu’il était temps de préparer un livre à mettre en vente, un livre sensationnel qui offrirait un intérêt particulier pour le public. Il s’agissait d’un livre sur les mines d’argent du Névada.
Le «Great Bonanza» était la grande merveille actuelle, et tout le monde en parlait. Il me semblait que nul ne serait plus autorisé à traiter ce sujet que Mr William H. Wright, journaliste de Virginia (Névada) sous la direction de qui j’avais écrit pendant de longs mois comme reporter, il y a dix ou douze ans. Etait-il mort ou vivant? Je l’ignorais, mais à tout hasard je lui écrirais. Je commençai par lui suggérer timidement l’idée d’écrire un livre, puis je m’enhardis, et me hasardai à lui indiquer ce qui, à mon avis, devrait être le plan de l’ouvrage; enfin, je lui demandai d’excuser mon outrecuidance, en le priant de n’y voir que de très bonnes intentions d’un ami. Je lui fournis force détails, lui indiquant même l’ordre dans lequel il pourrait les relater. J’étais sur le point de mettre mon élaboration sous enveloppe, lorsque je réfléchis que si aucun éditeur ne voulait publier ce livre suggéré par moi, je serais fort contrarié; et je me décidai à garder ma lettre jusqu’à ce que j’aie l’acceptation d’un éditeur. Je serrai donc mon document dans mon bureau, et j’adressai un mot à mon éditeur lui demandant de m’indiquer un jour pour un rendez-vous d’affaires. Comme il était en voyage, mon mot demeura sans réponse, et au bout de trois ou quatre jours je perdis mon affaire de vue. Le neuf mars, le facteur m’apporta plusieurs lettres; parmi elles, j’en trouvai une plus lourde que les autres et dont l’écriture m’était à peine connue. Je ne découvris pas tout d’abord d’où elle venait, mais j’eus comme un pressentiment, et je dis à un parent qui se trouvait là:
--Vous allez assister à un miracle. Je vais vous exposer tout le contenu de cette lettre, date, signature, tout en un mot--et cela sans briser le cachet. Elle est d’un Mr. Wright de Virginia (Névada) et datée du deux mars, c’est-à-dire qu’elle remonte à sept jours. Mr. Wright me propose d’écrire un livre sur les mines d’argent du Bonanza, et me demande mon opinion, en vrai ami. Il expose son sujet, l’ordre et la suite de ses détails, et annonce qu’il finira par un historique sur l’avenir de Great Bonanza. C’est même le sujet principal du livre.
Je décachetai la lettre, et montrai l’exactitude de ce que j’avais annoncé. La lettre de Mr. Wright contenait tout ce que contenait la mienne, écrite le même jour; seulement cette dernière était restée dans mon bureau, depuis une semaine, depuis le deux mars.
Il n’y a aucune «extralucidité» là-dedans si nous voulons bien donner à ce mot la vraie signification qui lui appartient.
En effet le «voyant» se flatte de percevoir réellement l’écriture cachée et de la lire mot pour mot; ce n’est pas mon cas. Je savais seulement le contenu de la lettre, j’en connaissais tous les détails ainsi que l’ordre dans lequel ces détails étaient présentés, mais il me fallait encore les exposer moi-même, les traduire, pour ainsi dire, du langage de Wright dans le mien.
La lettre de Wright et celle que j’avais écrite sans l’envoyer étaient bien identiques quant à la substance.
Sans aucun doute nous n’étions pas en présence d’un simple accident, et je prétends que des coïncidences aussi complètes ne peuvent se produire. Le hasard aurait pu expliquer un ou deux faits isolés, mais pas une continuité de faits aussi soutenue.
A n’en pas douter, l’esprit de Mr. Wright avait été en communication immédiate et directe avec le mien, à travers trois mille lieues de montagnes et de désert, dans la matinée du deux mars. Je n’en conclus pas que nos deux esprits engendrèrent en même temps cette succession d’idées, mais que l’un d’eux conçut et la télégraphia tout simplement à l’autre. Curieux de savoir quel cerveau avait influencé l’autre, j’écrivis pour tirer l’affaire au clair. La réponse de Mr Wright démontra qu’il avait conçu le plan, que mon cerveau n’avait été que l’appareil récepteur. Partant de cette constatation vous comprendrez aisément combien d’idées géniales ont pu être volées inconsciemment à des distances de trois mille lieues et plus!
Si l’on admet cette hypothèse, il suffit d’étudier l’encyclopédie pour rencontrer une fois de plus dans l’histoire des inventions ces coïncidences bizarres qui ont toujours frappé les esprits clairvoyants: on sera frappé de la fréquence avec laquelle une machine ou une invention quelconque a été imaginée simultanément par plusieurs personnes sur différents points du globe.
Le télégraphe électrique a été méconnu pendant plusieurs milliers d’années; puis il a été découvert en même temps, par un Américain, le Professeur Henry, par l’Anglais Wheatstone, par Morse sur mer, et par un Allemand à Munich.
La manière d’utiliser la vapeur a été trouvée la même année dans deux ou trois pays. N’est-il pas admissible, alors, que les inventeurs se volent constamment et inconsciemment leurs idées quoique séparés par des milliers de lieues?
Au printemps dernier, un littérateur de mes amis, Mr D. Howells, qui demeurait à cent lieues de moi, vint me voir et, au cours de la conversation, il me raconta qu’il venait de faire une découverte, d’arrêter son esprit sur une idée nouvelle qui n’avait certainement jamais été exploitée en littérature. Il me l’expliqua. Je lui tendis alors un manuscrit, et lui dis qu’il y trouverait en substance la même idée: j’avais écrit le manuscrit huit jours avant. L’idée m’était venue à l’esprit à l’automne précédent, tandis que mon ami ne l’avait conçue qu’au moment où je la transcrivais, il y a de cela 8 jours. Il n’avait pas encore commencé son travail, de sorte qu’il abandonna son projet et me laissa très gracieusement la paternité de ladite idée.
L’exemple suivant, que j’ai trouvé dans un journal, est véridique. Je tiens le fait de la bouche de Mr Howells au moment où l’épisode a eu lieu:
--On relate un fait étonnant de coïncidence littéraire dans la revue _Atlantic Monthly_ de Mr Howells: Une dame de Rochester (New-York), soumit à la revue qui publiait la nouvelle _Dʳ Breen Practice_, un manuscrit qui ressemblait tellement à celui de Mr Howells que celui-ci crut nécessaire d’aller la trouver pour lui expliquer qu’il ne s’agissait nullement d’un cas de plagiat. Il lui montra les brouillons de sa nouvelle, et lui prouva que la similitude entre leurs écrits était due à une de ces coïncidences étranges qui se rencontrent de temps à autre dans le monde littéraire.
J’avais lu moi-même des extraits de la nouvelle de Mr Howells dans son manuscrit avant que la dame n’ait remis le sien à la revue. Voici un autre exemple tiré d’un journal.
La réédition de la nouvelle de Miss Alcott: _Moods_, rappelle à un collaborateur de _la Poste_ de Boston, une singulière coïncidence qui fut mise en lumière avant que le livre ne parût pour la première fois: Miss Anna Crane, de Baltimore, publia un roman intitulé _Emily Chester_, qui offrait au lecteur des particularités frappantes et caractéristiques. La comparaison entre cet ouvrage et _Moods_ montra que les deux auteurs, complètement étrangers l’un à l’autre, vivant à des centaines de lieues de distance, avaient tous les deux choisi le même sujet, et développé les mêmes idées jusqu’à un certain point, puis, le parallèle cessant, les conclusions divergeaient. Et, détail plus curieux encore, les principaux héros portaient les mêmes noms dans les deux romans, de sorte que Miss Alcott dut changer les noms de ses personnages. Après cela, le livre fut publié par Loring.
A ma souvenance, j’ai vu ici quatre ou cinq conflits violents éclater dans un journal littéraire à propos de poèmes dont la paternité était revendiquée par deux ou trois personnes à la fois. Il y a eu discussion au sujet de _Nothing to Wear_, _Beautiful Snow_, _Rock me to Sleep_, _Mother_, et d’une des premières ballades de Mr Will Carleton, je crois. Ces conflits étaient tout bonnement attribuables à des cas de télégraphie mentale involontaire et inconnue.
Encore un mot sur Mr Wright. Il avait son livre en tête depuis quelque temps; donc c’est lui, et non moi, qui en conçut l’idée. Le sujet m’était complètement étranger, car je préparais toute autre chose. Et cependant cet ami que je n’avais pas vu, et auquel j’avais à peine pensé depuis onze ans, avait le pouvoir de m’infiltrer ses idées à trois mille lieues de distance et d’exercer une sorte d’accaparement mental de mon cerveau. Il s’était mis à écrire après avoir terminé son travail de journaliste--un peu après trois heures, me dit-il. Or trois heures à Névada représentaient six heures à Hartford, et c’est à ce moment précis que je rêvassais dans mon lit, sans fixer autrement ma pensée. C’est à ce moment-là que l’idée d’écrire ce livre se présenta à mon esprit; je me levai alors et me mis à écrire, croyant fermement que j’agissais sous la propre impulsion de ma volonté.
Je n’ai jamais assisté à aucune expérience mesmérienne ou de double vue ni à aucune séance de spiritisme qui fût pour mon esprit convaincante; le fait est d’ailleurs sans importance, seulement je suis obligé de reconnaître qu’un esprit humain (incarné) peut communiquer avec un autre, quelle que soit la distance, et sans aucune préparation «artificielle» destinée à créer un état sympathique favorable à la transmission.
J’estime que lorsque l’état sympathique existe entre deux esprits, ils peuvent communiquer; autrement ce doit être impossible; et si la sympathie est entretenue par des relations suivies, les deux esprits peuvent continuer à correspondre pendant un temps illimité.
Je vous cite un autre phénomène que tout le monde a pu remarquer: tout d’un coup, une série de pensées ou de sensations nous envahit, et vous êtes obsédé par l’idée qu’autrefois, dans une existence antérieure, vous avez éprouvé ces mêmes sensations et conçu les mêmes idées.
L’hypothèse de l’existence antérieure est très vraisemblable, mais je reste persuadé qu’elle ne constitue pas la solution de ce mystère ardu; je suis convaincu que dans ce cas un étranger très éloigné vous a télégraphié mentalement, et à votre insu, ses pensées et ses sensations; cette transmission s’est arrêtée lorsqu’un courant contraire ou un obstacle quelconque est venu s’interposer et couper le fil de communication. Peut-être croyez-vous que ces idées et ces sensations sont une répétition; dans ce cas, elles ne deviennent une répétition qu’au moment où elles vous sont communiquées. Il est possible que Mr Brown, le «voyant», lise dans le cerveau d’autrui. L’hypothèse contraire est également admissible; en tout cas je sais de source certaine qu’il m’est arrivé de lire dans l’esprit d’autrui; par conséquent, je ne vois pas pourquoi Mr Brown n’en ferait pas autant.
J’ai écrit ce qui précède il y a trois ans, à Heidelberg, et j’ai mis de côté mon manuscrit en me proposant d’y intercaler des exemples de télégraphie mentale à mesure qu’ils se présenteraient à moi.
Pendant ce temps, le «croisement» des lettres est devenu si fréquent qu’il en est presque monotone.
Aussi ai-je mis à profit mes observations relatives à ces «coïncidences»; maintenant, lorsque je suis las d’attendre des nouvelles de quelqu’un, je m’asseois et le force à m’écrire, qu’il le veuille ou non; c’est-à-dire que je lui écris, puis je déchire ma lettre sans la faire partir. Cela suffit amplement et les nouvelles de ce quelqu’un ne tardent pas à m’arriver.
Bien entendu, je suis devenu superstitieux au sujet de ces croisements de lettres. C’est du reste bien naturel! Nous sommes restés un peu de temps à Venise après avoir quitté Heidelberg. Un jour, je descendais le grand canal en gondole, lorsque j’entendis un cri derrière moi; je me retournai pour voir ce qui se passait et j’aperçus une gondole qui suivait la mienne en faisant force de rames. Le gondolier m’invita à m’arrêter. Je stoppai, et le petit bateau vint se ranger auprès du mien. Il y avait dedans une Américaine, fixée à Venise. D’un air très préoccupé, elle me dit:
--Il y a à l’hôtel Britannia, depuis huit jours, un Américain de New-York, et sa femme, qui sont désespérés de n’avoir pas reçu de nouvelles de leur fils dont ils ne savent rien depuis huit mois: la mère en est malade de chagrin, et le père ne peut ni manger ni dormir.
Le fils arrivé à San-Francisco, il y a huit mois, leur a écrit le jour même; c’est tout ce qu’ils en savent. Ses parents sont en Europe depuis ce temps, mais leur voyage s’effectue dans des conditions très tristes, car ils ne font que changer de place, écrire de tous les côtés et à tout le monde pour demander des nouvelles de leur fils; mais le mystère reste aussi obscur. Maintenant le père a renoncé à écrire et veut télégraphier. Il veut câbler à San-Francisco. Il ne l’a jamais fait parce qu’il a peur... il ne sait trop de quoi,--de la mort de son fils, sans doute. Mais il voudrait que quelqu’un lui conseillât de télégraphier; il voudrait que je l’y engageasse. Je ne l’ose pas, car si aucune réponse ne venait, sa femme en mourrait certainement. Alors j’ai couru après vous pour vous prier de m’aider à l’exhorter à la patience et à attendre une semaine ou deux avant de télégraphier. Venez, ne perdons pas de temps. Il y va de la vie de cette pauvre femme.»
Je la suivis, mais j’avais mon idée bien arrêtée et, lorsque je fus introduit auprès du monsieur, je lui dis: Je suis très superstitieux, et je ne vois pas de mal à cela. Si vous voulez câbler à San-Francisco tout de suite, vous aurez des nouvelles de votre fils avant que vingt-quatre heures se soient écoulées. Je ne sais si elles viendront de San-Francisco ou d’ailleurs; la seule chose urgente est de _câbler_, voilà tout. Les nouvelles arriveront immédiatement. Télégraphiez à Pékin si vous voulez, là n’est pas la question: l’absence de nouvelles vient de ce que vous n’avez pas câblé dès que vous en avez eu l’idée.
Il semble absurde que ce monsieur ait été réconforté par ce raisonnement enfantin, mais il le fut réellement; sa physionomie s’éclaira et il envoya son câblegramme; le lendemain à midi, arrivait une longue lettre de son fils qu’il croyait perdu; le pauvre père me témoigna autant de reconnaissance que si j’avais été pour quelque chose dans la venue de ce message. Son fils avait quitté San-Francisco par le premier bateau venu et sa lettre avait été écrite du premier port où il avait touché quelques mois après.
Cet incident ne signifie rien et n’a aucune valeur. Je ne le relate que pour prouver combien est invétérée en moi la superstition que m’inspire le «croisement des lettres». J’étais si sûr que le télégramme adressé n’importe où irait au-devant de la lettre attendue que je n’ai pas hésité à consoler cet homme découragé, et à lui rendre l’espoir et la gaieté.
Voici encore deux ou trois incidents qui me viennent à l’esprit à propos de télégraphie mentale. Un lundi matin, il y a de cela un an, je pris une lettre au hasard dans le courrier, et je dis à un ami: «Sans ouvrir cette lettre, je vous raconterai ce qu’elle contient. Elle est de Mᵐᵉ de..., cette dernière me dit qu’elle était à New-York samedi dernier, qu’elle se proposait de venir ici par le train de l’après-midi pour nous faire une surprise, mais qu’au dernier moment elle a changé d’avis et est rentrée chez elle.»
J’avais raison; mes prévisions étaient parfaitement exactes. Et cependant aucun indice ne pouvait me faire supposer que Mᵐᵉ X... venait à New-York ou qu’elle avait la moindre envie de nous faire une visite.
Je fume beaucoup,--c’est-à-dire tout le temps--et depuis sept ans j’ai essayé de cacher une boîte d’allumettes à ma portée, derrière un cadre sur la cheminée; mais j’ai dû l’ôter de là, car Georges (le nègre), qui prépare les feux et allume le gaz, se sert toujours des allumettes, sans les remettre en place. Conseils et ordres, rien n’y fait, et cela dure depuis sept ans. Un jour de l’été dernier, tandis que toute ma famille s’était absentée pour plusieurs mois, je dis à une personne de la maison:
--Eh bien! pendant ces longues vacances où rien ne viendra nous gêner...
--Je puis finir votre phrase, répondit-elle.
--Voyons, faites-le.
--Georges devrait bien prendre l’habitude de laisser ces allumettes en place.
C’était précisément ce que j’allais dire. Et cependant, jusqu’alors, ni Georges ni les allumettes ne m’étaient venus à l’esprit depuis trois mois; d’autre part il est certain que cette partie de phrase que j’allais énoncer n’avait aucun rapport avec ce que je devais dire ensuite.
Ma mère (elle vivait encore lorsque ces lignes furent écrites) descend du plus jeune des frères Lambton qui se sont établis ici voilà bien des années. La tradition raconte que l’aîné hérita d’une grande propriété anglaise (érigée depuis en comté) et qu’il mourut. C’est ce qui est toujours arrivé dans ma famille. Ils meurent tous tandis qu’ils pourraient faire quelque chose d’utile sans être obligés de travailler. Les deux Lambtons laissèrent beaucoup de petits Lambtons derrière eux; et lorsque enfin, il y a une cinquantaine d’années, la propriété anglaise fut érigée en comté, la nombreuse tribu des Lambtons américains (c’est-à-dire les descendants de l’aîné) commença à s’agiter. Depuis cette époque ces descendants se démènent inutilement pour arriver à faire valoir leurs droits. Le véritable comte actuel--je veux dire l’Américain--m’écrivait de temps en temps et essayait de m’intéresser à cette question brûlante de titres et de propriété, en m’offrant une part de son futur butin; mais j’ai toujours agi de manière à éviter les tentations.
Eh bien! un jour de l’été dernier, j’étais couché sous un arbre, ne pensant pas à grand’chose, lorsqu’une idée me vint à l’esprit. Je dis à quelqu’un de la maison:
--Supposez que je vive jusqu’à quatre-vingt-deux ans, que je devienne sourd, aveugle, édenté, et qu’au moment de rendre le dernier soupir sur mon lit de mort...
--Attendez, laissez-moi finir votre phrase,--interrompit l’autre.
--Allez, lui dis-je.
--Quelqu’un se précipite avec un papier, s’écrie: «Tous les autres héritiers sont morts, vous êtes comte de Durham!»
C’était juste ce que j’allais dire. Et pourtant jusqu’à ce moment, jamais cette idée ne m’était venue à l’esprit.--Il y a quelques années, j’aurais été stupéfait d’une chose pareille, mais je n’en étais plus à m’étonner de particularités qui m’arrivaient couramment chaque semaine, et je suis bien convaincu maintenant qu’un cerveau peut communiquer clairement avec un autre, sans l’aide du véhicule lourd et lent de la parole.
Ce siècle paraît avoir épuisé presque toutes les inventions; cependant il en reste une encore à exploiter, c’est la «phrénophonie». Elle consisterait à trouver une méthode permettant à deux esprits d’établir une communication mentale entre eux à l’aide de la volonté; cette communication serait en quelque sorte codifiée comme le télégraphe électrique. Le télégraphe et le téléphone vont devenir trop lents et trop verbeux pour nos besoins. Il faut que notre pensée puisse franchir les distances, quitte à la transformer en paroles si cela devient nécessaire; en tout cas, nous réserverions cette besogne ennuyeuse pour nos moments perdus. Il est évident que la force qui transmet notre pensée d’un cerveau à un autre revêt une forme plus fine et plus subtile que l’électricité; nous devons tout d’abord chercher à nous rendre maître de cette force, et essayer de la capter comme nous avons dû le faire pour les courants électriques. Avant l’invention du télégraphe, pas un de ces phénomènes ne semblait plus facile à expliquer que la transmission de la pensée.
Pendant que j’écris ceci, il y a certainement quelqu’un sur un autre point du globe qui en fait autant; la question se résume à ceci: lequel des deux inspire cette pensée à l’autre? A cela je ne puis répondre, mais je reste persuadé que toutes les idées ont traversé un autre cerveau pendant tout le temps qu’elles m’ont absorbé.
Je terminerai par une observation que j’ai trouvée il y a quelque temps dans le _Johnson_ de Boswell.