Un pari de milliardaires et autres nouvelles

Part 3

Chapter 33,838 wordsPublic domain

Elle fit la moue et me répondit:

--Ce n’est pas si sûr que cela; vous êtes un mauvais drôle de vous moquer de moi ainsi.

--Voyons, ma chère Portia, ne vous fâchez pas; j’ai voulu plaisanter et rien de plus. Maintenant, allons-nous-en.

--Non, non, attendez, me dit mon bienfaiteur. Vous oubliez la situation que je vous ai promise.

--Ah! oui, c’est juste? Je vous remercie de tout mon cœur; mais, vraiment, je n’en ai pas besoin.

--Rappelez-vous que je vous offre tout ce qu’il est en mon pouvoir de mettre à votre disposition.

--Merci mille fois; merci encore; vos offres, même les plus généreuses, ne sauraient me tenter.

--Henri, vous me confondez. Vous remerciez à peine votre excellent bienfaiteur; laissez-moi au moins le faire pour vous et lui témoigner notre gratitude.

--Je veux bien, ma chère; je vous délègue mes pouvoirs; voyons, comment allez-vous vous y prendre?

Elle se leva, marcha droit vers le vieux monsieur, s’assit sur ses genoux, passa ses bras autour de son cou et l’embrassa à pleine bouche. Au même instant les deux frères éclatèrent de rire à l’unisson. Moi, je restais pétrifié, absolument médusé, comme bien vous le pensez. Portia cria de sa jolie voix claire:

--Papa, il vous dit que vous n’avez rien d’assez bien à lui offrir comme situation! C’est un soufflet pour moi.

--Comment, ma chérie, repris-je, vous l’appelez papa?

--Mais oui, je vous présente mon beau-père, et un beau-père que j’adore. Vous comprenez, maintenant, pourquoi je me tordais de rire, lorsque vous m’avez raconté à la réception du ministre, ne connaissant pas ma parenté, comme quoi la combinaison de mon père et de l’oncle Abel vous mettait dans un pétrin complet?

A ces mots, je parlai sans détours, bien décidé que j’étais à frapper droit au but:

--Maintenant, mon cher Monsieur, permettez-moi de retirer ce que je viens de dire. Il y a une situation que j’accepte de vous immédiatement.

--Laquelle?

--Celle de votre gendre.

--Parfait, parfait. Mais je dois vous faire remarquer que, n’ayant jamais rempli les fonctions de gendre, vous allez vous trouver très embarrassé pour me fournir des certificats «ad hoc».

--Cela ne fait rien; prenez-moi à l’essai, je vous en conjure; ne fût-ce que pour trente ou quarante ans. Si après cela je...

--Eh bien, soit! C’est entendu. Je vous accorde cette petite faveur. Emmenez Portia; elle est à vous.

Inutile de me demander si nous étions heureux! Portia et moi, nous nous sentions transportés au sixième ciel. Quand Londres eut vent de mon histoire, un jour ou deux plus tard, et qu’on connut mes pérégrinations avec le fameux billet de banque, vous devinez d’avance si la fin de mon aventure fit les frais de toutes les conversations. On jacassa beaucoup sur notre compte.

Mon beau-père reporta ce cher billet de banque à la banque d’Angleterre et l’encaissa; celle-ci, par une attention très délicate, annula le billet et en fit cadeau à mon beau-père. Le jour de notre mariage, le père de Portia nous offrit ce billet à tous les deux; depuis ce jour, vous pouvez le voir soigneusement encadré, pendu dans notre chambre à coucher. Et je vous assure que je le vénère, ce morceau de papier, lui qui m’a valu ma chère Portia!

Sans lui, en effet, je ne serais peut-être pas resté à Londres, je n’aurais jamais été admis à la réception du ministre; par conséquent, je n’aurais pas vu Portia.

Aussi je ne cesse de répéter à mes amis:

--Vous voyez bien ce billet d’un million de livres! Il ne m’a servi qu’à faire une seule emplette dans ma vie, mais cette emplette, je ne l’ai même pas payée le dixième de sa valeur réelle.

UNE PÉTITION A LA REINE D’ANGLETERRE

Hartford, le 6 nov. 1887.

Madame,

Votre Majesté se rappelle sans doute qu’en mai dernier Mr Edward Bright, attaché au ministère de l’Intérieur, m’écrivit au sujet d’une taxe que je devais, paraît-il, acquitter à votre gouvernement pour la publication de mes livres à Londres. Cette taxe n’était autre chose qu’un impôt sur mes droits d’auteur.

Je ne connais pas ce Mr Bright, et il m’est difficile dans ces conditions de correspondre avec lui, j’ai d’ailleurs toujours habité dans ce pays. La première partie de ma vie, pendant les années qui précédèrent la guerre, s’est écoulée à Marion, état de Missouri, la seconde à Hartford, état de Connecticut, près de Bloomfield, à environ huit milles de Jarmington. Certains estiment cette distance à neuf milles; je ne partage pas cet avis, car j’ai fait constamment le trajet en moins de trois heures, et le général Hawley prétend même l’avoir parcouru en deux heures et quart.

Je me suis donc permis d’écrire à Votre Majesté, bien que je n’aie pas l’honneur de la connaître personnellement, et j’ose espérer que, dans une circonstance comme celle-ci, Votre Majesté voudra bien m’excuser d’implorer son appui en m’adressant au chef de la famille royale. J’ai déjà eu l’honneur de rencontrer le Prince de Galles en 1873, dans une circonstance des plus imprévues:

C’était dans Oxford Street, au coin de Régent Circus; le Prince descendait la rue à la tête d’une procession, tandis que je la remontais en sens contraire, sur l’impériale d’un omnibus. Le prince a certainement dû me remarquer, car je portais un pardessus gris à pattes, et j’étais presque seul dans l’omnibus. Quant à moi, je me souviens de cette rencontre comme si j’avais vu passer la comète.

Le prince paraissait très gai et satisfait de vivre. Le contraire serait d’ailleurs surprenant.

Un jour, j’allai rendre visite à Votre Majesté, mais Elle était sortie. Cela n’a pas d’importance, et peut arriver à tout le monde.

Il me semble que je me suis un peu éloigné de mon sujet; j’y reviens donc avec votre permission. Le jeune Bright écrivit à mes éditeurs de Londres, Chatto Windus,--(leur maison est à gauche lorsque vous venez de Piccadilly, un peu plus haut que le magasin de musique)--il leur écrivit pour leur réclamer une taxe sur les droits d’auteurs de quelques écrivains étrangers tels que: Miss de la Ramée (Ouida), le Dʳ Oliver Wendell Holmes, Mr Francis Bret Harte et Mr Mark Twain. Chatto Windus réussirent à esquiver cette taxe pour les autres, mais ils échouèrent pour moi. Alors, le jeune Bright ne se contenta pas de m’écrire; il m’envoya un grand imprimé, de la dimension d’un journal, en me priant de signer en différents endroits. Plus on cherche à comprendre le texte de ce genre d’imprimés, plus on s’y perd; c’est la bouteille à l’encre.

Pénétré de cette triste réalité, j’écrivis à Chatto Windus de payer la taxe, leur promettant ensuite de les rembourser. Je m’imaginais naturellement que cette redevance allait être acquittée une fois pour toutes, et qu’elle ne dépasserait pas un pour cent; mais, hier au soir, je rencontrai le professeur Sloane de Princeton--vous ne le connaissez peut-être pas. Cependant vous avez dû le rencontrer quelquefois, car il va souvent en Angleterre. C’est un bel homme aux épaules larges, et de plus un grand penseur; vous avez pu l’apercevoir sur le quai des gares après le départ des trains qu’il venait de manquer; car, comme tous ces spécialistes et ces savants, il est incapable de joindre la pratique à la théorie. Il m’a donc appris que cette taxe ne portait que sur les trois années écoulées et qu’elle s’élevait à deux et demi pour cent.

J’en restai stupéfait, et de nouveau me mis à étudier l’imprimé; je voulais absolument trouver un remède à cette situation et j’étais décidé à mener la chose à bonne fin. Le texte de cet imprimé débutait poliment et courtoisement, comme d’ailleurs tous les documents anglais:

«A Mr Mark Twain: conformément aux actes du Parlement qui confèrent à Sa Majesté les droits et les profits, etc.»

A la première lecture je n’avais pas remarqué cette particularité. J’étais persuadé que le gouvernement me réclamait cette taxe, et je m’étais adressé, en conséquence, au gouvernement. Mais je venais de m’apercevoir qu’il s’agissait d’une affaire privée, d’une question d’intérêt intime, d’un revenu destiné à Votre Majesté et non au gouvernement. Mon avis est qu’il vaut toujours mieux s’adresser au bon Dieu qu’à ses saints, et je suis au fond bien aise de cette dernière découverte.

Quand on remonte à l’origine d’une affaire on arrive toujours à s’entendre, qu’il s’agisse de questions d’Etat ou de pommes de terre; le fait n’en reste pas moins vrai, quelle que soit l’importance ou la nature de l’affaire; en général, un sous-ordre se montre plus pointilleux et difficile à satisfaire. Ceci n’est pas une critique, mais bien un compliment à leur endroit. Ils ont leur devoir à remplir, et sont tenus d’observer une règle stricte, sans permettre des concessions. Si Votre Majesté laissait toute liberté d’action au jeune Bright, il est plus que probable qu’il la chasserait de chez elle avant deux ou trois ans. Il n’aurait certainement pas l’_intention_ de vous créer des complications de famille, mais le résultat serait le même. Eh bien, en supprimant l’intermédiaire de Bright, notre affaire n’en sera que plus claire; nous nous arrangerons à l’amiable et à la satisfaction générale. Quand ce litige sera réglé, Votre Majesté prendra le parti des Américains comme elle l’a fait, il y a cinquante ans; il me semble d’ailleurs que pour un souverain rien n’est plus enviable que l’alliance d’une nation étrangère.

Nous autres Américains, nous ne payons pas tous un impôt au gouvernement, mais cela viendra avec le temps, car notre nation compte de nombreux et nouveaux auteurs chaque année; plus des quatre cinquièmes de vos sujets canadiens sont de riches Américains, sans compter la population flottante qui visite le Canada.

En parcourant le document en question, j’ai rencontré un article relatif aux «détaxes». Je me permettrai de vous en entretenir, Madame. J’ai remarqué aussi que les auteurs ne sont pas mentionnés sur cet imprimé. Il est question des Carrières, des Mines, des Forges, des Sources salées, des Mines d’alun, des Eaux, des Canaux, des Docks, des Egouts, des Barrages des Pêcheries, des Foires, des Péages, des Ponts, des Droits de passage, etc., etc., etc., bref une liste d’à peu près un mètre cinquante de long. J’ai lu attentivement cette liste indéfiniment longue, et, à mesure que j’approchais de la fin, mon espoir augmentait, en constatant qu’en Angleterre tout est tarifé et prévu, excepté peut-être la famille et le Parlement. Pourtant, il n’est pas question des auteurs! Evidemment c’est un oubli, volontaire ou non. Mon cœur tressaute de joie; mais je m’étais réjoui trop tôt. Au bas de la page je trouvai une petite note de la main de Mr Bright, ainsi conçue: «Vous êtes imposé d’après la série D. 14.»

Je me reportai à cette série et trouvai les trois rubriques: Commerce, Bureaux, Usines à gaz.

Un moment de réflexion suffit à me convaincre qu’il y avait là une erreur. Mr Bright se trompait et sortait totalement de la question. Un auteur en effet n’est pas un commerçant; écrire ou composer ne constitue pas un acte mercantile; un auteur n’a pas de bureaux: ses bureaux sont partout sous la calotte des cieux, partout où souffle la brise, où brille le soleil, partout où les créatures de Dieu sont heureuses de vivre. Donc, puisque je n’exerce pas de commerce, et que je n’ai pas de bureaux, je ne tombe pas sous le coup de l’article visé par la «série D. section 14». Votre Majesté le comprend certainement. Je reviens alors à la question des «Détaxes».

Il me semble que je pourrais obtenir cette détaxe, du moins sous condition. Mr Bright me dit que toutes les détaxes que je puis réclamer sont prévues aux termes du paragraphe nº 8 intitulé: «Usure et détérioration de machines et appareils.» C’est curieux et cela prouve combien une fois parti du mauvais pied il est resté ancré dans son erreur; car les bureaux et le commerce ne comportent ni machines ni appareils, ou du moins il n’en a jamais été question; de plus, ils ne s’usent ni ne se détériorent. Votre Majesté conviendra que je suis dans le vrai. Voici d’ailleurs le paragraphe nº 8:

«Sommes réclamées à titre de détaxe sur moins-value provenant de l’usure et de la détérioration de machines et appareils, soit qu’ils appartiennent à des particuliers ou à une compagnie, soit qu’ils soient loués à des particuliers ou à une compagnie qui ont pris l’engagement d’entretenir et de rendre ces machines et appareils en parfait état:

Ces sommes se montent à.......»

Je vous cite le texte même.

Je pourrais répondre à Mr Bright dans les termes suivants:

--Je suis fier de proclamer que mon cerveau est mon appareil, je ne réclame aucune détaxe pour moins-value provenant de l’usure ou de la détérioration.

Ce n’est nullement le cas, car sa solidité est à toute épreuve. Oui, je pourrais lui dire: mon cerveau est mon appareil, ma tête est mon atelier, ma main est ma machine et je suis le distributeur de toutes ces énergies, je ne les ai affermées à personne; par conséquent il n’y a pas de bail.

Voilà. Je ne veux pas trop porter aux nues cet argument et cette réponse jetés sur le papier, tels qu’ils me sont venus à l’esprit; mais il me semble qu’ils devraient confondre ce jeune homme; Votre Majesté sera de mon avis.

C’est tout ce que j’ai à dire. Je m’arrête là; je ne piétine jamais mon ennemi quand je l’ai renversé.

Après avoir ainsi prouvé à Votre Majesté que je ne puis être frappé d’impôt, que je suis victime de l’erreur d’un clerc qui se trompe sur la nature de mon commerce, il ne me reste plus qu’à solliciter de votre justice le retrait de la lettre dont je vous ai parlé; il importe que mon éditeur puisse recouvrer la somme que par mégarde et aberration je lui avais ordonné de payer. Cette somme serait un bien faible appoint dans votre budget; l’année s’annonce dure pour les écrivains, et je ne crois pas que Votre Majesté ait jamais rencontré une aussi forte disette de lectures intéressantes.

Avec un respect toujours nouveau, je suis, de Votre Majesté, le dévoué serviteur.

MARK TWAIN.

_A Sa Majesté la Reine, à Londres._

LA CHICAGO ALLEMANDE

Je me sens perdu à Berlin. Cette ville ne ressemble en rien à la conception que je m’en étais faite. Le Berlin d’autrefois, je l’aurais reconnu aux descriptions des livres, le Berlin du siècle dernier et du commencement du nôtre: une ville sale, bâtie sur des marais, aux rues étroites et boueuses, éclairées par des lanternes sur lesquelles s’alignaient des vieilles et vilaines maisons toutes pareilles les unes aux autres; les maisons formaient des rectangulaires aussi droits et monotones que les rayons d’un magasin de nouveautés. Mais ce Berlin-là a cessé de vivre; il semble avoir disparu sans laisser aucune trace. Les dimensions du Berlin actuel ne donnent aucune idée de la ville qui l’a précédé.

Sa situation géographique a des traditions et une histoire, mais la cité elle-même ne représente plus rien de tout cela. C’est une ville neuve, la plus neuve que j’aie jamais vue. Chicago paraîtrait antique à côté d’elle, car on voit encore des vieux quartiers à Chicago, tandis qu’il n’en existe pour ainsi dire plus à Berlin.

La partie principale de la ville semble avoir été bâtie la semaine dernière, le reste avec beaucoup de bonne volonté pourrait remonter à six ou huit mois d’existence, au plus.

Un autre trait qui frappe le voyageur, c’est la grandeur de la ville. Il n’existe pas d’autre ville, en aucun pays, qui possède de si larges rues.

Berlin n’est pas UNE ville, mais LA ville aux grandes artères; et pas une autre au monde ne peut lui être comparée sous ce rapport.

«Unter den Linden» représente en largeur la valeur de trois rues. «Postdamerstrasse» est bordée de chaque côté par des contre-allées qui offrent elles-mêmes plus de largeur que les rues principalement connues des vieilles capitales de l’Europe; il n’y a ni rues étroites ni passages, pas de raccourcis; de loin en loin, si quelques grandes artères aboutissent au même carrefour, le périmètre de ce carrefour est tel qu’il évoque un sentiment de grandeur majestueuse. Le parc au centre de la ville est si vaste qu’il donne la même impression.

Un second trait caractéristique: les rues sont tirées au cordeau. Les plus courtes n’ont pas la moindre courbe; les plus longues s’étendent droites à l’infini; si elles s’infléchissent légèrement à droite ou à gauche, elles reprennent ensuite leur rectitude à perte de vue. Le résultat de cette configuration fait qu’à la nuit Berlin offre un coup d’œil magnifique. Le gaz et l’électricité sont dépensés largement, de sorte que, de quelque côté qu’on se tourne, on a partout devant soi une double rangée de réverbères puissants, avec çà et là une magnifique gerbe lumineuse qui éclaire les «Platzen»; entre ces interminables rangées de lumières, on voit aussi les innombrables lanternes des fiacres, qui ajoutent gaiement leur note claire à ce beau spectacle; elles donnent l’idée d’une invasion de vers luisants.

Une chose encore vous frappe à Berlin: c’est la situation absolument plane de la ville.

En résumé, la ville est plus neuve à l’œil qu’aucune autre, plus éclairée et plus ordonnée; pas une autre cité n’a l’air aussi spacieux, et n’est mieux à l’abri des encombrements; pas une n’offre autant de rues droites, et Berlin peut facilement disputer à Chicago la platitude de son aspect comme aussi la prodigieuse rapidité de son développement.

Berlin est le Chicago européen. Les deux villes ont à peu près la même population--environ quinze cent mille habitants. Je ne puis donner des chiffres plus précis, car je sais seulement la population que possédait Chicago l’avant-dernière semaine; et, à ce moment, elle était d’un million et demi. Il y a quinze ans, Berlin et Chicago passaient certainement pour deux grandes villes, mais aucune d’elles n’était la ville géante actuelle.

Là s’arrête le parallèle.

Quelques quartiers de Chicago seuls sont grands et bien percés, tandis que Berlin paraît partout imposant et grandiose; la ville est uniformément belle. A Chicago il existe des monuments plus remarquables par leur architecture que ceux de Berlin, mais, malgré cela, ce que j’ai dit plus haut est encore exact.

Ces deux villes plates seraient les premières pour leur salubrité surprenante, s’il ne fallait compter avec Londres. A l’heure actuelle, Londres a le premier rang.

La mortalité de Berlin représente seulement dix neuf pour cent; il y a quatorze ans, elle était d’un tiers plus élevée.

Berlin est une ville à surprises sous bien des rapports. C’est la ville la «plus» gouvernée du monde, mais il faut admettre aussi qu’elle est la «mieux» gouvernée. On peut y admirer l’ordre et la méthode qui règnent partout, dans les grandes comme dans les petites lignes, dans les détails même les plus minimes.

Il ne s’agit pas d’un ordre et d’une méthode théoriques existant seulement sur le papier, mais bien dans la réalité et dans toute l’acception du terme. Il y a une règle pour tout, et cette règle s’applique invariablement aux riches comme aux pauvres, sans préjugés ni faveurs. Elle agit avec une égalité parfaite dans les grandes circonstances comme dans les petites, avec une diligence clairvoyante et soutenue, jointe à une persévérance très digne d’admiration.

Il existe plusieurs impôts qui sont recueillis trimestriellement; «recueillis» est bien le mot, plutôt que «levés», car ils sont «recueillis» chaque fois. Les impôts ne sont d’ailleurs pas exorbitants, excepté dans les villes et les contrées où les habitants font des difficultés pour les payer; dans ce cas on les majore et la police se charge, par des visites calmes et fréquentes, de vous faire acquitter la taxe. Elle vous demande vingt ou quarante pfennigs par visite après le premier avis.

Au bout d’un certain temps, vous vous apercevez qu’elle a fini par percevoir la somme en question.

Sous un certain rapport, les quinze cent mille habitants de Berlin forment une grande famille; la tête connaît les noms des différents membres, leur demeure, leur lieu de naissance, leurs moyens d’existence et leur religion. Toute personne qui arrive à Berlin est tenue de fournir immédiatement tous ces détails à la police; et de plus, si elle sait combien de temps elle doit y séjourner, elle doit l’en prévenir également. Si elle loue une maison, elle sera imposée d’après le loyer et d’après ses revenus.

On ne lui demandera pas de déclarer son revenu, de sorte qu’elle pourra réserver ses mensonges pour une meilleure occasion; la police l’estimera d’après le loyer qu’elle paye, et prendra ce chiffre pour base de son imposition.

Les droits sur les articles importés sont acquittés avec une exactitude inflexible, que la somme soit grande ou petite; mais le procédé employé pour y arriver est plein de douceur, et d’esprit de tolérance. Le facteur fait toutes les démarches pour vous, si le colis arrive par le courrier, et vous n’avez ni difficultés ni ennuis. Dernièrement un de mes amis apprit qu’il était arrivé à la poste, à son adresse, un colis contenant une ceinture de soie avec une boucle d’or, pour dame, une chaîne d’or également pour y accrocher des clefs. Dans le premier moment de son agitation, il voulut suborner le facteur pour esquiver les droits, mais il se décida à laisser l’affaire suivre son cours régulier. Un instant après, le facteur apporte le colis, avec la liste des droits à percevoir: droit sur la ceinture de soie trente pfennigs; droit sur la chaîne d’or: quarante pfennigs; droit pour la commission: vingt pfennigs.

Ces impôts exorbitants sont levés pour la protection des industries locales allemandes.

La ténacité calme, paisible et polie de la police est la chose la plus admirable que j’aie jamais vue dans cet ordre d’idées. On imagina de me demander le passe-port d’une camériste suisse que nous avions amenée, et après six semaines de visites réitérées avec une patience angélique, la police arriva à ses fins. Je n’avais nulle intention de lui causer des ennuis, mais je comptais que la police se lasserait. Elle en pensait autant sur moi de son côté, et bien lui en prit.

A Berlin, il est interdit de construire des maisons mal assises, dangereuses, déplaisantes à l’œil; ceci vous explique pourquoi cette ville est remarquablement belle et imposante, pourquoi elle se défend mieux que d’autres contre les incendies et les éboulements; l’architecture qu’on y préfère est celle de Gibraltar.

Les inspecteurs des bâtiments surveillent les constructions. Le système paraît préférable pour éviter les effondrements. Ce peuple allemand est vraiment pétri de manies!

Il est défendu de parquer les pauvres dans des maisons étroites et malsaines. Chaque individu doit avoir un nombre calculé de mètres cubes d’air, et les inspections sanitaires obligatoires s’en assurent.

Tout est prévu. Le corps des pompiers, très discipliné, a un uniforme curieux, et leur tenue austère les fait ressembler à l’armée du salut. On m’a raconté que, lorsque le tocsin sonne, les pompiers se réunissent en bon ordre; ils répondent à l’appel, puis vont au feu. Là, ils sont alignés militairement, forment des détachements désignés par leur chef, qui assigne à chacun des groupes le travail qu’il devra faire pour éteindre l’incendie. Tous les ordres sont donnés à voix basse, de sorte que les spectateurs pourraient s’imaginer qu’ils assistent à un enterrement. En général, dans ces grandes constructions en briques et en pierres on localise l’incendie à un seul étage; cela permet aux autres habitants de l’immeuble de voir venir les événements sans s’affoler.

Il y a abondance de journaux à Berlin; il existait aussi un vendeur de journaux, mais il est mort. On trouve des kiosques environ à chaque demi-kilomètre, dans toutes les rues principales, et c’est là qu’on peut acheter ses journaux.