Un pari de milliardaires et autres nouvelles

Part 2

Chapter 23,962 wordsPublic domain

Sur ces entrefaites, je trouvai convenable d’aller remplir mes devoirs de bon patriote en me présentant au ministre d’Amérique. Il me fit un accueil des plus chaleureux, me reprocha de n’être pas venu le voir plutôt, ajoutant très aimablement que la meilleure façon de réparer mon oubli était de venir dîner chez lui le soir même, il avait précisément une grande réunion et me pria avec insistance de prendre la place d’un de ses invités indisposé au dernier moment. J’acceptai, et nous engageâmes la conversation; je lui rappelai que mon père et lui avaient été camarades d’école dans leur enfance, qu’ils s’étaient ensuite retrouvés à l’Université de Jale et avaient conservé des relations intimes jusqu’à la mort de mon père.

En souvenir de cette amitié, il me dit que sa maison m’était grande ouverte et que je lui ferais plaisir en venant toutes les fois que je pourrais.

Au fond j’étais ravi de cette bonne hospitalité, car la protection du ministre pouvait m’être d’un grand secours le jour où le vent tournerait et où le «crac» se produirait contre moi.

Maintenant et au point où j’en étais, je ne pouvais pas décemment me déboutonner devant lui en le mettant au courant de ma situation; je n’eus pas hésité à le faire il y a quelques jours, mais aujour’hui je me sentais trop bien engagé, et puis, pourquoi hasarder une révélation aussi importante à un ami de la veille?

En y réfléchissant, mon avenir ne me paraissait pourtant pas si assuré: jusqu’à présent mes emprunts étaient modérés et ne dépassaient pas mes appointements. Naturellement, je ne connaissais pas encore à combien s’élèveraient ces appointements, mais j’avais tout lieu de supposer que si je faisais gagner à mon bienfaiteur son pari, il m’assurerait une belle situation, pourvu, bien entendu, que je sois à la hauteur de ma tâche.

J’étais sûr de cette dernière condition et je pouvais répondre de ma compétence: je gagnerais certainement mon pari, car j’avais toujours été veinard.

J’estimais mes appointements à un chiffre variable de six cents à mille livres par an; admettons six cents livres pour la première année avec augmentation progressive, proportionnée à mon mérite. Pour le moment j’étais endetté d’une somme équivalente à ma solde de première année, car, bien que tout le monde ait rivalisé d’empressement pour me prêter de l’argent, j’avais pu restreindre mes emprunts à trois cents livres; les autres trois cents livres représentaient le montant de mes acquisitions et le fonds de réserve nécessaire à ma subsistance pour l’année. J’avais bien l’intention de ne pas dépenser plus que mes appointements de la deuxième année, pendant les dernières semaines du mois; mais, pour cela, il me fallait ouvrir l’œil, me montrer prudent et économe.

A la fin du mois, mon bienfaiteur devait revenir de son voyage; tout irait bien pour moi à ce moment-là: je répartirais entre mes créanciers le montant de ma solde de deux années et prendrais immédiatement possession de mes fonctions.

Le dîner fut des plus brillants et comportait quatorze convives: le duc et la duchesse de Shoreditch; leur fille, lady Anne-Grace-Eleonore-Celeste de Bohun; le comte et la comtesse de Newgate; le vicomte Cheapside; lord et lady Blatherskite. D’autres invités moins «gratin». Enfin, le ministre, sa femme et sa fille, et une amie de sa fille nommée Partia Laugham, délicieuse jeune fille de vingt-deux ans dont je tombai amoureux en moins de deux minutes; je dois avouer que je lui inspirai la même passion (c’était d’ailleurs visible à l’œil nu).

Pendant que tout le monde était réuni au salon et échangeait des salamalecks en attendant le dîner, un domestique annonça: Mr Lloyd Hastings.

Après avoir salué le maître et la maîtresse de maison, Hastings m’aperçut et vint droit à moi en me tendant la main, mais il s’arrêta net au moment de serrer la mienne et me dit d’un air très embarrassé:

--Je vous demande pardon, Monsieur, je croyais vous connaître.

--Mais vous me connaissez parfaitement, vieil ami.

--Non, que je sache. Seriez-vous par hasard le... le...?

--Le phénomène au fameux gilet! Vous l’avez dit, n’ayez peur de m’appeler par mon surnom; j’y suis habitué.

--Quelle bonne surprise, par exemple! J’ai bien vu deux ou trois fois votre nom agrémenté de ce surnom, mais il ne pouvait pas me venir à l’esprit que vous étiez ce Henry Adams auquel on faisait allusion. Il y a à peine six mois, vous étiez commis chez Blake Hopkins à San-Francisco, et travailliez des heures supplémentaires la nuit pour m’aider à mettre en ordre et vérifier la comptabilité de la Gould Curry Extension. Vous voilà maintenant à Londres, un colossal millionnaire et une grande célébrité?--C’est à se demander si nous sommes en plein conte des Mille et une Nuits. Mon cher, je crois rêver; ne vous étonnez pas s’il me faut quelques instants pour revenir de ma stupéfaction.

--Je suis aussi ébahi que vous, Lloyd, et n’y comprends plus rien moi-même.

--J’en reste tout «baba», mon cher; et dire qu’il y a juste trois mois aujourd’hui nous dînions ensemble à la gargote des mineurs!

--Vous vous trompez, c’était au What Cheer.

--Ah oui, parfaitement; au What Cheer; nous nous sommes rencontrés là à deux heures du matin; nous avons pris une côtelette et du café pour nous remettre d’un labeur pénible de six heures passées sur les comptes de l’Extension; j’avais même essayé de vous persuader de me suivre à Londres, en vous promettant d’obtenir votre congé et de subvenir aux frais du voyage; je vous garantissais une part des bénéfices si notre affaire réussissait. Vous m’avez envoyé promener, me prédisant que je ferais un fiasco complet et alléguant que vous ne vouliez pas courir le risque de lâcher la proie pour l’ombre.

Et maintenant, nous voici pourtant ici! C’est à n’y pas croire. Dites-moi ce qui vous a amené à Londres, et quelle circonstance vous a si brillamment mis le pied à l’étrier?

--Oh! le simple fait du hasard. C’est un long roman à vous raconter, presque un problème. Je vous mettrai au courant de tout cela, mais pas maintenant.

--Quand donc?

--A la fin du mois.

--Comment, il me faudra encore attendre plus de quinze jours? C’est une dure épreuve pour ma curiosité. Voyons, promettez-moi votre récit pour dans huit jours.

--Impossible. Vous verrez pourquoi. Mais à propos, comment vont vos affaires?

Sa physionomie changea en un clin d’œil et il me dit avec un profond soupir:

--Vous étiez un vrai prophète, Hal, un vrai prophète. Si seulement je n’étais pas venu ici! J’aime mieux me taire à ce sujet, voyez-vous.

--Au contraire, confiez-moi votre déception. Venez chez moi ce soir, après cette réception, et racontez-moi ce qui vous arrive.

--Vraiment? Vous croyez? et ce disant ses yeux se remplirent de larmes.

--Oui, je veux que vous ne me cachiez rien.

--Ah! merci. Je trouve donc encore une âme compatissante, un cœur généreux qui s’intéresse à mes affaires! Je devrais vous remercier à genoux.

Il saisit ma main et la pressa fortement.

Il paraissait tout réconforté et décidé à être très gai pendant le dîner; ce dernier se fit attendre. Il arriva ce qui est inévitable avec ce déplorable et navrant système anglais qui fait passer avant tout la question de préséance; on ne dîna pas pour ne pas enfreindre le protocole. Les Anglais d’ailleurs prennent toujours la précaution de manger chez eux lorsqu’ils sont invités à dîner, car ils se méfient du tour; ils devraient bien avertir les étrangers qui donnent en plein dans le panneau.

Naturellement, ce dîner manqué ne fut une surprise pour aucun de nous, qui connaissions ces louables habitudes anglaises; mais Hastings, qui n’était pas initié à ce genre de facétie, trouva la plaisanterie de fort mauvais goût.

Nous offrîmes nos bras aux charmantes invitées pour nous diriger vers la salle à manger: là, les discussions commencèrent. Le duc de Shoreditch réclama pour lui la préséance et la présidence de la table, alléguant sa qualité de délégué du roi; il devait avoir le pas sur un ministre qui ne représente, somme toute, que la nation.

Je ne cédai pas, bien décidé à maintenir mes droits: dans tous les journaux mondains, je prenais rang avant les ducs, à l’exception de ceux de la famille royale. J’avais donc le pas aujourd’hui sur le duc de Shoreditch et je m’empressai de le faire observer.

La discussion dura tant et si bien qu’il fut impossible de trancher la question; nous avions d’ailleurs tous deux usé d’arguments probants; lui, essayant d’invoquer à tort sa naissance et sa descendance directe de Guillaume le Conquérant, moi, me déclarant très proche parent d’Adam (comme mon nom l’attestait); lui, somme toute, n’appartenait qu’à une branche collatérale très récente.

En fin de compte, nous remontâmes au salon sans avoir dîné, avec le même cérémonial que tout à l’heure: là, un lunch debout nous attendait; nous pûmes attraper des sardines et quelques fraises, et les manger sans nous occuper cette fois de l’étiquette et de la préséance; en pareil cas le procédé employé est bien simple: pour couper court aux tergiversations, les deux invités du plus haut rang jettent en l’air un shilling; celui qui gagne a droit à la fraise, l’autre prend le shilling; les deux suivants font la même chose; les autres les imitent jusqu’à extinction.

On apporta ensuite des tables et nous entamâmes tous une partie de cribbage: la mise était de 50 centimes. Les Anglais ne considèrent pas le jeu comme un simple amusement; il faut qu’ils gagnent ou perdent quelque chose (peu importe quoi), sans cela ils ne toucheraient jamais une carte.

La partie fut des plus agréables, au moins pour miss Laugham et moi; sa présence me troublait tellement que je fus incapable de compter mes levées et que je ne m’apercevais même pas quand je retournais un atout. J’étais sûr de perdre dans ces conditions et comme d’ailleurs la jeune fille n’avait pas plus la tête au jeu que moi, nous faisions deux pitoyables partenaires. Nous ne savions qu’une chose: c’est que nous étions au comble du bonheur, au sixième ciel, et que nous ne voulions pas en descendre.

J’eus le courage de lui avouer mon amour; oui, j’eus cette force de volonté! A ma déclaration, elle rougit jusqu’à la racine des cheveux, mais me répondit d’un air radieux, qu’elle aussi m’aimait.

Oh, quelle délicieuse soirée! Toutes les fois que je marquais un point, j’ajoutais un petit mot à son intention; à son tour, elle comptait les levées en ripostant gentiment. Je ne pouvais plus dire un mot, sans ajouter: «Que vous êtes délicieuse!» Elle reprenait: «Quinze deux, quinze quatre, quinze six, et une paire font huit, et huit font seize. C’est bien cela, n’est-ce pas?» Et, ce disant, elle me regardait de côté à travers ses jolis cils blonds. Dieu, qu’elle était délicieuse et fine pendant cette partie!

Je fus très loyal et droit vis-à-vis d’elle, et lui déclarai que je ne possédais pas un sou vaillant en dehors du fameux billet d’un million de livres dont elle avait tant entendu parler. J’ajoutai naturellement que ce billet ne m’appartenait pas: mon aveu ne fit que piquer sa curiosité; elle me demanda de lui raconter mon histoire sans omettre un détail; mon récit la fit tordre de rire.

Je me demande ce qu’elle pouvait bien trouver de si risible à mon aventure? A chaque nouveau détail, son hilarité augmentait et je dus plusieurs fois interrompre mon récit pour lui permettre de reprendre haleine.

Ce rire devenait inquiétant! J’ai bien vu des gens pris de fou-rire, mais jamais en entendant le récit d’une histoire aussi triste et d’aventures aussi désagréables pour celui qui est en cause.

Malgré cela je l’aimais à la folie, enchanté de voir qu’elle savait tout prendre du bon côté; une femme de cette heureuse trempe de caractère me serait des plus précieuses, au train où marchaient mes affaires!

Je lui dis naturellement que j’avais déjà dépensé par anticipation deux années de mes appointements; elle me répondit que cela lui était égal, pourvu que je susse modérer mes dépenses et que je n’empiétasse pas sur ma troisième année de solde.

Elle parut pourtant un peu préoccupée et me demanda si je ne me trompais pas, et si j’étais bien sûr du chiffre des appointements que je devais toucher la première année. Cette question, quoique pleine de bon sens, me donna un peu à réfléchir sur ma situation, mais elle me suggéra en même temps cette heureuse réponse:

--Portia, ma chère Portia, consentiriez-vous à m’accompagner le jour où je dois avoir un entretien avec mes deux bienfaiteurs?

Elle hésita un instant, puis me répondit:

--Pourquoi pas, si ma présence doit vous encourager ou vous servir en quoi que ce soit. Cependant, ce ne serait peut-être pas très convenable, qu’en dites-vous?

--C’est bien mon avis, au fond: mais voyez-vous, cette entrevue doit avoir une telle importance pour notre avenir, que...

--Entendu, j’irai avec vous; tant pis pour le «qu’en dira-t-on?», me répondit-elle, dans un élan sublime d’enthousiasme. Je serais si heureuse de vous rendre service!

--Me rendre service, ma chérie? Mais c’est vous qui jouerez le rôle principal dans cette entrevue. Vous êtes si jolie, si délicieuse, si captivante, que votre seule présence va faire doubler mes appointements: devant vous, mes deux vieux milliardaires n’oseront pas marchander mes services.

Ah! si vous aviez vu son joli teint s’illuminer et ses yeux briller de joie, quand elle me répondit:

--Vilain flatteur; dans tout ce que vous venez de dire, il n’y a pas un mot de vrai! J’irai quand même avec vous, ne fût-ce que pour vous prouver que tout le monde ne me voit pas avec les mêmes yeux que vous.

Ces paroles me réconfortèrent si bien et dissipèrent si complètement mes doutes que, dans mon for intérieur j’estimai mes appointements de la première année à un minimum de douze mille livres. Je ne fis pas part à Portia de mes espérances bien fondées, préférant lui ménager cette bonne surprise.

En rentrant chez moi, tout le long du chemin, j’étais passablement dans les nuages; Hastings parlait, mais bien en pure perte, car je ne lui répondis pas un traître mot. Quand nous entrâmes dans mon petit salon, il s’extasia sur le confort et le luxe de mon installation:

--Oh, mon cher, laissez-moi m’arrêter pour admirer à mon aise votre palais, car c’en est un véritable! Rien n’y manque, depuis le foyer, gai et hospitalier, jusqu’à la table engageante et copieusement servie.--La vue de cet intérieur somptueux ne me révèle pas seulement l’étendue de vos richesses; elle me pénètre jusqu’à la moelle des os, jusqu’au plus intime de mon être, en me convainquant de ma pauvreté, de mon infime et trop réelle misère.

Que le diable l’emporte avec son compliment! Il me tira de ma torpeur et me rappela soudain que tout cet édifice somptueux était bâti sur terrain creux, sur une couche de sol à peine épaisse d’un centimètre, et minée par un cratère.

Je ne m’aperçus que trop que je rêvais, complètement perdu dans les nues.

Oui, voilà bien la triste réalité de ma situation: des dettes, rien que des dettes; pas un sou vaillant devant moi; une délicieuse jeune fille m’offre son cœur, trésor incomparable, moi, de mon côté, je ne puis mettre en ligne que des appointements plus que problématiques! C’est bien fini; je suis ruiné, perdu à tout jamais!

--Mais, Henri, reprit mon ami, une simple parcelle de vos revenus quotidiens suffirait à...

--De mes revenus quotidiens? Tenez, asseyons-nous en face de cette bouteille de vieux whisky et causons; mais, au fond, peut-être avez-vous faim? Asseyez-vous en tout cas.

--Je n’ai pas faim et me sens peu d’appétit ces jours-ci; mais, je veux bien boire avec vous et même je vous assure que je vous tiendrai tête dignement.

--Entendu, je suis votre homme. Commençons, mais, pour nous mettre de bonne humeur, dévidez-moi votre histoire.

--Dévider mon histoire, quoi? Encore une fois?

--Comment, encore? Que voulez-vous dire par là?

--Je vous demande si vous voulez l’entendre encore une fois?

--L’entendre encore une fois; mais vous plaisantez.--Voyons, mon cher, ne vous servez pas de pareilles rasades; vous n’en avez certes pas besoin.

--Décidément, Henri, vous m’inquiétez! Vous n’avez pas l’air de vous douter que je vous ai raconté toute mon histoire en venant ici.

--Vous?

--Oui, moi.

--Je veux bien être pendu si j’en ai compris un traître mot.

--Henri, voyons, tu deviens fou! Je me demande ce qui te passe par la tête, depuis ta réception chez le ministre?

Prompt comme l’éclair je lui répondis par cet aveu:

--Ce qui me passe par la tête? la plus délicieuse jeune fille que j’aie jamais vue; et, qui plus est, son cœur m’appartient.

En entendant cette révélation, il bondit sur moi, me prit les mains et les secoua à me rompre les os; cette fois, il me pardonna de n’avoir pas écouté son histoire pendant que nous cheminions ensemble.

En brave ami résigné qu’il était, il s’assit et en recommença le récit; voici en deux mots l’exposé de ses vicissitudes:

Il était venu en Angleterre pour lancer une affaire qu’il croyait excellente: il s’agissait de placer des actions et pour le compte des propriétaires de la mine connue sous le nom de Gould Curry Extension. Ces actions représentaient un capital d’un million de dollars; tout ce qu’il obtiendrait en plus serait du boni pour lui et lui appartiendrait.

En se donnant un mal énorme, en jouant de tous les expédients honnêtes et malhonnêtes, il avait dépensé tout ce qu’il possédait sans pouvoir trouver un seul capitaliste décidé à accueillir ses propositions. Et pour comble de malheur il lui faudrait rendre compte de sa mission à la fin du mois. Il était bel et bien ruiné!

Tout d’un coup il se mit à sauter en l’air et me cria:

--Henri, vous pouvez me tirer de cette impasse! Vous seul pouvez sauver ma situation. Le voulez-vous?--Dites, répondez-moi vite?

--Dites-moi comment, mon cher; parlez vite.

--Donnez-moi un million et mon passage pour l’Amérique; en échange je vous abandonne toutes les actions de la mine. Voyons, acceptez-vous?

A cette proposition, je sentis mon sang se glacer dans mes veines; j’avais envie de lui crier:

--Mais, mon pauvre Lloyd, vous oubliez que je suis moi-même un panné, un pauvre diable sans un sou vaillant et pourri de dettes!

Pourtant, je fis bonne contenance et j’essayai de maîtriser mon émotion en serrant fortement la mâchoire; tel un capitaliste sûr de lui-même, je lui répondis avec un aplomb imperturbable:

--Eh bien, oui, Lloyd, je vous sauverai.

--Oh! merci mille fois, mon cher ami; mon bonheur est désormais assuré. Si seulement je pouvais...

--Laissez-moi achever, Lloyd. Je vous sauverai, mais à ma façon; car je veux que maintenant vous n’ayez plus à courir le moindre risque. Je n’ai pas besoin d’acheter des mines; je préfère au contraire laisser en circulation mes capitaux; mon crédit n’en sera que plus grand à Londres. Voici donc ce que je vais faire: je connais la mine dont vous parlez et suis édifié sur son immense valeur; je peux donc en répondre les yeux fermés. Vous allez vendre dans la quinzaine pour trois millions d’actions comptant en vous servant de mon nom; après cela nous ferons la répartition des actions.

Mon idée lui sourit tellement qu’il se mit à danser une sarabande folle; dans sa joie, il aurait tout brisé autour de lui si je n’avais apporté bon ordre à son délire en le ligotant.

Il se calma enfin, disant d’un air béat:

--Moi, me servir de votre nom! mais est-ce bien possible? Ces riches Londoniens vont se précipiter chez moi pour attraper des actions; ce sera une vraie course au clocher. Ma fortune est faite maintenant et assurée; mais soyez tranquille, je n’oublierai jamais que je vous dois mon bonheur, ça, je vous le jure.

En moins de vingt-quatre heures tous les richards de Londres furent sur pied et vinrent chez moi: je les reçus en leur disant tout bonnement: «C’est vrai, je lui ai permis de se recommander de moi. Je le connais, et j’estime sa mine à sa juste valeur; lui, est un homme de tout repos; quant à sa mine, elle vaut dix fois ce qu’il en demande.»

Pendant tout ce joyeux temps, je passais mes soirées chez le ministre auprès de ma chère Portia; je ne lui parlai pas de la mine, voulant lui ménager une surprise. Nous filions le parfait amour, causant avenir, bonheur, carrière, appointements, amour; bref forgeant mille projets. Vous ne vous figurez-pas, mon cher, combien tout cela intéressait la femme du ministre et sa fille; toutes deux s’ingéniaient à détourner l’attention du ministre pour l’empêcher d’interrompre mon récit.

Les deux dames étaient délicieuses de finesse.

A la fin du mois, j’avais un million de dollars à mon crédit, réparti entre les banques de Londres et celles du Comté. Hastings comme moi était ravi. Correctement vêtu, je me fis conduire en voiture à la maison de Portland Place et m’assurai par une inspection rapide de l’extérieur de l’hôtel que mes deux individus étaient de retour; de là, je retournai chez le ministre pour chercher ma chère Portia; nous repartîmes en voiture pour Portland Place et causâmes appointements tout le long de la route. Cette question brûlante donnait à sa beauté un caractère particulier; la voyant si fiévreuse et en même temps si irrésistible, je ne pus m’empêcher de lui dire.

--Ma chérie, vous êtes si ravissante qu’on n’osera jamais m’offrir moins de trois mille dollars par an.

--Henri, Henri, reprit-elle, vous n’y songez pas.

--Laissez-moi faire et fiez-vous à moi; avec des yeux comme les vôtres, tout ira pour le mieux, j’en réponds.

Malgré mon affirmation, elle n’était pas convaincue et je dus remonter son courage tout le long de la route.--Elle ne cessa de me dire:

--Henri, n’oublions pas que si vous demandez trop, on ne vous accordera pas d’appointements. Que deviendrons-nous alors, sans aucune ressource, sans possibilité de gagner notre vie?

Nous fûmes reçus par le même domestique qui m’avait ouvert la porte il y a un mois, et je me trouvai en face des deux mêmes individus. Ils regardèrent avec surprise la ravissante créature qui m’escortait, mais je leur dis sans hésiter:

--Cette jeune fille, Messieurs, est mon futur soutien, mon compagnon dans la vie.

Puis je présentai ces messieurs à Portia en déclinant leurs noms et qualités. Ils n’en parurent même pas surpris; ils me croyaient sans doute capable de consulter le «Bottin de Londres».

Ils nous firent très aimablement asseoir et redoublèrent d’empressement autour de Portia pour la mettre à l’aise.

Je pris la parole et dis:

--Messieurs, je viens vous rendre compte de mon mandat.

--Nous serons enchantés de vous entendre, reprit mon bienfaiteur, car il nous tarde de savoir qui de nous deux, mon frère Abel ou moi, a gagné son pari. Si vous me faites gagner, vous aurez tout ce qu’il est en mon pouvoir de vous donner.--Avez-vous le billet d’un million de livres?

--Le voici, Monsieur, répondis-je en le lui tendant.

--J’ai gagné, hurla-t-il, en tapant dans le dos d’Abel. Qu’en dites-vous, mon frère?

--Je dis que c’est bien le même billet, et que je perds bel et bien vingt mille livres. Je ne l’aurais jamais cru.

--Ce n’est pas tout, Messieurs, ajoutai-je: j’ai encore une très longue histoire à vous raconter. Il faut que vous me laissiez revenir pour vous narrer mes hauts faits pendant ce mois; cela en vaut la peine, je vous assure. En attendant, regardez ceci:

--Quoi? Un certificat de dépôt de deux cent mille livres; et à votre nom?

--Oui, et à mon nom! J’ai gagné cette fortune en me servant pendant trente jours de la petite somme que vous m’aviez prêtée. Et, chose curieuse, je ne m’en suis servi que pour acheter diverses bagatelles et pour demander de la monnaie, du reste sans succès.

--Ça, mon cher, c’est renversant. Vous êtes un homme de premier ordre. Ce que vous dites est vrai?

--Absolument vrai, et je vais vous le prouver.

Portia, elle aussi, n’en revenait pas; ouvrant des yeux comme des portes cochères, elle me demanda:

--Voyons, Henri, cet argent est bien à vous? Mais vous m’avez raconté des balivernes?

--J’en conviens, ma chérie; mais vous allez me pardonner, je suppose?