Chapter 2
«Est-ce que vous voudriez bien me rappeler où elle est, la rue de Rivoli? Il y a tant de rues dans Paris que je les confonds un peu. A Martigny, il n'y en a qu'une; c'est plus facile à se rappeler.
--C'est cette belle rue avec des arcades, là-bas, auprès du jardin des Tuileries; il faut prendre par...
--C'est bon, c'est bon! la moitié de cela me suffit! La rue de Rivoli! je ne connais que ça! puisque c'est là que j'ai vu la belle poupée que je rapporterai à Jeannette!»
Le petit commissionnaire était de retour avant dix heures.
Il n'avait pas trouvé la baronne, mais un grand monsieur qui se promenait dans la cour de l'hôtel en culottes courtes, avec un habit et des boutons d'or, et qui lui avait donné vingt sous! un franc!
«Un franc! qu'en dites-vous, mam'selle? Vous voyez bien que ça tombe, puisque depuis ce matin j'ai déjà ramassé vingt-quatre sous!»
Un jeune élégant, qui achetait chaque matin une fleur à Giselle, envoya l'enfant rue Vivienne; un autre le chargea d'une lettre pour son agent de change; un troisième lui fit tenir son cheval, pendant qu'il entrait chez Brébant prendre un verre de madère.
Pour chacun, Jacquot avait un mot drôle, un gentil remerciement, un long sourire qui découvrait ses petites dents blanches et pointues comme les dents d'un chien, et chacun lui donnait une piécette d'argent avec une petite tape sur la joue, en répétant:
«Il est comique, ce p'tit homme!»
La matinée avait été bonne: Jacquot avait gagné quatre francs! Il sautait de joie au milieu du boulevard, en embrassant son aimable protectrice, qui se réjouissait autant que lui de cet heureux début.
«Tu peux te reposer maintenant, lui dit-elle enfin. Jusqu'à cinq heures tu n'as pas chance d'être occupé. Veux-tu faire un somme sur ma chaise?
--Par exemple! dormir dans le jour à Paris! Non, non! puisque j'ai le temps de flâner, je vais faire un tour aux Champs-Élysées.
--Mais voyez donc le joli monsieur qui va se promener aux Champs-Élysées! et pourquoi pas au Bois, pendant que tu y es? Fleurissez-vous, mon gentilhomme, fleurissez-vous!» Et la jeune fille attachait en riant une petite rose pompon à la boutonnière de Jacquot.
L'enfant marcha longtemps. Il parcourut la belle avenue, depuis la place de la Concorde jusqu'à l'Arc de triomphe, regardant à droite, à gauche, examinant les promeneurs, admirant les équipages, se mêlant aux groupes des curieux arrêtés devant les petites boutiques, traversant dix fois la chaussée pour explorer les quinconces, les jardins et les cafés.
Quand il reparut sur le boulevard, à cinq heures précises, la jeune fleuriste l'accueillit comme un ami qui revient après un long voyage.
«Eh bien! qu'est-ce que tu as fait d'intéressant aux Champs-Élysées?
--J'ai beaucoup regardé, et j'ai fait mes remarques!
--Et qu'as-tu remarqué?
--J'ai remarqué qu'il y a tant de chevaux que les accidents doivent être fréquents; qu'il y a tant d'enfants, que les bonnes causent entre elles et s'en occupent fort peu; qu'il y a tant de fumeurs, qu'un jour ou l'autre ils mettront le feu, en jetant à terre des allumettes enflammées, et j'ai remarqué qu'au milieu de tant de monde il doit se faufiler bien des voleurs.
--Et tu en as conclu?
--J'en ai conclu que celui qui se trouverait là juste à point pour arrêter un cheval emporté, pour repêcher un enfant tombé dans un bassin, pour éteindre les flammes qui envelopperaient une belle dame ou pour prendre un filou la main dans la poche de son voisin, celui-là aurait chance de faire une bonne journée.
--Mazette! tu as de l'imagination.
--Oui, mam'selle; c'est justement pour cela que je suis venu à Paris.»
La soirée fut moins profitable au petit commissionnaire que ne l'avait été la matinée; mais il était content tout de même, n'ayant pas perdu son temps, disait-il, par suite d'une rencontre qu'il avait faite.
Il s'était trouvé arrêté, au coin d'une rue que barrait une file de voitures, auprès d'un jeune homme d'une quinzaine d'années qui portait un paquet ficelé.
Dans la cohue, le paquet lui était tombé des mains; il l'avait rattrapé maladroitement, la ficelle s'était cassée, et deux admirables paires de souliers vernis avaient roulé dans le ruisseau.
Se précipiter, se baisser, ramasser les souliers, tout cela fut l'affaire d'une seconde pour Jacquot, qui exprimait tout haut son admiration et son désir de posséder d'aussi belles chaussures, sans se soucier de la galerie, qui riait aux éclats.
«Il faut en acheter chez le patron, repartit l'ouvrier.
--C'est trop cher pour moi; et puis, je n'en ai pas besoin pour l'instant. Je les voudrais avoir quand je retournerai au pays.
--Venez nous voir, le patron vous arrangera. Je lui parlerai de vous. Quel est votre état?
--Commissionnaire au boulevard Poissonnière.
--Comme ça se trouve! le patron vous donnera des courses à faire, des paquets à porter, et, au lieu de vous payer en argent, il vous donnera des souliers.
--Topez là, ça me va,» répondit Jacquot, qui comprenait que ses chaussures s'useraient vite à courir toute la journée de la rue Laffitte, où il avait vu la montre qu'il rapporterait à Rose, ou du faubourg Saint-Germain, où il avait vu l'habit bleu qu'il rapporterait à son frère, au boulevard des Italiens, où il avait vu, dans la vitrine d'un changeur, les beaux écus tout neufs qu'il rapporterait à sa mère.
V
«Quel beau métier que celui de commissionnaire!» s'écriait Jacquot, lorsque chaque soir, tout en aidant Giselle à déménager sa boutique ambulante, il lui remettait les sous et les piécettes blanches qu'il avait recueillies dans la journée.
La jeune fille lui avait proposé cet arrangement, afin qu'on ne lui dérobât pas ses petites économies dans le garni de mauvaise apparence où il ne passait que les nuits.
«Tu dois être plus prudent que n'importe qui, toi qui as remarqué qu'il y a tant de voleurs à Paris, ajouta-t-elle en riant aux éclats, car Giselle était aussi gaie et aussi vive que Jacquot.
--Je ne comprends pas qu'il y ait des voleurs, reprenait le petit commissionnaire, quand il est si facile de travailler et de gagner beaucoup d'argent!
--Les commencements ont été faciles pour toi, mon petit ami, mais ils ne le sont pas autant pour tout le monde. Ensuite, tu es seul, tu vis de peu, tu te loges pour presque rien, et jusqu'ici tes habits n'ont pas besoin d'être remplacés. Mais quand un commissionnaire gagne dix francs par jour, ce qui est joli, n'est-ce pas, et qu'avec cela il doit payer son loyer, nourrir, vêtir, chauffer, entretenir une femme et deux ou trois enfants, crois-tu qu'il s'écrie comme toi: «Quel beau métier que celui de commissionnaire?»
--Ma fine! je n'avais pas pensé à tout cela, mam'selle, parce que, voyez-vous, j'ai encore le temps de courir avant d'avoir un loyer, une femme et deux ou trois enfants!»
Lorsque le p'tit homme avait un moment de liberté, il courait aux Champs-Élysées, qui, décidément, l'attiraient comme l'aimant attire le fer.
Ce jour-là, il y avait près d'un mois qu'il était arrivé à Paris, il se promenait, selon son habitude, sur le trottoir encombré de badauds et se dirigeait vers le théâtre de Guignol, pour lequel il avait, il faut bien l'avouer, un faible tout particulier, quand il entendit des cris déchirants poussés par une femme qu'il ne pouvait pas apercevoir.
«Allons, bon! un accident!» se dit-il; et, s'élançant à travers la foule, que la curiosité rendait plus compacte encore, il arriva bientôt sur la chaussée, où les voitures se croisaient dans une course vertigineuse.
«Là, là! criait une femme, une gouvernante sans doute, c'est là qu'il a disparu!...»
Profitant de sa petite taille, qui lui permettait de passer entre les jambes des chevaux et presque entre les roues des voitures, Jacquot s'élança dans la mêlée, puis soudain il reparut tenant dans ses bras un petit garçon évanoui et qui semblait mort, tant il était pâle.
La gouvernante pérorait toujours, entourée d'une cinquantaine de personnes qui se bousculaient pour l'entendre:
«Mon Dieu, monsieur, c'est bien simple: il a voulu à toute force traverser; moi je ne voulais pas, parce que le beau monde est de ce côté-ci. Alors, il s'est élancé; j'ai essayé de le suivre; mais que voulez-vous! on ne peut cependant pas se faire écraser pour le bon plaisir d'un pauvre innocent! car c'est un innocent! Oui, madame; quel malheur! croyez-vous! Un innocent, aussi vrai que je suis une honnête femme. Et sa mère, qu'est-ce qu'elle va dire! Ah! je m'en doute; les maîtres sont tous les mêmes! Elle croira que c'est ma faute! que je n'ai pas pris soin de M. Léo! Mon Dieu, mon Dieu! quelle affaire!
Pendant tous ces bavardages, Jacquot et l'enfant évanoui faisaient le centre d'un autre groupe; un médecin, qui se trouvait là par hasard, donnait des soins au petit garçon, qui n'était pas blessé, mais qui avait dû perdre connaissance en se sentant frôlé par le sabot d'un cheval. Il avait encore les yeux ouverts lorsque Jacquot l'avait saisi et emporté dans ses bras, comme un ange gardien, au milieu des chevaux qui se cabraient sous le fouet des cochers épouvantés.
L'enfant ne revenait pas à lui; le docteur lui avait déjà fait respirer des sels et lui avait fait avaler, en écartant les dents avec une lame d'acier, une cuillerée d'un cordial qu'il portait toujours sur lui en cas d'accident.
«L'évanouissement se prolonge, dit-il enfin à Jacquot, il faudrait reconduire ce petit chez ses parents. Où demeure-t-il? Qui est-il? Avec qui était-il?
--Ma fine! monsieur le docteur, je n'en sais rien; mais je pense que cette femme qui pousse des soupirs là-bas vous renseignera mieux que moi. M'est avis qu'elle ne sera pas fâchée de trouver à qui parler, car elle me paraît avoir la langue bien pendue! Je vais tâcher de trouver une bonne voiture; pendant ce temps-là, demandez à la pie borgne l'adresse du petit pâlot, et puis, fouette cocher!
--Tu as raison, mon ami. Hâte-toi de ramener une voiture, découverte, si c'est possible.»
Jacquot revint presque aussitôt et fut très étonné de trouver le docteur seul auprès de l'enfant, toujours immobile.
«Me voilà, monsieur le docteur.
--Aide-moi à porter le petit dans la voiture; sa gouvernante est partie en avant dans le coupé qui les attendait; elle va prévenir la mère tout doucement. Cette dame est malade, à ce qu'il paraît, il lui faut de grands ménagements.
--Voilà l'enfant bien étalé sur les coussins; monsieur le docteur, avez-vous encore besoin de moi?
--Mais certainement, mon garçon, quand ce ne serait que pour te présenter à la mère de ce pauvre petit, qui te doit bien positivement la vie.
--S'il me doit la vie, qu'il me la rende quand je serai mort, ça me fera plaisir; mais pour le moment, qu'il ne me mette pas en retard. Il est quatre heures, et il faut que je sois à cinq heures au boulevard Poissonnière.
--Tu y seras un peu plus tard, mais il est indispensable que tu viennes avec moi.
--Alors, monsieur, si c'est indispensable, je me décide, quoique les choses indispensables soient celles dont nous nous passons le plus souvent, nous autres!
--Tu es philosophe, mon ami, répondit le docteur, qui subissait aussi le charme du p'tit homme.
--Peut-être bien, monsieur le docteur, mais je ne sais pas ce que cela veut dire.
--Tu n'es pas bête, mon petit ami. De plus, tu es courageux et bon, je t'en fais mon compliment.
--On est comme on est, monsieur le docteur, et on n'a pas grand mérite à cela! Le bon Dieu nous fait comme il veut; moi je suis laid, et ce petit-là est beau; il est faible, et je suis fort; mais il est riche, et moi je suis pauvre.
--Sais-tu lire, mon garçon?
--Ma fine, non, monsieur, et c'est mon grand chagrin; il faut que des étrangers écrivent chaque semaine à mes parents depuis que je suis à Paris. Que voulez-vous? les vieux ne m'ont rien appris; je ne sais que les aimer!»
La voiture roulait depuis un quart d'heure environ. Jacquot rêvait; mais ayant par hasard jeté les yeux autour de lui, il poussa une exclamation de surprise.
«Qu'y a-t-il donc, mon petit ami?
--Nous sommes donc rue de Rivoli?
--Mais oui. D'où vient cet étonnement?
--C'est que je connais le petit; c'est le fils d'une baronne qui demeure au numéro 140 dans cette belle rue.
--En effet.
--Cela m'est revenu tout d'un coup en passant devant la boutique où j'ai remarqué la poupée garnie de dentelle d'or que je rapporterai à ma petite soeur!»
VI
La baronne s'était précipitée au-devant de son fils: elle était aussi pâle que lui. Le docteur portait l'enfant avec précaution et traversait les vestibules, les galeries, les boudoirs et les salons, suivi de Jacquot, qui n'osait pas poser ses pieds à terre, tant les parquets étaient luisants.
«Si seulement j'avais mes souliers vernis!» pensait-il.
Le petit Léo était étendu sur une chaise longue, dans la chambre de sa mère; la baronne, à genoux devant lui, tenait une de ses mains, qu'elle couvrait de baisers, et le docteur, de l'autre côté du malade, attendait que se produisît l'effet des applications de moutarde.
Jacquot, droit comme un I dans l'angle de la vaste chambre, tâchait de se faire oublier.
«Votre fils revient à lui, madame, murmura le docteur. La commotion a été si violente que peut-être aura-t-il quelque peine à rassembler ses idées. Ne vous effrayez pas, je vous en prie, de l'incohérence de ses paroles.
--Hélas! docteur, j'y suis habituée, repartit la baronne: mon pauvre enfant, à huit ans, n'a guère plus d'intelligence qu'un bébé de deux ans, et son apparence n'est certes pas celle d'un garçon de son âge.
--A la suite de quelle maladie a-t-il perdu ses facultés?
--Ce n'est pas après une maladie, docteur, mais après une chute terrible qu'il fit, il y a six ans, en se précipitant par une fenêtre de toute la hauteur d'un premier étage.
--Dans ce cas, madame, vous pouvez encore conserver quelque espoir, et peut-être un jour...»
Léo avait ouvert les yeux; il les promenait avec curiosité sur les tentures, sur les meubles, sur sa mère, sur le docteur.
«Où est le petit garçon? demanda-t-il d'une voix très nette et très claire.
--Quel petit garçon, mon amour? lui répondit la baronne, qui pressentait le délire dans cette question bizarre.
--Celui qui m'a pris dans ses bras.
--Quand donc, mon chéri?
--Aux Champs-Élysées, quand je suis tombé sous les pieds des chevaux.
--Que veut-il dire, docteur?
--La vérité, madame la baronne. Il était tombé au milieu de la chaussée, sous les roues des voitures et sous les sabots des chevaux. C'en était fait de lui, quand un jeune garçon, un enfant aussi, mais vigoureux et dévoué, l'a arraché à une mort certaine.
--Et cet enfant, docteur, ce brave garçon, où est-il?
--Là, là, maman! derrière les rideaux! il se cache!
--Approche, mon garçon, lui dit le docteur; viens serrer la main à celui qui sans toi n'aurait jamais revu sa mère.»
Jacquot s'approchait en tremblant; lui si hardi, il se sentait troublé par la douleur de la jeune mère, par l'égarement du petit malade, et aussi par toutes les pendules qui sonnaient à la fois cinq heures, comme pour le narguer.
«J'ai déjà vu ce garçon, reprit la baronne en considérant attentivement Jacquot, qui sautait d'un pied sur l'autre, regrettant plus que jamais ses souliers vernis!
--Maman, c'est lui qui t'a vendu des roses!
--Oui, oui, le protégé de la gentille Giselle; je me le rappelle. Ah! mon ami, sois béni: sans toi, je perdais mon fils, mon seul bonheur, mon seul espoir, car je n'ai plus que lui en ce monde!
--Madame la baronne... balbutia Jacquot.
--Que ferons-nous jamais pour te récompenser, pour te remercier, veux-je dire? Comprends-tu? Sans toi, j'aurais perdu mon fils, mon Léo! Non, tu es trop jeune, tu ne connais pas encore la douleur! Tu ne me comprends pas! Ah! cher petit! pense donc au désespoir de ta mère si le malheur te frappait un jour!
--Les autres consoleraient la mère, reprend Jacquot, plus fier que jamais de sa nombreuse famille; elle n'a pas qu'un seul petit, la mère!
--Ah! mon enfant! les caresses de tous ne consolent pas de la perte d'un seul!»
Ému de la tristesse de cette femme belle, jeune et riche, dont l'amour est concentré sur la tête d'un enfant chétif, inintelligent et maladif, le docteur rapproche les deux garçons dans une étreinte affectueuse; il joint leurs mains, il entraîne leurs coeurs unis par un sentiment de reconnaissance et de dévouement!
«Vous n'avez pas de frère, monsieur Léo, eh bien! il faudra aimer Jacquot.
--Je l'aime, répond l'enfant.
--Il viendra vous voir souvent, il jouera avec vous, il vous contera des histoires...
--Non, non, non! s'écria Léo en pleurant.
--Comment! vous ne voulez plus le revoir?
--Je ne veux plus le quitter.
--Comment cela, mon petit ami? Vous ne savez pas que Jacquot a besoin de travailler, de gagner sa vie; il n'est pas riche comme vous!
--Je partagerai avec lui!
--Voyons, mon enfant, soyez raisonnable.
--Je l'aime! répéta l'enfant.
--C'est très vilain d'être entêté, monsieur Léo!
--Je l'aime!...
--Mais enfin vous ne le connaissez pas!
--Je l'aime!...»
Le docteur était vraiment fort embarrassé. Jacquot, assis sur une petite chaise auprès de Léo, lui rendait ses caresses et le berçait doucement, comme une mère qui console son bébé. En réalité, il était bien mal à son aise; car il pressentait le dénouement inévitable de cette scène, et il se disait, tout en souriant à Léo:
«La baronne va me flanquer à la porte, c'est sûr! Il est bientôt six heures; en courant bien fort, je n'arriverai qu'à sept heures au boulevard; j'aurai manqué mes clients; mam'selle Giselle sera inquiète, elle me grondera, et, ce qui me chiffonne le plus, je ne reverrai jamais ce pauvre petit, qui tout de même est bien un peu à moi!
--Tu ne me quitteras plus, dis, Jacquot? répétait Léo à travers ses larmes. Dis, Jacquot, dis donc?... Tu seras là quand les méchants chevaux voudront me tuer, dis, Jacquot? Tu me prendras dans tes bras, dis, Jacquot? Tu m'enlèveras encore au milieu des voitures et tu me rapporteras à maman? Dis, Jacquot, dis... dis!
--Oui, monsieur Léo, j'espère bien que je serai toujours là pour vous rendre service, mais il n'y a plus de danger! Vous ne sortirez plus avec cette grande bavarde qui vous aurait laissé écraser par bêtise.
--Je ne sortirai qu'avec toi, Jacquot!
--Ah! par exemple, monsieur Léo! Voilà une drôle d'idée! Qu'est-ce qu'on dirait en vous voyant si fiérot, avec vos jolies culottes courtes, votre petite veste, votre cravate de satin et vos bottines vernies, à côté d'un petit malheureux mal habillé et chaussé de gros souliers à clous! On rirait!
--On n'a pas regardé comment tu étais vêtu tantôt aux Champs-Élysées! Et on ne riait pas, quand tu as risqué de te faire écraser pour te précipiter à mon secours!»
La baronne avait gardé un silence impénétrable depuis le début de cet entretien, et le docteur, silencieux lui-même, écoutait le bavardage des enfants en observant Léo avec une surprise mêlée d'intérêt.
Le ton, la voix, la physionomie de l'enfant démentaient l'aveu cruel que la douleur avait arraché à sa mère, alors qu'il n'avait pas encore repris connaissance. L'affection étincelait dans son regard fixé sur Jacquot; la logique de ses réponses, la ténacité de son désir, la lucidité de son esprit, annonçaient le réveil de l'intelligence dans ce petit cerveau engourdi jusque-là. Cet innocent, comme disait sa gouvernante, secouait la torpeur qui l'accablait; encore quelques efforts, et son esprit sortirait des ténèbres; et la divine reconnaissance briserait les derniers liens qui garrottaient encore son âme.
«Me pardonnez-vous, madame, murmura le docteur à voix basse, d'avoir fait appel, dans le coeur de votre fils, aux sentiments qui l'exaltent si violemment? Me pardonnez-vous la situation difficile dans laquelle mon imprudence vous met vis-à-vis du sauveur de M. Léo?
--Je ne vous comprends pas, docteur, répondit la baronne, qui, s'étant levée, s'approchait doucement du groupe attendrissant des deux garçons. Que parlez-vous de pardon, d'embarras, d'imprudence, que sais-je? De ma situation vis-à-vis de Jacquot? Ah! je sens bien tout ce que je lui dois, à ce cher garçon! Ne m'a-t-il pas rendu deux fois mon fils en ce beau jour? N'a-t-il pas sauvé et sa vie et son âme?
--Tu ne nous quitteras plus, répétait Léo pour la vingtième fois; tu vivras avec nous; n'est-ce pas, maman?
--Je vais écrire à tes parents, mon cher garçon, répondit la baronne, et je leur demanderai de te laisser auprès de nous.
--Ma fine! je savais bien que les richards de Genève possèdent maison de ville et maison de campagne, murmura Jacquot, dont l'émotion ne paralysait pas la gaieté naturelle, mais moi, je serai encore plus richard qu'eux tous, puisque j'aurai famille de ville et famille de campagne!
«Ce qui m'étonne, ce n'est pas d'avoir un frère de plus, ajouta-t-il en se précipitant dans les bras que lui tendait la baronne, ça peut arriver tous les jours! Mais je n'avais jamais pensé que le bon Dieu serait assez généreux pour me donner deux mamans!»
* * * * *
Autour de la grande caisse arrivée de Paris, les vieux et les enfants poussent des cris de surprise et de joie. Jacquot, devenu Jacques, n'a oublié aucune de ses promesses. Il y a bien la poupée pour Jeannette, le tablier de soie pour Claudine, la croix d'or pour Rosette. Il y a aussi la robe à carreaux pour le dernier-né, les souliers vernis pour Pierrot, la montre d'argent pour l'aîné! Il y a encore l'habit bleu, la culotte jaune et le gilet à fleurs pour le père. Il y a enfin un bel acte signé et paraphé par le notaire de Sion, qui déclare que la petite maisonnette de la vallée appartient désormais à la bonne Gertrude. Jacques a pensé à tout le monde, chacun a son cadeau, et cependant tout au fond de la caisse il reste encore quelque chose: un petit rouleau blanc qu'entoure une faveur. Sur une belle feuille de papier satiné, une main inhabile et tremblante a tracé en gros caractères ces mots, que Gertrude épelle tout en pleurant:
_Que le bon Dieu protège les parents d'un heureux p'tit homme!_
FIN
SOCIÉTÉ ANONYME D'IMPRIMERIE DE VILLEFRANCHE-DE-ROUERGUE Jules BARDOUX, Directeur.