Chapter 1
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UN P'TIT HOMME
SOCIÉTÉ ANONYME D'IMPRIMERIE DE VILLEFRANCHE-DE-ROUERGUE Jules BARDOUX, Directeur.
UN P'TIT HOMME
PAR LE BIBLIOPHILE JACOB
ILLUSTRATIONS DE A. FERDINANDUS
PARIS LIBRAIRIE CH. DELAGRAVE 15, RUE SOUFFLOT, 15 1889
UN P'TIT HOMME
I
Jacquot était venu à Paris, quittant ses pauvres parents surchargés de famille, et il avait promis à sa mère, dans un dernier baiser, de devenir riche, bien riche, avec des beaux écus tout neufs, afin d'acheter la maisonnette dont on avait bien de la peine à payer le loyer: soixante francs par an!
Il avait promis à son père de lui rapporter un beau vêtement bien chaud, un habit bleu, une culotte jaune et un gilet à fleurs!
Il avait promis à sa grande soeur une jolie croix d'or; à son frère aîné, une grosse montre d'argent; à Pierrot, des souliers tout reluisants, comme on en voit aux messieurs de Genève; à Claudine, un tablier de soie; à Jeannette, une belle poupée avec des dentelles dorées, et au petit frérot qui ne marchait pas encore, une robe en flanelle ornée de raies rouges.
Voilà bien des promesses! et Jacquot n'est pas Gascon, puisqu'il est né à Martigny, en Suisse: son père travaille, sa mère travaille, les frères et soeurs imitent les vieux: Jacquot veut travailler aussi!
Mais il rêve de devenir riche comme maître Antoine, le sabotier de la vallée, qui a marié ses filles avec de grosses dots: au moins trois cents francs à chacune, oui-da! Eh bien! ce sera lui qui dotera ses soeurs: la belle Rose, la gentille Claudine, la mignonne Jeannette, et les autres encore, si le bon Dieu lui en envoie d'autres.
La bonne Gertrude a bien pleuré en se séparant de «son p'tit homme» si gai, si tendre, si malin et si jeune, hélas!
Neuf ans! il n'a que neuf ans; et le laisser partir tout seul pour Paris, le gouffre terrible où les enfants se perdent!
Mais Jacquot a son idée: il veut aller là où l'argent roule, là où l'or reluit! Il veut faire une moisson de jaunets, et revenir ensuite se fixer dans la douce vallée, au sein de sa famille, dont il aura fait le bonheur.
«Ah! notre homme, s'écriait Gertrude, vas-tu bien permettre qu'il s'en aille? Que deviendra-t-il à Paris? Ne te rappelles-tu pas que la fille de notre cousine la Boitelle est partie un jour comme lui, et qu'elle n'est pas revenue?
--C'était une fille, ma femme, et les filles, c'est plus susceptible que les garçons.
--Et le Colas au père Joseph, est-ce qu'il n'est pas mort de maladie à la grande ville?
--Si fait, la femme, mais il faut avoir confiance dans la bonté divine: notre garçon reviendra bientôt.
--Oui, maman, je reviendrai, je t'assure, si bien attifé que tu ne me reconnaîtras même plus! On dira dans la vallée: «Qui donc c'est ce «beau p'tit homme» si coquet, avec un grand chapeau aussi haut que le clocher de l'église et un habit dont les queues lui balayent les talons?» Et moi, frérot, tout comme un vrai monsieur, je traverserai la place en me dandinant, avec un joli bâton à la main, et traînant dans la poussière mes souliers si brillants que nos poules et nos canards viendront s'y mirer comme dans une glace. Pas vrai, maman, que ce sera gentil?
--Oui, mon p'tit homme, ce sera gentil quand tu seras revenu, mais c'est bien triste au moment où tu pars!»
Tout ce que Gertrude a pu obtenir, c'est que l'enfant fît le voyage avec un vieil habitant de Martigny qui allait à Paris pour affaires de succession. C'était un voisin, un ami, et pendant les deux jours qu'il devait passer à la ville, il installerait l'enfant chez des pays qui logeaient dans un quartier populeux.
Ce fut la première déception de Jacquot, qui comptait s'en aller tout seul et faire le «p'tit homme» dans les troisièmes classes du chemin de fer! Il fallut bien obéir à la volonté de ses parents, qui ne l'auraient pas laissé partir sans cela.
Le trajet est long en troisième, dans les trains omnibus qui s'arrêtent à toutes les stations, long et fatigant; mais l'enfant s'endormait, allongé sur les genoux de ses voisins, qui le trouvaient gentil, et quand il s'éveillait, bien reposé, il se retrouvait gaillard et dispos, mourant de faim, aiguillonné par la curiosité et l'impatience, questionnant sans cesse, ne s'étonnant de rien et riant de tout.
«Dites donc, monsieur, demandait-il à un grand jeune homme pâle qui était assis à son côté, est-ce que vous êtes de Paris, vous?
--Non, mon petit ami, je suis de Lyon (et il prononçait Li-yon).
--Ah! et qu'est-ce qu'on fait à Lyon?
--Je ne sais pas; moi, je suis dans la soierie.
--Est-ce que vous êtes tous pâles comme ça dans la soierie? Alors, ce n'est pas un métier pour moi, parce qu'il faut que je rapporte chez nous mes belles couleurs que maman aime tant. Et ce gros monsieur si rougeaud en face de nous, qu'est-ce qu'il fait?
--Je ne sais pas. Demande-le-lui toi-même.
--Est-ce que vous êtes de Paris, monsieur? reprenait Jacquot sans se déconcerter.
--Non, mon garçon, je suis de Beaune, le pays du bon vin!
--Oui-da; c'est le bon vin alors qui vous allume les joues comme une chandelle?
--Tu l'as dit, garçon, c'est le bon vin!
--Alors, ce n'est pas mon affaire non plus, puisque je ne bois que de l'eau. Et cette dame qui est là-bas dans le coin avec un enfant dans les bras; est-ce qu'elle est de Paris?
--Non, mon petit, répondit la voyageuse en souriant; j'habite Montereau.
--Montereau, connais pas!
--Tu ne connais pas Montereau et son beau pont de pierre, que l'assassinat de Jean sans Peur a rendu célèbre?
--On a assassiné Jean! s'écria Jacquot.
--Mais oui; Jean sans Peur.
--Et il n'avait pas peur quand on l'a assassiné? Eh bien! ça lui apprendra à être plus prudent une autre fois!
--Quel drôle de gamin! reprenaient tous les voyageurs, qui s'amusaient de ses reparties et de sa gaieté.
--Il ne reste plus que cette jeune fille qui a l'air si triste, et qui dort depuis la dernière station, à laquelle je n'ai pas demandé si elle est de Paris.
--Tu es trop curieux, gamin!
--On n'est jamais trop curieux quand on cherche à s'instruire! Moi, je n'ai rien appris; je ne sais ni lire ni écrire; il faut bien que je profite des leçons qu'on a données aux autres.
--Tu es un drôle de «p'tit homme», c'est moi qui te le dis, s'écria en riant le Bourguignon qui avait le teint fleuri, et tu iras loin, j'en suis certain!
--Pas plus loin que Paris, n'est-ce pas, monsieur, et mêmement, comme je ne le connais pas, vous aurez la bonté de me prévenir quand nous serons arrivés.»
II
La seconde déception de Jacquot l'attendait à Paris. Son vieux compagnon le conduisit dans une horrible rue étroite et sale, encombrée et puante; il le fit entrer dans une maison noire, au seuil de laquelle, comme une échelle appuyée au mur, se dressait un escalier interminable, dont les marches tombaient en ruine, et dont la rampe graisseuse était à peine soutenue par des barres de fer tordues et rouillées.
Le grenier dans lequel on logea le vieillard et l'enfant était obscur; des poutres surchargées de lattes humides le traversaient en tout sens, et dans un coin des vieilles paillasses crevées, du ventre desquelles sortaient des longues brindilles de foin, étaient le lit qu'offrait leur hôte aux voyageurs dont la bourse était légère.
«Et maintenant, que comptes-tu faire? demanda le voisin de Gertrude à son protégé, lorsqu'ils se réveillèrent le lendemain matin.
--Ma foi, père Lenoir, répondit Jacquot en se secouant comme une poule réveillée par les hurlements d'un loup, je compte tout d'abord faire connaissance avec la grande ville qui va m'enrichir.
--Tu crois donc de bonne foi que tu deviendras riche ici?
--Mais oui, père Lenoir; sans cela j'aurais continué à vivre avec les vieux, à profiter de leur travail, à les aider un brin, et je ne me serais pas privé des caresses de ma bonne mère!
--Alors, mon petit, si cela t'amuse, viens avec moi: nous ferons ensemble visite au notaire de M. Lenoir, ce pauvre cousin qui s'est laissé mourir sans enfant, ce qui fait que j'hérite de tout son bien, moi qui ne l'ai jamais vu.
--Et de combien d'écus héritez-vous, père Lenoir?
--Ma fine! je n'en sais rien; tu l'apprendras en même temps que moi.»
La somme était grosse, vraiment: soixante mille francs, tout rond! Trois mille francs à dépenser par an, deux cent cinquante francs par mois, plus de huit francs à manger dans un seul jour!
Pendant quarante-huit heures, la vie fut belle pour Jacquot! Le père Lenoir oublia sa parcimonie habituelle, et une soixantaine de francs au moins s'échappèrent du gros sac de toile que lui avait remis Me Ledru.
L'enfant visita les Champs-Élysées, où le beau monde se promenait en brillants équipages, au milieu d'une cohue de bonnes et d'enfants piétinant sur les trottoirs; il visita les quais envahis par les bouquinistes, les boulevards encombrés de tables et de chaises, les places, les avenues, où la foule était si compacte qu'on avait peine à avancer. Il parcourut encore les Tuileries, le Luxembourg, les squares; il s'arrêtait devant les monuments publics, demandant leurs noms et s'en faisant expliquer le but et l'utilité par les passants, qu'il abordait poliment, sa casquette à la main. Quand le vieux Lenoir lui fit ses adieux à la gare de Lyon, le troisième jour après leur arrivée, Jacquot connaissait «son Paris» sur le bout du doigt.
«Cela me peine de te quitter, petit, lui dit le vieillard; je t'aime de tout mon coeur; ta drôlerie me réjouit, ta jeunesse me rajeunit. Il le faut, cependant, à moins que tu ne veuilles t'en retourner avec moi, et dans ce cas-là je te payerai volontiers le voyage.
--Ah! merci! non! papa Lenoir, je suis venu à Paris pour travailler, je vais me mettre tout de suite à l'ouvrage.
--Mais que vas-tu faire? tu as donc une idée?
--Ma foi, monsieur Lenoir, je n'en ai qu'une: rapporter beaucoup d'argent à Martigny.
--Prends garde à toi, pauvre petit oiseau, dans ce pays où il y a tant de serpents et de renards!
--Bah! bah! n'ayez peur; les serpents rampent, les renards courent, mais les oiseaux volent!
--Adieu donc, petit, et bonne chance, reprit le bonhomme en embrassant son compagnon; accepte ce petit souvenir d'un ami qui part, et envoie de tes nouvelles au pays. Notre vieux logeur du faubourg écrira volontiers tes lettres.
--Merci bien, monsieur Lenoir! vous êtes bon, je ne vous oublierai pas. Vous serez toujours dans mes prières à côté du père, de la mère et des frères et soeurs. Donnez-leur bien le bonjour à tous, et dites au père que j'ai déjà vu, dans une belle rue, le gilet à ramages que je lui rapporterai.»
Et Jacquot se trouva vraiment seul à Paris!
C'est alors qu'il songea à ouvrir le petit papier que lui avait remis M. Lenoir. Il y trouva deux belles pièces d'or, pareilles à celles que, trois fois en deux jours, il avait vu changer par l'héritier de M. Lenoir à Paris. Deux pièces d'or! une fortune! Il se promit bien de n'y pas toucher tant que durerait son petit magot, soit une quinzaine de francs qui lui restaient, son voyage une fois payé, ainsi qu'une semaine d'avance à son garni.
Il employa sa première journée, car il était grand matin, à parcourir de nouveau Paris, «mon Paris», comme il disait, et il fit une observation qui lui parut intéressante pour la réussite de ses projets.
Jacquot remarqua que le public du matin ne ressemblait nullement au public de l'après-midi. Le long des boulevards, depuis la Bastille jusqu'à la Madeleine, il rencontra surtout des ouvrières avec des cartons, des garçons de magasin chargés de paquets, des bonnes en tablier blanc, un panier au bras; des petites voitures poussées par des vieilles femmes en cornette, vendant les légumes et les fruits de la saison; des jeunes filles assises au coin des grandes rues, devant un léger établi, séparant les bottes de roses, et tournant prestement le fil blanc autour de leurs petits bouquets; des balayeurs armés d'énormes balais, nettoyant les ruisseaux et éclaboussant les trottoirs: partout l'animation, le travail, la vie. Mais plus de beaux messieurs gantés de gris-perle, chaussés des fameux souliers vernis que rêvait notre héros; plus de dames en grande toilette avec des ombrelles rouges comme les parapluies des fermières de la Suisse; plus de nourrices aux longs rubans flottants; plus de bébés roses et blancs, les jambes et les bras nus; plus de voitures découvertes; plus de valets poudrés majestueusement, assis sur les sièges à gros glands; plus de cavaliers élégants galopant sur des chevaux de race. Le Paris mondain, le Paris brillant, le Paris oisif avait fait place au Paris travailleur.
«Il paraît qu'ici on gagne le matin l'argent qu'on dépense le tantôt, se dit Jacquot: c'est bon; mais moi qui n'ai pas de temps à perdre, je tâcherai d'en gagner toute la journée.»
Gagner de l'argent! voilà son rêve; mais quels moyens avait-il pour le réaliser?
Il commence le soir, en rentrant, par glisser dans sa ceinture de cuir les deux pièces d'or du père Lenoir; puis, ayant soupé des provisions que le brave homme lui avait laissées, il s'endormit tout d'un somme jusqu'au lendemain matin.
Son réveil fut triste! Personne à qui dire bonjour, personne à embrasser, personne pour faire la causette! De grosses larmes montèrent aux yeux du petit abandonné, qui murmura cependant:
«Bonjour, maman! Bonjour, Notre-Seigneur! Protégez-moi toute la journée!»
Et, plongeant sa tête dans le baquet d'eau claire que le logeur lui montait chaque jour, il se débarbouilla avec soin, frotta ses mains l'une contre l'autre, et, sans l'aide d'aucun savon, il se trouva tout propre, les cheveux collés aux tempes, le teint frais, le regard vif, la mine éveillée et le coeur content.
«Salut, madame et la compagnie, dit-il à une grosse femme qui se tenait dans la salle du rez-de-chaussée.
--Tiens! c'est toi, petit, reprit la logeuse, as-tu bien dormi?
--Couci-couça, madame; votre paillasse ne vaut pas mon petit lit de fougère! Mais bah! on se fait à tout dans ce monde!
--C'est vrai, il n'y a qu'une paillasse là-haut. Eh bien! j'y joindrai un méchant matelas qui ne nous sert pas dans ce moment, pour la peine que tu ne t'es pas plaint de ton coucher.
--Je vous remercie bien; je regrette seulement que le vieux père Lenoir n'ait pas profité du matelas avant moi.
--C'est bien de respecter les vieux, Jacquot!
--Je les respecte, reprit doucement le p'tit homme, parce que j'espère que les autres enfants respecteront mes vieux parents.»
III
Jacquot se dirigea en courant vers le boulevard Poissonnière. Arrivé au coin du faubourg, il ralentit le pas et attendit. Une gentille bouquetière, qui préparait son étalage en causant avec la marchande de journaux, remarqua bientôt ce petit garçon, dont la mine futée, l'oeil aux aguets et la physionomie éveillée faisaient oublier la laideur.
Car Jacquot était laid, ce qui s'appelle laid: un gros nez épaté, des petits yeux tout ronds, un front bombé, une bouche énorme et une peau mouchetée de taches de rousseur. Par exemple, son nez, sa bouche, ses yeux, tout riait en lui: il avait l'air content; il respirait à pleins poumons; il s'épanouissait sur les boulevards, comme si les boulevards lui avaient appartenu.
«Qu'est-ce que tu attends donc là, mon petit ami? lui demanda la gentille fleuriste.
--J'attends qu'il tombe de l'argent pour le ramasser, mam'selle!
--Alors tu attendras longtemps, reprit la jeune fille en riant.
--Je suis patient, et puis je ne suis pas pressé.
--Alors, si tu n'es pas pressé, veux-tu me rendre un petit service?
--Très volontiers, mam'selle.
--Veux-tu courir jusqu'au numéro 5 du faubourg Montmartre, monter au deuxième, sonner à gauche, et dire à la bonne qui t'ouvrira: «Mlle Giselle enverra le bouquet à quatre heures?...»
--C'est tout?
--Oui, n'oublie pas: Mlle Giselle...
--Enverra le bouquet à quatre heures! ajouta l'enfant, qui prit ses jambes à son cou dans la direction de la Bastille.
--Eh! petit! Eh! là-bas!... cria la fleuriste, qui désespérait de se faire entendre, quand elle vit Jacquot s'arrêter soudain et revenir sur ses pas.
--Pardon, mam'selle, dit-il en arrivant tout essoufflé, mais j'ai oublié de vous demander où se trouvait le faubourg Montmartre?
--Mais là, de ce côté, la seconde rue, petit bêta; tu ne connais donc pas Paris?
--Moi, par exemple! le faubourg Montmartre! je ne connais que ça! puisque c'est là que j'ai vu le gilet à ramages que je rapporterai à papa.»
Cette fois le petit commissionnaire ne se trompa pas, et lorsqu'il reparut, tout rouge, les yeux brillants et le front humide, la jolie bouquetière le gronda de s'être tant hâté.
«Mam'selle, voilà quatre sous que la bonne m'a donnés pour la commission.
--Eh bien, garde-les.
--Pourquoi donc? l'argent est à vous, puisque c'est votre commission.
--Comment! ma commission... mais c'est toi qui l'as faite, mon garçon, et l'argent est pour ta peine.
--Tiens! tiens! tiens! quand on se promène dans les belles rues, on reçoit de l'argent pour sa peine! Quelle drôle de vie que Paris! A Martigny, quand Mme Gervais me criait: «Eh! Jacquot, cours donc à la forge pour prévenir Gervais que la soupe est servie!» elle ne me donnait rien pour ça; et quand la Tontaine me faisait porter sa bottée de pommes de terre, elle me bougonnait tout le temps, quand elle ne me flanquait pas une torgnole!
--Tu vois bien qu'elle te donnait quelque chose, répondit en riant Mlle Giselle. A chacun sa manière!
--Alors j'aime mieux les manières de Paris, et quand vous aurez des courses à faire, mam'selle, me voici tout à votre service; ne l'oubliez pas.
--Ça peut se trouver, mon garçon; le quartier est bon, le tout est de plaire aux clients; mais quand une fois on passe à l'état d'habitude, le reste va tout seul. Ne t'éloigne pas: je te prends sous ma protection.»
S'éloigner! il n'y avait pas de danger!
Jacquot a remarqué, les jours précédents, que, sur le coup de huit heures, une quantité d'hommes, de femmes et d'enfants se groupent devant la porte d'un restaurant à la mode, et que des garçons en souliers vernis, ayant du linge bien blanc et des petites vestes rondes comme la sienne leur remettaient à chacun un grand bol dont le contenu répand, dans une légère vapeur, les plus délicieux parfums!
Il s'est bien promis de venir déjeuner là lorsque le père Lenoir sera parti, emportant dans son sac de toile le bel héritage du cousin de Paris.
Le voilà donc, se faufilant dans les rangs, grâce à sa petite taille, poussant l'un, bousculant l'autre, plaisantant quand on se fâche, toujours poli, mais ne s'écartant jamais de son but, et jouant des coudes aussi facilement que de la langue, pour gagner une petite avance dans la foule compacte qui attend la distribution de la soupe.
Son tour arrive enfin: un grand garçon aux favoris noirs taillés en côtelettes lui tend une soupière dont le fumet lui fait venir l'eau à la bouche, la faim et la gourmandise aidant. Il s'empare de son bien et se dirige vers l'établi de Mlle Giselle, qui semble inquiète, regarde à droite et à gauche, frappe du pied et murmure à mi-voix:
«Voyez un peu si elle viendra! Je ne puis pourtant pas abandonner mes fleurs et ma boutique à la grâce de Dieu!
--Voulez-vous que je garde vos bouquets, mam'selle Giselle? Ce sera avec plaisir pour vous obliger.
--Tu ne bougeras pas de là, au moins, et s'il vient des clients, tu les prieras de repasser.
--Soyez tranquille; vous me retrouverez à la même place avec ma soupe; seulement je ne vous promets pas qu'elle soit encore dans l'écuelle!
--Bon appétit! Je cours chercher mon café, que la voisine ne m'apporte pas.»
Et elle s'enfuit, légère et rieuse, tandis que Jacquot savoure gravement, avec des petits soupirs, des reniflements et des extases, l'ordinaire de la maison Brébant.
«Où donc est Giselle, mon petit ami?»
Jacquot, tiré brusquement de la béatitude qui suit un repas délectable, relève la tête et se trouve en présence d'une jeune femme vêtue de noir, tenant par la main un petit garçon qui paraissait triste et indifférent.
«Mam'selle Giselle? c'est moi, madame.
--Vous, vraiment! vous êtes bien changée depuis hier!
--Voilà comme je suis quand je n'ai pas encore étrenné, madame; par exemple, si vous m'achetez mes belles roses, vous me reverrez ma figure de tous les jours!
--Je serais curieuse de constater ce phénomène, reprit la dame, qui s'amusait de l'aplomb du p'tit homme: combien vos roses?
--Dix francs, madame la baronne.»
La visiteuse se retourne. Cette fois, c'est Giselle qui lui a répondu.
«Eh bien! madame, avais-je raison? s'écrie Jacquot.
«Mam'selle Giselle, j'ai vendu votre premier bouquet.
--Quel drôle de gamin! Est-ce votre frère, Giselle?
--Non, madame la baronne, je le vois aujourd'hui pour la première fois; il est gai, actif, intelligent, et je l'avais chargé de surveiller mes fleurs pendant que j'allais déjeuner.
--C'est un enfant intéressant, murmure la baronne en soupirant. Giselle, vous le chargerez d'apporter à l'hôtel les roses qu'il m'a vendues.
--Oui, madame la baronne.»
Voilà comment la Providence, prenant les traits d'une fillette rieuse, décida tout d'un coup de la vocation de maître Jacquot.
IV
«Oui, mam'selle, c'est décidé, je ne vous quitterai plus, je serai votre commissionnaire, à vous seule; je porterai vos bouquets et je garderai votre établi pendant que vous irez faire vos achats.
--Non, mon ami, tu ne gagnerais pas assez, parce que je n'envoie pas souvent mes bouquets en ville; mais, sans te consacrer à mon service, reste sur notre boulevard; tu t'en trouveras bien; je te recommanderai à mes clients. A l'heure du déjeuner ou, le soir, au moment du dîner, nous trouverons bien de quoi fatiguer tes petites jambes!
--Les fatiguer! reprit Jacquot; vous ne savez pas ce qu'elles valent. Elles ne sont si courtes que parce qu'elles sont trop bonnes! Quand la marchandise est de premier choix, elle coûte cher, et on la ménage!
--Farceur, va!
--Je ne vous offense pas, mam'selle, en plaisantant avec vous?
--Au contraire, mon ami, et ta gaieté plaira aux bourgeois autant qu'à moi, j'en suis certaine. Les riches sont bons, vois-tu, ils sont généreux, ils aiment à secourir les malheureux; mais les airs tristes, les larmes, les soupirs, les ennuient! Tu as besoin de travailler; donc tu es pauvre?
--Oh! non, mam'selle, ce n'est pas pauvreté; les vieux travaillent au pays, ils ne sont pas dans la misère.
--Alors, pourquoi fais-tu des commissions?
--Ah! je vais vous dire, c'est pour doter mes soeurs!
--Doter tes soeurs! Ah! ah! ah! et combien as-tu de soeurs, monsieur le millionnaire?
--J'en ai trois, répondit Jacquot, que les éclats de rire de la bouquetière interloquaient un peu.
--Trois! rien que trois! Ah! ah! ah!
--Mais il en viendra peut-être des autres!
--Des autres! Ah! ah! ah! et combien leur donneras-tu à chacune? Cent mille francs?
--Oh! non, mam'selle! Pas tant que ça! Je voudrais leur donner trois cents francs.
--Eh bien! mon p'tit homme, reprit sérieusement Mlle Giselle, cela te sera presque aussi difficile de gagner trois cents francs pour chacune de tes soeurs que de gagner trois cent mille francs!
--Pourquoi donc cela? J'ai déjà quatre sous, et je cours chez votre baronne qui a l'air si triste: elle me donnera bien quatre sous encore?
--Ah! tu auras davantage; c'est une bonne dame. Elle demeure 140, rue de Rivoli. Voici les roses, prends-en soin et dépêche-toi.»
Jacquot avait l'air soucieux, il tournait et retournait le bouquet avec embarras.