Un mousse de Surcouf

Part 12

Chapter 123,704 wordsPublic domain

Le marquis revêtit donc son plus brillant uniforme et accompagna son chef auprès des captives, auquel il adjoignit Will comme spécialement attaché à leur service à défaut de domestiques attitrés.

Le petit mousse s’attira tout de suite la bienveillance de la jeune Anglaise.

«Vous me paraissez bien jeune pour servir, mon enfant, lui dit-elle, avec un maternel sourire, jouant sur le double sens du mot «servir».

--Milady, répliqua gaillardement Guillaume, qui était à bonne école pour l’esprit aussi bien que pour le courage, je sers la France par le cœur et l’Angleterre par admiration pour ses filles.»

Surcouf et Clavaillan battirent des mains en même temps que la captive.

«Décidément, messieurs, dit celle-ci, on a raison d’assurer que vous ne craignez personne sur aucun champ de bataille. L’esprit vous vient de bonne heure.»

Elle attira l’enfant auprès d’elle et lui fit raconter son histoire. Elle l’interrogea longuement sur ses origines et sur sa famille. Des larmes mouillèrent ses paupières lorsqu’il lui apprit que sa mère et sa sœur habitaient à Ootacamund dans une vallée enfouie au pied des monts Nielgherries, que, depuis près de trois ans, elles n’avaient pas eu de ses nouvelles.

«Will, dit doucement la prisonnière, je vous promets que, si je rentre saine et sauve dans l’Inde, j’irai à Madras voir ma parente lady Blackwood et que de là je me rendrai à Ootacamund pour consoler votre mère et votre sœur.

--Quoi! s’écria Jacques de Clavaillan, seriez-vous donc cette parente dont m’a parlé lady Blackwood à Madras, lady Stanhope, si je ne me trompe?

--Moi-même, pour vous servir, monsieur le marquis de Clavaillan, fit la rieuse jeune femme avec une profonde révérence, digne de l’ancien régime.

--Madame, reprit le Français, il m’était permis d’en douter. Voici près de trois ans que lady Blackwood m’apprit qu’elle attendait votre arrivée et, depuis cette époque, j’ai pu vous croire parvenue à destination.

--Monsieur, répondit lady Stanhope, sur le même ton, vous avez su si bien tenir la mer depuis ces trois ans que ma famille, justement alarmée, ne m’a point permis de m’embarquer. De là, mon retard.»

Jacques sourit, puis, après quelques secondes d’hésitation, reprit:

--M’est-il permis, milady, de vous poser une autre question?

--Je n’y vois aucune espèce d’empêchement, monsieur le marquis.

--Puisque vous m’y autorisez, je vous demanderai donc si vous avez emporté d’Europe deux pianos à queue dont lady Blackwood paraissait être fort en peine. Ce sont, m’a-t-elle dit, de récentes merveilles.»

L’aimable Anglaise laissa libre cours à sa gaieté.

«Allons! je vois que vous êtes merveilleusement informé. En effet, monsieur, ces pianos, selon le nom que leur donnent les Italiens, _piano-forte_, sont à nos clavecins et à nos épinettes ce que les canons modernes sont aux bombardes de Crécy. Et, puisque vous m’interrogez avec autant de bonne grâce, sachez que ces pianos ont été soigneusement arrimés dans les flancs du _Star_.

--Celui des bateaux qui nous a contraints d’abattre sa misaine, dit Surcouf.

--Celui-là même, messieurs. Et vous avez été vraiment bien aimables de ne point le couler, car, en le coulant, vous m’eussiez fait perdre la somme de quatre cents livres. Je vous dois, de ce chef encore, une vive reconnaissance.»

Le corsaire fit chorus à l’hilarité de la jeune femme.

«Ne m’en remerciez pas outre mesure, milady. En ménageant vos navires, je ménageais ma bourse et aussi ma bonne renommée.

--Comment cela, monsieur.

--Vous allez me comprendre. Mon ami Jacques avait commis, à Madras, la chevaleresque imprudence de s’engager en mon nom à remettre les deux précieux instruments de musique sains et saufs de toute avarie.

--Alors, monsieur, je puis être sûre que mes pianos m’accompagneront?

--Doucement, milady, doucement. Je vous réponds, foi de Surcouf, que vos pianos vous seront rendus, mais je ne puis vous garantir qu’ils arriveront dans l’Inde en même temps que nous.

--Et pourquoi non, s’il vous plaît, monsieur Surcouf?

--Parce que, madame, tout voleur de grand chemin que je sois, je professe une honnêteté spéciale. Il ne me viendrait pas à l’esprit de frustrer le fisc non plus que mes matelots de ce qui leur revient dans les prises.

--Ce qui veut dire en bon français? questionna la jeune femme avec inquiétude.

--En mauvais français, hélas! madame, reprit Surcouf, cela veut dire que je suis contraint de ramener mes prises à Bourbon où elles seront estimées et vendues au meilleur prix possible.

--Alors! s’écria-t-elle, en joignant les mains, je puis dire adieu à mes pauvres pianos! Quel malheur, en vérité, quel malheur!

--Ne vous désolez point, milady. Je vous ai dit que je vous les rendrais.

--Comment pourriez-vous me les rendre, puisqu’ils doivent être vendus?

--Madame, conclut le jeune corsaire, en riant, c’est mon honneur que j’y engage. Et maintenant, choisissez entre vos compatriotes et vos pianos. Si vous tenez aux derniers, souhaitez que les premiers soient vaincus.»

Sur cette parole ironique, Surcouf prit congé de la prisonnière et regagna son bord où il avait à surveiller les préparatifs de la lutte prochaine.

Les Anglais voulaient la bataille.

On pouvait voir à l’horizon le _Kent_, l’_Eagle_ et la _Queen Elisabeth_, s’avancer de front à la rencontre de leurs ennemis.

Il était tout près de cinq heures du soir. Manifestement le combat, s’il s’engageait à pareille heure, serait interrompu par la nuit.

On était à cette époque dangereuse et indécise, entre les moussons, où le vent semble hésiter à prendre sa direction et passe aux quatre points cardinaux.

Surcouf, qui ne négligeait aucune circonstance, fut particulièrement impressionné par une brusque saute du nord-est au sud; il appela Clavaillan.

«Jacques, dit-il, voici qui va contrarier les Anglais, mais qui nous servira en même temps. Je vais tenter quelque chose de ma façon, et je crois que je réussirai.

--Il est dans tes habitudes de réussir», répliqua plaisamment le marquis.

Ainsi qu’il l’avait prévu, fatigués par le vent debout, les vaisseaux anglais n’avançaient plus que péniblement. Il est vrai que la même cause retardait la marche de la _Confiance_ laissée en arrière, avec le _Good Hope_.

A la chute du jour, les deux navires étaient à portée de canon des vaisseaux anglais. Surcouf leur enjoignit aussitôt d’ouvrir le feu, sans ralentir leur marche, afin d’attirer l’escadrille le plus avant possible.

Car il redoutait la brusque survenance du reste de la flotte anglaise et voulait s’accorder le loisir de combattre les trois chefs de file au plus tôt.

La _Confiance_ obéit strictement, et, sous les premières ombres, une longue détonation annonça que les Français n’avaient pas attendu le feu de l’ennemi.

C’étaient d’excellents pointeurs que les corsaires. Ce premier coup eut une merveilleuse portée. Il atteignait l’_Eagle_, auquel il emporta le beaupré avec une partie du gaillard d’avant, ce qui contraignit la corvette à stopper.

Les deux autres vaisseaux, craignant de se perdre dans les ténèbres, mouillèrent à leur tour sur un haut fond de l’île et attendirent le jour.

La _Confiance_ en profita pour évoluer à l’avant du _Kent_, auquel le _Good Hope_ envoya une double volée de ses pièces de retraite, tuant et blessant une quinzaine d’hommes.

Furieux, l’Anglais riposta à outrance et creva la hanche du _Good Hope_ à tribord. Le pauvre navire blessé dut s’enfuir pour échapper à une seconde décharge.

C’était le moment choisi par Surcouf pour accomplir son trait d’audace.

Il avait relevé très exactement la situation des vaisseaux anglais.

Entre le _Kent_ et la _Queen Élisabeth_ s’ouvrait un passage à peine suffisant pour qu’un vaisseau passât au risque de se voir foudroyer par les deux adversaires à la fois.

Ce fut pourtant là le parti que prit le redoutable corsaire.

La nuit était devenue tout à fait noire. Couvrant ses feux, démasquant les cinquante pièces de sa batterie, Surcouf prit le vent dans toutes ses voiles et courut droit aux deux vaisseaux anglais.

Il était deux heures à peine du matin, et la canonnade entre la _Confiance_ et le _Kent_ avait pris fin depuis dix heures du soir. Les équipages harassés, ne soupçonnant point une agression nocturne, se reposaient en toute sécurité.

Le _Revenant_ avait pour lui, par-dessus tout, sa prodigieuse vitesse.

Mais pour tenter une telle manœuvre, il fallait des matelots prodigieux.

Il fallait, en outre, le chef incomparable auquel ils s’étaient donnés aveuglément.

Le terrible corsaire s’élança donc, vent arrière, avec une formidable vitesse.

Il arriva ainsi à une encablure de la _Queen Elisabeth_, sans qu’on l’eût vu venir. Mais, à ce moment, la vigie jeta le signal d’alarme, appelant tout le monde sur le pont. La circonstance était prévue. Surcouf avait pris ses précautions. Toute la batterie de tribord envoya sa bordée à la corvette.

Ce fut effroyable. Trente hommes tombèrent; l’artimon, haché, s’abattit sur le gaillard d’arrière. La confusion fut inexprimable.

«Feu!» ordonna désespérément le commandant Peterson.

Il était trop tard. Emporté par sa fulgurante vitesse, le _Revenant_ était passé, envoyant sa bordée de bâbord au _Kent_ à peine réveillé.

La riposte des vaisseaux anglais n’atteignit qu’eux-mêmes.

Et pendant les deux heures de nuit qui restaient à courir, le _Kent_ et la _Queen Elisabeth_ se canonnèrent avec une stupide fureur.

A l’aube, ils s’aperçurent de leur désastreuse erreur et cessèrent le feu.

Hélas! Elle avait été effroyable, cette confusion. Le _Kent_ avait vingt boulets dans sa coque; la _Queen Elisabeth_, outre son artimon rasé, avait eu son gouvernail brisé.

Pendant ce temps, le corsaire revenait sur ses pas et rejoignait Jacques émerveillé.

«Hein! lui dit-il, tandis que ses matelots riaient à gorge déployée, crois-tu que ça a assez bien réussi? Les voilà en train de se bombarder à qui mieux mieux. Nous n’aurons plus qu’à ramasser les blessés et les morts.»

Et il riait lui-même du succès de son stratagème, montrait son équipage au complet, sa carène intacte. Puis, après avoir fait distribuer double ration de vin et d’eau-de-vie et trinqué avec l’équipage entier, il dit:

«Allons! que tout le monde aille dormir. C’est un repos bien gagné, et il reste encore beaucoup d’ouvrage pour demain.»

L’ordre fut exécuté sur-le-champ. Les matelots ne demandaient qu’à dormir.

Tandis qu’ils regagnaient leurs hamacs, Surcouf faisait mettre un canot à la mer et, conduit par six rameurs de la _Sainte-Anne_, accompagné de Jacques de Clavaillan, allait complimenter les marins de la _Confiance_ et ceux du _Good Hope_, les plus éprouvés par le feu de l’ennemi.

CHAPITRE XIII

BRANLE-BAS DE COMBAT

Le jour se leva enfin, un jour clair, lumineux, mais dont l’ardeur torride se trouvait atténuée par les souffles d’une brise fraîche.

L’heure de la grande bataille avait sonné.

Déjà, sur les rivages de l’îlot, les prisonniers, lady Stanhope en tête, étaient accourus pour assister aux péripéties du combat. Toute la nuit ils avaient été tenus en haleine par le bruit du canon.

Ils avaient vu la mer s’illuminer au large des rapides éclairs des bouches à feu. Haletants d’angoisse, sentant que leur destinée se jouait sur l’abîme sans qu’ils pussent aider au dénouement, ni prêter la main à leurs compatriotes, ils avaient appelé le jour de tous leurs vœux, espérant que la victoire appartiendrait aux Anglais.

Car ils ne pouvaient croire que les corsaires eussent l’audace de s’attaquer à la marine régulière de la Grande-Bretagne, à une frégate flanquée de deux corvettes de Royal Navy.

Et cependant, cette invraisemblable hypothèse, ce jour qu’ils appelaient de tous leurs vœux enfin allait la leur montrer réalisée.

Dès que les premières brumes furent dissipées, on put voir de la côte les trois vaisseaux de guerre s’avancer résolument.

Les Anglais prenaient l’offensive. Ils jouaient leur va-tout.

La lumière leur avait permis de reconnaître les avaries subies par leur propre maladresse et de quelle ridicule façon ils s’étaient laissé jouer par leur ennemi.

Et maintenant, la rage au cœur, altérés de vengeance, ils brûlaient de faire expier à l’audacieux corsaire l’humiliation qu’ils avaient subie.

Mais Surcouf était déjà prêt à la lutte. Les équipages, reposés et frais, faisaient des gorges chaudes sur l’incident de la nuit. Tous les hommes aptes à la lutte, la hache et le sabre d’abordage au poing, s’apprêtaient à fondre sur leurs adversaires.

Ils avaient eu l’avant-goût de la victoire. Ils entendaient bien l’achever.

Au moment d’appareiller, Jacques de Clavaillan appela Will.

«Guillaume, mon enfant, lui dit-il, voici la première affaire à laquelle tu vas assister. Elle sera chaude. As-tu peur?»

Les yeux du mousse étincelèrent et son poing se serra convulsivement.

«Est-ce à moi que vous dites cela, monsieur le marquis?»

Jacques eut un bel éclat de rire, et, frappant sur l’épaule du gamin:

«Bravo! fit-il, voilà la meilleure réponse, «monsieur le marquis», rien que ça! Morbleu! Tu me rappelles la réplique de Rodrigue à son père, dans le Cid. Je vois que tu seras crâne. Viens çà, et embrasse-moi comme un frère.»

Guillaume se jeta éperdument dans les bras de son chef.

Celui-ci reprit, après un examen scrupuleux du mousse:

«Tu n’as pas beaucoup plus de treize ans, je crois, mais tu en marques dix-sept ou dix-huit. Songe que les goddems ne t’épargneront pas. Fais donc bien ta besogne, et ne ménage personne, quand nous aborderons, car il est certain que nous irons à l’abordage, mon gars.»

Il n’avait pas fini de parler que le signal de l’attaque était hissé au grand mât du _Revenant_.

Répondant au défi des Anglais, Surcouf courait sus à l’ennemi.

Les forces des deux partis étaient à peu près égales, bien que l’Anglais n’eût que trois bâtiments à opposer aux quatre des Français.

Mais le _Good Hope_, avec ses deux pièces de retraite, ne pouvait être tenu pour un combattant. D’ailleurs, le Malouin n’entendait l’utiliser que comme un stratagème.

Son ordre de bataille était fort simple.

A la tête du _Revenant_, il allait attaquer personnellement le _Kent_. Clavaillan et la _Sainte-Anne_ se porteraient sur l’_Eagle_, pendant que la _Confiance_ se mesurerait avec la _Queen Elisabeth_.

Surcouf attirerait insensiblement la frégate jusqu’à ce qu’elle fût à portée du _Good Hope_. A ce moment les quelques gaillards résolus que conduisaient Evel et Ustaritz accrocheraient le navire anglais capturé à l’arrière du grand vaisseau, et pendant que celui-ci s’efforcerait de se dépêtrer de cet obstacle imprévu, le corsaire le mitraillerait sans relâche.

L’ordre fut exécuté au pied de la lettre.

Le commodore John Harris, si présomptueux et si plein de morgue dédaigneuse à l’encontre de son subordonné, le commandant Peterson, ignorait l’habileté stratégique de Surcouf et ne voulait point y croire.

C’était d’ailleurs la première fois que le Malouin faisait acte de chef d’escadre. Son génie, prompt aux rapides assimilations, allait emprunter à Nelson lui-même l’audacieuse méthode qui avait assuré au grand marin anglais sa double victoire d’Aboukir et de Trafalgar.

En voyant les quatre bâtiments français venir à leur rencontre, les marins du roi George n’en purent croire leurs yeux.

Il leur fallut pourtant se rendre à l’évidence lorsque, parvenus à un quart de mille de leur ligne, simultanément le _Revenant_, la _Sainte-Anne_ et la _Confiance_ évoluèrent dans le vent et firent pleuvoir sur les vaisseaux anglais un véritable déluge de fer.

Une décharge de mitraille tua trente hommes à bord du _Kent_.

En même temps un boulet ramé emporta la moitié de la passerelle, et, avant que l’équipage eût pu déblayer le pont, dix canons de la batterie crevèrent le flanc de la frégate, éteignant ses pièces de tribord. La lutte était mal engagée.

John Harris le comprit. Pesamment le _Kent_ vira et envoya sa bordée. Trop tard. Déjà le rapide navire passait avec une fulgurante vitesse sous la hanche de son lourd adversaire. Le feu de celui-ci ne fit que raser son gaillard et lui tuer ou blesser cinq hommes.

En revanche, il prit en enfilade l’Anglais, et des pièces de chasse balayèrent de bout en bout le pont déjà dévasté par la première décharge.

Puis, passant à bâbord, il envoya la bordée de quinze canons dans les œuvres vives du _Kent_.

Ce fut effroyable comme le passage d’une trombe. Le grand mât, haché, s’écroula. La barre fut rompue et le vaisseau, pareil à un cygne auquel on aurait brisé du même coup l’aile et la patte, se mit à dériver misérablement sous les remous.

«Hardi, les gars! cria le Malouin. Il est à nous!» C’était le signal.

A ce moment, l’étrave du _Kent_ vint frôler l’étambot du _Good Hope_. Une décharge suprême des pièces de retraite de celui-ci fit une trouée dans les rangs anglais, et les vingt hommes d’Evel et d’Ustaritz, se ruant sur le gaillard de la frégate, accrochèrent son beaupré à l’arrière du lourd trois-mâts.

Les marins britanniques s’élancèrent à leur rencontre.

Mais au même instant, l’insaisissable _Revenant_ virait pour la troisième fois, et balayait le _Kent_ avec sa batterie de tribord.

La frégate était perdue.

Un tiers de son équipage était tombé sous la mitraille. Le reste, plus ou moins blessé, se serrait autour du commodore et de ses lieutenants.

La défaite était lamentable, humiliante au-delà de toute expression.

Mais John Harris était aussi brave que présomptueux. Il voulut faire tête à ses ennemis. Rassemblant ses hommes en carré, il accueillit par un feu de mousqueterie bien nourri les marins du _Revenant_ qui s’élançaient à l’abordage et escaladaient l’arrière.

Surcouf perdit là une quarantaine des siens.

Mais le moment d’après les Anglais, sabrés, hachés, réduits à la proportion d’un homme sur quatre, étaient contraints de mettre bas les armes.

Le vainqueur laissa au commodore son épée.

Aussi bien l’ennemi méritait-il ce suprême honneur.

John Harris était étendu sur le pont, enveloppé dans le pavillon britannique, le corps et les membres troués de huit blessures.

«Je ne m’attendais pas à être vaincu par vous, monsieur Surcouf, murmura le glorieux vaincu quand il fut en présence du corsaire.

--Ce n’est pas un médiocre honneur pour moi, monsieur, expliqua celui-ci. Votre Seigneurie a fait tout son devoir. Vous tombez en héros. J’en rendrai témoignage à l’Amirauté anglaise.»

Il donna l’ordre d’emporter avec précaution le blessé qu’il fit déposer dans sa propre cabine à bord du _Revenant_.

Puis, amarrant la frégate prise au _Good Hope_, il se disposa à revenir à la charge contre les deux corvettes.

La _Queen Elisabeth_ luttait désespérément contre la _Confiance_. Démâtée, transformée en ponton, n’ayant plus qu’un homme valide sur dix, elle refusa d’amener son pavillon.

Debout, à l’arrière, le bras en écharpe, l’héroïque commandant Peterson salua d’une dernière décharge la _Confiance_, qui perdit du coup vingt hommes. Puis au cri de: «Vive la Vieille Angleterre!» la corvette et ce qui restait de son équipage s’engloutirent dans les flots troublés et noircis par les violences de la lutte.

Dans le même temps, Jacques de Clavaillan s’emparait de l’_Eagle_. La bataille avait été chaude sur ce point plus que sur tout autre.

Le brick, rivalisant de vitesse et d’audace avec le _Revenant_, avait passé, toutes voiles dehors, sous les canons de la corvette. Supérieurement servi par ses canonniers, il avait démonté les pièces du pont, éteint le feu des batteries de tribord et logé deux boulets au niveau de la flottaison.

Une volée en retour brisa le gouvernail de la corvette anglaise, un feu de salve admirablement dirigé tua une trentaine d’hommes dans les haubans. Et tout aussitôt les deux bâtiments se trouvèrent bord à bord. L’Anglais tenait bien. Un ouragan de plomb et de mitraille passa sur la _Sainte-Anne_, trouant des têtes et des poitrines, fauchant des jambes et des bras, amoncelant les cadavres.

Et quand il fut passé, Guillaume, frémissant, enivré par la poudre, tenant une hache dans la main gauche, un pistolet dans la droite, se vit debout sans une égratignure, aux côtés de son commandant, intact, lui aussi.

C’était le moment attendu par Clavaillan.

La _Sainte-Anne_ avait pris le vent. Elle vint donner à toute volée dans la joue de bâbord de l’_Eagle_ et engagea son beaupré dans celui de l’Anglais. Le choc fut formidable.

Mais les matelots étaient prêts. Ils s’étaient rassemblés en masse compacte autour de leur commandant. Tous ensembles s’élancèrent à l’abordage de la corvette, tandis que six des pièces du brick faisaient feu simultanément sur le pont de l’ennemi.

En ce moment Will se sentit saisir par le bras gauche. En même temps, une voix bien connue lui cria à l’oreille:

«Hé! pitchoun, ça chauffe pour le présent. On va en découdre avec les Ingliches. N’as pas peur. On est près de toi.

--Comment, se récria l’enfant, toi ici, Piarrille? Je te croyais sur le _Good Hope_ avec Evel?

--Nous y étions, té. Mais il n’y a plus rien à y faire pour le quart d’heure. Tout est fini. Alors, tu comprends, rien ne pouvait nous empêcher, Evel et moi, de venir rejoindre le commandant.»

Mais déjà l’attaque était commencée. Les marins de la _Sainte-Anne_ se ruaient fiévreusement sur le pont de l’_Eagle_.

Ils y furent vaillamment reçus.

Les Anglais se battaient avec le courage du désespoir.

Déjà le commandant George Blackford avait pu constater que la bataille était perdue.

Du haut de son gaillard, il avait vu la prise du _Kent_ et deviné celle de la _Queen Elisabeth_.

Il ne lui restait plus qu’à mourir en vendant chèrement sa vie.

Debout, au milieu de ses hommes, il dirigeait le feu avec le sang-froid de sa race et regardait la mort venir sans fléchir à son approche.

Une multitude de combats s’étaient engagés sur le pont.

Jacques de Clavaillan, l’épée à la main, avait déjà fait sa trouée.

Il était passé, s’ouvrant un chemin sanglant dans les rangs des Anglais.

Autour de lui les corsaires multipliaient leurs exploits, une nappe rouge s’étendait sur le plancher ciré, et les pieds nus des matelots clapotaient dans le sang chaud, coulant des blessures affreuses à voir. Cependant l’ennemi résistait encore avec une formidable ténacité.

Clavaillan se dit qu’il n’aurait raison de cette résistance qu’en abattant le chef vaillant qui la dirigeait.

Il promena autour de lui un rapide regard.

Il aperçut Evel et Ustaritz à ses côtés, luttant en héros.

«Garçons, leur cria-t-il, déblayez-moi un peu la place, de manière que je puisse rejoindre le commandant anglais. J’ai un compte personnel à régler avec lui.»

En un clin d’œil, la hache ou le sabre eurent taillé une brèche dans la haie vivante qui entourait l’officier du roi George.

Alors le marquis s’avança l’épée haute et cria:

«Monsieur George Blackford, j’ai un mot à vous dire.»

Cette parole, jetée comme une phrase de politesse, frappa de stupeur l’assistance. Le combat fut un moment suspendu.

L’Anglais s’avança sur le front de la petite troupe qui se défendait encore et répondit avec hauteur:

«Je ne sais ce que vous avez à me dire; je consens pourtant à vous écouter.»

Jacques ôta de son justaucorps un flot de rubans jaunes.

«Monsieur, dit-il, ces rubans m’ont été donnés par une de vos parentes... pour la rappeler à votre souvenir.

«Je suis le marquis Jacques de Clavaillan, lieutenant de Surcouf.

«Je vous offre de vous rendre à moi avec vos hommes, vous engageant ma parole de gentilhomme que vous serez traités les uns et les autres avec égard et déférence.

--Et si je refuse, monsieur? riposta l’Anglais dédaigneux.

--J’ai une seconde alternative honorable à vous offrir. Vous sortirez seul des rangs et j’aurai l’honneur de croiser le fer avec vous.

«Si je vous tue, vos hommes se rendront à discrétion, et ils seront traités en adversaires particuliers, c’est-à-dire que je leur rendrai la liberté sans condition.

--Et si je vous tue, moi?

--En ce cas la lutte continuera jusqu’à ce que l’_Eagle_ soit pris.»

George Blackford souleva son chapeau et salua: