Un mousse de Surcouf

Part 11

Chapter 113,745 wordsPublic domain

Si Clavaillan l’abandonnait de la sorte, si Evel et Ustaritz souscrivaient à la sentence, c’était sans nul doute que les trois hommes avaient modifié leur première et farouche intention.

Ils voulaient mourir seuls; ils ne voulaient point tuer un enfant.

Oui, c’était là la vérité, la seule explication possible de leur conduite.

Cette réflexion entra comme un éclair dans l’âme troublée de Will.

Oh! ils étaient bons jusqu’au bout, ces amis de rencontre, ces braves dont il avait partagé le dénuement et les souffrances, trop bons même, puisqu’en lui accordant la vie, ils ne faisaient que prolonger son agonie, se délivrant seuls par une mort violente, mais héroïque.

Par cela même que la vérité éclatait avec plus de force à ses yeux, elle le frappait comme un coup de foudre; elle le terrassait sous sa violence.

Guillaume retomba, inerte, sur son banc et se mit à pleurer à chaudes larmes.

Mais à cet âge, les réactions sont vives. On ne fléchit pas sans se relever.

Brusquement l’enfant se redressa, saisit les avirons et se mit à nager avec vigueur dans le sillage du _Good Hope_, afin de maintenir sa distance.

Du haut du gaillard, penchés sur la lisse, les trois hommes lui adressaient des signes affectueux de tendresse, s’efforçant à lui parler de la main.

Et voilà qu’en se retournant Will aperçut le navire qui venait à la rencontre du _Good Hope_. Il vit le pavillon français flotter sur le bâtiment redouté. Il laissa échapper les rames et, se levant, jeta un grand cri:

«Les couleurs de la France! Les trois couleurs!»

Son bras s’agitait, montrant à ses amis ce drapeau qu’il venait de découvrir le premier et qui lui rendait l’espérance.

Ils comprirent son geste, ils entendirent le son de sa voix; ils reconnurent comme lui le pavillon national, les couleurs de la patrie.

Mais, chose étrange, ils n’en parurent ni satisfaits ni émus.

Du canot, Will put voir les trois hommes se rapprocher, gesticuler en désignant le bateau inconnu, échanger sans doute leurs réflexions.

Et, s’oubliant à les contempler, l’enfant oublia de les suivre. Les avirons pendaient inertes à leurs tolets de cuivre. Une grosse lame souleva la frêle coque de noix et l’emporta à deux cents brasses en arrière du trois-mâts. Il devenait impossible de regagner la distance.

Le découragement s’empara de nouveau du mousse, un découragement grandissant qui tout à l’heure allait se changer en désespoir.

Il fut d’autant plus terrible, d’autant plus écrasant, que l’espérance, un instant entrevue, avait été plus lumineuse, plus éblouissante.

Et soudain, la nuit se fit, ajoutant à l’horreur de sa situation.

Loin, bien loin dans le sud, Guillaume vit s’allumer les feux du _Good Hope_.

Allons! tout était dit. Des doutes affreux le ressaisirent. Il se dit qu’il était bien définitivement abandonné cette fois, et il s’abattit à l’arrière du canot, la tête entre les bras, sanglotant comme un petit enfant.

Au-dessus de sa tête, les étoiles trouaient la voûte de leurs petits points clairs et scintillants, pareils à une poussière de diamants éparpillés sur un voile de deuil.

Au-dessous de lui, la mer se gonflait en larges vagues, à l’échine souple, au dos arrondi, qui le balançaient comme un nouveau-né dans son berceau.

Et Will ne voyait rien, n’avait pas un regard pour le sombre et grandiose spectacle de ce ciel et de cette eau confondus dans une même obscurité.

Enfoui dans sa douleur, priant pour ceux qu’il ne verrait plus, il pleurait.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Un cri traversa le vaste silence et le fit tressaillir.

C’était son nom qui avait roulé sur les échos de l’abîme. Une voix l’avait appelé, et cette voix, il avait cru la reconnaître.

Il se releva et tendit l’oreille, prêtant toute son attention.

La voix traversa derechef l’espace, la voix de Piarrille Ustaritz, le Basque, qui jetait à pleins poumons son appel sonore:

«Ohé! du canot! Will! petit Will, le mousse!»

L’enfant se leva tout droit dans l’embarcation et répondit avec ferveur:

«Ohé! du canot! A moi! Piarrille, à ton bord, dans le vent.»

Et de la sorte, pendant un quart d’heure, l’homme et l’enfant se répondirent.

Le second canot, maintenant, avait allumé son fanal. Will voyait la petite lueur courir et scintiller sur l’eau, paraître et disparaître sous les lames. Il se remit aux avirons et nagea hardiment à la rencontre de ses amis.

Il fallait une bonne demi-heure pour permettre aux deux embarcations de se rejoindre.

Mais quand elles furent bord à bord, le Basque fut le premier à accoster. Il sauta d’un bond dans celle qui portait Guillaume, et l’amarra à l’arrière de la sienne, afin de la remorquer vers le _Good Hope_.

Après quoi, se redressant, il ouvrit tout grands ses bras et étreignit l’enfant dans une accolade, quasi paternelle, riant et pleurant à la fois.

Une heure plus tard, Guillaume Ternant se retrouvait à bord du bâtiment qu’il avait quitté désespéré et qu’il ne croyait plus revoir.

Evel, puis Clavaillan le serrèrent en frémissant sur leur poitrine.

Il riait maintenant, le pauvre Will, qui pleurait tout à l’heure.

«Commandant, dit-il, je sais pourquoi vous m’avez abandonné.

--Tu le sais?... Mais nous ne t’avons pas abandonné, petit. Nous avons voulu seulement... Et la voix de Jacques trembla.

--M’empêcher de mourir avec vous, n’est-ce pas? dit le petit garçon. Oh! je l’ai bien compris, allez, quand je me suis vu tout seul avec les provisions que vous m’aviez laissées.»

Les yeux de Jacques se mouillèrent, mais de très douces larmes, cette fois.

«Eh bien, oui, tu as deviné. Nous avons voulu mourir seuls.

--Et maintenant, vous ne voulez plus?

--Maintenant, nous avons reçu le secours de Dieu et des hommes. Le bateau que nous suspections est français. Tu le connais aussi bien que nous. C’est celui qui nous a sauvés sur la chaloupe quand nous étions au moment d’expirer. C’est la _Confiance_ de Surcouf et jamais elle n’a mieux mérité son nom.

--Bravo, commandant! s’écria Will, et vive la _Confiance_!

--Ce n’est pas tout, reprit le jeune corsaire, celui qui la commande m’a appris que c’était une surprise que Surcouf nous avait ménagée, qu’il l’avait équipée et armée sans prévenir personne. Demain, au soleil levant, nous serons rejoints par lui sur le _Revenant_ et je remonterai sur ma vaillante _Sainte-Anne_. Et alors, malheur aux Anglais!»

Et le lieutenant de Surcouf étendit son poing fermé et son bras menaçant vers l’horizon du nord-est, où, sous la trame des ténèbres, il devinait l’approche des trois vaisseaux du commodore Harris.

«Est-ce que vous allez me laisser sur ce mauvais bateau marchand?»

La question était faite sur un ton d’effroi qui fit rire Clavaillan.

«Te laisser? Non pas, mon ami. Tu as assez souffert avec nous, surtout depuis trois jours, pour avoir mérité de garder ta place sur mon brave brick. Tu es désormais un homme, que sainte Anne protège les tiens.»

La nuit s’acheva dans cet état d’esprit si différent de celui de la matinée.

Un véritable enthousiasme animait Jacques et ses compagnons. Sur son ordre, Will et les deux matelots allèrent dormir quelques heures. Ils auraient besoin de toutes leurs forces pour la journée du lendemain.

Ainsi que l’avait dit le marquis, au soleil levant on put voir les deux vaisseaux corsaires émerger de la brume, toutes voiles dehors.

C’étaient le _Revenant_ avec ses cinquante-huit canons, la _Sainte-Anne_ avec ses dix-huit pièces. En les additionnant aux trente-quatre bouches à feu et aux deux cent cinquante hommes de la _Confiance_, on arrivait au chiffre superbe de huit cent soixante-dix combattants et de cent dix canons. Avec cela on pouvait livrer bataille.

Cependant l’Anglais n’avait pas changé sa route. Bravement, il continuait à s’avancer sous le vent, fier de sa supériorité d’armement et se jugeant invincible. Il osait courir au-devant de la lutte.

La frégate le _Kent_ avait, en effet, soixante-dix canons; chacune des deux corvettes _Eagle_ et _Queen Elisabeth_ en portait vingt.

C’était donc à égalité d’armes qu’on allait combattre, du moins sous le rapport du nombre des canons. Car, en ce qui concernait le chiffre de l’équipage, les trois vaisseaux anglais représentaient un millier d’hommes.

Grande fut donc la surprise des marins français lorsque les signaux du _Revenant_ donnèrent l’ordre de battre en retraite.

On prit chasse devant l’ennemi, ce qui n’alla pas sans provoquer quelques murmures. Mais la seule vue de Surcouf suffit à les réprimer.

Déjà le marquis, Evel, Ustaritz et Will étaient retournés sur la _Sainte-Anne_. Le _Good Hope_ marchait au milieu de la flottille, protégé par la _Confiance_ qui fermait la marche, ouverte par le _Revenant_.

Le corsaire, d’ailleurs, avait médité et préparé la manœuvre.

Par ses soins, deux pièces avaient été débarquées de la _Confiance_ et placées sur le voilier anglais, à l’arrière.

«De cette façon, avait-il dit, nous aurons la satisfaction de les faire recevoir en amis par leur ancien compatriote.»

Il avait mandé à Clavaillan de se tenir en flanc de la colonne.

«As-tu parmi tes hommes un gaillard résolu qui veuille risquer une grosse chance de faire du mal aux Anglais, s’il n’est pas tué?

--Je crois avoir ça,» répondit hardiment le marquis.

Et, à son tour, il appela Evel et Ustaritz et leur demanda sans détours:

«Garçons, lequel d’entre vous consentirait à rester sur le _Good Hope_ avec une quinzaine de lurons pour recevoir le premier coup de feu de l’Anglais?

--Dame! fit Evel, c’est à vous de choisir, commandant; car je crois bien que si vous nous consultez, chacun de nous dira _Amen_.

--Je tiens pourtant à ce que vous le décidiez vous-mêmes. Le poste est hasardeux et il y a quatre-vingts chances d’y rester.

--Pourvu qu’il y en ait vingt d’en sortir, s’écria insoucieusement le Basque, je suis tout prêt à faire ce qu’on m’ordonnera.

--Et moi, dit Evel, si l’amiral me promet un bon baril de vin ayant fait la traversée, je suis tout prêt aussi à tenir compagnie à Piarrille.

--Je te le promets en son nom, Breton de roche, répliqua Clavaillan, et je te permets de suivre Ustaritz à son bord.

--Pour lors, questionna celui-ci, que nous faudra-t-il faire?»

Le lieutenant de Surcouf leur demanda toute leur attention.

«Écoutez, dit-il, voici en quoi consiste le plan de l’amiral.»

C’était le titre que tous les matelots du corsaire donnaient à leur chef.

«Nous avons pris chasse devant les Anglais, mais c’est pour les attirer le plus loin possible, car, indépendamment de ces trois vaisseaux, une demi-douzaine d’autres s’avancent à notre rencontre. Leur approche nous a été signalée, au moment du passage de Surcouf à Bourbon. Dès que ceux-ci seront à un mille de nous, nous reviendrons sur eux. Ce sera le grand branle-bas, et alors, tant pis pour eux, tant mieux pour nous. Or, l’essentiel est que nous évitions leur premier feu, et que nous puissions les saluer de toutes nos batteries. Il faut donc que le _Good Hope_ attire le plus gros des vaisseaux, c’est-à-dire la frégate qui marche en tête. Quand elle sera à bonne portée, elle lui enverra la double bordée de ses pièces de retraite. Mais un homme de sang-froid est indispensable pour diriger la manœuvre et se coller à l’Anglais avant de faire sauter le trois-mâts.

--Ça va, dit paisiblement Ustaritz, je crois que je pourrai faire ça.

--Et moi, ajouta Evel, je doublerai volontiers mon matelot.

--Alors, on va vous donner dix garçons solides au poste. Pouvez-vous compter sur vos Espagnols?

--Caramba! s’écria le Basque, je te crois qu’on peut y compter. Depuis hier, ils n’ont pas cessé de grincer des dents contre les Anglais.»

Le plan fut exécuté à la lettre. Le _Good Hope_ reçut ainsi un équipage de vingt hommes. Surcouf y avait attaché ses deux meilleurs canonniers, afin que la première et probablement la seule bordée du navire marchand, converti pour la circonstance en vaisseau de guerre, fît le plus de mal possible à la frégate anglaise.

Cependant celle-ci et les deux corvettes, ses acolytes, poursuivaient leur chemin et s’avançaient résolument sur les quatre navires.

La distance, encore trop grande, devait les induire en erreur. Mais le courage britannique est surtout fait d’implacable ténacité.

Le commodore Harris voulait savoir à tout prix ce qu’étaient ces trois bâtiments inconnus qui venaient de se joindre au trois-mâts poursuivi depuis quatre jours. Brave, mais présomptueux, l’officier du roi George professait un imprudent mépris pour les corsaires.

Cette outrecuidance était partagée par sir George Blackford, commandant de la corvette _Eagle_.

Au contraire, James Peterson, commandant la _Queen Elisabeth_, était plein de prudence et de raison. Mais ses sages avis l’avaient fait railler de son chef aussi bien que de son collègue Blackford.

Ce jour-là, pourtant, il ne fut pas maître de ses appréhensions, et, se mettant en rapport avec le commodore Harris, il lui fit part de ses craintes.

«J’ai quelque méfiance de l’allure de ces quatre bâtiments voyageant de conserve. Il y aurait lieu de nous assurer que le reste de l’escadre pourra, le cas échéant, nous prêter main-forte.»

Harris regarda son lieutenant avec un sourire de dédaigneuse raillerie.

«En vérité, monsieur, êtes-vous prudent au point de ne point oser attaquer deux navires de commerce, dont l’un est un anglais qui nous a été pris par ruse et supercherie.

--Cette ruse et cette supercherie prouvent que ceux qui l’ont conçue et exécutée sont des gens habiles, commodore. Ils ont dû se ménager des moyens de défense que nous ignorons.

--Quels moyens? Le flibustier qui est venu jusqu’à Bombay tromper les imbéciles du _civil service_ est tout au plus quelque convict échappé de Botany-Bay ou d’Aden, et qui aura assassiné le capitaine du _Good Hope_.

«Il n’y a pas de Français en cette affaire. D’ailleurs y en eût-il que j’en serais ravi. Cela nous fournirait l’occasion de faire quelque bonne capture.

--Votre Seigneurie peut avoir raison. Je maintiens pourtant mon sentiment.

«Surcouf est un homme d’une extrême audace, et il y aurait de la prudence...»

Le commodore répliqua brutalement:

«La prudence prendrait un autre nom, monsieur. Je n’ai pas besoin de vous le dire. Quant à votre Surcouf, je ne demande que l’occasion de me trouver en face de lui. Vous seriez aimable de l’en prévenir.»

Peterson blêmit sous l’affront. Mais il ne répondit rien, et, courbant le front, il regagna la _Queen Elisabeth_.

CHAPITRE XII

MADRIGAUX DE GUERRE

Les marins de Surcouf eurent promptement l’explication des motifs qui avaient décidé leur chef à fuir devant les vaisseaux anglais.

On était au voisinage des îles Maldives, dans le bras de mer qui sépare cet archipel de celui des Maldives, passage essentiellement dangereux pour la navigation et qui a vu d’innombrables naufrages.

Or, depuis plusieurs semaines, le corsaire était averti que trois navires anglais, voyageant de conserve, avaient quitté le Cap se dirigeant vers l’Inde.

La _Sainte-Anne_ n’était plus à son service par suite de la manœuvre de Clavaillan, il n’avait pu surveiller les côtes d’Afrique, ni par conséquent, arrêter au passage ces bâtiments qu’il savait porteurs d’une riche cargaison.

Il avait donc pris à part son lieutenant et tous deux avaient arrêté un plan aussi audacieux qu’imprévu.

«Jacques, avait dit Surcouf, nous avons deux moyens à notre disposition: livrer bataille tout de suite aux trois vaisseaux anglais, les couler, et revenir sur le convoi. C’est chanceux. Nous pouvons subir des avaries graves et n’être plus suffisamment armés pour nous rendre maîtres des bateaux marchands qu’on m’a signalés. Ou bien, nous devons nous porter au plus vite à la rencontre du convoi, le capturer, et attendre les trois vaisseaux pour leur faire face.»

Jacques hocha la tête.

«C’est hardi, mais tout aussi aventureux. Une fois les navires pris, qu’en ferons-nous? Comment tenir tête aux Anglais, si nous sommes empêtrés d’une telle cargaison? Il y a peu de chances pour que nous puissions la conserver.»

Surcouf eut un geste vif, et tapant sur l’épaule de son ami:

«Tu ne m’as pas compris. Je ne veux pas couler le convoi, bien au contraire. Il s’agit de le prendre sans l’avarier, et de nous en servir contre les autres en exposant à leurs feux les bateaux ainsi capturés. Je sais qu’à bord de l’un d’eux se trouvent d’honorables ladies, de charmantes misses, qui viennent rejoindre leurs familles dans l’Inde. Ce sont là de précieux otages, de sûres cuirasses contre les boulets anglais. Elles prises, nous aurons presque tous les atouts dans notre jeu.»

Clavaillan se mit à rire:

«Parbleu! Si tu m’en dis tant!... Parmi les voyageuses se trouve sans doute lady Stanhope, la cousine de lady Blackwood, celle qui a rapporté d’Europe deux pianos à queue achetés en France. Bonne proie pour de galants chevaliers.»

L’ordre d’action fut donc immédiatement adopté. Jacques présenta une objection.

«Tout cela est fort bien. Mais où le prendre, ce convoi tant désiré?

--M’est avis, répondit le Malouin, qu’à cette heure il ne doit pas être loin de nous. Je gagerais ma main droite qu’il a dû embouquer dans le canal des Maldives.

--Oh! des navires de commerce se risquer en un tel passage...

--Oui, oui, il a la réputation d’être très périlleux, j’en conviens. Mais, outre qu’en cette saison, le vent les favorise, le passage, si dangereux qu’il soit, l’est infiniment moins qu’une rencontre de corsaires. Il y a donc de nombreuses probabilités en faveur de mon hypothèse.

--En ce cas, hardi et sus au convoi!»

Tels furent les motifs pour lesquels les corsaires prirent chasse devant les vaisseaux anglais et les entraînèrent à leur suite dans le canal des Maldives.

Le sixième jour, vers midi, Clavaillan, qui courait en tête avec la _Sainte-Anne_, fit entendre un cri de joie et se mit en communication avec son chef.

Il venait de relever au sud-ouest, au voisinage de la plus petite des Maldives, le convoi si impatiemment cherché. Les trois navires s’y trouvaient réunis.

En un clin d’œil, le _Revenant_ et la _Sainte-Anne_ se mirent d’accord, et Surcouf arrêta le plan à suivre, aussi bref, aussi expéditif que possible.

Laissant la _Confiance_ et le _Good Hope_ se traîner à l’arrière, les deux corsaires se couvrirent de toile et s’élancèrent à la rencontre du convoi.

Grâce à leur prodigieuse vitesse, ils l’atteignirent vers trois heures de l’après-midi.

C’était bien lui. Les trois gros navires, pesamment chargés, semblaient ramper à la surface des flots. Ils n’avaient pas redouté la présence de l’ennemi en ces parages réputés dangereux, et leur prudence grossière leur était fatale.

L’apparition des corsaires les frappa d’épouvante.

Un seul des trois navires, le _Star_, voulut tenter une résistance.

Il portait une pièce de chasse à l’avant. Le boulet qu’il envoya vint chercher l’eau à cent mètres du _Revenant_.

«Mahé, cria le Malouin au plus habile de ses canonniers, te charges-tu d’amputer ce lourdaud de sa misaine?

--Rien n’est plus facile, si vous le désirez, commandant, répondit Mahé.

--Alors, vas-y, et découpe proprement cette aile de pigeon.»

Mahé courut à l’une des pièces de tribord et pointa avec soin.

Quelques minutes plus tard, une détonation formidable ébranlait l’air, et du pont du _Revenant_ on pouvait voir la misaine du navire anglais s’abattre avec fracas sur le pont et le couvrir de ses débris.

Le _Star_ amena immédiatement son pavillon.

Aussitôt les deux corsaires s’approchèrent du convoi et intimèrent aux équipages l’ordre de se rendre à leur bord en qualité de prisonniers.

Ce fut le capitaine du Star qui vint implorer la modération des vainqueurs.

«Commandant, dit-il à Surcouf, vous ferez de nos personnes ce qu’il vous plaira. Toutefois nous osons espérer que vous vous conduirez en gentleman à l’égard des dames qui sont avec nous et qu’on ne saurait tenir pour prisonnières.»

Le redoutable écumeur de mer fronça le sourcil.

«Monsieur, répliqua-t-il, rien que pour ces paroles, je devrais vous faire pendre. Elles constituent une insulte gratuite. Je ne sais comment vous faites les choses en Angleterre. Mais ici, vous avez affaire à des Français. C’est vous dire que les dames n’auront qu’à se louer de notre conduite.»

Il y avait, proche le lieu de la capture, un îlot assez verdoyant et désert.

Les trois bâtiments, dirigés par les matelots français, mouillèrent dans une crique ombragée du rivage. Après quoi Surcouf donna l’ordre de faire débarquer tous les passagers, les femmes les premières.

Il y en avait une vingtaine de toutes les conditions.

Dans ce nombre apparaissait une jeune et élégante patricienne, au visage fier, à l’œil bleu plein de reflets d’acier. Quand elle fut en présence du corsaire, elle s’avança vers lui, la tête haute, la démarche assurée.

«Monsieur, dit-elle au Malouin, je ne puis croire que vous avez contre nous des intentions perfides. Vous jouissez en Angleterre et dans les colonies de la réputation d’un homme courtois et bien élevé. C’est sous cet aspect que je vous connais.»

Surcouf s’inclina en souriant.

«Vous pouvez vous assurer, milady, que cette réputation est justement accréditée.

«Si les nécessités de la guerre m’ont contraint à interrompre votre voyage, veuillez croire que c’est avec le plus vif regret de vous causer cet ennui. Mais, vos compatriotes le permettant, j’aurai l’honneur de vous remettre sur la bonne voie.

--Monsieur, répliqua la jolie prisonnière, j’étais sûre que nous serions sous la sauvegarde de votre honneur. Laissez-moi vous demander, toutefois, si votre intention est de nous abandonner sur cet îlot désert.»

Le Malouin fit un nouveau salut plus gracieux que le précédent.

«Milady, vous n’y séjournerez que le temps nécessaire à une joute inévitable. Vos beaux yeux vont sans doute contempler un combat sur mer, car je crois savoir que vos compatriotes nous donnent la chasse. Souffrez donc que jusqu’à demain je vous laisse sous la protection--je ne dis point, à dessein, sous la garde--de quelques-uns de mes plus aimables marins, et sitôt notre affaire vidée avec vos compatriotes, nous aurons l’honneur de vous rendre la liberté du chemin.

--Mais monsieur, s’écria la jeune femme, vous ne prévoyez que le cas où vous seriez victorieux?

--C’est dans mes habitudes, madame.

--Vous n’avez donc jamais prévu l’hypothèse d’une défaite?

--Je ne prévois que celle de ma mort, milady.

--C’est vaillamment parler, monsieur, et je vous admire pour cette parole. Mais elle n’est guère rassurante pour nous, prisonniers, permettez-moi de vous le dire.

--Au contraire, madame, si je meurs, c’est que les Anglais seront vainqueurs, et, en ce cas, ils n’auront rien de plus pressé que de vous délivrer.»

La jeune femme détourna la tête. Un long soupir souleva sa poitrine.

«Quelle affreuse chose que la guerre, monsieur Surcouf! Elle peut donner de la gloire à quelques-uns, mais voyez de quel prix cette gloire est payée!

--Vous dites vrai, milady. Mais si vous m’en croyez, nous échangerons de telles réflexions quand la paix sera faite entre nos deux nations.»

Sur son ordre, les équipages des trois corsaires improvisèrent une sorte de campement dans une vallée bien abritée. Avec des espars, des vergues et des agrès de toute nature, on dressa des tentes sous lesquelles on installa des couchettes et des hamacs à l’usage des prisonnières.

Au préalable, on faucha un vaste espace où l’on promena le feu par précaution contre les serpents et les insectes venimeux. Ce feu fut entretenu toute la nuit aux alentours des tentes, bien que l’îlot ne parût point assez grand pour contenir des fauves. Une compagnie de cinquante hommes veilla pendant toute la durée des ténèbres, à distance suffisante pour ne point gêner les prisonnières dans leurs soins personnels.

Surcouf, toujours attentif, chargea Clavaillan de le seconder dans sa besogne de garde protectrice.