Un enfant, t. 1/3

Part 2

Chapter 23,928 wordsPublic domain

Alfred en se renversant faillit à culbuter la table qu’il frappait du bout de ses deux pieds; Eugène devint grave à force de surprise. Disciple de Saint-Simon! dit-il, et cela sans doute parce que tu veux être sûr de la fidélité de ta femme ou de ta maîtresse? Le procédé est tout-à-fait ingénieux.

--Raille tant qu’il te plaira, reprit Gustave, mais dans l’espèce de société que rêve le marquis il y aura d’excellentes choses. Le mariage sera libre; c’est-à-dire que l’on s’épouse si l’on veut, que l’on se sépare quand on veut....

--Et que l’on est heureux, si l’on peut, interrompit Eugène.

--Il en est de même partout, ce me semble, continua Gustave. D’ailleurs, je ne suis encore disciple du marquis qu’en théorie, et peut-être ne pousserai-je pas plus loin l’amour du saint-simonisme. Mais, quoi qu’il arrive, je sympathiserai toujours, du fond du cœur, avec toute doctrine ou religion nouvelle qui nous offrirait les avantages de l’union matrimoniale, sans nous en imposer les inconvéniens.

--Le diable m’emporte, si tu n’extravagues pas, dit Eugène.

--Écoutons-le d’abord, fit observer Alfred.

--Me voilà saint-simonien, je suppose, dit Gustave. Une femme me plaît, je la prends; cette femme me donne un enfant, je la quitte.

--Après?

--Après?... Cette femme devient ce qu’elle veut, cela ne me regarde pas; je l’ai quittée, elle n’est plus ma femme. Mais j’ai un enfant.

--Tu as un enfant?

--Sans doute, et je n’ai plus de femme, voilà l’admirable. Le marquis seul comprend la nature. Quel est le but du mariage, mais je dis le but unique? D’avoir une femme, à ce que tu crois? Pas du tout: d’avoir un enfant. Mon enfant est à moi, et ma femme à qui veut la prendre. J’ai rempli le vœu de la nature: conçois-tu maintenant?

--A merveille, dit Eugène; mais, pour bien parler des choses, il faudrait les connaître; et je vois que tu ne sais pas un mot de saint-simonisme. Avant-hier au soir je me trouvais chez la Dest^{***} avec le marquis; il nous expliqua nettement ses vues de réorganisation sociale: comme première base de l’édifice, il pose l’abolition de l’héritage. Plus d’héritage, plus de liens de famille. Tout enfant appartient à la société. Il n’a pas plus de droits à exercer sur ses père et mère, que ses père et mère n’en ont à exercer sur lui, car, dans les idées de Saint-Simon, peu importe de savoir sur quel arbre ce fruit est venu: il tombe, la société le ramasse; s’il est gâté, c’est elle qui l’assainit; s’il est vert, c’est à elle de le faire mûrir. Ton enfant ne te regarde pas.

--Alors, dit Gustave, je n’épouserai pas la doctrine du marquis de Saint-Simon, je la croyais plus raisonnable. Mais, mon Dieu, personne ne trouvera-t-il, dans notre siècle inventif, le secret d’être père sans être mari? acheter un enfant par le mariage, c’est le payer trop cher. Qui rencontrerait un moyen de l’obtenir autrement ferait une admirable découverte.

--Voilà pourtant 5,800 et des années que ton admirable découverte est faite, dit Eugène. De tout temps il a existé des maîtresses.

--Je sais bien... mais quand on ne croit pas à la fidélité d’une femme légitime, peut-on croire à la fidélité d’une maîtresse?

--On l’enferme.

--Rappelle-toi ce qu’a dit Beaumarchais.

--En ce cas, on prend une petite fille sage, vertueuse...

--Pour maîtresse?

--Oui, et on lui dit: Mademoiselle, vous allez rester seule dans cette chambre pendant neuf mois...

Un long et bruyant éclat de rire coupa court à la phrase d’Eugène. C’était Alfred qui, les _Petites Affiches_ en main, riait à gorge déployée.

Qu’est-ce qui lui prend donc? dit Gustave.

--Que peut-il trouver de drôle dans des annonces? se demanda Eugène. Un instant, Alfred, s’écria-t-il, ces _Petites Affiches_ sont à moi. Je me souviens de les avoir demandées tout à l’heure au garçon.

Voyons, fais-nous partager ta bonne humeur, reprit Gustave.

Alfred se rapprocha de ses deux amis, et leur montrant du doigt la page du journal: lisez: _Avis aux jeunes personnes sans fortune_.

Eugène lut à haute voix:

AVIS AUX JEUNES PERSONNES SANS FORTUNE.

«_Un honnête homme de 40 à 45 ans environ, célibataire et rentier, veut faire le bonheur d’une personne du sexe. Il faut que cette personne soit saine de corps et d’esprit, jeune, sage, bien constituée et d’une figure agréable. Si on obtient de sa société les résultats qu’on en espère, on la renverra dans sa famille au bout d’un an, plus ou moins, avec une pension viagère de 1,200 livres. S’adresser, poste restante, à M. D. R._»

--C’est en effet assez original, dit Eugène après avoir lu, il doit y avoir quelque chose là dessous. Que signifie: «au bout d’un an, plus ou moins?» comprends-tu cela, Gustave?

Gustave s’apprêtait à répondre, lorsqu’Alfred dit: je vais vous expliquer ce mystère. C’est fort amusant. M. Denis Rouvrard, est un ancien avoué, vieux garçon. Ma famille le connaît beaucoup. Sa fortune est immense; et son plus grand chagrin c’est d’être riche et sans enfans. Il ne peut se faire à l’idée de laisser cent mille livres de rente à des collatéraux. Cela le tue.

--Je le crois bien, dit Gustave.

Alfred reprit: comme notre ami Gustave, M. Rouvrard voudrait avoir les bénéfices du mariage sans en subir les inconvéniens; il voudrait être père sans être mari. Et voici l’expédient qu’il a imaginé.

--Ah! ah! dit Gustave.

--Il demande quotidiennement une maîtresse par la voie des _Petites Affiches_.

--Et il n’en trouve pas une? dit Eugène.

--Si, ma foi! il lui en arrive trente au moins par jour. Mais les unes sont trop vieilles, les autres trop mal bâties, les autres trop laides, les autres trop sentimentales.

--Trop sentimentales! et c’est un obstacle?

--Le plus grand de tous, car alors la proposition de M. Rouvrard ne convient pas à la demoiselle.

--J’y suis.

--Tu n’y es pas le moins du monde, mon pauvre Eugène. Tu ne te doutes pas, je gage, de ce dont il s’agit. Lorsque le papa Rouvrard s’adresse, par malheur, à une sentimentale, la demoiselle lui répond: Monsieur, si je deviens mère, je n’abandonnerai jamais mon enfant. Et elle pleure.

--Elle pleure!

--Oui, mon cher, elle pleure. C’est très-drôle?...

--Très-drôle. Mais je t’assure que je m’en doutais.

--Attends, tu ne te doutes pas de celle-ci. Un beau matin, c’était l’an dernier, je crois, une cuisinière sans place, jeune et fort gentille, ma parole d’honneur, se présente chez notre homme; il lui fait ses conditions: elle accepte. 1,200 liv. de rente, c’était superbe pour une cuisinière. Bien, monsieur, lui dit-elle, je serai votre maîtresse, je vous donnerai un enfant, et, après, tout sera fini: je vous laisse le poupon et je m’en vais vivre tranquille avec mes rentes. Il est bon de vous dire que c’était la première fois que M. Rouvrard rencontrait une créature aussi accommodante. Le voilà enchanté. Au bout de quelques mois la cuisinière se trouve enceinte. Grande joie du père Rouvrard, grande joie de la cuisinière qui va mettre la main sur ses rentes. Tout le monde est heureux. Mais voici bien une autre histoire! Une fois accouchée, la cuisinière veut voir son enfant; on le lui montre; elle veut l’embrasser; on le lui laisse embrasser; on veut le lui ôter; elle ne veut plus. Mais, s’écrie Rouvrard, nous avons fait un marché!--Mais, dit la cuisinière, je suis mère de cet enfant!--Tu n’auras pas mes belles rentes, dit Rouvrard.--Qu’est-ce que cela me fait, dit la mère, j’aurai mon bel enfant...

Et il garda ses rentes, et la cuisinière garda son enfant. N’est-ce pas que c’est original?

--C’est tout naturel, dit Eugène.

--Certainement que c’est tout naturel, dit Gustave, mais à la place de M. Rouvrard j’eusse agi d’une tout autre manière.

--Sans doute, répliqua Alfred, mais convenez que cette femme est une créature très-romanesque. Qui diable aurait cru cela d’une cuisinière? M. Rouvrard en a presque fait une maladie. Ce qui ne l’empêche pas de continuer à faire insérer dans les _Petites Affiches_:

AVIS AUX DEMOISELLES SANS FORTUNE.

_Un honnête homme de 40 à 45 ans environ_, etc.

Là-dessus les trois amis se séparèrent. Gustave était pensif. Ce monsieur Rouvrard est un nigaud, se dit-il, ce n’est pas de cette façon-là qu’il aurait dû s’y prendre.

CHAPITRE III.

Louise et sa mère commençaient à se mieux comprendre: elles avaient pleuré ensemble. Elles s’étaient assurées, la mère, que sa fille avait l’ame souffrante; la fille, que sa mère n’était pas sans chagrin; et toutes deux, après la scène de larmes où nous les avons laissées, elles avaient pris la résolution secrète de se fortifier l’une par l’autre, de s’aimer, s’il était possible, plus tendrement encore.

Louise, dont l’ame était vive et passionnée, s’attacha, de toutes ses forces, à remplir ses devoirs de fille; elle entoura madame Drouart des soins les plus attentifs; elle se reprocha de l’avoir affligée trop long-temps par l’aspect de sa tristesse; elle s’abandonna aux douceurs de l’aimer, et s’étonna que ses illusions l’eussent conduite si souvent à désirer autre chose que les baisers de sa mère. Elle trouva de grandes délices dans ces baisers et dans cet amour. Il lui semblait enfin que c’était là le bonheur.

Si, par intervalle, sa jeune imagination lui traçait un délicieux tableau de bals et de fêtes où l’entraînait par la main un beau jeune homme, pâle, avec de grands yeux noirs qui la regardaient languissamment et lui faisaient battre le cœur, bientôt, repoussant cette image, elle courait, presque tremblante, se réfugier dans les bras de madame Drouart qui la baisait ardemment, qui la serrait contre elle, comme si elle eût deviné quelles étaient alors les pensées de sa fille.

Cependant madame Drouart allait s’affaiblissant de jour en jour. Déjà elle ne pouvait plus quitter la chambre, et les affaires du dehors, dont elle seule avait eu le soin jusqu’à cette heure, c’était Louise qui en portait toute la fatigue. L’ancienne élève de la maison royale s’était bien senti d’abord quelque répugnance à laisser là son piano pour fournir aux apprivisionnemens du ménage, mais cette répugnance fut promptement vaincue par le désir où elle était de prouver son dévouement à sa mère. Plus les courses étaient longues, plus elles étaient, par leur nature même, en désaccord avec les habitudes de Louise, plus la jeune fille montrait d’empressement à les faire. En vain, dans ses momens de bonne santé, madame Drouart voulait-elle descendre les trois étages, soit qu’il fallut jeter une lettre à la petite poste, acheter quelques écheveaux de fil chez la mercière, ou seulement dire un mot au portier de la maison; Louise s’y opposait de tout son pouvoir, et, plus leste que sa mère, elle quittait précipitamment la chambre, disant: Cela te fatiguerait, ma bonne maman; reste, reste, je reviens à la minute!

Quelle que fût la distance à parcourir, quelque emplette qu’elle eût à faire, à peine si Louise donnait à sa mère le temps de remarquer son absence. Madame Drouart l’en grondait quelquefois.

--Tu te feras du mal, ma fille, lui disait-elle, vois donc comme tu es essoufflée! Il faut mettre le temps à tout, ma Louise. Que doit-on penser en te voyant courir comme une petite folle dans les rues?

--C’est que, maman, je n’aime pas à rester long-temps dans la rue, surtout quand je porte un panier. Avec ce panier au bras, répondait Louise en baissant les yeux, tout le monde me regarde...

--On te regardera bien davantage si tu cours, ma fille.

--Mais, je ne cours pas, maman; seulement je me dépêche de rentrer à la maison, j’ai hâte de revenir près de toi. Je suis si contente près de toi, ma bonne mère!

--Chère enfant, s’écriait madame Drouart avec transport, va, Dieu te récompensera de tout le bonheur que tu me donnes!

Ainsi, Louise étouffant dans les bras de sa mère les faibles soupirs que lui arrachait encore les blessures de l’amour-propre, trompant les besoins de son jeune cœur à force d’amour filial, Louise retrouva peu à peu l’insouciante gaieté de son enfance. Sous les caresses de sa mère, les vives couleurs de son teint reparurent. Si elle se ressouvenait de sa mauvaise fortune, si elle lui donnait une larme, c’était passagèrement et de loin en loin; car d’habitude tout lui plaisait, tout lui agréait; elle se montrait satisfaite de tout; elle avait sur tous ses traits l’expression de bien-être.

La pauvre malade en reprenait elle-même une apparence de santé. Enfin, se disait-elle, voici ma Louise qui s’habitue à sa position; elle oublie ses rêves de grandeur; elle est raisonnable, mon enfant; elle ne s’afflige plus d’un mal qui est sans remède.

--Oh ma fille! lui disait souvent madame Drouart, que tu es belle quand tu souris!

C’était à ce propos seulement que madame Drouart lui avait dit: «que tu es belle!» Et pour montrer qu’elle était belle, et aussi parce qu’elle était heureuse, la jeune fille souriait sans cesse à sa bonne mère qui l’embrassait en pleurant de joie.

Autour de ces deux femmes tout respirait à présent un air de fête. Madame Drouart ne demandait plus qu’une chose à Dieu: de ne pas mourir avant d’avoir donné un époux, un soutien à sa fille.

Pour Louise et pour sa mère il y eut un mois tout entier de contentement et de calme.

Le mois qui suivit ne fut pas tout-à-fait aussi heureux. Louise semblait préoccupée. Souvent ses courses se prolongeaient au-delà du temps qu’elle y employait par le passé.

Madame Drouart lui en fit l’observation.

Louise prit la chose au sérieux, et, tout émue, elle s’écria: Mon Dieu, maman, est-ce ma faute si je ne peux pas courir? Vous m’aviez reproché d’être trop active, et maintenant vous me reprochez d’être trop lente! Je ne sais comment faire pour vous contenter; et puis croyez-vous donc que ce soit un si grand plaisir que de rester au milieu des rues quand on n’y a pas besoin? Je fais de mon mieux, et vous querellez encore! Comment voulez-vous que je rentre tout de suite, si par exemple je trouve à notre porte des embarras de voitures ou du bois que l’on décharge, comme cela m’arrive tous les jours?

--Ma Louise, répondait la bonne mère, peux-tu t’imaginer que j’ai eu l’intention de te faire de la peine? Comment peux-tu voir même l’apparence d’un reproche dans ce qui n’est qu’une simple observation, ou, si tu l’aimes mieux, une petite bouderie de mère qui gronde en souriant...

Puis après, madame Drouart se disait tout bas: je suis bien injuste! la pauvre enfant, elle ne s’amuse pas assez dans cette triste chambre pour que je lui envie les innocentes distractions qu’elle peut prendre au dehors!

Madame Drouart avait même fini par ne plus remarquer les heures où sa fille rentrait et sortait. Loin de trouver mauvais que Louise allât et vînt à sa fantaisie (puisque c’était sur Louise seule que pesaient tous les menus détails du ménage), madame Drouart craignait bien plutôt que sa fille ne se lassât d’être, en quelque sorte, la servante de la maison. Mais il ne lui paraissait pas que Louise prît en dégoût les charges de son humble fortune; et l’heureuse mère en remerciait ardemment le ciel.

Un soir où Louise était descendue pour faire quelque emplette dans le voisinage, madame Drouart se sentit assez sérieusement indisposée. La présence de Louise lui devint nécessaire. Louise cependant ne remontait pas. Madame Drouart attendit impatiemment. Lorsque Louise reparut, sa mère ne put s’empêcher de lui dire:

--Tu es restée bien long-temps absente, ma fille?

--Pas plus long-temps qu’hier, maman, répondit Louise avec une sorte de trouble.

--Hier, je n’y avais pas fait attention. Où as-tu donc été hier?

--Nulle part, maman.

--Nulle part! et d’où viens-tu?

--Tu le sais bien, de chez la mercière. Ces demoiselles n’en finissent jamais à vous servir. Il y en a une surtout qui est d’une gaucherie et d’une lenteur...

Madame Drouart, satisfaite de cette réponse, et comme repentante d’avoir parlé un peu brusquement à sa fille, lui tendit la main avec bonté.

Louise hésita d’abord à prendre la main qui lui était tendue; puis elle s’en saisit en tremblant. Dans ce moment, une larme tomba des yeux de Louise sur la main de sa mère.

Madame Drouart la regarda au visage. Puis se levant avec inquiétude pour la considérer de plus près:

--Louise, ma fille, qu’as-tu donc? grand Dieu! tu pleures!

--Oh! ce n’est rien, maman, ce n’est rien du tout...

--Je t’ai fait du chagrin, ma fille, pardonne-moi. J’étais si inquiète de ne pas te voir rentrer...

--Ce n’est pas cela, maman, je t’assure. C’est que j’ai mal à la tête.

--Chère enfant! s’écria madame Drouart. Et elle la fit asseoir sur ses genoux, comme au temps où elle était toute petite; et avec la paume de ses mains elle lui frottait doucement les tempes.

Louise laissait aller sa tête sur le sein de sa mère, qui, souffrante elle-même, ne s’occupait qu’à demander à Louise: Souffres-tu encore, ma fille?

--Oui, ma mère, encore, disait Louise.

Et la pauvre mère continuait à frotter les tempes de sa fille... Mais ce n’était pas à la tête que Louise avait mal.

CHAPITRE IV.

Depuis un mois, ainsi que nous l’avons fait entendre plus haut, un changement graduel s’était opéré dans les habitudes de Louise. Elle soupirait de temps à autre, et de temps à autre elle retombait aussi dans ses anciennes rêveries. Quand elle était dehors, elle ne montrait plus le même empressement à rentrer; quand elle était dans la chambre, elle imaginait toujours quelque nouveau prétexte pour en sortir.

Madame Drouart, qui croyait sa fille entièrement résignée à son sort, qui l’avait vue gaie et contente plusieurs semaines de suite, madame Drouart, rassurée et confiante, ne s’était pas encore aperçue que l’humeur de Louise eût cessé d’être tout-à-fait la même. Il est vrai de dire que ce n’était pas cette tristesse morne dont Louise avait paru accablée, dès sa sortie de la pension. C’était moins quelque chose de morne que d’agité; moins de la tristesse que de l’inquiétude.

Louise, suivant une expression vulgaire, ne tenait plus en place. Elle allait de son piano à son dessin; de son dessin à la fenêtre; de la fenêtre à ses livres; mais elle n’allait plus aussi souvent à sa mère.

Cette inquiétude, ce malaise du corps, avaient pour cause des tourmens d’esprit qui ne pouvaient tarder à se révéler d’eux-mêmes, lorsqu’une circonstance presque futile vint brusquement les trahir.

Louise, assise à son piano, jouait, en s’accompagnant de la voix, un des airs les plus doux de Romagnesi; Madame Drouart, au fond d’un petit cabinet voisin, tout près de la porte d’entrée, là où elle avait établi le guichet de son dépôt de timbre, madame Drouart prêtait une oreille attentive aux accords de sa fille. Elle marquait la mesure du pied et de la tête, souriant et pensant que jamais ses économies n’avaient été mieux employées que le jour où elle acheta ce piano, pour en faire un présent à Louise. Ce jour était celui-là même qui vit Louise sortir de la maison royale de Saint-Denis. Dans le tumulte des sensations que ce souvenir réveillait en elle, madame Drouart se laissait entraîner à de douces et vagues pensées; elle se berçait de bonheur au son cadencé de la musique. Le cœur de la pauvre mère n’en pouvait plus; sa tête nageait dans l’ivresse, et cependant, fidèle à l’impulsion qui lui avait été donnée, son pied continuait à battre la mesure.

Tout à coup le piano jette un son bruyant et discordant comme si une main sans expérience en avait frappé maladroitement les touches.

Cela rappelle madame Drouart à elle-même:

--Qu’as-tu donc, ma fille? comme tu joues faux!

Louise ne répond pas. Madame Drouart écoute. Au son mourant du piano vient de succéder un son plus aigu; c’est le bruit d’une fenêtre qui s’ouvre doucement et qui crie.

Saisie d’un pressentiment inexplicable, madame Drouart se lève à la hâte; elle tremble sur ses jambes; ses lèvres sont pâles. Quel malheur nouveau la menace?

Elle pousse brusquement la porte de son cabinet. Louise est à la fenêtre. De la tête et de la main, elle fait signe à quelqu’un du dehors; le bruit de la rue l’a empêchée d’entendre les pas de sa mère.

Louise referme la fenêtre bien vite, se retourne et voit madame Drouart, les yeux ardens, qui l’interroge et l’accuse par l’expression sévère de tous les traits de sa face. Louise immobile de stupeur, le regard baissé, les mains pendantes, attend.

Madame Drouart court à la fenêtre. Louise fait un mouvement d’effroi, car elle a pensé que les pas précipités de sa mère venaient à elle. Après avoir regardé long-temps la rue, et les voitures qui la traversent, madame Drouart quitte la fenêtre et dit: Je ne vois personne!

Louise s’est laissée tomber sur une chaise; elle porte son mouchoir à sa figure; son œil inquiet suit les mouvemens de madame Drouart qui semble un peu plus calme.

Il se fait un long silence.

Louise le rompt la première: Mon Dieu, maman, je ne t’ai jamais vue comme cela! Qu’est-ce que tu as donc contre moi? Parce que j’ai ouvert cette fenêtre....

--Pourquoi l’avez-vous ouverte?

--Si tu me parles toujours avec colère, je ne pourrai pas te répondre, d’abord! tu me fais peur.

La vérité est que Louise ne faisait cette réponse que pour se donner le temps d’en chercher une raisonnable à la demande que lui adressait sa mère.

--Eh bien! voyons, je ne suis pas fâchée. Parlons tranquillement, ma fille, et dis-moi pour quel motif tu as ouvert cette fenêtre.

--J’avais trop chaud.

--En hiver? Par le froid qu’il fait?

--Certainement, le froid.... Tu sais bien que le froid me fait monter le sang à la tête. J’ai cru que j’allais étouffer.

--Tu faisais des signes à quelqu’un avec la main!

--Des signes à quelqu’un, moi! Peux-tu croire des choses pareilles!

--Tu avais cependant la main étendue....

--Pour voir si la neige ne tombait pas.

--Tu agitais la tête....

--Parce que je toussais, je suis enrhumée.

Et Louise, autant pour se donner une contenance que pour faire voir à sa mère comment la tête remue lorsqu’on tousse, se mit à tousser de tous ses efforts, mais pas assez naturellement pour en imposer à sa mère sur son prétendu rhume.

--C’est bien, ma fille, très-bien, dit madame Drouart. Et plus inquiète que jamais, elle se rapprocha de la fenêtre pour chercher de nouveau dans la rue.

Un jeune homme, enveloppé d’un manteau, se tenait debout et immobile vis-à-vis de leur maison; il avait l'œil fixé sur leurs croisées. Lorsque madame Drouart se montra, le jeune homme se mit à marcher; au bout de cinquante pas, juste au moment où madame Drouart allait le perdre de vue, il détourna la tête, après quoi il disparut.

Madame Drouart resta long-temps, sans mot dire, la figure collée sur les vitres. Bientôt il lui sembla que le jeune homme au manteau reparaissait à la même place où elle avait cessé de l’apercevoir. Il avançait la tête avec précaution, tout au loin, serré contre le mur, et sans doute peu satisfait de ne retrouver aux vitres que la figure de madame Drouart, il se retira; puis elle ne le revit plus.

Louise continuait à tousser. Maman, dit-elle, en essayant de briser sa voix, nous n’avons pas de sirop à la maison. Veux-tu que j’en aille chercher? Je souffre horriblement de la poitrine.

Madame Drouart ne répondit rien.

--Veux-tu, maman?

--Non, ma fille, non, vous ne sortirez pas.

--Mais, maman, je souffre, je t’assure... Permets-moi de sortir. Je vais rentrer tout de suite.

Louise, en disant cela, s’était levée pour prendre quelque menue monnaie dans la commode, et elle était près de sortir.

Madame Drouart se jeta au devant d’elle. Louise, Louise, s’écria-t-elle, d’une voix déchirante, est-ce que tu veux me faire mourir!

--Mais, maman....

--Pas un mot de plus, ma fille, vous me tueriez!... Viens, viens, lui dit-elle, en l’attirant doucement par la main, je veux que tu aies pitié de moi, mon enfant, je veux que tu m’aimes encore.... viens, ma fille.

Louise, le front bas, la figure pourpre de honte, se laisse entraîner, non sans quelque résistance, car elle ne sait en quel endroit sa mère veut la conduire.

--Assieds-toi là, ma fille.