Un enfant, t. 1/3

Part 1

Chapter 13,850 wordsPublic domain

UN ENFANT.

I.

Imprimé par EVERAT, rue du Cadran, nº 16.

UN ENFANT,

PAR

ERNEST DESPREZ.

Tome Premier.

PARIS.

LIBRAIRIE DE CHARLES GOSSELIN,

RUE SAINT-GERMAIN-DES-PRÉS, Nº 9.

M DCCC XXXIII.

UN ENFANT.

Première Partie.

CHAPITRE PREMIER.

Dans une maison de la rue Bourbon-Villeneuve, au troisième étage, vivaient, il y aura bientôt huit ans, une mère et sa fille, toutes deux sans fortune, mais non tout-à-fait pauvres. Veuve d’un officier de l’ancienne armée, madame Drouart avait obtenu du gouvernement d’alors un bureau de papier timbré, à l’aide duquel il lui était possible de fournir aux premières nécessités de la vie. D’ailleurs, le temps qu’elle ne passait pas au guichet de son bureau, elle l’employait, quoique infirme et déjà vieille, à des ouvrages de femme que lui donnaient à faire quelques généreuses personnes, ses protectrices. Le prix de ces travaux d’aiguille, joint à six cents francs environ, revenu du bureau de timbre, suffisait, comme on le pense bien, aux modestes besoins de madame Drouart, heureuse mère, si elle n’eût pas tant aimé sa fille!

L’avenir de Louise l’inquiétait; mais le présent surtout lui paraissait triste. Louise était jeune, jolie, et la pauvre femme pleurait en voyant sa Louise, sa fille si belle, seule, inconnue, sans plaisirs, condamnée à demeurer là, rêveuse, ennuyée, devant un piano à qui elle faisait soupirer de plaintives romances. Hélas! pensait madame Drouart, si du moins j’étais riche, ma Louise aurait des amies de son âge pour rire et jouer avec elle; ma Louise aurait des dentelles au bas de ses robes; je conduirais mon enfant au bal, au spectacle; je lui ferais une vie douce; je la mènerais dans le monde; les jeunes gens l’admireraient; on lui donnerait des fêtes; je serais fière de sa beauté, et elle, ma Louise, elle serait heureuse de m’avoir pour mère!

Dans son excès de tendresse pour sa fille, madame Drouart allait jusqu’à se reprocher son peu de fortune; elle s’accusait de n’être pas dans l’aisance; elle se regardait comme la cause des privations que subissait Louise.

Nous, qui écrivons ces pages, nous nous souvenons d’avoir entendu dire à madame Drouart elle-même que, si Louise n’avait pas de fortune, c’était la faute de sa mère, qui, depuis le jour de son mariage, aurait dû, à force de travail et d’économies, préparer une dot honorable à sa fille.

Car c’était là, sur toutes choses, le sujet des reproches que s’adressait madame Drouart: je suis pauvre, je n’ai rien amassé, comment pourrai-je marier ma Louise?

Il faut dire pourtant que Louise, en aucune circonstance, n’avait montré à sa mère le moindre regret de n’être pas riche. Si, au fond du cœur, elle désirait de se livrer aux amusemens de son âge et de son sexe, si elle comprenait sa position de jeune fille sans fortune, du moins ne laissait-elle jamais éclater ses désirs, et cachait-elle avec soin les pensées de coquetterie ou de tristesse dont elle nourrissait son imagination de dix-huit ans. Mais, par un besoin fatal de douleurs, besoin qui n’est guère senti que par l’ame de certaines femmes, plus Louise disait à sa mère: Rien ne me manque, je suis heureuse! plus la pauvre mère se disait avec désespoir: Elle manque de tout, elle est malheureuse!

Peut-être aussi la vive affliction de madame Drouart prenait-elle encore sa source ailleurs que dans ce besoin de larmes, commun à quelques personnes d’une organisation toute nerveuse; peut-être son désespoir avait-il pour seconde cause l’instinct maternel: car sa fille n’était vraiment pas heureuse.

Restée veuve, avec Louise en bas âge, madame Drouart, dont toutes les affections s’étaient concentrées sur ce petit être, trouva assez de courage dans son cœur pour accomplir le plus grand sacrifice dont une mère soit capable: sa séparation d’avec sa fille. Un frère de son mari, persuadé que l’instruction est un bienfait pour tous, quels que soient le rang et la fortune de l’enfant que l’on instruit, décida la veuve du capitaine Drouart à lui confier la petite Louise. De son côté, la malheureuse veuve, dans son ignorance des choses de la vie, crut assurer le bien-être de son enfant en lui faisant donner une éducation brillante. Aussi cette croyance adoucit-elle, pour la mère de Louise, le chagrin d’une séparation. Elle livra sa fille à l’oncle généreux qui voulait bien se charger de la faire instruire; elle la vit partir sans trop de regrets. Il le faut bien, disait-elle, puisqu’il s’agit de son bonheur!

La femme du beau-frère de madame Drouart tenait un pensionnat de demoiselles à Bordeaux. Ce fut dans ce pensionnat que Louise vécut quelques années, gaie, contente, aimée, et songeant à peine à sa mère qui pourtant la pleurait sans cesse. Mais Louise ne comprenait rien à cette douleur. Quand elle avait quitté sa mère, Louise était si jeune!

Il ne s’écoulait guère une semaine sans que madame Drouart écrivît à sa fille: «Chère enfant, je meurs de ton absence. Tu dois être bien grandie, ma Louise. Sois sage, fais-toi bien aimer de tout le monde. Remercie bien ta tante et ton oncle des soins qu’ils prennent de toi. Dis-leur que je leur en serai éternellement reconnaissante. Mon enfant, si tu savais ce que je souffre, privée de tes caresses! M. Darvin, l’ancien ami de ton père, me fait espérer que tu me seras bientôt rendue. Dieu le veuille! Ton pauvre père (te le rappelles-tu, ma Louise? Comme il pleurait en t’embrassant la dernière fois sur son lit!...) ton père était capitaine et chevalier de la Légion-d’Honneur, ma fille. M. Darvin doit faire valoir ces titres-là pour toi. Il dit que le ministre aura pitié de nous. J’attends chaque jour ta nomination à la maison royale des demoiselles de la Légion-d Honneur. C’est à Saint-Denis que tu serais, tout près de moi. Nous nous verrions souvent. Louise, Louise, ma chère petite fille, prie le bon Dieu qu’il nous accorde le bonheur de n’être plus séparées. Prie aussi pour M. Darvin: c’est un excellent homme et qui aimait bien ton père. Adieu, mon enfant: espérons.»

Les démarches du général Darvin eurent tout le succès qu’en attendait madame Drouart. Louise avait droit, par son père, à l’instruction gratuite de la maison de Saint-Denis; elle était dans l'âge et les conditions nécessaires pour être admise. Sa nomination fut promptement obtenue. Madame Drouart écrivit cette bonne nouvelle à son beau-frère. On lui rendit sa fille.

Figurez-vous, s’il est possible, la joie de madame Drouart en revoyant sa Louise. Retenue à Paris par la nécessité de servir elle-même son bureau de timbre (faute d’une amie ou même d’une domestique pour la remplacer durant son absence), il lui avait fallu vivre plusieurs années dans la solitude, se contenter d’une correspondance avec son enfant qui savait à peine écrire; il lui avait fallu rêver le bonheur au loin, et maintenant elle le possédait là, dans ses bras, sur sa bouche, dans son cœur, partout: elle tenait sa fille!

Mais il semble que plus les joies humaines sont grandes, moins elles doivent avoir de durée. La pauvre mère ne comptait pas huit jours depuis l’arrivée de Louise, que déjà l’instant d’une séparation nouvelle était venu. On se trouvait alors en octobre. Les vacances venaient de finir. Louise entra presque tout de suite dans la maison royale de Saint-Denis.

Toutefois, il y avait pour madame Drouart une compensation à l’absence de sa fille, dans cette pensée que Louise n’était pas loin d’elle, et aussi dans la permission qui lui était donnée d’embrasser son enfant deux fois par semaine. Puis à ces dédommagemens, dont la meilleure mère eût été satisfaite, se joignirent bientôt les succès de Louise dans les arts d’agrément comme dans les connaissances utiles. La nouvelle pensionnaire se faisait remarquer entre toutes ses compagnes par la douceur de son caractère autant que par son aptitude au travail. Chaque fois que madame Drouart demandait à la surintendante de la maison: Êtes-vous contente de ma fille? la surintendante lui faisait cette réponse: Oh, madame, votre Louise est un ange!

Six ans s’écoulèrent ainsi, Louise en pension, et madame Drouart passant à écrire à sa fille les heures libres de la journée où elle n’allait pas la voir. Dans ses lettres, de même que dans sa conversation, madame Drouart ne cachait pas à Louise la misère de leur position. Loin de la flatter d’un heureux avenir, elle lui répétait sans cesse: «Nous sommes pauvres, ma fille, très-pauvres. Je travaille pour vivre. Travaille à ton tour, ma Louise, et de toutes tes forces, afin de te faire un sort honorable par tes talens. Ce n’est qu’en profitant de l’éducation qu’on te donne que tu peux être assurée de ne jamais manquer de rien.»

Louise travaillait, non pas pour se préparer un sort indépendant, car elle ne comprenait pas encore la nécessité d’être laborieuse pour l’avenir, mais elle s’appliquait à tout avec ardeur par le vif désir qu’elle avait de briller parmi les jeunes filles de son âge, d’être la préférée, d’être la plus aimée comme elle était déjà la plus belle. Ne croyez pas que ce fût de l’orgueil, ou quelque mauvais sentiment de jalousie. Elle voulait être louée, admirée, par-dessus toutes; elle voulait être la première, la plus savante, non pour humilier ses rivales, mais parce que madame la surintendante l’embrassait sans cesse, parce que tout le monde s’empressait de lui faire bon accueil, parce que ses compagnes elles-mêmes la complimentaient sur ses talens, et que cela la rendait heureuse.

Madame Drouart ne remarqua pas sans chagrin l’avidité de sa fille pour tout ce qui était louange. Faute de bien lire dans le cœur de Louise, elle mit sur le compte d’une dangereuse vanité ce besoin excessif d’éloges, qui n’était au fond que le besoin d’une ame expansive et tendre qui demande des caresses parce qu’elle veut rendre des caresses, à qui il faut beaucoup d’amour parce qu’elle veut beaucoup aimer.

D’où il arriva que madame Drouart, dans la crainte d’encourager chez sa fille ce qu’elle croyait être un vice d’amour-propre, lui refusait souvent les louanges qu’elle méritait le mieux. Lorsque, par exemple, Louise, le cœur épanoui, la joie dans les yeux, accourait, parée d’une robe neuve, se montrer à sa mère, se jeter à son cou, et lui dire: Maman, comment me trouves-tu? n’est-ce pas que je suis bien? Madame Drouart, qui la trouvait la plus adorable des filles, lui répondait avec indifférence: Mais tu n’es pas trop mal!

Et elle se retenait pour ne pas l’embrasser, car ses baisers eussent trahi la froideur de ses paroles. Pauvre mère, qui, pour craindre d’exciter l’orgueil de sa fille, risquait de perdre son amour!

Sans mettre en doute la tendresse de sa mère, Louise ne pouvait cependant pas s’empêcher de faire cette réflexion: Ils m’aimaient autrement que cela dans la maison de Saint-Denis!

Le jour n’était pas loin où elle se dirait: J’étais plus heureuse que cela dans la maison de Saint-Denis.

Louise, ses dix-huit ans venus, avait dit adieu pour toujours aux douces intimités du pensionnat, aux enivrans triomphes de la classe. D’une vie bruyante et fêtée, elle passa tout à coup à une vie de solitude et de tristesse. Plus de ces joies que lui donnaient _un premier prix_; plus de murmures flatteurs à ses oreilles; rien qui la rendît contente d’elle-même et des autres; rien qui la rendît bien aise de vivre.

Son horizon, élargi dans les vastes cours du pensionnat, se trouvait resserré entre quatre murs d’une misérable chambre. A ses rêves si jeunes et si frais succédait une réalité désespérante. Que vais-je devenir? se demandait-elle.

Malgré les avertissemens de sa mère, Louise n’avait jamais pu se figurer qu’au sortir de Saint-Denis elle habiterait la pauvre chambre de la rue Bourbon-Villeneuve. Ses idées glissaient là-dessus sans qu’elle osât jamais les y retenir. Elle se faisait un monde à elle, et bien que souvent elle fût venue chez sa mère, bien qu’elle y eût passé quelques mois de vacances, elle voyait la demeure maternelle à travers un brouillard d’illusions; elle rejetait dans un avenir vague, lointain, presque impossible, la nécessité d’arrêter là son existence. Ce qu’elle espérait, elle n’aurait peut-être pas su le dire elle-même; mais, à coup sûr, elle n’avait jamais compté au nombre de ses espérances celle de succéder à un bureau de timbre.

Telle était pourtant l’unique ressource que madame Drouart offrait en perspective à sa fille. Après bien des calculs, bien des rêves de fortune pour son enfant, madame Drouart s’était enfin aperçue que, elle aussi, elle avait vécu d’illusions. Louise ne possédait guère que des arts d’agrément; Louise était passablement instruite à la danse, à la musique, au dessin; elle savait un peu de géographie, un peu d’histoire; Louise n’ignorait rien de ce qu’étudient toutes les jeunes filles bien élevées; avec cela elle était belle; mais elle ne pouvait vivre de ce qu’elle avait appris; sa beauté devait rester inconnue faute de fortune pour la produire dans le monde. Enfin Louise n’avait ni état, ni dot.

De toutes les pauvres familles bourgeoises, pas une ne veut descendre aussi bas que sa misère; et il leur arrive à toutes, pour leurs enfans, ce qui arriva à madame Drouart pour sa fille. Par amour-propre plutôt que par tout autre sentiment, on veut à tout prix _donner de l’éducation_ à ses enfans; on leur crée des besoins, on les exhausse à leurs propres yeux; et lorsque, sortis des pensions, ils cherchent à prendre place dans la société, ils ne trouvent que des places à vendre: celles qui se donnent sont trop basses pour eux: ils les refusent; celles qui se vendent, ils ne peuvent les acheter. De là des malheurs sans nombre pour les uns, et pour les autres des regrets éternels, mais inutiles.

Les inconvéniens qui résultaient pour Louise d’une éducation au dessus de sa fortune furent comme devinés par elle bien avant que sa mère ne les eût sentis. Louise n’habitait pas son troisième étage de la rue Bourbon-Villeneuve depuis plus d’une semaine, que déjà elle comparait le passé avec le présent, et s’attristait sur son avenir. Ce fut à la seule tristesse de Louise que madame Drouart dut l’intelligence tardive de la situation fausse où elle avait jeté sa fille. Elle vit bien que Louise, avec l’éducation des demoiselles de Saint-Denis, se trouverait _déplacée_ dans une condition obscure; qu’elle ne pourrait épouser un homme riche, puisqu’elle n’avait pas de fortune, et qu’elle ne voudrait pas épouser un homme sans fortune, puisqu’elle-même elle ne possédait rien. C’est alors que madame Drouart se dit avec désespoir: J’ai fait le malheur de ma fille!

C’était là une affreuse pensée pour une mère.

Tous les jours et toutes les nuits madame Drouart, qui se sentait vieillir et mourir, se hâtait de chercher en elle-même comment il serait possible du moins d’assurer l’existence de Louise n’ayant plus de mère.

Une nuit que madame Drouart était plus malade que de coutume, il lui vint une pensée de bonheur, une pensée qui lui montra sa fille à l’abri de toute misère, et elle s’étonna que cette pensée lui fût venue si tard; et dans sa joie de l’avoir trouvée, dans son empressement à la dire, elle se souleva avec ses mains et murmura d’une voix basse:

--Louise, dors-tu?

--Non, maman!

Elle ne dort pas! pensa madame Drouart; malheureuse enfant!

--Pourquoi ne dors-tu pas, ma fille?

--Et toi, maman? serais-tu malade?

--Pas du tout, ma Louise; je me porte bien, très-bien. Je ne me suis jamais mieux portée que cette nuit. J’ai une bonne nouvelle à t’annoncer, ma fille, une excellente nouvelle pour toi.

--Excellente! dit Louise d’un ton qui marquait le doute.

--Une bonne nouvelle, ma Louise, ajouta madame Drouart avec un son de voix mal assuré, car le peu de confiance que Louise paraissait avoir dans «l’excellente nouvelle» commençait à la faire douter elle-même que cette nouvelle fût bonne.

--Eh bien! maman? dit Louise...

Après un moment d’hésitation, madame Drouart reprit: Ce n’est pas précisément une nouvelle que j’ai à t’annoncer, ma fille, mais une idée qui m’est venue et que je veux te soumettre. Tu m’as entendue parler quelquefois de M. Darvin?

--Oui, maman.

--C’est par lui, tu le sais, que j’ai obtenu mon bureau de timbre, et c’est encore grâce à sa protection que j’ai pu te faire élever gratuitement à Saint-Denis. Je t’ai dit bien souvent que ce bon général nous porte un grand intérêt, à cause de ton père qu’il a connu à l’armée et dont il était l’ami?

--Je sais cela, maman.

--Eh bien! ma fille, j’ai pensé tout à l’heure qu’à mon âge et dans notre position....

Louise attentive s’accouda sur son lit.

--J’ai donc pensé, ma fille, continua madame Drouart, qu’à mon âge, il n’y a plus de temps à perdre lorsqu’on veut faire un sort à ses enfans...

Louise, tout agitée, se leva sur son séant.

--Et voilà pourquoi, reprit madame Drouart, demain, sans plus tarder, je te conduirai moi-même chez le général Darvin....

--Chez le général Darvin! s’écria Louise avec un vif accent de joie.

--Oui, Louise, chez le général Darvin, cet ami de ton père; je le supplierai de parler au ministre pour toi, afin qu’on t’accorde, tout de suite, ou du moins que l’on t’assure pour l’avenir....

--Quoi donc, maman?

--Mon bureau de timbre, ma fille, et le ministre y consentira, j’en suis certaine. Cela te mettra pour toujours à l’abri du besoin, quand je ne serai plus....

Louise était retombée sur son lit.

--Qu’est-ce que tu en penses, ma fille?...

--Mais, maman... dit Louise avec un soupir.

Madame Drouart comprit cette réponse. Bientôt tout rentra dans le silence.

De la nuit entière madame Drouart ne put fermer l'œil. Louise ne dormit pas non plus.

Le jour venu, madame Drouart et Louise se levèrent presque en même temps.

Toutes deux étaient pâles, tristes, et toutes deux souriaient pour se cacher leur tristesse; cependant il fallait bien revenir sur la conversation de la nuit. Madame Drouart eut le courage d’en parler la première.

--Pourquoi ne m’as-tu pas répondu, ma fille, quand je t’ai demandé ce que tu penses de mon projet? Ne l’approuves-tu pas? Ne serais-tu pas contente d’avoir un jour ce dépôt de timbre? C’est peu de chose, mais enfin, tu le vois, avec de l’économie on en peut vivre....

Louise baissait la tête.

--Ma fille, continua madame Drouart, ne me cache rien; tu souffres, tu es malheureuse!...

--Non, maman, non, au contraire, je suis heureuse, bien heureuse, répondit Louise, avec un triste sourire.

--Tu es donc bien heureuse? dit madame Drouart. Répète-moi cela, ma fille, répète-le-moi que tu es heureuse...

--Je t’assure que je le suis, ma bonne mère, murmura Louise avec effort. C’est plutôt toi qui souffres, qui es malheureuse....

--Oh! non, ma fille, non, je ne souffre pas, rien ne m’afflige.... Au contraire, comme toi je suis heureuse, bien heureuse, soupira madame Drouart, d’une voix étouffée.

Et toutes deux, malgré elles, n’en pouvant plus, les pauvres femmes, elles se jetèrent dans les bras l’une de l’autre et se prirent à pleurer.

CHAPITRE II.

Il est deux heures de l’après-midi. Trois jeunes gens, étendus plutôt qu’assis sur leurs chaises, se laissent nonchalamment aller aux caprices d’une joyeuse humeur. L’un parle duel et il rit; l’autre parle religion et il rit; l’autre parle mariage et il rit plus fort que ses deux convives.

Tous trois ils viennent d’achever, au café de Paris, le premier repas du jour, le déjeûner paresseux que nous commençons à peine à l’heure où avaient dîné nos pères.

Sur la table à moitié dégarnie, on voit quelques bouteilles vides, quelques débris de dessert, un porc-épic armé de cure-dents et trois verres où les perles du champagne brillent encore.

C’est l’instant favorable aux folles confidences. Alfred jure ses grands dieux qu’il tuera le mari de sa maîtresse; Eugène dit qu’à la place d’Alfred il pourrait, lui, sans crainte de se battre jamais, prendre à témoin de son duel les grands dieux comme les petits, car il ne croit ni aux uns ni aux autres. Gustave approuve d’un «très-bien!» l’athéïsme d’Eugène, puis, tout en félicitant Alfred sur le choix de ses amours, il se moque des maris, il insulte à la vertu des femmes, et déclare, d’un ton moitié railleur et moitié grave, qu’après de longues recherches, ce qu’il a trouvé de plus solide et de plus agréable sous le ciel, c’est le vin de champagne et le célibat.

A cette boutade, Eugène se lève en riant et dit: Garçon, le journal des célibataires!

--Nous ne le recevons pas, monsieur.

--Mais ce journal n’a jamais existé, dit Alfred.

--Tant pis, dit Gustave. Le siècle qui produit tant de journaux inutiles devrait au moins penser à faire celui-là.

--Pardieu! Voilà une excellente idée! s’écrie Eugène en redoublant ses éclats de rire.

--Pourquoi non? répond Gustave. Penses-tu que la classe estimable et nombreuse des célibataires ne vaille pas bien la peine qu’un journal s’occupe spécialement d’elle?

--Et pour quel motif? demande Eugène.

--Pour la faire persévérer dans le célibat.

--Sérieusement?

--Très-sérieusement.

--Je ne savais pas que tu fusses l’ennemi si déclaré du mariage.

--Moi! Si je croyais jamais prendre femme, je me brûlerais à l’instant la cervelle.

--Prends garde, elle n’est déjà que trop échauffée: je vais te faire servir un calmant: garçon, les _Petites-Affiches_!

--Oui, oui, plaisante... Une femme! Mais savez-vous ce que c’est qu’une femme, vous autres?

--C’est notre femme, notre maîtresse, notre tante, notre cousine, notre mère ou notre sœur, dit Eugène.

--Et notre grand’mère, dit Alfred.

--C’est un être faible, s’écria Gustave en s’échauffant par degrés, un être menteur, déraisonnable, capricieux, cruel, à qui de toutes les passions la plus ridicule, l’amour, fait méconnaître sans cesse les devoirs sacrés de mère et d’épouse.

--Laisse-nous donc tranquilles, reprit Eugène, les femmes sont charmantes!

--Charmantes! continua Gustave, tu es fort honnête. Charmantes pour toi, pour nous qui en faisons notre jouet et nos maîtresses; mais sont-elles charmantes, ces femmes, pour les maris qu’elles trompent?

--Tiens, tant pis, pourquoi y a-t-il des maris? dit nonchalamment Alfred.

--Eh! voilà justement ce que je blâme, ajouta Gustave en riant. Alfred a raison: pourquoi y a-t-il des maris?

Puis prenant tout à coup un air sérieux: Et vous voulez que moi, à mon âge, à trente ans, avec l’expérience que j’ai, après la vie que j’ai menée, vous voulez que j’aille follement donner à une femme mon nom pour qu’elle le prostitue; mon amitié pour s’en rire dans les bras d’un autre; ma fortune pour qu’elle la dissipe en frivolités; mon bonheur pour qu’elle le tue à plaisir et qu’elle s’en fasse un mérite aux yeux de son amant?... Non, je te jure, plutôt mille fois mourir garçon!

--Ah ça, mon pauvre Gustave, dit Eugène, es-tu bien sûr de n’être pas fou? Tu as bonne grâce à prêcher la réforme, toi qui es même encore, à l’heure où tu parles, l’amant de madame Jauches et de la comtesse de Serzelles.

--C’est précisément à cause de cela, répondit Gustave, que je ne me soucie pas du mariage. Je me regarderais comme le plus grand sot de la terre, si, sachant ce que je sais, faisant ce que je fais, je m’exposais de gaieté de cœur à devenir un monsieur Jauches et un comte de Serzelles.

--Je comprends. Mais avec tes nouveaux principes d’économie conjugale, comment oses-tu avoir pour maîtresses deux femmes mariées?

--Je les quitte dès demain.

--Par vertu?

--Par ce que tu voudras... Je ne les aime plus. Et puis, ajouta-t-il en souriant, je songe décidément à mener un nouveau genre de vie.

--Tu te moques, j’espère?

--C’est très-sérieux. La société telle qu’elle est me soulève le cœur de dégoût. Je n’y vois qu’oppression ou entraves. J’ai presque envie de me faire disciple de Saint-Simon. C’est un grand homme, qui a des idées fort justes et fort belles.