Part 23
Il se produit, à l'heure des séparations irrévocables, un phénomène singulier, assez analogue pour les choses de l'âme à l'effet de l'éloignement sur les yeux. Vous étiez dans une ville, à en parcourir les rues, coin par coin, à en examiner les maisons, pierre par pierre. Un détail vous déplaisait, puis un autre. Tous les manques d'harmonie vous frappaient: ici, l'emploi d'un style en contraste avec le caractère du bâtiment voisin, ailleurs, l'incurie d'un délabrement; plus loin, les gaucheries d'un fronton mal restauré. Votre impression émiettée ne vous préparait pas à la magie du coup d'oeil d'ensemble dont vous jouissez à présent, debout sur un pont de bateau et regardant la ville étager ses édifices sur la côte, ou au sommet d'une montagne et vous retournant---comme la légende veut que le roi Boabdil se soit retourné pour revoir sa Grenade et la pleurer! Maintenant, la gloire du soleil couchant rayonne sur la ville abandonnée; elle enveloppe d'une poussière d'or les églises qui élèvent leurs tours vers le ciel, les faîtes orgueilleux des monuments et jusqu'aux toits abaissés des quartiers pauvres. L'enchantement rétrospectif qui nous saisit alors devant cet admirable ensemble est le symbole de celui que nous impose si souvent la mort, quand nous accompagnons au cimetière un ami qui nous fit cependant souffrir. La ligne idéale de son être intime nous apparaît dans une beauté que nous ne distinguions plus. Sa vraie personne, enfin dégagée des médiocrités de l'existence quotidienne, se révèle à notre regret qui reconnaît la place occupée par lui dans nos besoins d'âme. Nous consentons à lui appliquer les bénéfices de cette grande loi humaine qui veut que toute qualité ait pour condition de développement un défaut parallèle. Nous ne voyons plus de lui que ses nobles côtés, et nous versons des larmes de tendresse passionnée sur celui pour qui, vivant, nous eûmes parfois d'étranges injustices. Il a senti nos injustices et il ne sent pas nos larmes. Ironique contradiction dont triomphent les moralistes cruels! Que prouve-t-elle pourtant, sinon que nous vivons et que nous mourons seuls, sans avoir, qu'à de rares intervalles, connu le coeur d'un autre et montré notre propre coeur? Les lendemains de rupture qui, si souvent, ont de la mort la lente agonie, la résignation coupée de révoltes, les espérances suivies de violents désespoirs, en ont aussi cette sorte de mirages. Un humoriste a bizarrement mais finement qualifié de cristallisation posthume cet étrange déplacement de point de vue analogue à celui dont Mme de Tillières fut la victime, après avoir achevé la lecture de cette lettre de Poyanne. Elle posa sur ses genoux ces feuilles où son ami de tant d'années avait comme empreint son coeur, et ses larmes commencèrent de couler, tristement, doucement, intarissablement. Il était là tout entier, avec la droiture absolue d'une pensée que, même à cette heure de la séparation, pas un mauvais soupçon n'effleurait,--avec l'ardeur presque religieuse d'une passion qui lui faisait trouver un délice de martyre dans les souffrances du renoncement,--avec sa foi dans ses idées, si profonde qu'il rappelait son grand projet d'une histoire du socialisme avec une ingénuité d'apôtre dans ces pages d'adieu à une maîtresse adorée. Les multiples et changeantes scènes qui avaient marqué les étapes de leur commun roman s'évoquèrent à la fois pour Juliette. Elle revit Henry de Poyanne à leur première rencontre. Comme elle avait dès lors senti qu'il n'était pas un homme de ce temps, que son caractère était demeuré intact et rebelle aux compromis d'un siècle mortel aux consciences intransigeantes! Comme il avait été délicat dans sa manière de lui faire la cour, et avec quel attendrissement elle l'avait senti se reprendre à la vie auprès d'elle, se guérir peu à peu de sa première blessure,--avec quel orgueil aussi! Car, à cette époque, il avait voulu se distinguer davantage, et ses meilleurs discours dataient d'alors, de ces heureuses premières années auxquelles cette lettre faisait allusion,--années où elle avait conclu avec lui ce contrat secret d'une union à laquelle il était resté fidèle,--au lieu qu'elle-même?... Ah! les larmes qui tombaient, tombaient de ses yeux sur ces feuilles dont elles brouillaient l'encre, n'étaient pas seulement des larmes de tristesse devant la beauté d'un poème de sentiment à jamais fini... Le remords y mélangeait ses âcres rancoeurs. Oui, ce noble ami avait raison, et bien plus qu'il ne le disait, qu'il ne le savait. La rupture entre eux était nécessaire, d'une nécessité invincible. Celle qu'il entourait de tant d'estime en lui rendant sa liberté, qu'était-elle devenue? Qu'avait-elle fait? Même si elle eût voulu maintenant empêcher ce départ, protester contre cet adieu, refuser cette liberté ainsi offerte, elle ne le pouvait pas, elle ne le devait pas,--après cette faute qu'à ce moment elle ne comprenait plus, tant les phrases de ce suprême message venaient de la reconquérir, de lui rendre ses impressions d'autrefois, sa vision du Poyanne des jours lointains, et d'absorber, d'effacer tous ses sentiments de ces dernières semaines. Cette reprise de tout son être par le passé dont elle avait entre ses mains la fragile, la douloureuse relique, ne devait pas durer longtemps. Elle fut pourtant si puissante que, durant toute la journée, elle n'eut de pensée que pour l'absent, pour celui qui s'en allait ainsi loin d'elle et qui l'avait tant aimée. Elle ne fut arrachée à ce somnambulisme nostalgique et désespéré que vers le soir, par l'arrivée de Gabrielle qui lui apportait des nouvelles de l'autre, du blessé, qu'elle se reprocha d'avoir si étrangement oublié, alors qu'il souffrait cependant, lui aussi, pour elle. Les conventions de silence arrêtées lors du duel avaient été fidèlement observées, et Candale avait raconté à sa femme la maladie de Raymond en la lui présentant comme une légère attaque de rhumatisme au bras droit.
--«Il en a pour cinq ou six jours à peine,» dit la comtesse. «Pourvu qu'une fois rétabli, ils n'aient pas, l'un ou l'autre, l'idée de recommencer?»
--«Ils ne l'auront pas,» répondit Juliette; «lis cette lettre.»
Et elle tendit à Mme de Candale les feuilles où se voyait encore la trace de ses larmes, obéissant à la fois à ce besoin dangereux et irrésistible de confidence que nous éprouvons avec une égale force dans l'extrême joie et dans l'extrême tristesse, et à un autre besoin, plus généreux, celui de faire vraiment apprécier à son amie la magnanimité de cet homme autrefois si mal jugé. Elle put voir les yeux de la jeune comtesse se mouiller, eux aussi, de pleurs à cette lecture et elle l'entendit qui disait:
--«Mon Dieu! si je l'avais connu!» Puis, rendant la lettre et après une seconde d'hésitation: «Mais, as-tu cherché au juste à connaître ce que sait Casal et comment?»
--«Il sait tout,» répondit Juliette, «c'est moi qui lui ai tout dit...»
--«Toi?» interrogea la comtesse. Elle vit de nouveau Mme de Tillières si troublée qu'elle n'osa pas insister sur ce qu'elle devinait des conditions de cette confidence. Juliette et Raymond s'étaient donc revus depuis que ce dernier était venu rue de Tilsitt? Ils avaient dû avoir ensemble une explication bien intime pour en être venus à des aveux de cette sorte? Pas plus que Poyanne, cependant, elle ne soupçonna la terrible vérité. Mais elle aperçut la nouveauté périlleuse de rapports qu'une telle révélation créait entre le jeune homme et son amie, et elle continua: «Et s'il cherche à te revoir, maintenant qu'il saura votre rupture? Car il la saura. Les journaux parleront de la démission du premier orateur de la droite et de son voyage aux États-Unis...»
--«S'il cherche à me revoir,» répondit Mme de Tillières, «je saurai lui montrer qui je suis...»
* * * * *
Cette énigmatique réponse, et sur laquelle Mme de Candale ne demanda pas de commentaires, tant elle redoutait de toucher aux plaies vives de ce coeur si atteint, ne sous-entendait aucune idée très nette. Juliette avait exprimé par ces mots une résolution de ne pas aller plus avant dans la chute,--résolution très arrêtée, mais dont elle n'entrevoyait pas la forme. Depuis la minute où elle était sortie des bras de Casal jusqu'à celle où son amie venait de lui parler ainsi, toujours un souci d'à côté l'avait empêchée de regarder bien en face sa nouvelle situation. Ç'avait été d'abord l'idée de revoir sa mère, puis l'angoisse du duel, puis son entretien avec Poyanne et l'attente affolée de ce qui en résulterait. Tour à tour chacun de ces événements s'était présenté à elle comme le pire des dangers, et ils avaient pourtant passé sur elle comme ces grandes lames qui doivent tout engloutir et qui s'en vont sans avoir rien détruit. Elle avait revu sa mère, le duel avait eu lieu, le comte, par l'énergie de son parti pris, avait réglé leurs relations d'une façon qu'elle acceptait comme définitive. Les problèmes les plus insolubles étaient résolus,--sauf le dernier et le plus redoutable. Elle se retrouvait seule et libre devant un inconnu dont la phrase de Gabrielle lui infligea aussitôt l'obsession: que pensait d'elle Raymond? Qu'allait vouloir cet homme en qui se résumait à présent tout l'avenir de sa vie sentimentale?... Ce qu'il pensait? Ce qu'il voulait? Quand la comtesse fut partie, elle alla chercher dans le tiroir de son bureau, sur lequel tant de fois elle s'était appuyée pour écrire à son premier amant, le billet qu'elle avait reçu du second, au matin du duel. Elle le relut avec une infinie mélancolie, car une comparaison s'imposait qui, à cette heure, était bien amère. La différence était trop forte entre ce billet du lendemain de la faute et la lettre d'adieu qu'elle venait de recevoir. Ces quelques lignes de Raymond, avec leur rappel si net de ce qui s'était passé, avec la «charmante amie» du début, avec, à la fin, cette allusion si directe à une organisation de leurs futurs rendez-vous, ne permettaient pas que la jeune femme s'y méprît. Non, pas plus que si Casal, au lieu de lui écrire: vous, lui eût infligé l'affront du tutoiement en lui envoyant des baisers. Elle était pour lui une maîtresse, comme Mme de Corcieux, comme Mme de Hacqueville, comme Mme Ethorel. Ces noms, que Mme de Candale lui avait mentionnés au hasard, lors de sa première fatale visite après l'accident de voiture, lui revinrent tous ensemble. Il avait dû écrire sur ce ton et dans les mêmes sentiments à celles-là et aux autres. Et pourquoi la jugerait-il avec plus d'indulgence qu'il n'avait jugé ces autres? Parce qu'elles étaient des femmes galantes, et elle, non? Qu'en savait-il? Elle avait eu un amant avant lui. De cela, il était sûr. N'était-il pas autorisé à croire que cet amant n'avait pas été le seul, rien que par la manière dont elle s'était donnée à lui, et dans quelles circonstances! Comme un jet brûlant de honte l'inondait tout entière à ce souvenir. Quel contraste entre cette manière d'interpréter sa conduite et l'image que l'autre se formait d'elle, entre ce désir brutal et ce culte, cette piété dont l'enveloppait Poyanne, au point qu'il souffrait de ne pas estimer son rival davantage! Mon Dieu! que dirait-il, lui, quand il saurait la liaison que lui proposait Casal? Elle les aperçut à l'avance, avec une précision affreuse, les détails de cette liaison, et elle en éprouva toute l'amertume, comme un passager qui souffre de la mer et qui monte sur un bateau, sent déjà la nausée de la houle à respirer seulement l'odeur du bord. Elle se vit recommençant les courses clandestines dans Paris, qui avaient été le secret supplice de ses relations avec Poyanne, et les arrêts devant une porte sur le seuil de laquelle le coeur bat si fort, et les sorties, voilée et frémissante, et les retours rue Matignon. Encore avait-elle, pour la soutenir, au temps où elle aimait le comte Henry, cette certitude que son amant souffrait de ces tristes conditions de leur amour autant qu'elle-même. Au lieu de l'en estimer moins, il la plaignait. Que de fois il lui avait demandé pardon à genoux des fautes qu'elle commettait pour lui! Mais Casal? Que connaissait-elle de son caractère? Qu'il avait été charmant de délicatesse, tendre et soumis tant qu'il l'avait crue libre et pure. Quel changement aussitôt que la fureur de la jalousie s'était déchaînée en lui! Avec quelle dureté il lui avait parlé à son arrivée rue de Lisbonne! Quel homme était-il donc et comment ne pas se souvenir des phrases que Poyanne avait prononcées autrefois contre lui, des visibles souffrances de Pauline de Corcieux, de toute cette légende de cynisme dont le nom de ce viveur était enveloppé? Elle tressaillit soudain d'un frisson de peur et qui ne venait pas seulement de ce qu'elle appréhendait les côtés mystérieux de cette nature. Elle comprenait, elle devinait plutôt que, malgré ses remords, malgré son besoin de se faire estimer, malgré sa défiance soudain éveillée, elle appartiendrait à cet homme, quel qu'il fût, si elle le revoyait, et qu'il en agirait avec elle comme il le voudrait. Il l'avait possédée de cette possession absolue qui ne pardonne pas. L'intensité des sensations éprouvées entre ses bras la bouleversait, rien qu'à s'en souvenir. C'était la première fois que l'univers de la volupté profonde s'était révélé à elle. Cet esclavage de l'ivresse amoureuse, que presque toutes les femmes refusent d'avouer, que presque toutes subissent ou désirent, elle en ressentait, elle, la terreur anticipée. Si elle succombait une seconde fois, c'en était fait de sa volonté. Il serait trop tard pour se reprendre. Et quand il serait là, comment lui résister, puisque d'y penser, et de loin, la laissait si énervée, si faible, si vacillante dans son rêve de racheter sa faute? Cette faute, un égarement l'expliquait, pour une fois, sans la justifier, mais ce serait, si elle recommençait, la déchéance définitive, la mort de la Juliette qui avait su conserver une fierté intacte dans une situation que le monde eût condamnée. Jadis elle s'en absolvait à force d'honneur personnel. Hélas! qu'était-il devenu, cet honneur, après sa visite chez Casal? Que deviendrait-il, si cette visite n'était que le début d'une nouvelle intrigue, d'autant plus dégradante pour elle qu'autrefois,--il y avait si peu de temps et comme c'était loin!--Raymond avait voulu faire d'elle sa femme? Lui aussi, malgré son caractère et ses idées, il avait rêvé le rêve dont Poyanne parlait au début de sa lettre. Lui aussi, il avait voulu vivre avec elle d'une vie avouée, lui donner son nom. Il l'estimait alors. Que faire pour lui prouver que malgré tant d'apparences, malgré la réalité de sa chute inattendue, elle méritait, sinon toute cette estime, au moins de ne pas être traitée comme une femme galante qu'elle n'avait jamais été, qu'elle n'était pas, qu'elle ne serait jamais?
Sous l'influence de ces réflexions torturantes et durant les quelques journées de répit que lui donnait la réclusion forcée de Casal, un projet commença de s'ébaucher en elle, le seul qui mît d'accord tant d'éléments contradictoires de son être; car il satisfaisait à la fois son besoin de demeurer digne du culte que lui portait Poyanne, son passionné désir de racheter ce qu'elle pouvait racheter de sa faiblesse, son indestructible appétit d'honneur, et par-dessus tout sa chimère de remonter dans le jugement de ce Casal, qu'elle ne cessait pas d'aimer, à une place haute, plus haute peut-être qu'auparavant. Il avait encore cela pour lui, ce projet, de s'accorder avec l'impression d'immense lassitude où aboutissait la multiplicité de ces secousses successives... Si cependant elle ne revoyait jamais Raymond? Si, quittant Paris et pour toujours, avant qu'il eût pu la joindre, elle allait se réfugier dans son asile d'enfance et de jeunesse, dans ce cher Nançay, où déjà, lors de son premier grand malheur, en 1870, elle avait connu la magie consolatrice de la solitude? Oui, si elle s'en allait, lui laissant le souvenir d'une femme qui, ne pouvant plus être l'épouse, ne veut pas n'être que la maîtresse? Il saurait certainement le départ de Poyanne pour l'Amérique. Il ne la soupçonnerait donc pas d'être retournée au comte après s'être donnée. Il faudrait bien qu'il lui rendît la justice qu'elle n'avait pas cherché auprès de lui une vulgaire aventure de galanterie. Mais accepterait-il cette fuite? Ne la poursuivrait-il pas dans sa retraite? Hé bien! elle irait plus loin encore. Une fois entrée dans la voie de la rupture et du définitif éloignement dont Poyanne lui donnait un si courageux exemple, elle sentait que sa force grandirait avec le danger, et elle entrevoyait, ce qui fut le songe sublime de toutes les amoureuses délicates en proie aux tempêtes du coeur et du sort, un suprême refuge contre Raymond,--celui d'une porte de cloître. De celle qui finit ainsi, dans les austérités d'une cellule et à l'ombre de la croix, l'homme le plus méprisant ne peut pas douter. Et cette entrée en religion lui coûterait si peu, brisée, à demi morte comme elle était maintenant. Entre elle et l'asile sacré, il n'y avait que Mme de Nançay.
--«Non,» songea-t-elle, «je ne peux pourtant pas à cause de maman.»
C'était là encore un nouvel obstacle auquel elle n'avait pas pensé. Déjà ce serait si difficile de lui faire accepter l'idée d'un exil absolu, loin de Paris, à cette pauvre vieille mère qui devrait renoncer à toute espérance de voir sa chère enfant remariée? Que lui dire pour justifier cette résolution subite? Quelle partie de la vérité lui avouer, qui la décidât sans la désoler? L'appréhension de cet entretien était si vive que Juliette le remettait du matin à la soirée et de la soirée au matin, et elle aurait reculé encore si, dans l'après-midi du quatrième jour, elle n'avait été contrainte à une action par l'annonce de la toute prochaine arrivée de Raymond. Comme elle rentrait d'une longue promenade solitaire faite au Bois dans ces mêmes allées désertes où elle s'était résolue une première fois à ne plus le recevoir, elle trouva qu'un commissionnaire avait apporté en son absence une merveilleuse corbeille de roses et d'orchidées, à l'anse de laquelle était épinglé un billet dont l'écriture lui brûla les yeux rien qu'à la regarder. Quoique les lettres en fussent altérées, comme d'une main qui dirige difficilement la plume, elle avait reconnu qui les avait tracées, et c'était, au crayon et sur une carte, les simples lignes suivantes:
* * * * *
--«Les premiers mots que je peux écrire sont pour rassurer mon amie et lui demander à quelle heure je peux me présenter chez elle, demain, qui sera ma première sortie.
«R. C.»
* * * * *
Tandis qu'elle lisait ce billet qui avait dû coûter au blessé un grand effort, elle respirait l'arome voluptueux des belles roses. Ce parfum l'enveloppait comme une caresse, en même temps que de ce papier qu'avaient touché les doigts du jeune homme montait vers elle une volonté de possession. Tout d'un coup, et comme si elle se fût débattue contre un sortilège, elle le déchira, ce papier, en vingt morceaux qu'elle jeta au vent par la fenêtre ouverte du jardin. Puis, ayant porté sur le perron la corbeille des dangereuses fleurs, elle rentra dans sa chambre pour se jeter à genoux et prier. Que se passa-t-il dans cette âme en détresse durant cette heure qui fut certainement _l'heure_ de sa vie? Y a-t-il, comme l'instinct de tous les âges l'a supposé, dans la prière ainsi élancée d'un coeur qui souffre vers l'Inconnaissable Esprit, auteur de toute destinée, une vertu réparatrice, une chance d'obtenir une aide pour les défaillances de la volonté? Fut-ce à cet instant, et par un pacte fait avec elle-même, que Juliette prononça, devant sa conscience, le voeu qu'elle devait, moins d'une année plus tard, accomplir? Quand elle se releva, une flamme brillait dans ses prunelles, une pensée éclairait son front. Elle monta tout droit dans l'appartement de sa mère qui, la voyant ainsi transfigurée, demeura tout étonnée:
--«Qu'est-ce que tu vas m'annoncer avec cette physionomie exaltée?» lui dit-elle. Depuis tant de jours, elle trouvait sa fille si triste que cette métamorphose subite lui faisait peur.
--«Une résolution que je vous demande d'approuver, chère maman, quoiqu'elle doive vous sembler bien peu raisonnable,» répondit Juliette. «Je pars pour Nançay ce soir.»
--«Mais c'est insensé, en effet,» reprit la mère. «Tu oublies que le docteur t'a mise en observation, comme il dit...»
--«Ah! il s'agit bien de ma santé,» répliqua Mme de Tillières; puis, gravement, presque tragiquement: «Il s'agit de savoir si vous aurez pour fille une honnête femme qui puisse vous embrasser sans rougir, ou une malheureuse...»
--«Une malheureuse?...» répéta Mme de Nançay avec une visible stupeur; et, forçant Juliette de s'asseoir sur le tabouret, à ses pieds, elle lui caressa les cheveux avec une infinie tendresse, et elle continua: «Allons, confesse-toi à ta vieille mère, mon enfant aimée. Je suis sûre que tu as encore laissé quelque folle idée germer dans cette pauvre tête. Tu as un tel art de gâter avec tes imaginations une vie qui pourrait être si douce...»
--«Non, maman,» dit-elle, «ce ne sont ni des idées ni des imaginations.» Et d'une voix encore plus sombre: «J'aime quelqu'un dont je ne peux pas être la femme, et qui me fait la cour. Je sens, je sais que si je reste ici et si je le revois, je suis perdue, perdue, entendez-vous? perdue, et je n'ai plus que la force de fuir...»
--«Comment!» répondit la mère avec une épouvante où se trahissait l'ingénuité de sa sollicitude, «ce n'est pas le départ de M. de Poyanne qui te bouleverse ainsi?... Je devinais bien que tu avais le coeur troublé. J'ai cru que c'était pour lui et que lui-même s'en allait parce qu'il t'aime et qu'il n'est pas libre...»
--«Ne m'interrogez pas, chère maman,» reprit Juliette en joignant les mains, «je ne peux rien vous expliquer, rien vous dire... Mais si vous m'aimez, comprenez que je ne vous parlerais pas de la sorte sans un comble d'angoisse, et promettez-moi que vous ne m'empêcherez pas de faire ce que je veux faire...»
--«Quoi?» s'écria la vieille dame. «Mon Dieu! ce n'est pas de me quitter pour entrer au couvent?»
--«Non,» dit Mme de Tillières, «mais je veux me retirer de Paris pour toujours... Je veux que nous abandonnions cet appartement où je ne remettrai plus les pieds, jamais, ni jamais dans cette ville... Pardonnez-moi si je vous laisse le soin de vous occuper de détails qui devraient m'incomber. Je désirerais que tout ce qui m'appartient me fût envoyé au château, où je vous attendrai...»
--«Tu n'y penses pas,» dit la mère. «Dans un mois, dans un an, tu seras lasse à mourir de Nançay et de la solitude... Les sentiments qui t'affolent seront finis... Et la vie là-bas, sans autre compagnie que ma vieille figure, te paraîtra, te sera insupportable...»
--«Avec vous, ma mère, avec vous toujours et là-bas, voilà mon seul salut,» répéta la jeune femme en baisant avec passion les blanches mains ridées qui erraient sur son pauvre visage. «Ah! ne discutez pas avec moi. Vous m'aimez, vous me voulez loyale et honnête, aidez-moi à me sauver...»
--«Avec moi? Toujours?...» dit mélancoliquement Mme de Nançay. «Et que deviendras-tu, seule au monde, quand tu ne m'auras plus? Je dois pourtant mourir avant toi, et alors?...»
--«Quand je ne vous aurai plus,» dit Juliette avec un regard que la mère ne lui connaissait pas, «j'aurai Dieu.»
* * * * *