Un Coeur de femme

Part 22

Chapter 223,317 wordsPublic domain

--«Non, Henry,» s'écria-t-elle, «je vous affirme qu'il n'a pas pensé cela une minute. Il vous sait si brave, et puis, il lui a suffi de me regarder pour comprendre que je n'avais pas ma raison, que j'étais en proie à toute la fièvre du désespoir...»

--«Ah!» reprit le comte, «il vous a vue hier?»

--«Oui!» dit-elle avec un nouvel effort.

--«Ici?» demanda Poyanne à qui cette question fit visiblement mal a formuler.

--«Non,» répondit-elle, cette fois avec la résolution d'une femme qui en a assez de toutes les hypocrisies, et qui maintenant préfère se perdre et ne plus tromper.

--«Chez lui?...»

--«Chez lui!...»

Ils se regardèrent. Elle était pâle comme si elle allait mourir. Elle put voir alors passer sur le visage de cet homme une telle expression de martyre, qu'elle subit de nouveau cet instinctif mouvement de pitié passionnée qui, tant de fois, avait paralysé en elle l'élan de la franchise. À cette heure de l'explication suprême, elle avait senti, comme dans sa veille de cette nuit, que le seul rachat possible de son égarement était là, dans une confession entière, absolue. C'était une noblesse encore et qui lui permettrait de s'estimer de nouveau par l'expiation. Mais non, il allait trop souffrir, et, suppliante:

--«Ne me jugez pas sur des apparences...» dit-elle.

--«Juliette...,» reprit Poyanne en lui saisissant la main; puis, âprement, d'une voix qu'elle ne lui avait jamais connue, «jure-moi que ce n'est pas vrai,» continua-t-il, «qu'il ne s'est rien passé entre cet homme et toi que tu ne puisses me dire... Je peux bien me sacrifier à ton bonheur, te laisser à lui, si tu l'aimes. Mais pas ainsi, pas avec cette idée que la veille de ce duel... Non, ce n'est pas possible... Jure-le-moi. Jure.»

--«Il ne s'est rien passé entre nous. Je vous le jure,» dit-elle d'une voix brisée.

Le comte appuya sa main sur ses yeux comme pour chasser une vision d'horreur, puis doucement, tristement:

--«Vous le voyez. Voilà ce que la jalousie peut faire d'un coeur qui vaut mieux que cela, cependant. Pardonnez-moi cet outrageant soupçon... Ce sera le dernier... Je n'ai plus le droit de vous parler ainsi. Je ne l'ai jamais eu, car les raisons pour lesquelles vous avez pu quelquefois me mentir ont toujours été si nobles et n'autorisaient pas cette injure... Je viens d'être fou quelques minutes. Oubliez-les... Je vous promets que je saurai être votre ami, rien qu'un ami... Je suis trop troublé maintenant. Demain,» ajouta-t-il, «si vous permettez, je viendrai à deux heures. Nous pourrons causer, nous serons plus calmes tous les deux. Allons, adieu...»

--«Adieu!» dit-elle sans presque le regarder. Tout l'accablait: le mensonge qu'elle venait de faire,--le sentiment de sa criminelle trahison vis-à-vis de cet homme, si noble, même dans sa jalousie, qu'il se reprochait comme une faute le plus légitime des soupçons,--l'impression que cette scène marquait en effet la date d'une rupture entre eux définitive,--le remous des émotions qui l'avaient agitée si profondément. Elle se laissa prendre la main, que le comte sentit molle et inerte dans cette dernière étreinte. Cette expression de martyre qui tout à l'heure avait passé sur son visage y parut encore, mais navrée et si tendre! Ses yeux traduisirent cette sorte de tristesse infinie et sans plainte qui s'éveille en nous aux heures des sacrifices suprêmes, quand nous nous offrons en holocauste à ce que nous aimons. Dieu! que Juliette devait le voir souvent ainsi, et entendre la voix étouffée dont il répéta ce mot d'adieu, avant de disparaître... Quand, un quart d'heure plus tard, Mme de Candale, inquiète de n'être pas avertie, se hasarda à ouvrir la porte, elle trouva son amie immobile, le coude appuyé contre la cheminée. Elle s'était levée pour rappeler encore Poyanne, puis elle s'était dit: «A quoi bon?» et elle était demeurée là, sans savoir combien de temps, ni que Gabrielle l'attendait, ni rien, sinon qu'elle était vaincue, brisée, terrassée par la vie.

--«Il y a eu un malheur?» demanda la comtesse, trompée par cette attitude.

--«Non,» répondit Juliette; «ce duel a eu lieu... Casal a reçu une blessure insignifiante... Dans quelques jours, il sera sur pieds, sans doute.»

--«Tu vois que tout s'arrange mieux que nous ne pouvions l'espérer. Pourquoi es-tu si triste, alors? Que t'a dit Poyanne?...»

--«Ne me le demande pas,» reprit l'autre presque avec violence; «laisse-moi, c'est toi qui m'as perdue. Si tu ne m'avais pas fait connaître cet homme, si tu ne l'avais pas attiré chez toi, chez moi, si tu ne m'en avais pas parlé comme tu m'en as parlé, est-ce que tout cela serait arrivé?...» Puis, voyant des larmes venir aux yeux de la pauvre comtesse, elle se jeta dans ses bras, achevant de montrer, par cette folie d'incohérence, le désordre moral qui, en ce moment, faisait osciller son triste coeur d'une extrémité à l'autre des sentiments. Gabrielle essaya en vain de la calmer à force de tendres câlineries, sans arriver à savoir d'elle la cause véritable de cet état. Il fallait que cette conversation avec Henry de Poyanne l'eût remuée à une singulière profondeur, car c'est distraitement qu'elle répondit à son amie qui lui disait: «J'enverrai prendre des nouvelles de Casal, et tu les auras tout de suite...» Et quand, la solitude l'ayant rendue à elle-même, elle s'abandonna de nouveau au déroulement de ses pensées, ce ne fut pas non plus l'image de Raymond qui revint hanter son esprit. Ce qu'elle voyait, c'était Poyanne debout devant elle et lui demandant de jurer qu'elle n'avait rien à se reprocher. Ce qu'elle entendait, c'était la voix de cet homme lui disant: adieu. Ce qu'elle éprouvait, c'était le besoin de le revoir, de lui parler, de s'expliquer à lui. Pour lui mentir encore? Pour lui montrer quelle nouvelle nuance de sa monstrueuse duplicité intime?... Non. Toutes les paroles étaient prononcées, tous les voiles étaient déchirés. Maintenant qu'il avait eu, lui, le courage d'articuler les mots de rupture devant lesquels elle hésitait, depuis des jours et des jours, allait-elle, en proie à une infâme aberration, souhaiter le recommencement des ambiguïtés coupables et des douloureuses équivoques? Que voulait-elle de cet amant, dévoué jusqu'à la plus surhumaine abdication? Par quel mystère du coeur, à présent qu'elle s'était donnée à l'autre et que sa vie pouvait enfin se simplifier dans les actes, subissait-elle ce retour insensé vers ce qui n'était, depuis des mois, pour elle, qu'une chaîne de douleur? Ces questions se posaient, se pressaient autour d'elle, durant cette après-midi et dans la nuit qui suivit, sans qu'elle pût seulement fixer sa pensée sur une seule, plus troublée que jamais elle ne l'avait été, jusqu'à ce qu'arrivât l'instant où Poyanne devait être chez elle... Une heure. Une heure et demie. Deux heures... Il ne venait pas. Appréhendant une résolution funeste, elle poussa avec sa voiture jusqu'à la rue Martignac. Il lui fut répondu que le comte était sorti et que l'on ignorait l'heure de sa rentrée. Elle revint chez elle. Il n'avait point paru. Elle lui écrivit quelques lignes. Le domestique ne rapporta pas de réponse. Ce ne fut que le lendemain au matin, et après une nouvelle nuit d'anxiétés atroces, qu'elle reçut une enveloppe sur laquelle elle reconnut l'écriture de Poyanne; elle la déchira et put lire les pages suivantes,--ô contradictions étranges du coeur de la femme!--avec la même avidité qu'elle avait fait, quarante-huit heures plus tôt, la lettre de Casal.

* * * * *

«_Cinq heures du soir, Passy._

«Mon amie,

«J'ai voulu, pour vous écrire ce que je me dois, ce que je vous dois de vous écrire, venir dans ce petit appartement de Passy, qu'en des temps plus heureux vous appeliez notre «chez nous...» Jamais je ne vous les ai entendu prononcer, ces deux mots, pourtant si simples, sans que mon coeur se mît à battre. Ils résumaient si tendrement, hélas! ce qui fut mon unique rêve, mon espoir sacré depuis des années, cette chimère de vivre avec vous, toujours, d'une vie avouée, où vous auriez porté mon nom, où je vous aurais eue à toute heure près de moi, me prodiguant la douceur d'une présence qui, à elle seule, était la compensation de toutes les tristesses de mon passé, l'apaisement de toutes mes peines, un infini de félicité!... Et m'y voici pourtant seul, dans cet asile, dont vous ne direz plus jamais: «chez nous,» à regarder ces muets objets, dont chacun est pour moi vivant comme un être, cette tapisserie sur le mur, avec son paysage naïf d'arbres et de clochers, cette bibliothèque basse avec les livres que nous lisions ici ensemble, ces vases anciens que je parais de fleurs pour vous recevoir. Ah! l'amant que la mort a séparé de sa maîtresse et qui va s'accouder à la grille de son tombeau n'a pas dans l'âme plus de mélancolie que je n'en ai à cette heure où je fais, moi aussi, un pèlerinage à une tombe, celle de notre commun passé,--ni plus de mélancolie, ni plus de tendresse... Je voudrais tant qu'un peu de cela sortît pour vous de ces pages, que vous lirez à un moment où je serai bien loin de Paris, bien loin de ce mystérieux et cher asile. Je voudrais que vous gardiez de moi, non pas l'image de l'homme qui vous a si étrangement parlé hier, mais celle de l'ami qui pense à vous comme j'y pense à cette minute, pieusement, doucement, avec une reconnaissance inexprimable pour ce que vous m'avez donné de votre coeur, parmi ces témoins de ce qui fut ma part de joie ici-bas. Vous avez su me la faire si grande que, même aujourd'hui et dans cette agonie où je me débats, je ne peux rien trouver à vous dire, songeant à ces moments où vous m'avez laissé vous aimer, où vous m'avez aimé, que merci du fond du coeur et encore merci.

«Comprenez-moi, ma si chère amie, je ne suis pas ingrat pour vous, et, en m'en allant, comme je vais faire, je sais, oui, je sais que je vous suis bien cher aussi et que vous ne m'avez jamais menti en me disant que vous ne pouviez pas supporter une tristesse dans mes yeux. Je sais qu'en lisant cette lettre et apprenant que j'ai quitté la France pour un bien long temps, sinon pour toujours, vous aurez une vraie, une profonde peine. Me trouverez-vous injuste si j'ajoute que précisément la profondeur de votre affection pour moi me permet de mesurer combien est vivant dans votre coeur l'autre sentiment, celui dont j'ai vu l'explosion hier? Faut-il que vous ayez été prise par cet amour nouveau pour que de savoir combien j'en souffrirais n'ait pas empêché qu'il ne grandît en vous? Les luttes que vous avez soutenues, je les devine maintenant. Le drame moral qui s'est joué dans votre âme s'éclaire à mes yeux d'un jour qui me permet de sentir à la fois et le degré de votre dévouement à mon égard, et aussi combien ce dévouement ressemble peu à l'amour. Vous-même, vous avez été de si bonne foi en ne voulant pas en convenir vis-à-vis de votre conscience! Vous êtes fière, vous n'avez pas voulu avoir changé. Vous êtes bonne, vous n'avez pas voulu que je fusse malheureux. Vous êtes loyale, vous n'avez pas voulu admettre une seconde la possibilité d'une trahison envers celui que vous considériez comme lié à vous pour la vie. Hélas! Juliette, ne vous y trompez pas, il est bien fort, dans un coeur comme le vôtre, un sentiment que de pareilles raisons ne paralysent pas. Je n'aurais pas entendu votre cri d'hier, je n'aurais pas vu vos larmes quand vous avez cru à la fatale issue de notre duel, que j'en saurais assez, moi qui vous connais, par cette simple évidence. Mais je les ai vues, ces larmes; je l'ai entendu, ce cri. Et si je pars, c'est que j'ai senti, devant cette expression de votre nouvel amour, que je ne pouvais pas supporter de regarder ce sentiment face à face. Que vous luttiez contre lui ou que vous y cédiez, je saurais le deviner maintenant dans vos tristesses et dans vos joies, dans vos ménagements pour moi et dans vos silences, et je ne suis qu'un homme, un homme qui vous aime avec tout son coeur, avec toutes ses forces, avec tout son être, que vous avez aimé, vous aussi, et à qui vous ne pouvez pas, vous ne devez pas demander une énergie surnaturelle. D'ailleurs, ai-je le choix moi-même de mettre, aujourd'hui que tout m'est connu, ma douleur entre vous et une vie renouvelée, mon amour que vous ne partagez plus entre votre conscience et ce qui peut être votre bonheur? Ai-je le droit de vous donner le spectacle d'une jalousie que je me sens, je vous l'avoue avec tant d'humilité, incapable de vaincre? Ai-je le droit de vous infliger ce contre-coup de ma sensibilité malade que vous avez subie depuis des semaines, depuis des années, peut-être? Non, Juliette, je m'en rends trop compte, en repassant par l'esprit dans les chemins que nous venons de suivre, une nécessité invincible veut que deux êtres qui se sont aimés ne se voient plus quand l'un des deux a cessé d'aimer, et l'autre, non. C'est affreux. C'est amer. Ah! bien amer, comme la mort. Mais l'estime de soi est à ce prix et il le faut, quand ce ne serait que par respect pour un passé que l'on ne peut garder intact qu'à la condition qu'il soit vraiment, définitivement, résolument le passé.

«J'ai bien réfléchi à toutes ces choses,--autrefois déjà, lorsque à mon retour de Besançon j'ai soupçonné que vous pouviez vous intéresser à un autre que moi,--mais jamais comme hier et comme cette nuit,--à toutes ces choses si tristes, à tant d'autres encore. J'ai aperçu, dans les douleurs que nous venons de traverser, l'expiation d'une félicité qui n'était pas permise. Je connais trop la sincérité de vos sentiments religieux pour ne pas avoir deviné, derrière bien des mélancolies dont vous ne me disiez pas les causes, ce regret, ce remords d'une situation où votre tendresse pour moi vous avait entraînée. Car ce fut moi le coupable, moi qui, n'étant pas libre, devais à jamais vous cacher un amour dont les joies m'étaient défendues. Et qui sait? Si j'avais eu ce courage de vous aimer ainsi, dans l'ombre et le silence d'une passion fervente, mortifiée et pure comme une piété, peut-être Celui qui voit tout m'eût-il récompensé de cet héroïque effort en empêchant que les sources de la tendresse ne tarissent pour moi dans votre coeur. Qui sait s'il n'y a pas pour certaines amours, faites de renoncement et de vertu, une grâce mystérieuse, pareille à cette grâce de la foi profonde qui nous permet d'être toujours capables de prier? S'il en est ainsi et qu'il y ait sur nous deux cette fatalité d'une expiation, ce que je demande à ce Dieu en qui nous avons toujours eu tous deux tant de confiance, même en transgressant ses lois, c'est que sa justice retombe sur moi seul. C'est que votre ami nouveau, celui par qui votre coeur m'a été enlevé devienne digne de vous, qu'il comprenne quel être de noblesse et de beauté est venu vers lui à travers tant d'épreuves. Je touche ici à un point si sensible, qui m'est si sensible, qui doit tant vous l'être! Laissez-moi vous dire, cependant, qu'encore ici un changement s'est accompli en moi depuis hier. Je vous ai parlé avec bien de l'amertume et avec bien de la dureté de cet homme en qui une étrange double vue m'avait fait pressentir le bourreau de ce qui fut mon bonheur. Je ne peux pas croire que j'aie eu tout à fait raison, ni qu'un être capable de vous intéresser jusqu'à l'amour soit ce que j'ai pensé qu'était celui-là. Je voulais, je devais vous dire aussi que je l'ai jugé autrement depuis que son billet d'excuse, si difficile à écrire pour un homme de sa sorte, m'a prouvé qu'il vous était dévoué, après tout, autrement que je ne pouvais le penser. Je ne vous ai pas dit hier ce que je dois ajouter pour être entièrement juste, que, sur le terrain, il a été logique avec sa lettre et qu'il a tiré en l'air. Que ce soit là, ce que je vous écris de lui, une expiation encore, celle de la rancune passionnée qui m'a fait ne pas accepter ses excuses et désirer sa mort! Que ce soit aussi un droit pour moi de vous supplier de réfléchir avant d'aller plus loin sur cette route où vous êtes! Éprouvez, étudiez le sentiment qu'il vous porte, maintenant que vous avez le droit de céder au vôtre. Il est libre, lui, il est jeune, il n'est l'esclave d'aucun passé. Il peut vous dévouer toute sa vie et se transformer sous votre noble influence. S'il en doit être ainsi, je ne dis pas que je n'en souffrirai pas, quand j'apprendrai que vous avez reconstruit votre destinée de cette manière. Mais, sachez-le, je vous aime aujourd'hui avec une tendresse si désintéressée, si purifiée par le martyre de ces derniers jours, que je trouverai en moi de quoi accepter de loin cette idée avec cette sorte de paix dont parle le saint livre:--Je vous donne la paix, je vous donne ma paix, mais non comme le monde la donne...,--cette paix d'une âme qui aime pour toujours, et qui s'est à jamais renoncée!

«Et adieu, amie.--Adieu, vous qui étiez l'étoile de mon ciel,--du coin sans nuages de ce ciel si sombre. Adieu, vous qui m'avez permis de vivre quand j'étais à bout de toutes mes forces, et grâce à qui je puis dire aujourd'hui: j'ai connu le bonheur. N'appréhendez aucune résolution désespérée d'un homme qui s'en va de vous, l'âme pleine de vous, pour que vous soyez heureuse et pour ne vous coûter plus jamais une larme. Dans mes douloureuses méditations de cette nuit,--j'ai vu devant moi ce qui me reste d'existence, et j'ai décidé de son emploi. J'ai reconnu dans mes dernières épreuves de politique un avertissement qu'il fallait renoncer à cette action-là aussi, et ce renoncement n'a pas été bien pénible. Un autre champ m'est ouvert, dans lequel j'ai résolu d'user ce que je peux garder de vigueur intime. Nos douleurs privées seraient cruellement inutiles si elles ne nous amenaient pas à chercher l'oubli de notre propre destinée dans une tâche impersonnelle, dans le dévouement désintéressé à nos idées. Vous avez trop connu les miennes durant ces jours heureux où vous me laissiez penser tout haut auprès de vous, avec vous, pour que j'aie besoin de vous rien dire davantage, sinon que j'ai résolu d'aller aux États-Unis travailler à ce grand livre de philosophie sociale dont le plan vous avait intéressée, dont l'exécution suppose des études impossibles ailleurs que là-bas et qui dureront des années! Demain, et quand vous aurez ce papier entre les mains, je serai en mer, n'ayant plus pour horizon que la masse énorme des flots qui rouleront, toujours plus nombreux, entre nous. Ma lettre de démission au président de la Chambre est écrite. Mes affaires principales, je les avais déjà réglées la veille du duel. Notre noble Ludovic Accragne, dont vous connaissez la divine charité, a bien voulu se charger de quelques arrangements qui m'eussent fait rester davantage. Votre nom est le premier qui soit sorti des lèvres de ce tendre ami lorsque je lui ai annoncé ma résolution. Je lui ai dit, ne me faites pas mentir, que je vous avais déjà entretenue de ce départ et que vous l'approuviez. Maintenant je vais pouvoir ne penser qu'à vous, avec une tristesse et une douceur inexprimables. Vous m'écrirez, n'est-il pas vrai?--mais pas tout de suite encore. Laissez-moi choisir le moment où je pourrai tout apprendre de vous sans entrer en agonie. Vous me garderez ma place dans une amitié dont, présent, je ne saurais me contenter.--J'ai le coeur si malade, si aisément blessé et saignant!--Mais l'absence guérira cela aussi, et elle ne laissera subsister que l'immortelle essence d'un sentiment qui se résume dans ces simples mots: Soyez heureuse, même hors de moi, même sans moi... Adieu encore, amie, souviens-toi que je t'ai aimée... Que te dire de plus? sinon la vieille phrase si touchante des humbles,--mais je te la dis du fond de l'âme:--Que Dieu te garde, mon unique amour!

«HENRY.»

* * * * *