Un bagne russe: l'île de Sakhaline

Part 10

Chapter 104,018 wordsPublic domain

«Eh bien, aujourd'hui, nous célébrons une grande fête, dont tu es le héros vénéré. Les cris, les pleurs, les danses, te l'ont déjà fait comprendre. N'aie pas peur pourtant; nous n'allons pas te faire de mal; nous voulons simplement te tuer et t'envoyer au dieu de la forêt, qui t'aime et que nous craignons. Nous allons t'offrir un bon dîner, le meilleur de tous ceux que tu auras mangés chez nous, et nous te pleurerons tous ensemble! L'Aïno qui te tuera est le meilleur tireur d'entre nous, il est là, il pleure et il te demande pardon; tu ne sentiras presque rien, ce sera si vite fait!

«Nous ne pouvons pas toujours te nourrir, tu dois bien le comprendre. Nous avons assez fait pour toi; c'est à ton tour maintenant de te sacrifier pour nous. Tu demanderas à Dieu de nous envoyer, pour l'hiver, beaucoup de loutres et de zibelines, et pour l'été prochain, des phoques et du poisson en abondance. N'oublie pas nos commissions, nous t'aimons bien et nos enfants ne t'oublieront jamais!»

La femme chargée de nourrir l'ours s'avance alors tristement, portant les derniers mets destinés à la victime; elle les lui donne à travers les barreaux, puis se laisse tomber comme une masse, près de la cage, en poussant des sanglots. L'émotion est bientôt générale, les vieilles retrouvent de nouvelles larmes et les hommes poussent des cris étouffés. L'ours n'ose pas manger, de plus en plus épouvanté, bien qu'entre deux sanglots, les vieillards lui crient:

«Mange, cher ami, notre enfant, mange et ne crains rien!»

La gourmandise est enfin la plus forte, et l'odeur de la délicieuse graisse de phoque, et d'un excellent filet de chien, décide l'ours, qui reprend courage et croit trouver dans l'apaisement de son appétit la fin de tous ses tourments.

Un peu de clarté apparaît à l'horizon, le jour va bientôt naître et les jeunes gens accourent; ils enlèvent quelques planches de la cage et cherchent à passer une corde ou une courroie autour du corps de la bête; ils piquent l'ours avec un grand bâton, afin qu'il se lève et qu'on puisse plus facilement le harnacher. L'ours est parfois très énervé, partant très méchant, il cherche à mordre et à griffer. La courroie passée, on ne laisse que quelques barreaux de la cage, et l'ours saute aussitôt par-dessus. A la courroie sont attachées de longues lanières, les Aïnos s'y cramponnent de chaque côté de l'ours et en nombre égal. Ainsi tenue, la bête ne peut qu'avancer ou reculer, les mouvements à droite ou à gauche lui sont rendus impossibles.

C'est alors qu'il faut lui passer l'autre ceinture, celle dont nous avons parlé plus haut, et que les femmes ont tressée avec tant de soin; la tâche n'est pas facile, elle est même dangereuse, et un brave seul, auquel de copieuses libations ont donné du courage, est capable de tenter l'aventure. Il s'approche, et doit, d'un mouvement brusque, passer les mains sous les pattes de devant, en appuyant en même temps sa poitrine sur le front de la bête afin de n'être pas mordu. L'ours est souvent très fort et plus grand qu'un homme; et l'imprudent ivrogne est souvent renversé et va rouler dans la neige, salué par les cris et les plaisanteries ironiques des spectateurs; il se pique au jeu, recommence, et parfois le sang coule; mais l'ours est si énergiquement garrotté, qu'il ne peut faire de blessures bien graves; d'ailleurs, une blessure en pareille fête est un honneur et un présage de joie et de richesse pour la vie entière. Un jeune homme est toujours avide de gloire et désireux de conquérir, sous les yeux des femmes, un renom de bravoure, et les félicitations des vieillards.

La ceinture attachée, les jeunes gens percent les oreilles de l'ours et lui passent les longues boucles d'oreilles préparées par les jeunes filles. On entoure son cou de quelques inaos, on lui fait faire trois fois le tour de la cage, puis le tour de la maison de ses maîtres, et de celle du vieillard qui a prononcé le discours. Si l'ours est trop agacé, il faut l'entraîner, et il se prête de mauvaise humeur aux différents épisodes de la cérémonie. Parfois pourtant il comprend que toute résistance est inutile, et il obéit sans plaintes et sans gémissements. Il en est aussi de plus pratiques, qui flairent les provisions de route suspendues à la ceinture, déchirent les sacs et en dévorent le contenu.

On attache alors l'ours à un arbre, qui a été préalablement orné d'inaos, et près duquel est un arbre paré lui aussi, mais moins somptueusement. L'animal tourne autour de l'arbre, tandis que l'orateur désigné s'approche, tenant dans la main un long bâton, portant un inao. Son discours est parfois très long, il dure jusqu'aux premiers rayons de l'aurore; il y a des villages où le premier discours n'a pas lieu et où les recommandations paternelles du vieillard ne sont dites que devant l'arbre du sacrifice.

«Souviens-toi! s'écrie le vieillard, souviens-toi. Je te rappelle encore ta vie entière et les services que nous t'avons rendus! A toi maintenant de faire ton devoir. N'oublie pas ce que je t'ai demandé: tu diras aux dieux de nous donner la richesse; que nos chasseurs reviennent de la forêt chargés de fourrures rares, et d'animaux à la chair nourrissante; que nos pêcheurs trouvent des bandes de phoques sur le rivage et en mer et que leurs filets craquent sous le poids des poissons. Nous n'espérons qu'en toi; les mauvais esprits rient de nous, et trop souvent nous sont défavorables et malfaisants, mais ils s'inclineront devant toi. Nous t'avons donné la nourriture et partant la joie et la santé; nous te tuons maintenant, pour qu'en revanche tu envoies la richesse à nous et à nos enfants.»

L'ours, de plus en plus agité, écoute tous ces longs discours sans conviction; il tourne autour de l'arbre, et gémit tristement. Pour lui donner du courage, et pour lui montrer la route à suivre, on appelle un chien, et on le pend devant lui à l'arbre voisin.

Dès que paraît le premier rayon du soleil, un Aïno, debout à quelques pas de l'ours, tend son arc, vise au cœur et lance une flèche meurtrière dans la poitrine de la malheureuse bête. Comme l'a dit le vieillard, on a choisi le meilleur tireur, et presque toujours la mort est instantanée. Près du cadavre, aussitôt, le tireur abandonnant son arc, se jette à terre, et la femme qui a, chaque jour, porté à l'ours sa nourriture, tombe à côté de lui en sanglotant; les vieux et vieilles les imitent, pleurant et criant.

On apporte alors à la bête morte un peu de nourriture, du riz, des pommes de terre sauvages, on lui parle, on la plaint, on la remercie. Des enfants effrayés se sauvent tout en larmes, d'autres sont félicités de leur courage, quand ils s'approchent sans peur du cadavre. On enlève avec respect les inaos qui forment la parure du défunt; on coupe ensuite la tête et les pattes de la bête que l'on dépèce aussitôt; la peau sera employée, on en fera une pelisse ou une couverture, elle peut même être vendue; mais les pattes et surtout la tête sont des choses sacrées, et on commettrait un gros péché en les vendant, ou même en les donnant; terrible serait la responsabilité de celui qui commettrait un tel crime.

Attirés par la vue et l'odeur du sang, les chiens du campement s'approchent, désireux d'avoir leur part au festin qui s'apprête; on les chasse brutalement.

«Mon grand-père, disait un vieil Aïno, m'apprit que jadis nos ancêtres ne permettaient pas aux femmes de manger la viande de la fête; ç'aurait été considéré comme un sacrilège; aujourd'hui, nous qui valons moins que nos pères, nous sommes assez faibles pour inviter les femmes; mais nous n'oserions pas néanmoins inviter les chiens.»

Le sang de l'ours est bu encore chaud par tous les assistants. La peau est confiée à un vieillard, il la tient précieusement et la porte comme il porterait un petit enfant. La chair de la bête est bouillie, la coutume interdisant de la faire rôtir. Quand on en demande la raison, les Aïnos répondent:

«Il en est ainsi parce qu'il en fut toujours ainsi: nous n'en savons pas la raison, nous faisons ce que faisaient nos grands-pères qui imitaient eux-mêmes leurs grands-parents!»

C'est d'ailleurs la réponse que l'on entend chaque fois qu'on demande l'explication d'un des nombreux faits bizarres de cette fête si étrange.

Détail curieux: la peau et la chair cuite ne peuvent entrer dans la maison par la porte. Or, en principe, les maisons des Aïnos n'ont pas de fenêtres, sauf quelques-unes construites sur le modèle des maisons russes. Un Aïno monte donc sur le toit et fait passer la viande, la tête et la peau par le trou de la cheminée. La peau est soigneusement pliée sur un des coins du foyer rectangulaire, la tête de l'ours est placée en général sur la peau avec de petits bâtons dans les oreilles. Comme il ne serait pas juste que le pauvre chien qui a été immolé, et qui a montré à l'ours la route à suivre ne soit pas à l'honneur après avoir été à l'épreuve, sa tête est, elle aussi, placée près du foyer. On offre aux deux bêtes défuntes des aliments, du riz, des pommes de terre sauvages, et on met à côté de la tête de l'ours un briquet, une pipe et du tabac.

«Il écoute très attentif nos conversations, me disait une femme, et parfois remue les oreilles!»

L'usage veut que les invités dévorent, avant de se quitter, toute la bête; on réserve pourtant la part de ceux que la maladie tient éloignés. On a vu qu'il est défendu de donner aux chiens un seul morceau de l'ours sacré, il n'est pas permis non plus de l'assaisonner: l'emploi du sel et du poivre est interdit. Le repas dure longtemps, on boit, on danse, on se grise de nouveau; puis, l'ivresse passée, les hommes vont porter au fond de la forêt la tête du héros de la fête; ils la déposent sur un tas d'ossements où blanchissent les crânes séculaires d'ours tués dans les fêtes passées.

Les invités rentrent chez eux sur leurs traîneaux attelés de chiens; d'autres qui habitent les villages voisins, s'en vont sur leurs skys. Ils s'en retournent sans plus de cérémonie; on ne se dit jamais au revoir ou adieu chez les Aïnos de Sakhaline.

J'ai pu pénétrer une fois seulement et bien difficilement jusqu'à l'un de ces petits monticules faits de crânes et d'ossements. La forêt était, comme toujours à Sakhaline, presque inaccessible: il y avait des troncs pourris à enjamber et des lianes inextricables à franchir. Les Aïnos m'auraient certes traité en ennemi s'ils avaient su que j'eusse ramassé là plusieurs crânes d'ours pour le Muséum d'Histoire naturelle; c'est dans la grande forêt où il est né, que le crâne de l'ours doit à jamais reposer; le vol que j'ai commis est un sacrilège.

Il y avait à Naïboutchi quelques Aïnos intéressants que j'interrogeais volontiers sur les détails des fêtes passées. Nous nous réunissions dans la plus grande maison du campement; les habitants des villages voisins assistaient chaque jour et prenaient part à nos conversations; je voulus plusieurs fois apprendre les origines de la cérémonie.

Je compris, d'après eux, que l'ours connaît toujours le sort qui l'attend; il est résolu à subir la destinée, car il sait que c'est pour son bien et pour le bien des hommes qu'il doit être immolé. Quand il a peur, c'est son corps qui tremble et non son âme; la souffrance l'effraie pourtant. S'il est furieux et s'il se débat, c'est que quelqu'un sans doute l'a offensé; il est bon, mais il ne reconnaît à personne le droit de l'insulter ou de le brutaliser. Les faits le prouvent surabondamment. L'âme de l'ours défunt se venge toujours de ceux qui l'ont offensé ou qui l'ont fait souffrir.

«Ce ne sont pas des légendes que nous te racontons, me dit un Aïno, ce sont des vérités!»

Ces vérités cependant étaient de vraies légendes, qui ne pouvaient naître que dans le cerveau d'un peuple enfant.

_CHAPITRE XIII_

L'Ours chez les Guiliaks.--La Fête du chasseur.--Festin et jeux divers.--Croyances et coutumes.

Les ours ont, d'après les Aïnos, beaucoup de dédain pour les femmes; mais ils sont, à ce point de vue, chez les Guiliaks, beaucoup plus civilisés et beaucoup plus galants. On raconte en effet, afin d'expliquer la passion des Guiliaks pour la chasse à l'ours, la légende suivante.

Deux frères habitaient seuls avec leur sœur une hutte au bord de l'eau, sur la lisière même de la forêt; leurs parents étaient morts et ils vivaient très fraternellement ensemble. Un jour, que les deux frères étaient absents, un ours passa qui aperçut la jeune fille; il la trouva gentille et l'enleva malgré ses cris. Les frères revinrent à la maison; inquiets de ne pas voir leur sœur, ils la cherchèrent, l'appelèrent, mais en vain. Les grosses pattes de l'ours avaient laissé de larges traces sur le sable, et les jeunes gens pensèrent que leur sœur était morte sous la dent du féroce carnassier; morte ou vivante, ils résolurent de la venger. Ils parcoururent la forêt voisine, en fouillèrent tous les coins, mais l'ours restait invisible; ils résolurent d'aller plus loin et de visiter la montagne. Après quelques jours de marche, ils aperçurent une cabane d'où s'échappait une fumée, et ils ne purent retenir un cri de surprise en apercevant leur sœur assise devant la porte. L'ours, amoureux d'elle, l'avait épargnée, et prenant une forme humaine, il en avait fait sa femme. Les deux frères le comprirent et envoyèrent deux flèches dans le cœur de l'ours. Ils ramenèrent leur sœur évanouie à la maison, mais celle-ci refusa toute nourriture, et se laissa mourir d'épuisement et de faim: la vie lui était désormais intolérable sans les douceurs que l'ours lui avait fait connaître. C'est pour venger cette femme que les Guiliaks font depuis des siècles la chasse à l'ours dans les forêts de Sakhaline.

Plusieurs récits et chansons prouvent aussi que l'ours guiliak est passablement polisson et les indigènes affirment qu'il aime à faire aux femmes un brin de cour le soir à la lisière des forêts. Les jeunes gens en profitent pour mettre bien des méfaits sur le compte de l'ours.

Les Guiliaks enferment l'ours dans une cage et l'immolent solennellement, eux aussi, pendant l'hiver; mais la cérémonie a un caractère beaucoup moins religieux que chez les Aïnos; ils traitent l'ours beaucoup plus familièrement. Raconter cette fête serait vouloir répéter le récit précédent, très simplifié d'ailleurs, car les détails de la fête guiliake sont à la fois moins nombreux et moins pittoresques, et ne diffèrent de la fête des Aïnos que d'insignifiante façon.

Les Guiliaks n'ont pas pour l'ours un respect aussi profond que les Aïnos, mais ils montrent une grande vénération pour celui d'entre eux qui se distingue par ses exploits à la chasse à l'ours. Pareil chasseur porte à la ceinture un petit bâton où le nombre d'entailles indique le nombre d'ours tués. Le chasseur place son piège dans la forêt; l'ours, attiré par un appât, met en mouvement le piège et est percé d'une flèche; souvent aussi, le Guiliak attaque l'ours le fusil à la main; d'autres plus courageux encore n'ont pour armes que l'arc et le couteau, qu'ils manient avec une adresse incomparable. La vraie fête de l'ours guiliak serait plus justement appelée la fête du chasseur: elle a lieu chaque fois qu'un Guiliak tue un ours, et, très typique elle aussi, mérite d'être racontée.

Non loin du village tranquille où jouent les chiens et les enfants, retentit un cri; quelques hommes font taire les enfants et écoutent pour être bien sûrs de ne pas se tromper. La voix, encore lointaine, semble plus proche, et c'est bien le cri de triomphe que l'on entend: c'est un cri modulé, un cri-chanson, comme me disait un Guiliak. Le chasseur s'avance au plus vite en répétant: Oïonte! Oïonte! Ce mot n'a par lui-même aucune signification, mais il annonce qu'un ours a été tué, et le chasseur apparaît tout ensanglanté, avec les preuves de son exploit, il traîne en effet la peau de l'ours dont il porte la tête. Tous les hommes frappent une planchette de bois sonore avec de petites baguettes, les femmes qui travaillaient dans les maisons sortent curieuses, les enfants sautent de joie, tandis que les chiens lèchent le sang qui tombe de la tête et de la peau; le chasseur se tait, s'arrête et jouit de l'accueil triomphal qu'il sait avoir mérité.

Les hommes alors l'interrogent: comment a-t-il tué l'ours? le corps est-il resté loin d'ici? Il faut aller le chercher, l'amener au campement, car les bêtes et les oiseaux sauvages, attirés par l'odeur, s'offrent peut-être déjà un festin auquel ils n'ont pas droit. Le chasseur alors prend la direction de la troupe et conduit ses amis au lieu même où se trouve son sanglant trophée.

Le lendemain, on va annoncer aux amis, habitants des environs, qu'un grand repas se prépare auquel ils sont invités; on indique l'endroit où aura lieu la fête, non loin de la place où l'on va d'ordinaire déposer les ossements des ours tués pendant la chasse. Les Guiliaks qui sont allés souvent, autrefois du moins, le long de la Poronaï, jusqu'au campement des Aïnos, y ont appris à faire grossièrement des inaos, qu'ils appellent naos. Ils n'en font pas dans tous les villages, mais j'en ai vu quelquefois. On fait pour le repas une sorte de table que l'on décore avec des naos; si l'on se trouve au bord d'une rivière et qu'il faille la traverser pour aller porter dans la forêt les os après le repas, la barque est elle-même ornée de quelques naos. Le repas ne comprend pas seulement de la viande d'ours, mais du riz, quelquefois des haricots, et toujours des pommes de terre sauvages et des merises à grappes. La viande est cuite en plein air dans de vastes marmites: elle est en partie bouillie, en partie rôtie. Les hommes peuvent manger l'ours sous les deux formes, les femmes commettraient un péché si elles osaient toucher au rôti; en été seulement elles sont admises au festin, mais hiver comme été, on fait appel à leur concours pour cuire la viande et pour la servir.

Sur la table, on met la tête de l'ours que l'on a préalablement dépecée. Les hommes aiment de temps à autre à appeler un enfant dont ils placent un moment le front sur le crâne de l'ours en s'écriant:

«Fais connaissance avec le vieux camarade!»

Les enfants en général détestent ce jeu et pleurent; quelques-uns, plus braves, tirent les oreilles de l'ours et sont félicités par l'assemblée: ce sont des braves qui seront à leur tour de brillants chasseurs dans quelques années.

Le repas est présidé toujours par un hôte vénéré, qui est le plus souvent un vieillard; on l'appelle le «Narkh» et pendant toute cette journée les invités lui doivent témoigner leur respect.

La peau de la bête est tantôt sur la table, tantôt pendue près des invités. Quand tout est prêt pour le repas, on appelle les invités, car il y a des gens qui ne sont venus que pour voir et qui n'ont pas la chance de prendre part au festin. Les hommes se placent alors en rond près de la hutte et les femmes sont autour de la marmite. Des jeunes gens offrent du riz et des pommes de terre sauvages, commençant par l'hôte le plus vénéré pour finir par le moins important.

Le maître de maison découpe l'ours et fait la part de chacun; le partage est difficile, car il importe de donner à tous un peu des diverses parties de la bête; il faut faire des parts sensiblement égales, en avantageant quelque peu les vieux et surtout le Narkh; chaque invité reçoit en outre un petit os et le Narkh l'os de la poitrine.

Sur la table, est un couteau spécial dont les invités doivent se servir pour couper leur viande; s'ils oublient ce détail, s'ils tirent de leurs poches leurs propres couteaux, ceux-ci deviennent la propriété du maître de la maison. Il faut bien que l'amphitryon gagne quelque chose au repas; c'est lui qui tue l'ours et qui donne la fête; il dépense pour cela ses provisions et ne récolte guère que de la gloire, ce qui lui semble agréable, mais un peu insuffisant. Son exploit est connu et célébré au loin.

Il a pourtant à espérer quelques gains de caractère très particulier. Chaque invité tire de sa poche une ficelle qu'il enroule autour de l'os qui lui a été donné; et toutes ces ficelles entourant les os sont offertes en présent au maître de la maison; le Narkh qui a reçu un os énorme doit l'entourer d'une forte lanière en peau de phoque ou de dauphin.

On force les invités à manger jusqu'à ce qu'ils n'en puissent plus, et alors seulement les femmes reçoivent leur part; on leur donne, à elles aussi, un petit os qu'elles devront entourer d'herbes sèches, nouveau cadeau, moins important encore que celui des hommes.

Les parts de viande sont souvent très grosses, et il est impossible de tout manger; chacun passe dans les morceaux qui restent un bâton ou emprunte une corbeille à son hôte et emporte sa viande en s'en allant. Les os seuls sont laissés dans la maison du maître. Celui-ci et sa femme ne prennent part au repas que si les invités les y engagent.

Des jeux sont alors organisés entre les jeunes gens, ce sont des luttes et des sauts. On saute à cloche-pied à qui ira le plus loin, puis viennent les sauts en hauteur, par-dessus une corde qu'il faut en sautant toucher avec le pied. Tout à coup le Narkh se lève et dit qu'il est temps de partir; on se sépare aussitôt sans se dire adieu. Le maître de la maison, ses invités partis, fait le compte de la dépense et voit que toutes ses provisions sont épuisées. Les Guiliaks sont d'ailleurs très pauvres, car ils comptent comme richesses des objets bien vulgaires.

«Il reste toujours au maître de la maison, me disait un jeune Guiliak, des objets qui ne sont pas sans valeur.»

Ce qu'il nommait ainsi, c'étaient les os entourés de ficelles, les morceaux de bois auxquels après dîner les invités s'étaient essuyé les mains, et l'eau de la marmite! La peau reste la propriété du chasseur qui peut la vendre un bon prix; malheureusement elle est vendue incomplète, puisque la tête et les pattes ont été préalablement coupées. Pour la faire sécher, on l'étend au soleil; mais il faut que le côté des poils soit toujours tourné vers le sud; la tête de l'ours est mise dans la maisonnette bâtie sur pilotis, qui sert de dépôt pour les poissons, d'où elle sera transportée au fond de la forêt. Le chasseur ne doit pas égarer la courroie qui l'attache, car, celle-ci perdue, il ne pourrait plus jamais tuer d'ours pendant le reste de sa vie.

Quelques jours après la fête, la maîtresse de maison va chercher chez les invités les plats ou les corbeilles qu'elle leur a prêtés pour emporter la viande jusqu'à leur maison; chaque invité doit y déposer quelques cadeaux, un peu de riz, du tabac ou des pommes de terre sauvages. Ce n'est qu'après cette visite que la coutume permet au mari de retourner à la chasse.

Il est bon que les familles des chasseurs fassent des offrandes aux esprits maîtres de la forêt; ceux-ci sont nombreux, exigeants et malicieux. Les femmes n'ont pas le droit d'assister aux offrandes, leur présence déplaît aux esprits; les hommes seuls jettent dans la forêt des feuilles de tabac et des grains de riz, et les divinités leur prouvent leur satisfaction en ne leur faisant pas de mal et en mettant du gibier sur leur route. Pendant que le père chasse, les enfants doivent éviter de tracer des dessins sur le bois ou dans le sable, car dans la forêt les sentiers deviendraient aussi compliqués que les dessins, et le chasseur risquerait de s'égarer sans espoir de retour.

Un condamné politique qui avait entrepris d'apprendre la langue russe à des enfants guiliaks, les faisait parfois lire et même écrire; mais les parents leur défendaient d'écrire quand un des leurs était absent; l'écriture leur semblait un dessin très compliqué, et leur superstition s'exaspérait à l'idée du danger qu'un tel dessin faisait courir aux chasseurs qui traversaient la forêt!