Trois femmes

Part 4

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Ce fut donc séparément qu’ils parvinrent à la porte de M. le juge Aubriot, commis aux préliminaires de conciliation. Ce magistrat était la proie de deux soucis fort différents, quoique de leur nature inséparables: l’agacement qu’il éprouvait d’avoir à procéder, vis-à-vis de ces deux candidats au divorce, à une formalité que sa vieille expérience lui faisait prévoir inutile, et la préoccupation de dire cependant, à propos de cette formalité, des choses intelligentes. Ces scrupules honorables sont la caractéristique aujourd’hui de la plupart des Français de la bourgeoisie: ils ne croient plus à l’efficacité de leur profession; pourtant ils seraient désolés s’ils ne l’exerçaient avec élégance.

Berthe Fauli, épouse Wildenberg--mais on dit Wilden--arriva la première, et s’assit dans le fauteuil que M. Aubriot lui indiqua, avec un soin délicat des plis de sa jupe, mais aussi avec une décence vraie qui donna d’elle la meilleure impression.

«C’est une petite femme très honnête», songea ce magistrat.

Jacques ne lui fit pas non plus mauvaise impression.

«C’est un très joli homme, pensa-t-il, un peu faible, paresseux, pas méchant; et sa femme est assez jolie pour qu’il l’aime encore. C’est donc elle qui boude, et elle est trop jeune et trop sincère pour bouder longtemps. Ou alors...»

Il ne se formula pas sa pensée à lui-même, mais il était trop vieux magistrat pour ne pas savoir qu’il y a des divorces qui sont des affaires. M. Aubriot réserva son opinion.

Il débuta par les choses qu’on dit toujours parce qu’il faut les dire. Elles font partie du rituel: que si la loi a rendu ces préliminaires de conciliation obligatoires, c’est que, bien souvent, on a vu des époux, qui se croyaient séparés par les différends les plus douloureux, les torts les moins pardonnables, s’apercevoir qu’un sentiment d’indestructible affection subsiste au fond de leur cœur; que le premier amour, chez une femme, laisse des souvenirs profonds, qu’il en connaissait, comme magistrat ayant reçu bien des confidences, des preuves fort touchantes; enfin que, malgré tout, dans le monde des gens bien élevés, le divorce inflige encore, à ceux qui y ont recours, une diminution du statut social.

--Vous êtes, madame, ajouta-t-il, retrouvant, à s’échauffer, un plaisir qui lui inspira de la galanterie, vous êtes charmante. Vous êtes, de plus, cela se voit tout aussitôt, une très honnête femme. Vous ne divorcez pas pour courir à d’autres amours ou à de tristes aventures. J’en suis convaincu, je n’ai qu’à vous regarder. Oubliez donc une injure qui est grave, à la vérité, selon la loi; mais si légère, selon les faiblesses masculines! Votre mari, j’en suis persuadé, la regrette aujourd’hui profondément.

Berthe avait l’air très ému, et elle l’était, en effet, à la surface de ses sentiments. Car toutes les femmes sont émues lorsqu’on leur parle avec gravité. Le sens des mots n’y est pour rien, c’est une action que produit sur elles, presque toujours, le son d’une voix mâle. C’est aussi que, les hommes n’employant jamais les arguments à quoi elles pensent, elles ne trouvent plus rien à dire. Et alors, si elles ne se mettent pas en colère, elles demeurent troublées. De plus, comme Berthe aimait son mari, et que justement elle considérait, comme le disait M. Aubriot, que la faute de Jacques n’avait aucune importance, elle ne trouvait rien à répondre. Voilà pourquoi son pied gauche s’agita fort nerveusement. Puis elle regarda son mari. Mais il était aussi embarrassé qu’elle. Cependant, il se crut obligé de dire:

--Certainement, je regrette... le hasard, les relations, les entraînements... Quelquefois, dans les affaires!

Jacques bafouillait. Il n’y avait pas de doute possible, il bafouillait horriblement. En même temps il regardait sa femme d’un air inquiet, comme pour dire: «Ne cède pas! Moi, qu’est-ce que tu veux que je réponde?»

Elle eut alors une si jolie envie de rire que sa figure très fraîche en prit l’aspect le plus triste et même le plus furieux. Elle en profita pour dire:

--Monsieur, mes sentiments pour monsieur Wilden sont exactement ceux que j’avais en pénétrant dans ce cabinet!

Ce n’était pas un mensonge, et Jacques, à son tour, par une réaction inévitable, faillit perdre la contrition apparente qu’il avait assumée. Berthe s’en aperçut, et brusqua sa sortie avec un grand tact.

La phrase ambiguë qu’elle avait prononcée n’avait pas échappé au magistrat. Il en prononça une autre:

--Madame, fit-il, vous jouez un jeu bien dangereux!

Ce fut comme une petite flèche qui lui entra dans le cœur. Un jeu dangereux? Que voulait-il dire? Mais déjà elle s’était reprise, et s’échappait. D’ailleurs M. Aubriot n’avait eu que l’ombre très légère d’un soupçon, et il se crut obligé de dire à Jacques Wilden, après le départ de sa femme:

--Voilà, monsieur, les tristes conséquences de votre légèreté!

--Croyez à ma reconnaissance, répondit Jacques, qui fut très digne, vous avez fait ce que vous avez pu!

Les deux parties se retrouvèrent sur le même pont du Châtelet, suivant leurs conventions, mais, cette fois, Jacques appela une automobile de place, et Berthe sourit: elle comprenait vers quel but maintenant on allait se hâter. Mais elle ne distingua que vaguement l’adresse donnée au chauffeur. Ils demeuraient enlacés, une volupté superflue leur venait encore de la rapidité de la course. L’automobile s’arrêta devant la porte d’un petit rez-de-chaussée, rue de la Bienfaisance.

--Mais, Jacques, fit Berthe, est-ce que ce n’est pas ici... la personne, voyons c’était là?

--Oui, répondit Jacques, avec un front d’airain. Je l’avais loué pour trois mois. Et tu comprends...

--Ah! dit-elle, scandalisée, suffoquée, amoureuse aussi, emportée par un grand élan, c’est mal, c’est drôle, c’est choquant, c’est fort, c’est... O Jacques, mon Jacques!

Et elle entra.

* * * * *

Une façon si aisée et dédaigneuse, qui tournait à la galanterie, d’envisager la rupture de l’union légale et de bafouer le code, emplit Berthe d’une singulière allégresse. Elle savourait tous les plaisirs de l’aventure, de l’adultère, et son complice était un charmant garçon qu’elle considérait comme son mari, qui en fait l’était toujours, et dont elle avait décidé qu’il le redeviendrait bientôt, n’ayant été que «suspendu» pour quelques semaines. Parfois il lui arrivait de dire à Jacques: «Le plus drôle, c’est qu’il faudra nous remarier _aussi_ à la synagogue!» En effet les formalités du divorce, devant le rabbin, sont les plus simples du monde; si bien que, dans ce moment que les tribunaux, plus lents, n’avaient pas encore dénoué le lien civil qui les attachait l’un à l’autre, Berthe n’était déjà plus, aux yeux de l’Éternel, l’épouse de Jacques Wilden.

Depuis les premiers jours de son mariage elle avait vécu dans l’indifférence des pratiques de sa religion, et, après dix-huit années passées chez son père dans leur observance minutieuse, cela lui avait paru agréable et commode. Elle apprenait maintenant à traiter la loi française avec une légèreté au moins égale, à n’en prendre que ce qui peut servir, à rejeter le reste: cela était amusant. Jamais donc elle ne se montra plus gaie qu’après l’échec de ces préliminaires de conciliation; il faut avouer qu’elle en avait quelques motifs. M. Fauli ne faillit point à l’observer, les occasions ne lui en manquèrent point: Berthe habitait maintenant chez lui, avait repris sa chambre de jeune fille, prenait ses repas en face de son père, à qui aucune de ses attitudes ne pouvait échapper. Il devait naturellement paraître assez étrange à celui-ci qu’elle acceptât si facilement, avec plus que de l’insouciance, un sort qui bien peu de jours auparavant l’avait paru plonger dans le désespoir. Cependant il ne dit rien, ne posa aucune question. Il conclut seulement qu’il y avait là un mystère à débrouiller, et mit sa confiance, toujours imperturbable, dans sa perspicacité et dans ce que le commun des mortels appelle la chance, mais à quoi il donnait un autre nom. La chance, pour lui, ne consiste que dans les imprudences que commet l’adversaire: or il n’était pas loin de considérer à présent sa fille comme un adversaire. En tout cas il prit toutes ses précautions, joua désormais contre elle autant que contre son gendre.

En même temps il se prenait à songer sérieusement à un plus lointain avenir. Sa sœur, au bout du compte, avait raison. Ce n’était pas tout que de faire divorcer Berthe; il était nécessaire--et il le voyait à cette heure mieux que jamais--de lui donner rapidement un nouveau mari. En vérité c’était bien dommage que Baër ne semblât point avoir remarqué sa fille. Mais ne pouvait-on y remédier? Il connaissait Baër, ses impulsions soudaines, le brusque élan de ses enthousiasmes: cet homme ardent, en passion perpétuelle, et absorbé par sa passion, pouvait fort bien n’avoir point pensé à Berthe parce que, l’ayant cent fois rencontrée, il ne l’avait point vue! Il fallait la lui montrer. Donc Fauli, sans trop insister, sans dévoiler ses plans, tout en permettant qu’on les soupçonnât, conseilla paisiblement à sa sœur Fischer d’inviter le compositeur à dîner, faisant comprendre que cette invitation, venant de lui, serait bien accueillie.

Madame Fischer ne demandait pas mieux que d’accepter la suggestion. Baër était bon à faire voir, il faisait honneur. Il était bon à entendre, aussi. C’est un devoir agréable pour une maîtresse de maison de dire à un musicien de cette valeur: «N’allez-vous pas nous jouer quelque chose?...» Même, dans son empressement, elle alla beaucoup plus loin que ne l’aurait désiré son frère. Baër fut prié à dîner un dimanche, mais le dîner de ce dimanche-là fut une bien plus grande affaire que Fauli ne l’avait prévu. Une partie de la famille en fut exclue, n’étant invitée cette fois que pour la soirée, afin de faire place aux relations les plus brillantes du ménage, et principalement celles qui n’étaient point israélites: ceci en vertu du principe que le meilleur moyen de faire honneur à un juif distingué, c’est de lui montrer des chrétiens. Il faut dire encore qu’on n’est point fâché de prouver aux chrétiens qu’il existe des juifs de talent; même, on l’espère, de génie. En présence de M. Abel Lemartrois de l’Académie Française et de l’Académie des Sciences, une des gloires de l’astronomie contemporaine, assis à la droite de la maîtresse de maison, madame Fischer s’estimait heureuse de pouvoir étaler à sa gauche M. Uriel Élisée Baër, professeur au Conservatoire, et auteur de la _Symphonie Galicienne_, dont il paraît qu’elle est un chef-d’œuvre. Et voilà aussi comment, à table, Berthe trouva à sa droite Uriel Élisée Baër, en effet, mais à sa gauche M. de Fresquienne-Austreberte, sous-préfet d’Eure-et-Cher, ancien attaché au cabinet de M. Combes alors que celui-ci était président du Conseil, resté fort bien en cour, et selon toute apparence en bonne voie d’obtenir une préfecture. M. de Fresquienne-Austreberte pourrait porter le titre de comte, mais il s’en garde. Le père a fait partie, en fort bonne place, du personnel diplomatique du second Empire, mais le fils affecte de l’avoir oublié, et tout le monde l’imite. Élevé chez les jésuites de Boulogne, puis d’Angleterre, il éprouve aujourd’hui contre eux, contre les principes qu’ils lui voulurent inculquer, une haine excessive, comme beaucoup de sentiments sincères. Par surcroît, fort intelligent, il est ambitieux. Il demeure convaincu, sur quoi pourtant il garde le silence, que les Parisiens, presque tous devenus réactionnaires, sont des imbéciles, dignement représentés par leur presse: Paris a donné le suffrage universel à la France, et perdu toute influence à partir du jour qu’il le lui a donné, mais ne s’en doute pas. Voilà pourquoi il gémit, murmure, clabaude, ne dit et ne fait que des sottises. Une majorité de paysans gouverne désormais la France, en vertu de la loi du nombre. Ces paysans tiennent à leur propriété; et par conséquent demeurent aussi éloignés du socialisme qu’un prêtre qui vit de l’autel répugne à l’hérésie. D’autre part ils détestent ce qui reste de grands propriétaires en France, encore bien plus les congrégations, qui tendent à reconstituer cette grande propriété; ils se méfient traditionnellement du curé. Pourtant ils aiment les gouvernements forts, les gouvernements à poigne: par tradition aussi, et à condition que ce gouvernement n’use de la poigne qu’en leur faveur, c’est-à-dire fasse marcher les administrations qui les embêtent quand ils veulent faire quelque chose, mais par elles-mêmes, depuis que s’en est allé Napoléon qui les créa, ne font rien, ou le moins possible. Voilà toute la politique, le reste n’est que parade pour la galerie. Après avoir renié les maximes des maîtres de son enfance, et sans doute par conséquence, M. de Fresquienne-Austreberte a radicalement abjuré les opinions de sa caste pour devenir un radical. Mais ce renégat continue en somme à faire ce que faisaient ses ancêtres: voulant commander, il en prend les moyens. Donc il est devenu l’agent subtilement impérieux de cette domination des ruraux qui, en France, est le secret de la comédie. Un secret qu’il cache: on ne réussit une politique, il le sait, qu’en n’en révélant point les mobiles réels et profonds. Avec cela il est homme du monde, et aristocrate jusqu’au bout des ongles. Quand il aura été suffisamment préfet, il retrouvera son titre en retournant sans doute à la carrière diplomatique. Il y aura plus de succès encore que son père, ayant vu plus d’hommes, et difficiles à manier.

Ce praticien adroit et fort était assez au courant des choses pour savoir que Berthe, fille unique en instance de divorce, aurait à la mort de Fauli une belle fortune. Lui-même avait pris grand soin de ne se point marier encore; il attendait d’avoir augmenté sa valeur, c’est-à-dire de passer préfet. D’ailleurs Berthe, qui est ordinairement jolie, était ce jour-là parfaitement bien: blonde, assez grande, elle avait cet éclat de carnation qui sauve, chez les filles de sa race, quelques erreurs de construction. L’enveloppe, chez elle, valait mieux que la charpente, et c’est tout ce que demandent la plupart des hommes. Il y avait, dans son apparence, des promesses de volupté qui n’étaient point mensongères, et ce goût de plaire au maître, de le servir, qu’elle tient de son sang oriental. M. de Fresquienne-Austreberte n’eut point à s’efforcer pour lui faire croire qu’il la jugeait charmante, et Berthe, de son côté, entreprit sa conquête. Elle ignorait avoir affaire à un homme redoutable qui ne se laissait séduire que s’il le voulait bien; mais cela n’en valut que mieux.

Pour Baër, à l’inverse, il ne sait parler que de ce qui l’intéresse; et c’est toujours ou de musique, ou des souffrances de ses coreligionnaires de Pologne et de Russie. Alors il est incorrect, mais éloquent et tumultueux. Même en dehors de son art, il se montre sensible et d’une intelligence inculte, mais fort vive. Cette intelligence lui découvre pêle-mêle des points de vue originaux, des idées fortes, avec des choses que tout l’univers connaît depuis le commencement du monde, et qui lui semblent toutes neuves; il n’a pas de méthode pour aller rapidement à l’inconnu en le dégageant du connu; toutefois, dans les incroyables détours personnels qu’il est forcé d’accomplir pour parvenir au but, il lui arrive de rencontrer cet inconnu, et de l’exprimer de façon originale. Ce don, chez Baër, lui est commun avec la plupart des vrais artistes. Ce musicien de talent est aussi, comme eux, magnifiquement sensuel. Mais n’ayant point appris à exprimer cette sensualité avec un minimum de décence mondaine, n’en ayant pas eu le temps, il demeure assez délicat, le sachant, pour se taire. Cette fois il voyait bien Berthe, elle n’était séparée de lui que d’une largeur l’assiette; il la trouvait parfaitement belle, il la dévorait du regard, mais en silence, appartenant à la déplorable catégorie des mâles qui ne savent rien dire aux femmes, sinon: «Je te veux!» en ajoutant sérieusement: «Tu verras ce que je ferai pour toi!»--et sans savoir qu’ainsi ils n’ont pas assez l’air de se sortir d’eux-mêmes pour se rendre agréables, surtout en présence d’autres humains qui les écoutent: car il arrive que, dans le tête-à-tête, ils retrouvent quelque avantage.

Baër se contenta de se renfermer dans un silence plein de jalousie boudeuse à l’égard de M. Fresquienne-Austreberte. Celui-ci lui adressa quelques mots d’une courtoisie flatteuse et méditée: il ne répondit point.

Cela ne faisait pas le jeu de M. Fauli. Il mit donc la conversation, à l’heure où elle pouvait devenir générale, sur l’antisémitisme, comptant que Baër allait rebondir sur cette question, et que l’autre voisin de Berthe, obligé de prendre part au débat, abandonnerait ses entretiens un peu trop particuliers avec elle. D’ailleurs c’est un fait assez remarquable, alors qu’entre eux ils parlent fort rarement des problèmes généraux qui les concernent, que les juifs ne se peuvent empêcher de les aborder aussitôt qu’ils se trouvent en présence de chrétiens. Il y a peut-être là du courage, il y a aussi le besoin ingénu de demander: «Mais qu’est-ce que nous avons fait, qu’est-ce que vous nous reprochez?» M. de Fresquienne-Austreberte s’attendait donc à l’événement. Il avait sa réponse toute prête, et comme dictée: ce n’était point la première fois qu’il la récitait. Il n’était pas fâché, au surplus, de faire sa profession de foi devant Berthe qui bientôt, il le savait, ne serait plus madame Wilden.

--L’antisémitisme en France, dit-il, bien qu’on veuille en sa faveur ressusciter de vieux préjugés, n’est qu’en apparence une guerre de race. C’est une affaire sociale, et d’un caractère bien superficiel! La vérité est qu’on en veut aux juifs du rôle qu’ils jouent dans la vie politique depuis l’institution du régime actuel. Tant qu’ils n’ont fait que donner l’exemple de la fortune, on les a laissés bien tranquilles: mais nous sommes un peuple qui a toujours recherché les places, et depuis quarante ans les juifs y sont entrés--jusque dans l’armée elle-même que nous considérions comme une chasse réservée. C’est cela qui exaspère les Français. Si les réactionnaires--et le mouvement antisémite est un mouvement réactionnaire--étaient moins bêtes, ils se rendraient compte que cette nouveauté qui les irrite est de leur faute. Après la chute de l’Ordre Moral, eux et ce qu’on est convenu d’appeler les cléricaux ont boudé le gouvernement républicain; ils se sont toujours efforcés soit de le détruire, soit de le trahir. Où diable voulez-vous qu’alors ce gouvernement allât chercher ses fonctionnaires, sinon parmi les juifs et les protestants! Aujourd’hui, bien que ces réactionnaires n’aient que ce qu’ils méritent, ils ne voudront jamais l’avouer. Le seul résultat de leur campagne est du reste de prêter quelque vigueur aux attaques contre le capitalisme, puisqu’on ne saurait faire de distinction, en bonne logique, entre le capital juif et le capital chrétien: ceux qui n’ont rien, ou peu de choses, ne l’admettront jamais. Si bien que, chez nous, les antisémites n’ont d’importance qu’en tant qu’alliés inconscients du socialisme, dont ils seraient les premières victimes. Par bonheur pour eux le socialisme en France n’existe pas, et n’existera probablement jamais d’une manière sérieuse. Mais voilà pourquoi la position de ces antisémites est ridicule.

Ce petit discours était de nature à flatter à la fois M. Fischer et M. Fauli; et il fut d’autant mieux accueilli que les non-juifs présents se sentirent satisfaits que son auteur eût su louvoyer entre certains écueils. Mais Baër tout à coup éclata: Ce n’était pas ça, l’antisémitisme! Il n’existait pas en France chez les chrétiens, ou si peu que cela ne valait pas la peine d’en parler. Il le savait bien, lui qui vivait dans ce pays, heureux, libre, et l’égal de n’importe qui. Il n’y avait d’antisémitisme que l’antisémitisme des juifs! Des juifs qui ne pensent plus à leurs frères persécutés, qui hochent la tête quand on les adjure de les défendre ou de les secourir, qui songent, égoïstement: «Nous sommes bien, ici, nous! On nous embête, mais on nous supporte. Même on nous admet. Ne faisons point parler de nous inutilement, c’est le plus sage--et puis, ces gens de là-bas n’ont plus rien de commun avec nous!» Là-dessus, à part de rares exceptions, déclara Baër, il n’y avait de générosité que chez les Français de race, surtout chez les socialistes, dont M. de Fresquienne-Austreberte venait de soutenir qu’ils n’existent pas.

--C’est justement pour ça qu’ils peuvent s’offrir le luxe d’avoir l’air généreux, répondit le sous-préfet avec un doux cynisme; ne comptant pas, ils peuvent dire ce qui leur plaît. C’est l’avantage éternel des oppositions...

Cela fit rire: on aime entendre traiter avec légèreté ce que l’on n’est point sans craindre. Toutefois Berthe resta choquée de la sortie du compositeur. Elle aussi n’aimait point qu’on vînt rappeler qu’il y avait des gens de sa race ailleurs qu’en France. Ce malencontreux internationalisme lui paraissait une tare, non point politique--cela lui eût été bien égal!--mais mondaine, chose plus grave. Elle préférait l’oublier et gardait l’impression de se montrer de la sorte plus uniquement française: parler des juifs des autres pays dans ce pays, c’est en effet rappeler à celui-ci qu’on est juif: et pour quoi faire?... Dans la soirée le pauvre Baër joua de toute son âme, et fut sublime. Il en eut le sentiment; cela lui inspira du courage, il souhaita se rapprocher de Berthe. A cette heure, il en eût fait sa maîtresse sur-le-champ, et sa femme dans les trois jours. Comme il arrive, ayant été applaudi, ayant ému, il se croyait maître en toutes choses, capable d’imposer sa volonté; et sa propre musique, exaspérant ses nerfs, avait exalté ses désirs. Mais Berthe l’évita. Quand les Fischer demandèrent en grâce au musicien de revenir à leur jour, le plus souvent possible, elle ne broncha pas, prit un air incroyablement lointain. Et quand la même invitation fut adressée à M. de Fresquienne-Austreberte, elle lui fit comme un sourire de complicité. C’est que Baër, aimant la volupté, n’avait pas l’art de la solliciter. Son rival avait le mérite de faire croire au plaisir sans même se donner la peine de le promettre. Enfin, de manières et d’origine, malgré tout son mérite, Baër était au-dessous d’elle; l’autre lui semblait au-dessus: c’est une distinction à laquelle toutes les femmes, dans leur âpre désir de s’élever, et elles ne peuvent s’élever que par l’homme, sont infiniment sensibles.

... M. Abel Lemartrois, l’éminent astronome, avait paru, au cours du dîner, et dans les heures qui suivirent, s’abstenir soigneusement de briller; et, plus particulièrement, au cours de la discussion sur le rôle d’Israël dans la société française contemporaine, il s’était contenté de prononcer quelques phrases d’une obscurité cimmérienne. D’ailleurs, en dehors de sa science, il n’a guère que les idées les plus simples. Étant sorti vers minuit en même temps que M. de Fresquienne-Austreberte, il prit le coude à son compagnon, dans un mouvement naturel de sympathie et satisfaction, aspira voluptueusement l’air nocturne, et lui dit:

--Ces gens sont charmants. Charmants!... Comment cela se fait-il que cela paraisse si bon de se retrouver entre soi?

M. de Fresquienne-Austreberte a pour principe de ne jamais dire de mal de personne, à moins d’utilité pour lui personnelle et directe. Il répondit seulement, comme s’il continuait de suivre sa pensée:

--... Voyez-vous, je leur ai dit tout à l’heure qu’il n’y avait pas de question de race entre eux et nous: il y en a une, j’ai un peu arrangé les choses. Et ça ne finira... Écoutez bien, ça ne finira que le jour où il y aura deux cent mille Chinois en France. Il naît dans ce pays si peu de monde que ce jour-là est peut-être plus proche qu’on ne croit; et alors juifs et Français se réconcilieront sur le dos des nouveaux venus, comme en Amérique. La voilà, la solution de la question juive, la voilà: c’est la seule!

* * * * *