Part 3
Uriel ajouta d’un air triste:
--Je ne puis pas vendre le violon, mais l’habit noir?
Jusqu’à l’âge de seize ans il n’avait jamais parlé que l’_Yiddisch_, le patois des juifs de l’Europe orientale, où l’allemand se mêle de quelques mots hébreux; et sa bouche, accoutumée à ce langage, zézayait un peu en prononçant le français.
Angélique répondit, tout son courage et tout son bon sens de petite Parisienne au bout des dents:
--On ne peut pas vendre l’habit. _Avec quoi_ jouerais-tu du violon?
Cette parole était profonde. L’habit noir est l’uniforme nécessaire d’un musicien, un instrument de travail presque au même titre que son véritable instrument. Mais Uriel éclata de rire franchement, malgré sa misère, à cause de la bizarrerie de cette phrase, qui ramassait d’une manière si imprévue une si grande vérité. La race dont il descend a gardé, à travers ses tribulations, un sens très vif et libre du comique des choses, qui vient peut-être de son étonnante énergie, de sa conviction enracinée que toute lutte fermement conduite finit en triomphe...
Angélique poursuivit:
--Garde l’habit. Quand on a un habit, on peut jouer dans les orchestres des cafés.
--Jamais! répondit Uriel d’une voix sèche. Je t’ai dit de ne jamais me parler de ça.
Il savait qu’il était un artiste. Il savait aussi qu’il y a des abîmes d’où l’artiste le plus vigoureux du monde ne sort pas, des tâches qu’il doit toujours refuser. Il faut savoir passer à côté du pain qui s’offre pour avoir l’or et la gloire, plus tard. Angélique avait plus de résignation et de simplicité, mais n’était ni de sa race, ni de son art: elle ne pouvait pas comprendre. Pour se faire pardonner sa dureté, et surtout l’oublier lui-même par un plaisir, Uriel, se penchant, l’embrassa dans le cou, près de l’oreille. Puis il dit:
--Je vais aller voir Ebstein pour savoir où nous en sommes, de cette affaire d’audition au _Beaumarchais_!
Dans la rue, le souvenir des cheveux d’Angélique, couleur d’espoir et d’or, et qui sentaient l’amour et la jeunesse, le poursuivit longtemps. Uriel avait toujours une petite surprise à constater que c’étaient de vrais cheveux! Les femmes mariées, dans les familles juives de son pays, portent perruque, ayant eu la tête rasée dès le jour de leurs noces. Et Angélique était sa femme légitime; il l’avait épousée, non pas, il est vrai, à la synagogue, sous le dais sacré, mais à la mairie, tout simplement. Il lui devait ça, puisqu’elle l’avait aidé à vivre depuis des années; et elle était jolie, et il l’aimait, et elle était sa propriété, la chair de sa chair. Cependant elle ne s’était pas coupé les cheveux, et c’était une infidèle! Uriel s’émerveillait à certains jours, avec un peu de remords, de tous les changements qui s’étaient opérés si vite en lui. Telle est la puissance de la douceur française! On n’avait rien exigé, de lui-même il avait oublié sa famille, ses mœurs et sa foi. Il arrivait pourtant qu’au crépuscule, quand il s’exerçait sur son violon, dans la petite chambre, il se souvenait tout à coup: «Mais c’est le moment de la _mincha_, la prière de cette heure.» Il se souvenait, et ne disait pas la mincha; et il se sentait d’un autre peuple, presque d’une autre religion et d’une autre race, le soir, devant Angélique couchée, dont les yeux lui disaient: «Viens!»
Quand il reparut, quelques heures plus tard, il avait les yeux brillants de joie.
--C’est jeudi prochain, dit-il, jeudi prochain, l’audition au _Beaumarchais_; tout est arrangé.
Son esprit se précipitait tout entier vers un grand et magnifique espoir. On allait savoir ce qu’il valait! Et il était sûr de ce qu’il valait. Il avait entendu les autres et ce n’était pas la même chose; il ferait comprendre, il ferait aimer ce qu’il aimait; il y avait des espaces musicaux où personne n’était allé encore, et où il conduirait les âmes, par des chemins sublimes, des chemins impossibles, excepté pour lui.
Angélique interrogea:
--Et vivre, jusqu’à jeudi?
Il eut un geste d’insouciance. On vivrait. Est-ce qu’on meurt? On vivrait jusqu’à jeudi. On vivrait ensuite une éternité, une joyeuse, somptueuse, glorieuse éternité. Il prit son violon... La petite Angélique ne comprit pas tout ce qui était beau, ni pourquoi c’était beau, mais elle sentit que c’était beau, jusqu’au fond de son âme. Et elle dit tranquillement:
--On vivra, bien sûr.
On vécut. Le jeudi, pour deux heures, elle lui trouva une chemise parfaitement blanche, un nœud immaculé, et l’odeur du fer chaud qu’elle passa sur l’habit lui fut délicieuse. Ebstein vint chercher Uriel, qui emporta son violon comme il eût soulevé le monde avec son ciel, ses monts, ses forêts et l’océan.
Il revint la tête dans les nues. Il aurait pu éclairer la chambre avec ses yeux, tant ils jetaient de lumière, il ne sentait plus le sol sous ses pas.
--Je suis célèbre, dit-il, je suis célèbre! Je ne savais pas quel artiste je suis, je ne savais pas ce que c’est que de sentir l’âme de cinq cents personnes qui vit en vous, vient jusque sur les cordes du violon vous dire: «Oui, c’est cela! c’est cela! Il ne peut en être autrement. Tu es dans notre crâne et nous sommes dans le tien!» Esdaile, le grand compositeur Esdaile, m’a embrassé. Il m’a dit: «Mon enfant, je suis content pour vous. Mais ce n’est rien. Je suis content pour moi comme je ne l’ai jamais été!» Il a une tête de lion, Esdaile, c’est un lion!
Il répéta encore:
--Je suis grand, je suis célèbre. Je suis Uriel Élisée Baër, le grand violoniste: _Uriel Élisée Baër!_
Il voyait ce nom prononcé dans toutes les langues de l’univers, télégraphié, illustré, sonore à couvrir, dans les journaux du monde entier, les bruits des guerres, des morts ou des naissances royales, des fortunes et des calamités publiques.
--Et le cachet? demanda Angélique.
--Le cachet? Quel cachet? fit-il étonné.
--Oui, combien t’a-t-on payé?
--Mais, dit-il, il n’a pas été question de cachet. On ne m’en a pas parlé, je n’en ai pas parlé, je n’ai même pas songé à en parler puisque c’était au _Beaumarchais_. J’ai joué pour me faire connaître. C’est de la publicité, de la magnifique publicité, pour laquelle j’aurais dû payer, au contraire. Et la preuve, c’est qu’après-demain je joue chez le duc d’Argens. Oui! chez le duc d’Argens. Angélique! qu’est-ce que tu as, ma petite Angélique?
Angélique avait passé des nuits sur ses éventails, elle était à bout de forces. Maintenant elle sanglotait, la tête au milieu de ses pinceaux à colle.
--Mais puisque je joue après-demain chez le duc d’Argens! fit Uriel, convaincu.
En lui-même, il pensait:
--Elle est folle! Je suis célèbre, et elle pleure! C’est à n’y rien comprendre.
--Nous n’avons plus rien, Uriel, dit Angélique, plus rien. Pense!
--Tout s’arrangera, répondit-il, je suis célèbre: tout s’arrangera. Après-demain, je joue chez le duc d’Argens, je te dis!
--Il y aura un cachet? dit Angélique, têtue, mais rattachée à l’espoir naissant.
--Naturellement! affirma Uriel.
Angélique soupira. Elle avait la terreur, non pas de la misère même et des dettes, mais du mépris qu’inspirent au petit peuple de Paris, aux voisins redoutables, ceux qui ont des dettes. Elle était très courageuse dans la pauvreté, très faible devant les humiliations.
Uriel revint assez tard de sa soirée chez le duc d’Argens, plus calme que lors de son audition au _Beaumarchais_, et plus fier encore, plus assuré dans la conscience de son talent. S’il avait moins de reconnaissance et d’estime pour son public, il s’admirait peut-être davantage.
--J’ai eu encore plus de succès, dit-il, je ne croyais pas ça possible, mais j’ai eu encore plus de succès! Pas du même genre tout à fait qu’au _Beaumarchais_: ils sont curieux, ces gens du mondel Ils saisissent des nuances très délicates, ils s’enthousiasment pour des détails, et l’ensemble, la vérité dans l’ensemble, je crois qu’ils s’en inquiètent très peu... Seulement, ajouta-t-il, comme ils savent complimenter!
Il y avait en même temps, au fond de ses paroles, un embarras qu’Angélique devina très vite.
--On ne t’a rien donné? cria-t-elle.
--Non, avoua-t-il, penaud. On n’était convenu de rien, l’autre jour, et je n’ai pas osé interroger le duc... J’ai essayé. Je te jure que j’ai essayé. Mais jamais la conversation avec lui n’a pu arriver au point. Il est si parfaitement duc! Il parle si bien d’autre chose... Et puis il m’a présenté au baron de Gegenthal, le grand banquier, l’homme le plus riche du monde. Il a lui-même fixé, pour ainsi dire, le jour où je jouerai chez le baron. La semaine prochaine, Angélique, je joue chez le baron. Alors...
Angélique, d’un revers de main furieux, balaya les petits éventails: les dames Watteau, les danseuses, les pierrots lunaires couvrirent le plancher de leur infortune. Le pot de colle de pâte, renversé, laissa sur la table une coulée blanchâtre.
--C’est inutile que je travaille, cria-t-elle, puisque tu n’es bon à rien. Allons chacun de notre côté, ça vaudra mieux!
* * * * *
Uriel, le lendemain, sortit de bonne heure. Il revint vers midi, posant vingt-deux francs au milieu des cartonnages, rétablis en longue rangée, et accrus: la brave Angélique s’était remise au travail.
--C’est une avance sur le cachet? fit-elle.
--Une avance! cria Uriel humilié, ça, une avance pour notre grande gloire, pour l’hôtel à Paris, pour l’automobile, pour le palais en Italie, pour tout ce que nous aurons! Non. Mais j’ai été voir Ebstein.
--Tu lui as demandé de l’argent?
--Je ne suis pas un _schnorrer_! dit-il.
Uriel venait d’employer sans le vouloir, dans son indignation, un mot de sa langue natale. Le _schnorrer_ est un mendiant professionnel, remplissant une fonction quasi sociale et religieuse; et Baër considérait qu’il ne peut exister que tels mendiants, parce qu’on ne doit jamais faire qu’une seule chose, toute sa vie. Tel était un des plus vigoureux principes qu’il avait reçus de ses ancêtres: une fois qu’on a pris un métier, on le garde! Lui, Uriel, était musicien, donc il ne pouvait pas être _schnorrer_.
--Non, continua-t-il. Mais Ebstein avait reçu un tableau d’un ami, en échange d’un service. Il m’a dit d’essayer de le vendre. J’ai couru les marchands et vendu le tableau pour quatre-vingt-seize francs... Ebstein m’en a laissé vingt-deux.
Il conclut d’un air de justice:
--Il a été très bien, Ebstein, très bien! De commission, ça ne valait pas plus.
Ce mélange d’abnégation, d’ambition poussée jusqu’à la chimère, d’insouciance aux réalités de la vie, avec de brusques retours de sens commercial, déroutait toujours Angélique, mais elle n’en admirait Uriel que davantage. Elle le vit partir pour l’hôtel du baron avec un renouveau de confiance passionnée.
Les heures furent longues, mais elle les peupla de rêves magnifiques. Elle voyait des repas éclairés de lumières roses, sur des nappes épaissies de fleurs; des routes où une voiture l’enlevait, d’un mouvement rapide et voluptueux comme un vol; des pays inconnus où l’air est tiède, où des pauvres la saluaient, parce qu’elle était riche... Et elle entendit enfin, sur le roide escalier de bois, le pas d’Uriel.
--Eh bien?...
Elle n’acheva pas. Uriel s’était jeté en travers du lit. Il pleurait à chaudes larmes, il étouffait ses sanglots dans les couvertures.
--Uriel, dit Angélique, Uriel, mon petit!
Quand les hommes ont du chagrin, les femmes les plus amoureuses ne sont plus que des mères. Elle avait pris la tête d’Uriel dans ses mains, et la baisait doucement, doucement...
--Mon Uriel!
--C’est fini, Angélique, dit Baër, c’est fini. Je ne jouerai plus que dans les cafés, dans les casinos, dans les rues. Tu ne sais pas... Ce n’était pas des hommes qui étaient là, ce soir, c’était des millions, des sacs de millions. Et il y en avait tant, vois-tu, tant que je croyais presque connaître, dont je sentais si bien que leurs aïeux, leurs pères, eux-mêmes peut-être sont sortis du même affreux pays d’où je viens... J’ai joué l’_Esclave_, de Borodine, tu sais, la grande plainte? On l’entend qui passe avec le vent, sur la terre plate, la terre de marais et de bouleaux. On voit les maisons de pauvres, faites de troncs d’arbres, avec leur poêle, et les petits enfants qui vont aux _beth-hamidrash_, nos écoles... Et quand j’ai eu fini, le baron est venu à moi. Il avait les larmes aux yeux, il m’a embrassé comme le bon Esdaile, et il m’a dit:
--«Vous êtes sublime, sublime! Votre avenir est fait, monsieur Baër, votre avenir est fait, je m’en charge.»
--Eh bien? dit Angélique.
--Oui, dit Baër, j’attendais le geste de cet homme plein d’or. Mais il a continué:
«--Votre avenir est fait, je m’en charge; je vais vous faire avoir une audition au _Beaumarchais_!»
Et Baër s’était remis à sangloter, en travers du lit. Angélique pleurait à côté de lui.
* * * * *
--Voyez-vous, répondit candidement Baër, qui revivait tous ces souvenirs, et se trouvait à cent lieues d’imaginer que Fauli eût une idée de derrière la tête, voyez-vous, il me semble que, si je me remarie, je n’épouserai jamais qu’une Française.
--Vous! cria brutalement Fauli, vous! mais vous êtes fou, mon garçon!
--Vous m’interrogez, je vous réponds... C’est qu’il y a des choses qui vous gagnent, dans ce pays, on ne sait comment, et c’est par les femmes qu’on les sent, c’est à travers elles qu’on se met à aimer ce pays. Alors plus tard, on continue... Je ne sais pas bien m’expliquer, ce n’est pas mon métier. Il me semble seulement que ces femmes d’une autre race nous donnent ce que nous n’avons pas. On a besoin de se compléter, de se finir. Nous sommes des sauvages, tout de même, quand nous arrivons de là-bas... Je crois que c’est ça: nos juives nous ressemblent trop, c’est pour ça qu’elles ne me tentent pas, je suppose. Et puis quoi! Une chrétienne, c’est la conquête. Et difficile! J’en ai eu, des Françaises, j’en ai eu. Pour un jour ou pour six mois. Mais pas une n’a eu l’idée que je pourrais faire un mari: un juif, vous comprenez! Et c’est cela qui serait beau, pourtant, c’est cela qui serait la suprême satisfaction, la preuve de l’égalité acquise entre nous et _eux_. Quelquefois, je me dis qu’une de mes élèves...
Dans ces conditions, Baër n’intéressait plus du tout Fauli. Il l’indignait et l’inquiétait.
--Vous parlez comme un artiste, fit-il impatiemment, vous n’avez pas le sens commun! Vous croyez que le mariage, ce n’est que l’association durable d’un homme et d’une femme. C’est ça, oui, c’est ça: mais c’est aussi le contact de deux familles. Allez voir un peu si une famille juive accepte facilement un chrétien, et si la famille chrétienne n’est pas sans cesse choquée par le juif. Non, non, ce n’est pas possible! Il y a des exemples: presque tous sont funestes.
Et bourrelé tout à coup d’une inquiétude qu’il repoussait avec horreur:
--Et les juives, pensez-vous qu’elles épouseraient volontiers un chrétien?
--Encore bien plus. Toutes les femmes veulent monter, et elles ne peuvent monter qu’au point de vue mondain. Épouser un chrétien, pour elles, alors, c’est monter. Il n’y a pas à dire...
Cette conversation laissa Fauli profondément rêveur. S’il en avait été temps encore, il se fût peut-être décidé à garder Jacques Wilden pour gendre. Mais il était trop tard. Le procès était en cours, et c’était une habitude enracinée, chez cet homme inflexible, de toujours vouloir aller jusqu’au bout d’une entreprise, une fois commencée.
* * * * *
On ne vit jamais une instance en divorce suivre son cours d’une façon plus calme et régulière: il n’en faut donner qu’une preuve. Personne, au Palais, même parmi les jeunes stagiaires dont c’est l’unique besogne de publier certains petits échos dans certaines petites feuilles, ne put se douter qu’il y avait dans cette affaire une combinaison, des dessous anormaux, et par conséquent une intéressante possibilité de scandale. Ce fut le silence, le silence absolu, honorable et plat, entretenu, au lieu d’en être troublé, par les actes judiciaires indispensables. L’impression générale fut qu’il s’agissait d’une rupture entre gens très bien élevés. Les gens bien élevés sont ceux qui savent tout faire sans qu’il y ait jamais de quoi rire; et ceci fut avantageux à Jacques Wilden, dont les amis constatèrent une fois de plus qu’il avait véritablement du tact, ainsi qu’à l’excellente réputation de M. Fauli et de mademoiselle Fauli, ci-devant épouse de M. Jacques Wilden. Tous se montrèrent parfaits.
Bien entendu, ce divorce devait être prononcé aux torts du mari: à quoi M. Jacques Wildenberg, dit Wilden, s’était prêté de la meilleure grâce du monde. Il avait même déclaré qu’il se mettait à la disposition de la partie adverse pour laisser constater contre lui le flagrant délit d’adultère, où et comme on voudrait. Rien ne lui eût paru plus amusant. Mais son avocat parvint à l’en dissuader. Ce procédé, dit-il, a quelque chose de grossier qui n’est plus dans nos mœurs. Son défaut d’élégance répugne à nos délicatesses contemporaines et d’ailleurs il est absolument inutile de se pousser à cette extrémité. Il suffit que le mari abandonne à l’indiscrétion de sa femme quelques lettres de nature à ne laisser aucun doute sur un écart de conduite constituant une injure grave à l’égard de celle-ci. Maître Silversmith, en homme d’affaires expérimenté, gardait toujours à cette intention, par devers lui, un jeu de correspondances qu’il est facile de faire copier par une personne d’une bonne volonté si grande qu’elle avoue ensuite, dès que cela est nécessaire, toutes les inconvenances que révèlent ces lettres. «Si vous voulez y jeter un coup d’œil, ajouta-t-il, vous verrez qu’elles ne sont pas trop mal écrites.
--Ne vous mettez pas en peine, répondit Jacques, je puis m’épargner ces frais: rien ne m’est plus aisé que de vous fournir tout ce qu’il faut!
Il avait donc produit une correspondance qui jetait la plus aveuglante lumière sur la nature de sa culpabilité, sur le lieu du crime, un petit rez-de-chaussée du côté du boulevard Haussmann, et sur la date de ce crime, prouvée postérieure à son mariage par les quittances de loyer. Il alla jusqu’à permettre qu’une enquête privée découvrît assez facilement le nom de sa complice, qui pourrait être appelée en témoignage. C’était, ajouta-t-il, une aimable fille à qui cela ne nuirait en rien. Enfin Berthe fut mise au courant, le plus délicatement qu’il se put: qui veut la fin veut les moyens. D’ailleurs les empressements de Jacques à son égard lui devaient être un sûr garant de l’insignifiance de toute cette affaire. Et Berthe, en effet, ne marqua point d’indignation, ni trop de répugnance. Elle était comme toutes les femmes, dont l’éducation, depuis des siècles innombrables, eut pour effet de les persuader qu’elles sont essentiellement différentes des hommes, qu’elles n’ont ni les mêmes devoirs, ni les mêmes droits, et ne peuvent commettre les mêmes péchés. Berthe aurait considéré comme l’acte le plus vil, et la pire ignominie, de tromper son mari par hasard, sans amour, en cinq minutes, avec un homme qu’elle ne connaissait pas; et elle eût, au contraire, envisagé une liaison sérieuse, avec un amant de son choix, comme une chose assez naturelle. Mais, inversement, elle eût profondément souffert d’apprendre que Jacques avait une maîtresse, et l’aimait, tandis qu’une aventure, une passade avec une fille, lui paraissait un événement tout à fait négligeable. Rien, si l’on y réfléchit, ne justifie cette manière de voir, et c’est pour cela qu’il la faut ranger parmi les conceptions morales: la morale, ce sont les règles de conduite auxquelles on obéit sans savoir pourquoi. Elles vous apparaissent comme des injonctions venues du dehors, peut-être d’en haut, en tout cas comme des ordres dictés par une société impérieuse.
M. Fauli avait, d’ailleurs, admirablement arrangé les choses: à la date prévue pour le constat de flagrant délit, les créanciers de M. Jacques Wilden devaient recevoir le tiers de leur créance; après l’échec des préliminaires de conciliation, un autre tiers; enfin, après le prononcé du divorce, le reliquat. Et comme le ménage, après les délais légaux indispensables, comptait se remarier, Jacques n’avait fait aucune opposition à ce règlement de comptes.
* * * * *
Le jour des préliminaires de conciliation fut délicieux. A neuf heures et demie du matin, Berthe sortit à pied de chez M. Fauli, son père, rue de Provence, et rencontra son mari qui l’attendait, en fiacre, au coin de la place de l’Opéra et de la rue Auber. Elle se jeta sur les coussins comme un petit moineau qui ne sait pas encore bien voler, et retrouve son nid après une grande aventure, une rue traversée pour la première fois d’un coup d’aile hésitant, des caniveaux ardus, toutes sortes d’effrayants obstacles. Elle n’avait pas couru, elle avait marché bien sagement; pourtant son cœur palpitait. Elle tint à en donner la preuve, et son corset était très bas. Mais, en même temps, elle dit à Jacques, d’un air un peu dédaigneux:
--Pourquoi n’as-tu pas pris un taxi-auto?
Cette phrase suffirait à prouver que les événements sont déjà bien anciens. A cette époque reculée, il y avait déjà des taxi-autos: mais ils étaient rares, et tenus encore pour objets de luxe. Cette question impliquait donc chez Berthe des idées de grandeur qui ne lui seraient pas venues du temps qu’ils étaient mariés. Alors elle était économe des deniers du ménage. Mais depuis qu’ils ne vivaient plus ensemble, elle ne regardait pas à la dépense, parce que la dépense ne la regardait plus: il serait bien temps après leurs secondes noces! Pour le moment, on était en vacances. Jacques se souvenait encore, avec un petit étonnement malin, que Berthe n’avait pas hésité un instant, l’avant-veille, à exposer à la pluie une ravissante petite paire de souliers jaunes qu’elle soignait, du temps de leur vie conjugale, comme la prunelle de ses yeux. Les jolis souliers jaunes étaient devenus, en se mouillant, couleur de papier d’emballage, et, une fois secs, couleur de marron d’Inde, avec de petites gerçures. Mais Berthe s’était contentée de dire:
--Ça m’en fera une autre paire pour la campagne!
Or, elle avait dit cela parce que, déjà une fois depuis leur séparation, ils étaient allés, un soir d’orage, dîner sur les bords d’un étang, près de Versailles, sous des charmilles épaisses, à la bonne heure, je veux dire après la mort du soleil, mais avant la minute indiscrète où les sublimes enfantillages de l’astre des nuits divinisent la nature; et elle avait gâté là une autre paire de souliers jaunes. Jacques comprit parfaitement l’allusion relative au taxi-auto, et répondit:
--Nous irions trop vite. La convocation chez monsieur Aubriot, au Palais de Justice, n’est qu’à dix heures. Et alors...
Il l’avait embrassée très légèrement, une fois sur la nuque, à cet endroit où les cheveux des femmes n’ont plus l’air que d’une sorte de pelage court, d’une fourrure fine et odorante, une autre fois au coin de la bouche; et maintenant il regardait. C’est le devoir d’un homme, s’il sait vraiment jouir de toutes ces petites délices de l’amour, qui sont les plus grandes, de bien regarder à ce moment-là. Et s’il voit deux yeux qui se ferment à demi, ou complètement, et une petite onde qui part du menton et va rejoindre le coin des lèvres, alors il peut être très fier, très heureux, et même très ivre, s’il est assez jeune et heureusement encore assez naïf pour s’enivrer de ces choses-là. C’est qu’on l’aime, c’est qu’il est désiré. Jacques distingua les deux beaux yeux bruns qui se fermaient, le frisson du menton pâle... et Berthe ne dit plus rien jusqu’au pont du Châtelet, mais lui non plus. Alors, il fit arrêter la voiture.
--Il n’est pas convenable, dit-il sérieusement, que nous entrions ensemble!