Trimardeur

Part 12

Chapter 122,205 wordsPublic domain

Il aspira avec bonheur l’air léger de la hauteur. Son amour pour la terre d’Afrique devenait plus profond. Pris d’un étrange enthousiasme il ne se sentait plus exilé et ne souhaitait que de rester là, dans cet âpre décor, pour toujours, même sous l’humble capote bleue du légionnaire.

Lentement, l’horizon s’éclaira. C’était une lueur verdâtre, diffuse, qui dessinait au loin les dentelures aiguës des montagnes, qui arrachait à l’uniformité noire de la nuit les silhouettes plus opaques des buissons de lentisques et de palmiers nains. Le plateau apparaissait dans la houle de l’alfa coriace, tout moucheté comme une peau de panthère.

Puis la lueur grandit, monta dans le ciel, les légionnaires cessèrent d’être un flot sombre.

Un vent léger frissonna dans l’herbe dure, caressa les visages où la sueur collait la poussière rouge.

Ce fut pour Dmitri, la joie de l’aube en rase campagne, l’heure aimée où renaissaient avec la bonne lumière, l’espoir et la force de vivre...

* * * * *

Dans la mer d’alfa, une troupe venait, morne silencieuse. Dans la lueur lilas du matin, les hommes, en vareuse bleue, coiffés de képis à l’énorme visière carrée, le visage rasé et maigri, l’œil cave et sombre, défilèrent, entre des légionnaires, baïonnette au canon, et des chaouchs de la justice militaire, revolver au côté.

C’étaient les _Pégriots_, les détenus du pénitencier d’Aïn-El-Hadjar, qui allaient au travail, leurs outils sur l’épaule. Quelques-uns bronzés, le front et les mains tatoués gardaient, sous le costume du bagne la gravité arabe. D’autres très blonds, les cheveux comme décolorés sur leur peau brûlée, échangeaient un regard avec la Légion étrangère qui passait: anciens légionnaires, condamnés, ils retrouvaient des camarades, sans un sourire, avec la haine des forçats pour les _autres_, ceux du dehors, qui leur semblaient libres.

Et les tristes ilotes passèrent avec un piétinement de troupeau résigné, dans la gloire du soleil qui se levait, là-bas, dans un monde de vapeurs carminées, au-dessus de la plaine mélancolique.

Orschanow sentit une révolte, sous le harnais pesant du soldat; tout le _convenu_, tout le mensonge de la vie civilisée lui apparaissait: le mensonge à la base de la société, s’arrogeant le droit, nié aux individus, de renouveler l’antique esclavage, pesant de tout son poids sur ceux qui ne voulaient pas plier.

Combien parmi ces pégriots glabres et mornes, étaient là pour des crimes purement _militaires_, c’est-à-dire pour des actes qui, dans la vie ordinaire, plus naturelle, étaient à peine des délits!

Ah! s’en aller dans la brousse, vivre seul, à sa guise, sans courber la tête devant tous ces fantômes d’idées imbéciles qui accablaient les hommes de leur dure tyrannie.

Les instincts de vagabond et de révolté d’Orschanow s’éveillaient en cette heure, et il songea qu’il avait encore près de cinq années à vivre parmi les hommes, sous leur autorité et leur menace!

Mais il fallait se raidir et attendre, marcher sourd et aveugle, en saisissant au passage les heures de vie, les impressions grisantes, telle l’ivresse de ce lever de jour au désert.

CHAPITRE IX

Il y avait dans l’escouade du caporal Vialar un légionnaire qui s’appelait Pedro Garcia, et qui se tenait à l’écart des autres, muet, plongé en une continuelle rêverie morne. Grand, d’une maigreur robuste, il avait, sous le képi rouge et noir, un visage bronzé, aux méplats de cuivre, des cheveux bouclés, très noirs, étroite une moustache ombrant des lèvres sensuelles, toujours serrées, sans un sourire.

Dès le premier jour, personne ne s’était trompé sur la réalité des bribes d’histoires qu’il avait contées au caporal. Ce n’était pas vrai, ce n’était pas un déserteur espagnol. Et, tout de suite, on l’avait marqué de ce surnom qui le faisait pâlir: le Bicot...

Ils étaient voisins de lit, Orschanow et lui. Le Bicot ne parlait pas plus à Dmitri qu’aux autres, mais il le regardait autrement, lui sachant gré de respecter son silence et de ne pas le plaisanter méchamment.

Pour faire taire les loustics, plusieurs fois Vialar avait eu à intervenir:

--Nom de Dieu! Foutez la paix à cet homme. Qu’est-ce que ça vous fait qu’il soit arabe ou espagnol? Y en a-t-il ici beaucoup, parmi vous, qui aient donné leur vrai nom, leur vraie nationalité en s’engageant?

--Ça, caporal, c’est vrai! disait Perrin, en soupirant et gardant toujours le regret d’être obligé de se dire Suisse.

Quand les légionnaires furent en campement sur le plateau d’Aïn-El-Hadjar le Bicot eut l’occasion de rendre quelques services à Orschanow. C’était un excellent soldat, d’une propreté de chatte, toujours en train de laver ses effets, d’astiquer ses cuirs. Il n’avait rien du bleu maladroit qu’il eût dû être, se trouvant à la légion depuis trois mois à peine.

--Pourquoi ne sortais-tu jamais à Saïda, demanda Dmitri.

--Je n’aime pas à rigoler.

--Alors nous sortirons ensemble. Je ne te demanderai rien, tu me raconteras ce que tu voudras. Je ne cherche pas à savoir ce qui ne me regarde pas.

--Quand tu sors, où vas-tu, à Saïda?

--Je vais au café maure, je me promène aussi sur la route.

--Oui, c’est vrai, sur la route on s’ennuie moins...

Ce soir-là ils marchèrent longtemps autour du camp dans la gloire du soleil mourant en rose sur l’immense horizon du Sud attirant.

--D’où es-tu, toi? demanda tout-à-coup le Bicot.

--Moi, je suis Russe, par mon père, tartare par ma mère. Et toi?

--Moi?... Tu sais, j’ai dit que je m’appelais Pedro Garcia... Eh bien, ce n’est pas vrai. Ils ont raison les autres! Mais pourquoi m’embêter? Je suis de Bou-Saâda, je m’appelle Lamri Belhaouari.

Et d’un trait, il conta son histoire, comme pour se justifier.

Il était fils de cadi. Il avait été à l’école française-arabe, puis au lycée, à Alger. Riche, il n’avait pas eu besoin de travailler. Rentré à Bou-Saâda, son père lui avait donné une délicieuse petite maison en toub doré, dans les jardins qui bordent l’oued. Il l’avait marié avec sa cousine par alliance, Halima, toute jeune et très belle. Et Lamri était devenu amoureux de sa jeune femme. Il l’adorait.

Un soir, on était venu le chercher, son père étant très malade. Il avait quitté à regret sa maison paisible et son Halima, il avait couru chez son père, disant qu’il rentrerait au jour. Le vieillard allait mieux après une crise, et Lamri, tout joyeux, rebroussa chemin. Il avait une clé, il rentra doucement. Et alors, dans la tiédeur de la cour où ils dormaient l’été, il avait trouvé Halima dans les bras d’un de ses cousins, Ali.

Lamri avait perdu la raison. Il avait massacré les amants à coups de couteau... Il s’était jeté en travers du lit inondé de sang, et il avait attendu le jour, prostré, inconscient. On l’avait arrêté, et le Conseil de Guerre, dont il était justiciable, comme indigène du territoire militaire, l’avait condamné seulement à deux ans de prison...

A la colonie pénitentiaire de Berrouaghia, Lamri avait vécu ces deux années en un rêve sombre. Son père était mort, et Bou-Saâda lui sembla vide et désolée, quand il rentra.

Alors, abandonnant ses biens à son frère Ahmed, assesseur du cadi, il s’était engagé aux spahis, par ennui. Vers la fin de sa quatrième année de service, Lamri, en détachement à Aumale, s’était passionné pour une belle juive. Un soir, par fatalité, il avait eu une altercation avec un autre spahi, chez cette femme. Ils s’étaient battus et Lamri avait blessé son camarade. Pour la deuxième fois, il passa au Conseil, et fut condamné à un an de prison, le Conseil ayant admis l’excuse de provocation.

En sortant de prison, Lamri, las, désespéré et se sentant désormais un réprouvé, avait fait, à Médéa les quatre mois qui lui restaient à faire. Puis, pour disparaître à jamais, pour ne plus se souvenir de rien, il était venu s’engager à la Légion, sous ce faux nom de Garcia.

--C’est fini, conclut-il, je ne vis pas, je rêve, et Dieu sait si mon rêve est noir.

Très intelligent, lui, si silencieux d’ordinaire, avait la parole claire et imagée, dans son français irréprochable.

--Garde pour toi ce que je t’ai dit. Tu es tout jeune, toi. Fais attention de ne pas faire comme moi. Tu sais, au jeu il ne faut pas tout mettre sur une carte. C’est la même chose dans la vie. Moi, deux fois j’ai été fou, j’ai mis ma vie sur une seule carte, l’amour d’une femme. Et aujourd’hui, je suis moins heureux qu’un mort.

Orschanow songea que, lui aussi, en épousant Véra, avait failli mettre toute sa vie sur une seule carte...

CHAPITRE X

Les amours tragiques de cet Arabe, victime de l’instinct, avaient vivement intéressé Orschanow. Un nouveau classement d’idées s’était fait définitivement en lui. Il comprenait mieux, et d’une façon nouvelle, pourquoi il avait quitté Véra en l’adorant, pourquoi il avait dû la quitter.

L’amour de Véra l’avait d’abord guéri des servitudes révolutionnaires et, presque aussitôt, il avait dépassé cette étape: il s’était évadé de la chaude petite cage du bonheur parce qu’il portait en lui-même le sentiment de l’espace et parce qu’il éprouvait contrairement à tant d’êtres, le besoin d’être seul et de finir.

Tout d’abord cette manière d’être lui avait paru monstrueuse, et maintenant voilà qu’il y voyait une supériorité, le but peut-être de l’évolution humaine en un effort vers l’individualité et la liberté, brisant la chaîne des associations et des sexes, s’élevant toujours plus haut vers plus de vérité, acceptant la passion mais dépassant l’amour qui continue la chaîne des êtres.

Cette pensée d’ailleurs, il l’avait cueillie analogue, un jour, au bord de sa route et l’avait mise comme une fleurette de montagne dans son carnet de notes. C’était à Genève, dans la grande bibliothèque claire. En ouvrant un volume de Chateaubriand, il avait tressailli en lisant:

«Cette impossibilité de durée et de longueur dans les liaisons humaines, cet oubli profond qui nous suit, cet invincible silence qui s’empare de notre tombe et s’étend de là sur notre maison, me ramènent sans cesse à la nécessité de l’isolement. Toute main est bonne pour nous donner le verre d’eau dont nous pouvons avoir besoin dans la fièvre de la mort. Ah! qu’elle ne nous soit pas trop chère! car comment abandonner sans désespoir la main que l’on a couverte de baisers et que l’on voudrait tenir éternellement sur son cœur?»

Orschanow avait porté cela sur lui comme une formule bizarre. Il n’en avait pas encore éprouvé la force de talisman. Il avait fallu cette banale histoire arabe pour lui découvrir le sens de ses actions. Maintenant il possédait une vérité précieuse qui lui eût permis de braver toutes les servitudes et le visage de son amie lointaine s’en éclaira.

La pensée de la femme quittée lui fut bonne et mordante: elle l’aida à se sentir plus fort.

*

* *

Sans se préoccuper de la présence du sombre Bicot, Orschanow lui savait gré d’être là et d’avoir parlé. Ils marchaient, se tenant par le petit doigt de la main, suivant la fraternelle coutume musulmane. Sur cette piste des Hauts-Plateaux du Sud, l’étudiant russe atteignit, pendant quelques minutes, à la conscience heureuse de sa solitude affranchie, il se trouva maître de lui-même et, sous la lourde capote militaire, il sourit à sa jeune liberté.

Pourquoi se torturer d’un chétif amour quand la grande passion de vivre flambait si diverse sous les soleils du monde, dans la splendeur de l’Univers? Véra, Véra plus belle d’être lointaine! comme il tendait vers elle, comme il respirait son âme dans le crépuscule, comme il la possédait, comme il se pénétrait de son essence éternelle!

* * * * *

Maintenant, assis, les jambes croisées, il écrivait sur ses genoux avec la lenteur et l’application d’un _thaleb_ arabe:

«Véra inoubliée,

«Je t’écris pour te réjouir, car je sais que, toi aussi, tu ne m’oublies pas. La pauvre chair lamentable qui se tordait en des convulsions inutiles n’est plus. Comme toi, maintenant, je suis fort, et je suis heureux, j’aime la vie et le soleil. Makarow a eu raison de me laisser partir. Remercie-le pour moi. C’est la bonne route libre qui m’a sauvé, et toutes les fois que tu regarderas la route, remercie-la, dis-toi bien que c’est elle, la bonne mère accueillante, qui a régénéré ton Dmitri, qui l’a sauvé de la déchéance et de la mort. Adieu, et puisse le soleil de la vie illuminer ta voie, comme il illumina la mienne.

«Ton Dmitri Orschanow.»

En rentrant au campement il jeta la lettre à la boîte.

Il n’avait donné à Véra aucune adresse.

A quoi bon?

IMPRIMERIE BUSSIÈRE.--SAINT-AMAND (CHER).

Extrait du Catalogue de la BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER

EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR, 11, RUE DE GRENELLE

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