Part 11
--Non, mais j’en ai une femme, au village nègre, qu’elle fera le couscous. Sans faute, tu viendras?
--Bien sûr. Passe me prendre au quartier, à cinq heures.
--Moi, tu sais, j’en ai pas beaucoup des amis parce que je suis trop fier et trop civilisé. Si tu veux pas qu’on se foute de toi, tais-toi et sois malin. Tu as besoin de personne, je te ferai voir tout ce que tu voudras... avec moi tu es tranquille.
Et Mohammed prenait maintenant des intonations fraternelles pour parler à Orschanow.
*
* *
Le lendemain, l’Arabe vint à cinq heures chercher son ami. Les camarades louchèrent un peu de cette amitié insolite entre un légionnaire et un indigène. Mais Orschanow continuait à se tenir à l’écart des autres, pris tout entier par ce pays qui le grisait d’une ivresse singulière.
Perrin avoua en souriant qu’il avait fait la rencontre d’une Espagnole au bar, qu’elle ne lui déplaisait pas, et qu’il avait rendez-vous avec elle pour ce soir-là. La vie indigène, trop différente, lui faisait encore peur, le rebutait même. Il avait envers ces hommes d’une autre race une méfiance persistante.
*
* *
Dans une petite masure passée à la chaux, aux murs en planches branlantes, un tapis à grands ramages verts et jaunes était étendu. Contre le mur, des coussins recouverts d’indienne, au lieu de sièges. Un chandelier de cuivre posé à terre et un grand coffre peinturluré, avec de très vieilles ferrures, complétaient l’ameublement.
Une Mauresque en mlahfa blanche, jeune, mais de visage las, avec, au front, le tatouage des bédouines et des sonnailles gaies de bracelets aux poignets et aux chevilles, salua les deux hommes, leur baisant la main. Sa voix lente était un peu rauque avec des intonations caressantes.
--Tu sais, on va boire l’absinthe, dit Mohammed. La femme, il nous servira.
En effet, elle ne s’assit pas auprès d’eux, gardant son rôle d’emprunt de femme mariée, attentive, obéissant au regard de l’ancien spahi qui se calait dans des attitudes de maître.
Sur le tapis parurent les verres, la gargoulette d’eau et la bouteille de Pernod.
--C’est au service que tu as appris à boire?
--Oui... Le service, il gâte les gens... Moi, avant, je fumais pas seulement, à présent je jure le bon Dieu, je bois l’absinthe, je mange cochon--et en avant mon ami!
Accoudé aux coussins, il cligna de la paupière vers le légionnaire, parce que l’intelligent comprend au coup d’œil:
--Tu sais, tout à l’heure, il y a la sœur de Zohra qui va venir...
Orschanow se détendait dans cette atmosphère chaude où traînait une odeur indéfinissable. Une chaleur lui montait à la gorge.
Zohra, debout, les regardait.
--Si Mohammed, faut-il apporter le souper? dit-elle riant de les voir.
--Donne.
Et, comme ils mangeaient, dans un plat unique, la cuisine pimentée et parfumée d’herbes odorantes, on frappa.
C’était Aïcha, une brune frêle, bronzée, avec ce lourd regard impénétrable et farouche des bédouines qu’Orschanow avait remarqué et qui lui donnait un trouble étrange. Elle lui parut très belle, avec ses voiles bleu sombre sur lesquels les bijoux d’argent mettaient des lueurs étranges. Elle était plus jeune que Zohra: son visage tatoué au front avait une fraîcheur de fleur sauvage.
Assise dans un coin, silencieuse, elle gardait une immobilité d’idole. Sa tête était coiffée d’un diadème d’argent ciselé aux pendeloques de corail, tombant en gouttes de sang de ses cheveux noirs. Et elle baissait les yeux, ne regardant pas même ce roumi pour lequel sa sœur l’avait fait venir.
Zohra, plus expansive, voyant que Mohammed était un peu ivre se coula vers lui, humble, rampant presque à terre.
--De l’absinthe, pour l’amour de Dieu!
Lui, toujours souriant, la jeta au tapis d’un revers de coude.
--Pourquoi la bats-tu? dit Orschanow, le prenant par le poignet.
--Ce n’est rien, ça... si tu voyais comme je la bats, quand ça me plaît, quand je suis en colère! ça lui fait plaisir... Dis, ça te fait plaisir, hein?
Elle se hasarda à lever la tête, avouant, de peur d’être battue encore.
Et alors, bon prince, Mohammed lui versa à boire, lui donna une cigarette.
--Aïcha, approche, viens boire, n’aie pas honte, disait Zohra. Mais l’autre à peine enfuie de son douar, demeurait immobile.
Mohammed poussa son camarade:
--Elle a honte.
La tête d’Orschanow tournait délicieusement. Ce décor d’orgie brutale ne lui déplaisait pas. Combien il s’était méprisé, jadis, de ce goût de l’amour brutal qu’il se connaissait bien, et qui le jetait souvent à des aventures dont il restait honteux! Maintenant il s’y abandonnait, tranquille, conscient malgré son ivresse.
Mohammed lui racontait l’histoire d’Aïcha. On l’avait mariée, elle avait un caractère hautain et indocile, son mari n’avait pas su s’en rendre maître et elle s’était enfuie, rejoignant sa sœur.
--Elles sont souvent comme ça, les bédouines. Il faut savoir les prendre.
Orschanow se laissait gagner par la gaîté sauvage de l’indigène qui luttait à présent avec Zohra, la roulant à terre comme une boule, d’une main. Comme toujours, l’envie lui venait de ces jeux de ce «jus de bras» qui le rendait fou, après.
Et il se leva, ferme sur ses jambes, avec sa résistance à l’alcool d’homme du Nord. Il prit Aïcha, la leva à la hauteur de sa bouche, malgré ses ongles de jeune chatte qui entraient dans la chair de ses poignets, puis la jeta sur les coussins, et, la violentant, l’obligea à boire un verre d’absinthe, pris tout d’un coup d’une obstination animale.
Elle se raidissait pour lui échapper, détournant la tête, les dents serrées. Mais elle dut boire, la gorge meurtrie sous la main d’Orschanow dont les yeux flambaient.
Et soudain, la bougie s’éteignit poussée du pied par Mohammed, et tout chavira dans l’ivresse et les ténèbres...
CHAPITRE IV
Il neigeait, un vent glacé balayait les rues désertes. Orschanow courait, mal dégrisé, pour ne pas manquer l’appel. Il avait fallu que Mohammed le poussât dehors, avec son sang-froid de vieux soldat. Dmitri avait tout oublié, refusant de s’en aller, dans la joie de ses épousailles sauvages.
Maintenant, dans le froid intense, sa tête tournait, une fièvre le brûlait.
Il arriva à temps, au moment où le clairon lançait sa note aiguë.
--Nom de Dieu, dit Perrin, mais t’es saoul!
--Oui, je suis saoul... Que le tonnerre de Dieu emporte un métier comme ça, quand on doit tout lâcher, pour rentrer se coucher comme un gosse!
Et Perrin, soigneux, ramassait les vêtements qu’Orschanow jetait au hasard, et qui gardaient une violente odeur.
Perrin connaissait son camarade, les rages d’amour subites qui le brûlaient.
Ça l’avait toujours étonné, cette fureur, lui qui, tout en aimant la rigolade, gardait toujours son sang-froid. Il ne comprenait pas les ardeurs de l’homme de la steppe, primitif sous son instruction de monsieur, tandis que lui, l’ouvrier fruste, avait derrière lui des générations et des générations de paysans paisibles, alourdis.
--Tu t’es encore monté la tête pour une femme! dit-il, voyant Orschanow roulé sur son lit, l’œil en flamme, assombri.
* * * * *
L’étudiant russe était donc devenu pareil aux hommes du peuple avec lesquels il avait voulu vivre, il les avait même dépassés, ceux d’Europe du moins, en se rapprochant plus qu’eux de la sauvagerie ancestrale.
Orschanow ne regrettait rien, il ne se méprisait plus. Parfois, aux débuts, après son départ de Genève, il s’était tâté, inquiet, craignant que ces brusques floraisons de sensualité presque meurtrières ne fussent des symptômes de névrose. Mais non, ils correspondaient aux époques les plus radieuses de sa vie, aux jours de santé et d’énergie. Sous leur empire, ses facultés acquéraient une acuité nouvelle, il vivait ardemment, redevenait amoureux de la vie, il était heureux. Et cela l’avait calmé. D’ailleurs aucune idée de volupté malsaine, de luxure morbide n’entrait dans ses rages.
Il était comme ça, et la conscience de sa virilité simple, retrempée aux origines lui donnait des heures d’un bonheur profond. Pourquoi dès lors se fût-il torturé de scrupules, compliqué de nuances?
*
* *
Il écoutait vaguement les conversations, la Babel chaotique des voix fortes, les plaisanteries en langues différentes, les disputes sous le marabout frêle que le vent secouait.
Sa place était là désormais. Il saurait s’y pelotonner, faire son trou parmi les camarades aux existences cachées.
Tous ces gaillards-là avaient eu des angles durs et blessants, maintenant ils s’effaçaient: ils avaient quitté pour un temps leur personnalité encombrante comme un vêtement trop voyant, et cela leur permettrait de marcher plus à l’aise, de vivre intérieurement plus libres sous la tyrannie du règlement, déchargés du poids mort des responsabilités. Dans ce retour à la chaleur du troupeau, à la vie animale, il y avait un sentiment de soulagement. Le «ouf» du fardeau jeté bas qui fait la poitrine plus libre.
Autrefois il avait voulu aller au peuple, et maintenant il retournait au peuple pour ne plus penser.
* * * * *
Coudoyer d’anciens drames pour ne plus souffrir, retrouver après des accidents, le sens d’une personnalité intacte et immémoriale, découvrir sous la cendre un feu secret, le feu vital, le sens des éternités de l’instinct... Orschanow sentait tout cela, couché sous la tente comme une bête heureuse, et son regard traînait avec volupté sur la triste Saïda, refuge des cœurs meurtris.
CHAPITRE V
Orschanow était robuste et souple, son instruction de recrue avançait à souhait, sous la direction du sergent Schmütz qui tempêtait et qui jurait sans discontinuer, colérique, le visage haut en couleur, coupé d’une moustache de chat roux.
Orschanow avait conquis Schmütz en lui parlant allemand et en s’appliquant au travail.
Pour lui, la bonne fatigue qui le jetait, le soir, rompu sur son lit, rachetait l’imbécillité de ce travail militaire qui ne servait à rien.
Il aimait surtout les humbles besognes du garde-chambre, et les heures passées au séchoir, dans la petite cour, les jours de soleil, à frotter avec une brosse son linge de grosse toile raide, ses effets de treillis encore tout neufs.
Les légionnaires chantaient, et les complaintes des pays divers jetaient une mélancolie d’un exotisme spécial dans ce coin du quartier entre le séchoir et le _Sénégal_, le bâtiment des cellules de correction, l’épouvante des légionnaires indisciplinés.
Et les jours s’écoulaient ainsi, réguliers, inutiles, pris par le service, avec en agréable perspective, dès le matin, les quatre heures de liberté du soir.
Les légionnaires étaient presque tous de bons soldats, surtout en marche, à la peine. Et pourtant bien rares étaient ceux qui aimaient réellement le métier. La plupart préféraient «tirer au flanc», se _dégrouiller_, ne pas se fouler la rate.
Sur eux pesait une discipline d’une dureté voulue, les locaux disciplinaires ne désemplissaient pas; tous les jours, on voyait, dans la cour, une troupe hâve, l’œil mauvais, rageant à froid, faire le _bal_, avec le sac lourdement chargé, de cailloux parfois.
Certains sergents de garde prenaient un plaisir cruel à faire exécuter aux hommes punis les mouvements les plus pénibles en les espaçant. Ainsi le sergent Schmütz avait pour spécialité le pas gymnastique continuel en été, les longues poses désolantes en hiver.
Ceux qui ne se soumettaient pas passaient à la discipline ou au tourniquet. Ils étaient nombreux.
Après avoir épuisé sur eux toutes les rigueurs, après avoir tenté de les briser par la fatigue terrible du _bal_ et l’horreur du _Sénégal_, des cellules de correction, on les envoyait à la section de discipline. Et ils étaient perdus alors. Ils filaient à Aïn-El-Hadjar ou à Mers-El-Kebir, quelquefois même à la Nouvelle ou à Cayenne. Il y en avait qui étaient fiers d’être des _irréductibles_.
L’un d’eux, un breton, ancien quartier-maître de la flotte, cassé, et qui buvait terriblement, répétait tous les jours à la chambrée: «Moi, mon rêve, c’est d’être _butté_.»
Il ne s’expliquait pas davantage. Un jour sur une observation du caporal d’escouade, il lui fendit le crâne, d’un coup de crosse, férocement, sans raison.
Quand on l’emmena pour le mettre en cellule de prévention, il dit: «Vous voyez bien que j’ai tenu bon, que je serai _butté_.»
Les légionnaires apprirent sa condamnation à mort, peu de temps après, avec leur indifférence coutumière, pour le sort des camarades partis, condamnés ou libérés.
Dmitri éprouvait de la sympathie pour ces révoltés, qui s’avouaient vaincus d’avance, mais qui ne voulaient quand même pas courber la tête. Il se souvenait alors d’Orlow, le _brodiaga_ qui avait brûlé le village de Nicoplatimowka, pour se venger d’un cabaretier. Certes, chez les légionnaires, Orschanow ne rencontrait pas le côté épique et sombre qui l’avait charmé en l’enfant révolté des steppes, mais il lui semblait qu’ils avaient aussi leur grandeur, ceux-là.
--Des fous! A quoi bon faire le malin, disait Perrin, quand on n’est pas le plus fort? Ça n’avance à rien.
Lui, trouvait qu’il fallait tâcher de bien vivre partout où on était et qu’il était trop bête de vouloir se casser le cou quand on pouvait décemment plier.
--Ah! je dis pas, si on voulait nous obliger à faire du mal, de sales coups, oui, alors on aurait le droit de rouspéter. Mais qu’est-ce qu’ils nous demandent par là? D’obéir et de faire le travail pour lequel on s’est engagé. C’est que juste. Si je m’engage pour les foins, faut que je fasse les foins jusqu’au bout.--C’est la même chose.
CHAPITRE VI
Tous les soirs Orschanow retrouvait, dans les cafés maures, chez Zohra ou dans les autres maisons blanches du village nègre, la griserie d’un Orient révélé.
Après quatre mois, il commençait à s’exprimer assez librement en arabe, à s’intéresser à des discours lents devant les cafés maures et les interminables complaintes avaient pour lui des mots profonds comme leur musique.
Le monde arabe, si fermé pour lui les premiers temps, s’ouvrait peu à peu. Orschanow, l’occidental en fuite, entrait dans le décor des couleurs et des parfums.
Dans les milieux indigènes où il se plaisait exclusivement, on s’habituait à lui.
--C’est dommage que tu sois un roumi! disait souvent Mohammed, qui l’aimait maintenant en frère.
--Mais je ne suis pas un roumi, objectait Orschanow en souriant. Je ne suis d’aucune religion, et si je devais en prendre une ce serait l’Islam.
En effet, l’Islam l’avait enveloppé d’un charme mélancolique. C’était l’apaisement et la sérénité.
Devant l’infortune et la Mort, l’Arabe restait impassible, sans révolte, presque sans pleurs et toutes les hérédités fatalistes d’Orschanow s’émouvaient fraternelles, le poussant vers ces hommes.
D’ailleurs, ne leur était-il pas semblable? N’avait-il pas renoncé volontairement à la lutte, au travail, but de toute vie européenne, pour se laisser aller, comme eux, voluptueusement entraîné à la dérive, au fil des heures.
Et puis, ils étaient des nomades, des vagabonds invétérés. Et tant d’autres traits les faisaient ressembler à ce peuple russe qu’Orschanow aimait toujours d’un douloureux et profond amour.
Comme le peuple russe, le peuple arabe se maintenait par sa force d’inertie, presque immuable. Comme lui aussi, il souffrait, en silence, apportant dans ses rapports avec l’administration la même résignation, la même soumission, avec la même réprobation tacite pour l’injustice. Le Russe disait: «C’était sur ma naissance». L’Arabe, plus laconique, se contentait d’esquisser un geste vague de soumission: _Mektoub_--c’était écrit!
Orschanow retrouvait certaines coutumes touchantes de la terre slave, chez les Arabes: le culte de l’hospitalité, la générosité et la charité envers les pauvres.
Ils étaient mélancoliques, ignorants de la _blague_, cette gaîté occidentale si étrangère à Orschanow. Ils avaient cependant leurs heures de joie légère, leur rire de grands enfants. Mais, tout de suite après, ils retombaient à leur gravité, ils se renfermaient en eux-mêmes. La plupart du temps même, ils se contentaient de sourire.
Et puis, ils étaient, comme les Slaves du peuple, sociables et égalitaires, sans dédain pour les pauvres. Les riches, les lettrés s’asseyaient côte à côte avec les plus loqueteux, dans la grande fraternité islamique. Un mendiant entrait-il dans un café, on lui faisait une place, on échangeait avec lui le salut de paix, le même pour tous les musulmans.
Et Orschanow se laissait aller au bien-être indolent de la vie arabe peu compliquée.
Mohammed, fumeur de kif, avait persuadé à Dmitri d’abandonner l’alcool pour la petite pipe de poussière de chanvre. Au lieu de l’ivresse tapageuse de la boisson c’était un engourdissement doux, une paix infinie qui venait, à mesure que la fumée jaunâtre du kif montait dans l’air tiède.
CHAPITRE VII
Derrière un café maure, dans une petite cour passée à la chaux bleuâtre, un pied de vigne séculaire se tordait, s’appuyant sur un figuier noueux, en une fraternité de vieux arbres reclus.
Des pierres sèches, équarries et alignées, formaient une sorte de large banquette ronde autour du puits étroit. Dans les niches irrégulières des murs, des pots de basilics et des gargoulettes bouchées d’un bouquet de brins de lentisque. Dans une vieille caisse, un jasmin dont les fleurs blanches, striées de rose pâle s’effeuillait sur des nattes.
Un faucon, attaché par la patte, rêvait sur son perchoir et des rossignols se pâmaient dans de petites cages en piquants de porc-épics.
C’était la fumerie de kif clandestine de la Djenina tenue par Hadj Adda, nègre marocain, lettré, grave et poli. Son visage régulier, d’un noir d’ébène, encadré d’une barbe blanche, souriait à l’habitué, quand il voulait bien accepter une petite pipe.
Dès cinq heures, le jardinet silencieux s’animait. Ils étaient une vingtaine qui venaient là, des portefaix, des bédouins de passage, des Maures.
Il n’y avait rien d’orgiaque dans ces réunions. On fumait le kif en échangeant de rares paroles. Puis on faisait de la musique arabe et on chantait.
Jamais une femme, jamais une plaisanterie grossière. Cette volupté se suffisait à elle-même.
*
* *
Mohamed avait introduit Orschanow à la Djenina, répondant de ce légionnaire qu’on avait bien un peu regardé de travers, le premier jour. Puis, on s’était habitué à lui, le traitant en frère, lui souriant quand il arrivait.
Il s’étendait près de l’ancien spahi, et, sa petite pipe à la main, il écoutait, les yeux mi-clos, le murmure doux des rossignols captifs, et la musique de rêve des «hacheïchia», les fumeurs de kif.
Mohammed jouait du _djouak_, tirant des plaintes étouffées, tantôt langoureuses, tantôt d’une presque immatérielle tristesse de ce petit bout de roseau, coupé au fond d’un oued.
Hammou Benhalima, un portefaix en loques européennes, avec un foulard de coton bleu roulé autour de sa chéchiya, jouait de la guitare espagnole.
Un vieux, la face rasée, impassible, les yeux clos, comme en rêve, faisait pleurer un antique violon, qu’il appuyait sur son genou, à la mode arabe. Et d’autres, un groupe de bédouins aux minces profils d’oiseau de proie, aux yeux roux sous le voile en auvent de leurs turbans à cordelettes fauves, promenaient des petits morceaux d’écorce sur les deux cordes de leurs _guibri_--Et les têtes se renversaient, les yeux se fermaient.
Les «hacheïchia» en extase chantaient.
Tantôt c’étaient des complaintes bédouines, épopées de chasse, d’amour et de rixes. Tantôt, des cantiques maraboutiques, la _Borda_, en l’honneur du Prophète, ou des chants d’amour passionné et malheureux, où des cœurs saignaient, distillant goutte à goutte les larmes brûlantes des séparations et des oublis.
Orschanow, tiré de son demi assoupissement, dans la lueur vacillante des bougies, observait parfois les groupes aux attitudes souples et félines, les accroupissements, les poses couchées, lasses, la mimique des visages que l’ivresse du chant, de la musique et du kif pâlissait lentement de spiritualité. Les citadins se laissaient aller à l’extase, voluptueusement. Les bédouins gardaient leurs masques bronzés, de gravité farouche, les prunelles plus luisantes seulement, dans le soulèvement des paupières alourdies.
On parlait peu, à la Djenina, et le cafetier distribuait en silence les petites tasses de café, les tout petits verres de thé marocain, à la menthe poivrée...
CHAPITRE VIII
C’était la nuit.
La chambrée, dans l’ombre, soufflait une chaude haleine de lassitude reposée.
Les corps se vautraient, moites, dans les gros draps bis. Parfois, un gémissement ou une toux coupaient le silence.
Orschanow dormait, ayant rejeté ses draps, les bras nus hors du lit. Il avait retrouvé le sommeil sans rêves, sans cauchemars de ses toutes premières années.
Tout à coup quelque chose le réveilla. Il sursauta. Dans la cour, le clairon sonnait. C’était une sonnerie étrange, lente, lugubre, entendue ainsi à travers l’engourdissement du sommeil.
Déjà le caporal Vialar bondissait, criant:
--Tout le monde debout! Alerte!
Et les légionnaires se levaient, pêle-mêle, jurant, mal éveillés.
Dmitri crut un instant à un malheur.
--C’est encore une lubie du colonel: foutre tout le monde en l’air au milieu de la nuit.
En ville, la trompette des chasseurs répondait, puis un coup de canon déchira les ténèbres et le silence de Saïda endormie.
Le caporal avait rallumé une lampe. On s’habillait avec un cliquetis d’armes, des froissements de cuirs violemment bouclés.
Les hommes juraient, se hâtant pourtant. Dans les escaliers on commençait à entendre le martellement des godillots des autres escouades qui descendaient.
--Allons, nom de Dieu! Tas de feignants, est-ce qu’on se fout du monde par ici!
C’était le sergent Schmütz qui entrait, blême, mal dessaoulé de la veille.
Dans la cour, des lanternes couraient comme des feux-follets, jetant de brusques clartés rouges sous les arbres.
Avec des bruits métalliques et le grouillement des chaussures ferrées, les sections s’établissaient. Les officiers, prévenus par un fourrier arrivaient.
Le lieutenant Clerc boutonnait son col, les dents serrées avec une flamme de colère dans les yeux: une hiverneuse de passage, une Belge délicieuse, était restée dans la chambre désertée brusquement, là-bas, à l’hôtel.
Enfin, le colonel parut, sur son grand cheval blanc. Froid, correct comme pour une revue; il demanda si tout était prêt.
Alors, tout de suite, les ordres retentirent, brefs, et on sortit, tournant sur la route, vers le Sud.
Dans l’obscurité, on n’entendait plus que le bruit houleux, le bruit marin, de la troupe en marche, avec, parfois, des entrechoquements d’acier.
*
* *
On grimpait les pentes raides caillouteuses, au pas gymnastique, péniblement.
--On va à Aïn-El-Hadjar! murmura un légionnaire.
Ils filaient, poussés par les gradés, avec, au cœur, la rancune de leur servitude, l’ennui de toute cette peine prise inutilement.
Seul Orschanow ne s’ennuyait pas. Pour la première fois, la campagne bédouine lui apparaissait ainsi dans la clarté vague de la nuit de printemps.
La brousse prenait des aspects fantastiques, semblait se mouvoir, noire, confuse.
Les oueds s’ouvraient, semblaient sans fond, et le sommet des montagnes se détachait en silhouette exacte sur la pâleur sombre de l’horizon.
Parfois dans le scintillement innombrable du ciel, une étoile se détachait comme un fruit mûr, et tombait à l’infini.
Dans le silence de la montagne on entendait sourdre une vie puissante, l’enfantement prodigieux du printemps africain.
Des chacals glapissaient courant par bandes sur les collines.
*
* *
Les légionnaires haletants arrivèrent au grand plateau d’Aïn-El-Hadjar. Là, au-delà de la mer d’alfa où bruissait le vent tiède, l’horizon s’ouvrait, large, immense, libre...
Orschanow éprouva un grand soulagement. Enfin, plus de montagnes écrasantes, plus de murailles barrant le ciel.