Théâtre de Hrotsvitha religieuse allemande du dixième siècle, traduit pour la première fois en français avec le texte latin revu sur le manuscrit de Munich

Part 2

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On s’est trompé d’une manière moins excusable sur le temps où elle a vécu. D’abord, il faut citer comme un mémorable exemple d’infatuation nationale, l’opinion de l’Anglais Laurent Humphrey, qui jaloux de conquérir cette muse à sa patrie, n’a rien trouvé de mieux que de la confondre avec la poëtesse anglaise Hilda Heresvida, qui vécut au VIIe siècle[30]. Il ne servirait de rien à ce critique trop patriote, de prouver, comme il s’efforce en vain d’y parvenir, que Hilda vivait au IXe siècle[31], puisque Hrotsvitha ne vécut pas plus au IXe siècle, comme le dit Trithème[32], qu’au XIIe, comme on pourrait l’induire de l’_index scriptorum mediæ et infimæ Latinitatis_ de notre illustre du Cange.

[30] Martin Fréd. Seidel et les autres écrivains qui ont réfuté cette extravagante prétention de Laurent Humphrey, ont négligé de nous faire connaître dans quel ouvrage de l’auteur elle est émise.

[31] Voy. pour Hilda, Beda, _Histor. ecclesiast._, lib. III, cap. 33.

[32] Trithème (_Liber de script. ecclesiast._, in-4º, 1512, p. 89) fait, ainsi que H. Bodo, Hrotsvitha contemporaine de Johannes Anglicus, «_quæ_ doctrina sua papatum meruit,» c’est-à-dire, contemporaine de la prétendue papesse Jeanne; ce qui revient à faire vivre Hrotsvitha vers l’an 854. Trithème a évité cette faute dans deux autres ouvrages: _De viris illustr. German._, p. 129, Francf., et _Annal. Hirsaugiens._, t. I, p. 113.

Il résulte, avec la dernière évidence, d’un poëme de Hrotsvitha (_Historia sive panegyris Oddonum_), qu’elle écrivait dans la dernière moitié du Xe siècle. Il est plus difficile de déterminer exactement la date de sa naissance et celle de sa mort. Hrotsvitha nous apprend elle-même[33] qu’elle vint au monde longtemps après la mort d’Othon l’Illustre, duc de Saxe, père de Henri l’Oiseleur, arrivée le 30 novembre 912. Ailleurs (préface de ses légendes en vers), elle se dit un peu plus âgée que la fille de Henri, duc de Bavière, Gerberge II, sacrée abbesse de Gandersheim l’an 959[34], et née, suivant toutes les apparences, vers l’an 940[35]. Il résulte de ces deux indices combinés, que Hrotsvitha a dû naître entre les années 912 et 940, et beaucoup plus près de la seconde date que de la première, par conséquent, vers 930 ou 935[36]. La date de sa mort est encore plus incertaine. Un seul point est hors de doute, c’est qu’elle poussa sa carrière fort au delà de l’an 968, puisque le fragment qui nous reste du _Panégyrique des Othons_ comprend les événements de cette année[37], et que postérieurement à ce poëme, Hrotsvitha en composa un autre sur la fondation du monastère de Gandersheim[38]. Casimir Oudin dit qu’elle mourut l’an 1001[39]; elle aurait eu soixante-sept ans, si nous ne nous sommes pas trompés dans nos précédents calculs. Oudin fonde son opinion sur ce que Hrotsvitha a célébré les trois premiers Othons. Il est vrai que le premier livre du poëme, le seul qui subsiste, finit à la mort d’Othon Ier; mais le titre même de l’ouvrage (_Panegyris Oddonum_), prouve que nous n’en possédons que la première partie. La seconde dédicace adressée à Othon, roi des Romains, qui devint bientôt Othon II[40], formait probablement le préambule du second livre, consacré aux actions de ce prince. Ajoutons qu’on lit dans une chronique des évêques d’Hildesheim[41], que Hrotsvitha a célébré _les trois Othons_. De ce dernier fait, s’il était bien établi, il résulterait que notre auteur aurait vécu au delà de l’an 1002, ce qui n’aurait, d’ailleurs, rien que de très-vraisemblable.

[33] _Carm. de primord. et construct. cœnob. Gandesh._, v. 562, seqq.

[34] Voy. _Annal. Hildesh._, ap. Pertz., _Monum. German._; t. V, p. 92.—Cf. Leuckfeld, _Antiq. Gandersh._, p. 220.

[35] Le mariage du duc Henri, père de Gerberge II, est de 938.

[36] Cette opinion que j’ai émise dans la _Revue des Deux-Mondes_ du 15 novembre 1839, se trouve en partie confirmée par M. Pertz dans ses _Monument. German._, t. VI, p. 302.

[37] Dans la préface qui précède la première partie de ce poëme, Hrotsvitha s’en remet au jugement de l’archevêque de Mayence, Wilhelmus, fils d’Othon Ier, lequel mourut l’an 968.

[38] Il est certain que le _Carmen de primordiis et construct. cœnobii Gandesheimensis_ est postérieur au _Panégyrique des Othons_, puisque Hrotsvitha y fait allusion à ce dernier poëme. Voyez v. 80 et 81.

[39] _Comment. de script ecclesiast._, t. II, p. 506.—Hrotsvitha serait morte la même année que l’abbesse Gerberge II. Voy. _Annal. Hildesh._, ap. Pertz., _Monum. German._, t. V, p. 92.

[40] M. Pertz dans le titre de cette dédicace, qualifie ce prince d’Othon II, empereur, prématurément, je crois. Voy. _Monument. German._, t. VI, p. 318.

[41] _Chron. episc. Hildesh. et abb. monast. S. Mich._, ap. Leibn., inter _Scriptor. rer. Brunsv._, t. II, p. 787 et 788.

La vie de cette femme illustre avant son entrée à Gandersheim nous est absolument inconnue. Cependant, elle montre dans ses écrits trop de connaissance du monde et des passions, pour que nous puissions supposer qu’elle leur soit demeurée entièrement étrangère. Quant à sa vie monastique, elle-même nous en révèle quelques particularités fort simples, mais qui sont intéressantes dans leur simplicité. Elle entra au monastère de Gandersheim un peu après Gerberge, c’est-à-dire, avant 959, à l’âge d’environ vingt-trois ans. Elle y perfectionna son éducation religieuse et littéraire. En effet, dans cette pieuse et docte maison, comme dans presque toutes celles de l’ordre de saint Benoît, on mêlait à l’étude des Livres Saints la lecture des chefs-d’œuvres de l’antiquité. Plusieurs écrivains assurent que Hrotsvitha était versée dans les lettres grecques[42], ce dont il nous semble permis de douter. Elle parle avec une modestie naïve de ses premiers essais poétiques. Dans la préface en prose placée à la tête de ses légendes, composées vers l’an 960, elle sollicite l’indulgence pour les fautes qu’elle a pu commettre contre la prosodie, et la grammaire, alléguant pour excuse la solitude du cloître, la faiblesse de son sexe et _son âge encore éloigné de la maturité_. Elle devait avoir à peu près vingt-cinq ans. «Elle ne s’est proposé, dit-elle, d’autre but en écrivant ses vers, que d’empêcher le faible génie que lui a départi le ciel de croupir dans son sein et de se rouiller par sa négligence; elle a voulu le forcer à rendre, sous le marteau de la dévotion, un faible son à la louange de Dieu.» Dans une invocation en vers élégiaques qui précède le premier de ses récits en vers (_l’Histoire de la nativité de la Sainte Vierge_), elle demande à la mère de Dieu de lui délier la langue, et rappelle humblement, à cette occasion, l’exemple de l’ânesse de l’Ancien Testament, à laquelle Dieu daigna accorder la parole.

[42] Ces écrivains sont Henr. Bodo (_Syntagma de eccles. Gandesh._, ap. Leibn., _Script. rer. Brunsv._, t. III, p. 712); Trithème (_Liber de script. ecclesiast._, p. 89), Gesner (_Bibliothec. univers._) et autres.—Ce qui m’empêche d’admettre leur opinion, c’est que Hrotsvitha, qui travaille sans cesse sur des agiographes, emploie exclusivement des légendes latines ou traduites du grec en latin.

Hrotsvitha mentionne avec reconnaissance ses deux principales maîtresses[43]. La première fut une religieuse de Gandersheim, nommée Rikkarde; la seconde, la jeune abbesse Gerberge II, elle-même, qui, quoique moins âgée que son élève, avait cependant sur elle la supériorité d’éducation qui convenait à une princesse du sang impérial. Hrotsvitha lui a dédié respectueusement plusieurs de ses ouvrages; mais bientôt l’écolière surpassa ses maîtresses et même ses maîtres; car, si elle gémit dans la préface de son premier recueil poétique d’être privée des conseils des hommes habiles, on verra dans l’épître qui précède ses comédies (_Epistola ad quosdam sapientes_), que l’attention et les suffrages des hommes les plus éminents ne lui manquèrent pas longtemps, et qu’elle reçut bientôt, de toutes parts, des encouragements et des éloges.

[43] Dans les couvents de l’ordre de saint Benoît, un frère, sous le titre de _Scholasticus_ ou _d’Écolâtre_, présidait à l’instruction des moines. Il paraît que cet article de la règle s’appliquait aux couvents de femmes, aussi bien qu’aux couvents d’hommes.

A tous les mérites qui placent Hrotsvitha au premier rang des femmes célèbres du moyen âge, quelques écrivains ont voulu joindre un talent d’un autre genre. On lit dans une _Encyclopédie musicale_, dirigée par M. le docteur Gust. Schilling[44], un article, d’ailleurs très-incomplet, où l’on range Hrotsvitha parmi les musiciens compositeurs de l’Allemagne. L’auteur de cette notice prétend que son illustre compatriote a mis en musique le _Panégyrique des Othons_, ainsi que plusieurs récits héroïques, et il ajoute: «On a encore d’elle le martyre d’une sainte mis en vers et en musique.» Comme il n’existe, à ma connaissance, aucune trace de notation musicale dans le manuscrit de Hrotsvitha, il est fort à craindre que cette assertion dénuée de toutes preuves, ne soit le résultat d’une méprise. Hrotsvitha emploie fréquemment, en parlant de ses poésies, les expressions _modulari_, _componere_. Il est probable que le biographe dont nous parlons aura été induit en erreur par ces mots d’une signification fort complexe, et leur aura attribué le sens précis et technique qu’ils n’ont point dans l’occasion présente. Hrotsvitha a bien assez de sa gloire réelle, sans qu’il soit besoin de lui en créer une imaginaire.

[44] _Universal-Lexicon der Tunkunst_, Stuttg., 1834–1839; 6 vol. in-8º.

Martin Frédéric Seidel, celui-là même qui, dans ses _Icones et elogia virorum aliquot præstantium_, a si malheureusement transformé le nom de Hrotsvitha en celui de Helena a Rossow, a joint à la notice de cette femme illustre un portrait dont il ne fait pas connaître l’origine. Cette image, qui se retrouve dans Leuckfeld, dans Schurzfleisch[45], dans le _Diarium theologicum_[46] et même dans le _Mercure allemand_ de Wieland[47], n’en est pas pour cela plus authentique. Il nous a paru sans intérêt de la reproduire, et nous avons de beaucoup préféré emprunter la belle gravure sur bois qui se trouve à la tête de la première édition de Hrotsvitha, donnée par Conrad Celtes, et qui représente l’illustre nonne dans l’habit de son ordre, offrant à genoux ses poésies au vieil empereur Othon Ier. La ressemblance n’est probablement pas fort exacte; mais la scène a de l’intérêt et les traits du moins offrent, à un degré remarquable, le caractère ascétique et passionné, qui convient si bien au temps et à la personne[48].

[45] A la tête de son édition des œuvres de Hrotsvitha, in-4º, 1717, dont nous parlerons plus loin.

[46] _Fortgesetzte sammlung von alt. und neuen theolog. Sachen_, Leips., 1732, p. 678.

[47] _Der neue deutsche Merkur_, Weimar, april 1803, t. I, p. 258.

[48] On a attribué cette gravure et les six autres qui ornent l’édition de 1501, à Albert Durer ou à Cranach. Ces planches ne portent ni signature ni monograme, et rien n’indique leur auteur avec certitude. Nous les avons fait réduire, pour les insérer dans notre édition.

IV.

Tous les ouvrages de Hrotsvitha (je pourrais me dispenser de le dire) sont écrits en latin, seule langue usitée au Xe siècle en Occident, pour les compositions littéraires. Il existe deux éditions de ses œuvres, qui toutes deux sont incomplètes. La première a été imprimée en 1501 à Nuremberg, en un volume petit in-folio, par les soins de Conrad Celtes (Meissel), littérateur érudit[49] et poëte lauréat de l’empereur Maximilien, le même à qui l’on doit, dit-on, la découverte des fables de Phèdre et celle de la carte dite de Peutinger. La seconde édition donnée par Schurzfleisch, n’est que la réimpression de celle de Conrad Celtes, augmentée de quelques éclaircissements biographiques et philologiques. Elle parut in-quarto, à Wittenberg, en 1717, et non en 1707, comme porte le titre.

[49] Je dis _Celtes_, pour me conformer à l’usage; mais lui-même signait _Conradus Celtis_. Le mot _Celtis_, traduction du nom allemand _Meissel_, qui signifie _burin_, est, avec ce sens, d’une latinité très-douteuse.

Celtes a reproduit assez fidèlement un beau manuscrit de la fin du Xe siècle ou du commencement du XIe, qu’il découvrit et copia dans un monastère de l’ordre de saint Benoît. Ce manuscrit a passé du couvent de Saint-Emméran de Ratisbonne, dans la bibliothèque royale de Munich, où il est aujourd’hui. Personne n’en a fait usage depuis Celtes, qui l’a publié en entier, jusqu’à M. Pertz, qui s’en est servi pour sa nouvelle édition du _Panegyris Oddonum_[50]. M. Gust. Freytag, qui a donné en 1839 une notice sur Hrotsvitha et une réimpression de la comédie d’_Abraham_, a regretté d’en avoir perdu la trace[51].

[50] Voy. _Monument. German._, t. VI, p. 317.

[51] _De Hrosvitha poetria_, Vratislaviæ, 1839, in-8º, p. 5.

Ce précieux manuscrit est divisé en trois livres ou parties. Le premier livre renferme huit poëmes ou légendes; le second contient nos six comédies en prose rimée. Puis vient un poëme ou long fragment de poëme, intitulé _Panégyrique des Othons_. Celtes, qui a reproduit ce manuscrit avec assez d’exactitude, a eu pourtant le tort d’en changer sans motif la disposition, qui nous paraît offrir l’ordre véritable et chronologique, dans lequel les productions de Hrotsvitha ont été composées. En effet, l’auteur montre dans la préface du _Panégyrique_, qui termine le recueil, moins de timidité et de défiance en ses talents que dans la préface de ses drames, et beaucoup moins surtout que dans la préface de ses histoires en vers. Nous allons faire connaître en détail le contenu des trois parties.

LE PREMIER LIVRE, _Opera carmine conscripta_, se compose de huit récits, savoir: 1º _L’Histoire de la nativité de l’immaculée Vierge Marie, mère de Dieu_, tirée du protévangile de saint Jacques, frère de Jésus[52]; 859 vers hexamètres léonins, comme le sont tous les hexamètres de Hrotsvitha; 2º _L’Histoire de l’ascension de Notre-Seigneur_, pièce de 150 vers hexamètres, composée sur un récit traduit du grec en latin par Jean l’Évêque; 3º _La passion de saint Gandolfe, martyr_; 564 vers élégiaques. L’auteur a employé dans cette pièce un mètre moins grave que dans celles qui précèdent et qui suivent, sans doute parce que le sujet est plutôt comique qu’héroïque. Gandolfe, qui vivait au milieu du VIIIe siècle, sortait de la tige royale des Burgondes. La sainteté du jeune prince était si grande, qu’il reçut le don des miracles. Il épousa une fort belle femme, que Hrotsvitha nomme _Ganea_, probablement par allusion à ses mœurs dissolues. Elle s’abandonna bientôt à un clerc de la maison de son mari. L’adultère fut prouvé par l’épreuve de l’eau: Ganea se brûla la main et le bras, en les plongeant dans une cuve d’eau tiède. Au lieu d’accepter le pardon que lui offrait généreusement son mari, elle le fit assassiner à Varennes en Bourgogne. Plusieurs miracles opérés sur le tombeau de saint Gandolfe furent racontés à cette méchante femme, qui s’en moqua en des termes fort immodestes: «_Miracula_, dit la légende, _non secus ut ventris crepitum existimavit._» Elle fut aussitôt punie de cet impur blasphème par un châtiment digne de sa faute: «_in pœnæ perfidiam_ (in pœnam perfidiæ) _venter illi quoad viveret perpetuo crepabat._» Ce sujet de poésie singulier, surtout dans un couvent de femmes, prouve que le badinage et une gaieté, même assez grossière, n’étaient pas entièrement bannis de ces pieux asiles[53]; 4º _Le martyre de saint Pélage à Cordoue_. Ce poëme, composé de 404 hexamètres, est le récit d’une aventure que Hrotsvitha a mise en vers, d’après une relation orale qu’elle tenait d’un Espagnol, témoin de l’événement. Cette circonstance dénote des rapports remarquables, au Xe siècle, entre l’Allemagne et les royaumes d’Espagne[54]. Aussi rencontre-t-on dans cette pièce quelques _hispanismes_ singuliers, entre autres, le mot _rostrum_ employé pour _facies_. Le fait s’est passé du temps d’Abdalrahman, ou, comme nous disons, d’Abderame III. Lors de l’expédition de ce prince contre les peuples de la _Galice_[55], entre les années 940 et 943, le père de Pélage ayant été fait prisonnier par les Maures, ce jeune homme obtint d’être emmené captif à Cordoue, à la place de son père; sa beauté l’exposa aux outrages des Sarrasins. Ayant refusé de servir aux plaisirs infâmes de leur chef, il fut précipité du haut des remparts dans le fleuve. Recueilli vivant par des pêcheurs, il fut achevé par les soldats d’Abderame. Le poëme de Hrotsvitha obtint une si grande célébrité, qu’il a été cité par plusieurs agiographes, notamment par ceux d’Espagne et de Portugal[56]; il a été inséré en entier dans le recueil des Bollandistes, sous la date du 4 février[57]; 5º _La chute et la conversion de Théophile, vidame ou archidiacre d’Adona en Cilicie_, et non _en Sicile_, comme le disent à tort les deux éditions de Celtes et de Schurzfleisch. Cette légende est l’histoire d’un clerc qui, vers l’an 538, ayant été nommé très-jeune aux fonctions de vidame de l’église d’Antioche et révoqué peu après, se voua au diable par dépit et par ambition. Cette aventure fantastique a été, pendant le moyen âge, le texte de beaucoup d’ouvrages d’imagination: tout le monde connaît le _Miracle de Théophile_, drame du XIIIe siècle, composé par le trouvère Rutbeuf[58]. Lors de la sécularisation des sciences au XVIe siècle, le clerc Théophile est devenu le docteur Faust; 6º _L’Histoire de la conversion d’un jeune esclave exorcisé par saint Basile_. Dans ce poëme, composé de 249 vers, ce n’est pas par ambition, mais par amour, que l’esclave d’un habitant de Césarée se voue au diable. Éperdument amoureux de la fille de Proterius, que son père destinait au cloître, il parvint, avec l’aide de l’esprit malin, à se faire aimer d’elle, et l’épousa au grand déplaisir de sa famille. Cependant, la jeune femme, s’étant bientôt aperçue que son mari n’osait pas entrer dans l’église, devina la vérité. Elle sollicita aussitôt et obtint le divorce, et, suivant son premier dessein, embrassa la vie monastique. De son côté, le jeune homme, repentant de son crime, fut exorcisé par saint Basile, qui força le démon à rendre la cédule que l’imprudent avait souscrite. Cette histoire et la précédente devaient, comme on voit, rappeler agréablement aux pieuses habitantes de Gandersheim le miracle attribué à Hrotsvitha, leur quatrième abbesse; 7º _L’Histoire de la passion de saint Denis_; 266 vers hexamètres. Ce poëme est calqué sur la légende que l’on peut lire dans les Bollandistes, sous la date du 9 octobre. La scène principale, c’est-à-dire le voyage miraculeux du saint décapité, est peinte par Hrotsvitha en traits qui ne manquent ni de poésie ni de grandeur; 8º _L’Histoire de la passion de sainte Agnès, vierge et martyre_. Le sujet de cette pièce, composée de 459 vers et tirée d’un récit de saint Ambroise[59], est plus scabreux que celui d’aucun des poëmes précédents. Agnès, jeune Romaine d’une grande beauté, avait embrassé le christianisme et fait vœu de chasteté. Le fils du comte Simpronius, préfet de la ville, s’éprit de cette belle chrétienne et, n’ayant pu la gagner ni par ses prières, ni par ses présents, tomba dans une mélancolie, qui fit craindre pour ses jours. Les médecins, ayant découvert la cause de son mal, en informèrent Simpronius, qui commanda, avec emportement, à la jeune Agnès de céder aux désirs de son fils. Celle-ci étant restée inexorable, Sempronius la fit traîner au temple de Vesta, pour y adorer le feu sacré. Sur le refus d’Agnès, il ordonna qu’on la dépouillât de ses vêtements et qu’on la conduisît dans un lieu de prostitution; mais au moment où on commençait à exécuter cet ordre, le ciel, pour garantir la pudeur d’Agnès, permit que ses cheveux grandissent, au point de tomber jusqu’à ses pieds, comme un voile. Le fils du préfet l’ayant poursuivie dans cette demeure infâme, n’eut pas plus tôt porté la main sur elle, qu’il tomba mort à ses pieds. Le père, au désespoir, accusa la jeune vierge de magie. Agnès, pour se disculper, demande au ciel et obtient la résurrection du jeune insensé. Le père et le fils se font chrétiens. Cependant, les prêtres païens poursuivent la condamnation d’Agnès. Celle-ci, qui consent au martyre, meurt sous l’épée du bourreau et va prendre place auprès de Jésus-Christ, dans le chœur immortel des vierges.

[52] Voy. J. Alb. Fabricius, _Codic. apocryph. Novi Testam._, t. I, p. 40, seqq.

[53] Cette histoire est très-sérieusement rapportée par les Bollandistes. Voy. _Act. Sanctor._, Maii t. II, p. 642, seqq.—Le Duchat croit que Rabelais a fait allusion à cette légende (_Pantagruel_, liv. II, chap. 7), et il se permet lui-même, à cette occasion, une note très-pantagruélique.

[54] Othon Ier entretint même des relations avec les califes de Cordoue. On peut lire dans Mabillon (_Act. Sanctor. ordin. S. Benedicti_, t. V, p. 404), le récit de l’ambassade de Jean, moine de Gorze, récit très-bien analysé par M. Ch. Romey dans le t. IV de son _Histoire d’Espagne_, p. 213 et suiv.

[55] C’est l’expression de Hrotsvitha, v. 81.—Abderame III n’a point fait d’expédition dans ce que nous appelons proprement _la Galice_.—L’argument qui précède ce poëme n’est point de Hrotsvitha; il est, je crois, comme tous les arguments des légendes, l’œuvre d’une main plus récente et ordinairement peu exacte.

[56] Voyez, entre autres, dans Ambrosius Morales (_Addit. ad divi Eulogii opera_, p. 112 seqq.), et surtout dans Jorge Cardoso (_Agiologio Lusitano_, t. III, in-folio, p. 829–832), la légende de Sam Payo, où l’auteur s’appuie de l’autorité de Hrotsvitha.

[57] _Acta Sanctor._, februar. t. I, p. 480, seqq.

[58] Voy. l’édition des œuvres de ce poëte donnée par M. Achille Jubinal, t. II, p. 79 et 105.

[59] Voy. _Act. Sanct._, Januar. t. II, p. 351, seqq.

Entre le premier livre et le second, on trouve dans le manuscrit un court morceau en prose, servant à la fois d’épilogue aux récits en vers, et de prologue aux drames. Cet avertissement, commun aux légendes et aux comédies, semble indiquer que ces deux recueils avaient été disposés pour la lecture par Hrotsvitha elle-même, et rangés par elle dans l’ordre où les présente le manuscrit.