Part 17
Non-seulement les étourdis dissipent avec elle le peu de biens qui leur reste; mais les riches citoyens de la ville consument ce qu’ils possèdent de plus précieux, pour l’enrichir à leurs dépens.
LES DISCIPLES.{1106}
Cela fait frémir d’horreur.
PAPHNUCE.{1107}
Des troupeaux d’amants affluent chez elle.
LES DISCIPLES.{1108}
Ils se perdent eux-mêmes.
PAPHNUCE.{1109}
Ces insensés, aveuglés par leurs désirs, se disputent l’entrée de sa maison, et s’emportent en querelles.
LES DISCIPLES.{1110}
Un vice en engendre un autre.
PAPHNUCE.{1111}
Puis ils en viennent aux mains; tantôt ils se meurtrissent le visage à coups de poing, tantôt ils se repoussent les uns les autres par les armes et inondent de sang le seuil de cette demeure impure.
LES DISCIPLES.{1112}
O excès détestables!
PAPHNUCE.{1113}
Voilà l’injure au Créateur que je déplorais; voilà la cause de ma douleur.
LES DISCIPLES.{1114}
Ce n’est pas sans motif que vous vous affligez, et nous ne doutons pas que les citoyens de la patrie céleste n’en soient contristés comme vous.
PAPHNUCE.{1115}
Si j’allais la trouver sous les dehors d’un amant, peut-être pourrais-je l’amener à renoncer à ces désordres?
LES DISCIPLES.{1116}
Puisse celui qui a versé ce dessein dans votre pensée vous donner le pouvoir de l’accomplir!
PAPHNUCE.{1117}
Prêtez-moi cependant l’appui de vos prières assidues, pour que je puisse vaincre les ruses du serpent maudit.
LES DISCIPLES.{1118}
Que celui qui a terrassé le roi des habitants des ténèbres vous fasse triompher de l’ennemi du genre humain!
SCÈNE II.{1119}
PAPHNUCE, LES AMANTS DE THAÏS.
PAPHNUCE.{1120}
J’aperçois des jeunes gens dans le forum. Je vais les aborder et leur demander où je trouverai celle que je cherche.
LES JEUNES GENS.{1121}
Cet inconnu semble vouloir nous aborder; voyons ce qu’il nous veut.
PAPHNUCE.{1122}
Holà! jeunes gens, qui êtes-vous?
LES JEUNES GENS.{1123}
Des habitants de cette ville.
PAPHNUCE.{1124}
Je vous salue.
LES JEUNES GENS.{1125}
Nous vous saluons aussi, qui que vous soyez, étranger ou citoyen.
PAPHNUCE.{1126}
Je suis étranger.
LES JEUNES GENS.{1127}
Pourquoi venez-vous ici? que cherchez vous?
PAPHNUCE.{1128}
Ce n’est pas une chose à dire.
LES JEUNES GENS.{1129}
Pourquoi?
PAPHNUCE.{1130}
C’est mon secret.
LES JEUNES GENS.{1131}
Vous feriez mieux de nous parler avec confiance; car, n’étant pas de cette ville, vous aurez de la peine à faire ce que vous désirez, sans les conseils des habitants.
PAPHNUCE.{1132}
Et si je parle, et qu’en parlant j’élève un obstacle à mes desseins?
LES JEUNES GENS.{1133}
Aucun ne viendra de nous.
PAPHNUCE.{1134}
Je cède à vos promesses bienveillantes et me fie à votre loyauté. Je vais vous communiquer mon secret.
LES JEUNES GENS.{1135}
Vous ne rencontrerez de notre part ni infidélité ni entrave.
PAPHNUCE.{1136}
J’ai appris, par de nombreux rapports, qu’il habite parmi vous une femme que tout le monde est forcé d’aimer, et qui est affable pour tout le monde.
LES JEUNES GENS.{1137}
Savez-vous son nom?
PAPHNUCE.{1138}
Oui.
LES JEUNES GENS.{1139}
Comment s’appelle-t-elle?
PAPHNUCE.{1140}
Thaïs.
LES JEUNES GENS.{1141}
C’est le feu qui embrase nos concitoyens.
PAPHNUCE.{1142}
On la dit la plus belle et la plus voluptueuse de toutes les femmes.
LES JEUNES GENS.{1143}
Ceux qui vous ont ainsi parlé d’elle ne vous ont pas trompé.
PAPHNUCE.{1144}
C’est pour elle que j’ai supporté la longueur d’un pénible voyage. Je ne suis venu que pour la voir.
LES JEUNES GENS.{1145}
Rien ne s’oppose à ce que vous la voyiez.
PAPHNUCE.{1146}
Où demeure-t-elle?
LES JEUNES GENS.{1147}
Voyez, son logis est tout proche.
PAPHNUCE.{1148}
Est-ce cette maison que vous me montrez du doigt?
LES JEUNES GENS.{1149}
Oui.
PAPHNUCE.{1150}
J’y vais.
LES JEUNES GENS.{1151}
Si vous voulez, nous vous accompagnerons.
PAPHNUCE.{1152}
Je préfère y aller seul.
LES JEUNES GENS.{1153}
Comme il vous plaira.
SCÈNE III.{1154}
PAPHNUCE, THAIS.
PAPHNUCE.{1155}
Êtes-vous ici dedans, Thaïs, vous que je cherche?
THAÏS.{1156}
Qui est là? quel inconnu me parle?
PAPHNUCE.{1157}
Un homme qui vous aime.
THAÏS.{1158}
Quiconque m’aime est payé de retour.
PAPHNUCE.{1159}
O Thaïs! Thaïs! quel long et pénible voyage j’ai entrepris, pour avoir le bonheur de vous parler et de contempler votre beauté!
THAÏS.{1160}
Je ne me dérobe point à vos regards; je ne refuse pas de m’entretenir avec vous.
PAPHNUCE.{1161}
Une conversation aussi intime que celle que je désire demande un lieu plus solitaire.
THAÏS.{1162}
Voici une chambre bien meublée, et qui offre une agréable habitation.
PAPHNUCE.{1163}
N’y a-t-il pas un réduit plus retiré, où nous puissions causer plus secrètement?
THAÏS.{1164}
Oui, il y a encore dans ce logis un lieu plus reculé, et si secret, qu’avec moi il n’y a que Dieu qui le connaisse.
PAPHNUCE.{1165}
Quel Dieu?
THAÏS.{1166}
Le vrai Dieu.
PAPHNUCE.{1167}
Vous croyez donc que Dieu sait quelque chose de ce qui nous concerne?
THAÏS.{1168}
Je n’ignore pas que rien ne lui est caché.
PAPHNUCE.{1169}
Pensez-vous qu’il reste indifférent aux actions des pécheurs, ou qu’il les juge, au contraire, avec équité?
THAÏS.{1170}
Je crois que, dans la balance de sa justice, il pèse les actions de tous les hommes, et qu’il dispense le châtiment ou la récompense à chacun suivant ses œuvres.
PAPHNUCE.{1171}
O Christ! combien ta bonté pour nous est admirable et patiente! Ceux même qui te connaissent, et que tu vois pécher, tu tardes encore à les punir.
THAÏS.{1172}
Pourquoi tremblez-vous et changez-vous de couleur? Pourquoi versez-vous des larmes?
PAPHNUCE.{1173}
Votre présomption me fait horreur, je déplore votre chute; car vous saviez ces vérités, et, cependant, vous avez perdu un si grand nombre d’âmes!
THAÏS.{1174}
Malheur, malheur à moi!
PAPHNUCE.{1175}
Vous serez damnée, avec d’autant plus de justice que vous avez, avec une plus grande présomption, offensé sciemment la Majesté divine!
THAÏS.{1176}
Hélas! hélas! que dites-vous? Quelles menaces adressez-vous à une malheureuse femme?
PAPHNUCE.{1177}
Les supplices de l’enfer vous atteindront, si vous persévérez dans le crime.
THAÏS.{1178}
La sévérité de vos réprimandes ébranle profondément mon cœur effrayé.
PAPHNUCE.{1179}
Oh! plût à Dieu qu’une si grande terreur pénétrât jusqu’au fond de vos entrailles, que vous n’eussiez plus l’audace de céder à de dangereuses voluptés!
THAÏS.{1180}
Et quelle place peut-il rester à présent pour les plaisirs corrompus dans un cœur où règnent sans partage un repentir amer et l’épouvante nouvelle que m’inspirent des crimes dont je connais l’énormité?
PAPHNUCE.{1181}
Ce que je souhaite, c’est que, coupant les épines du vice, vous fassiez couler sur vos fautes le torrent de la componction.
THAÏS.{1182}
Oh! si vous pouviez croire, oh! si vous pouviez espérer qu’une pécheresse souillée, comme je le suis, par la fange de mille et mille impuretés, pût jamais expier ses crimes et mériter son pardon par une pénitence, quelque dure qu’elle fût!...
PAPHNUCE.{1183}
Il n’est point de péché si grave, point de crime si énorme, que ne puissent expier les larmes du repentir, pourvu qu’elles soient suivies d’œuvres effectives.
THAÏS.{1184}
Montrez-moi, je vous prie, mon père, par quelles œuvres méritoires je puis obtenir le bienfait de ma réconciliation.
PAPHNUCE.{1185}
Méprisez le siècle, et fuyez la compagnie de vos amants dissolus.
THAÏS.{1186}
Et que me faudra-t-il faire ensuite?
PAPHNUCE.{1187}
Vous retirer dans un lieu solitaire, où, en faisant votre examen intérieur, vous puissiez pleurer sur l’énormité de votre péché.
THAÏS.{1188}
Si vous espérez que cela puisse être utile à mon salut, je ne tarde pas un seul instant.
PAPHNUCE.{1189}
Je ne doute pas que cela ne vous soit utile.
THAÏS.{1190}
Accordez-moi seulement un court délai, pour réunir les richesses que j’ai si mal acquises et que j’ai trop longtemps conservées.
PAPHNUCE.{1191}
Ne vous inquiétez pas de ces choses; il ne manquera pas de gens qui s’en serviront, quand ils les auront trouvées.
THAÏS.{1192}
Je ne m’inquiète de ces biens ni pour les garder, ni pour les donner à mes amis: je ne songe pas même à les distribuer aux indigents; car je ne crois pas que le prix de ce qui demande une expiation puisse être convenablement employé en bonnes œuvres(71).
PAPHNUCE.{1193}
Vous avez raison. Et qu’avez-vous résolu de faire de ces monceaux de richesses?
THAÏS.{1194}
Je veux les livrer aux flammes et les réduire en cendres.
PAPHNUCE.{1195}
Pourquoi?
THAÏS.{1196}
Pour ne rien laisser dans le monde de ce que je n’ai acquis qu’en péchant et en outrageant le Créateur du monde.
PAPHNUCE.{1197}
Oh! que vous êtes différente de cette Thaïs qui brûlait naguère de passions impures, et qui était altérée d’or(72)!
THAÏS.{1198}
Peut-être deviendrai-je meilleure, si cela plaît à Dieu.
PAPHNUCE.{1199}
Il n’est pas difficile à son essence immuable de changer toutes choses à son gré.
THAÏS.{1200}
Je vais mettre à exécution le projet que j’ai conçu.
PAPHNUCE.{1201}
Allez en paix, et hâtez-vous de revenir vers moi.
SCÈNE IV.{1202}
THAÏS, SES AMANTS.
THAÏS.{1203}
Venez tous ici; accourez, amants insensés!
LES AMANTS.{1204}
C’est la voix de Thaïs qui nous appelle; allons vite, pour ne pas l’offenser par nos lenteurs.
THAÏS.{1205}
Approchez! accourez! j’ai à échanger avec vous quelques paroles.
LES AMANTS.{1206}
O Thaïs! Thaïs! que signifie ce bûcher que vous élevez? Pourquoi y entassez-vous ce nombre infini d’objets précieux?
THAÏS.{1207}
Vous le demandez?
LES AMANTS.{1208}
Nous sommes frappés de surprise.
THAÏS.{1209}
Je vais vous le dire sans délai.
LES AMANTS.{1210}
Nous le désirons.
THAÏS.{1211}
Regardez! (Elle met le feu au bûcher.)
LES AMANTS.{1212}
Arrêtez! arrêtez, Thaïs! que faites-vous? Avez-vous perdu la raison?
THAÏS.{1213}
Je ne l’ai pas perdue; je l’ai recouvrée!
LES AMANTS.{1214}
Pourquoi sacrifiez-vous ainsi quatre cents livres d’or et tant de richesses de toutes sortes?
THAÏS.{1215}
Je veux consumer dans les flammes tout ce que j’ai arraché de vous par de mauvaises actions, afin qu’il ne vous reste plus la moindre espérance de me voir jamais céder à votre amour.
LES AMANTS.{1216}
Arrêtez, un moment! arrêtez! et découvrez-nous la cause du trouble où vous êtes.
THAÏS.{1217}
Je ne veux ni rester, ni vous parler plus longtemps.
LES AMANTS.{1218}
D’où viennent ces dédains et ce mépris? Nous reprochez-vous quelque infidélité? N’avons-nous pas toujours satisfait vos désirs? et voilà que vous nous accablez injustement d’une haine imméritée!
THAÏS.{1219}
Laissez-moi; ne déchirez pas mes vêtements pour me retenir! Qu’il vous suffise que jusqu’à ce jour j’aie consenti à pécher avec vous. Il est temps de mettre un terme à mes fautes. Le moment de nous séparer est venu.
LES AMANTS.{1220}
Où va-t-elle?
THAÏS.{1221}
Dans un lieu où nul d’entre vous ne me verra.
LES AMANTS.{1222}
Grand Dieu! quel est ce prodige? Thaïs, nos délices, elle qui ne songeait qu’à s’enrichir, elle qui n’eut jamais d’autre pensée que le plaisir, et qui s’était livrée tout entière à la volupté, voilà qu’elle sacrifie sans retour tant de monceaux d’or et de pierreries! Elle nous méprise, nous ses amants, et nous a privés tout à coup de sa présence!
SCÈNE V.{1223}
THAÏS, PAPHNUCE.
THAÏS.{1224}
Me voici, Paphnuce mon père. Je viens à vous toute prête à vous obéir.
PAPHNUCE.{1225}
Votre retard commençait à m’inquiéter; je craignais que vous ne vous fussiez engagée de nouveau dans les distractions du siècle.
THAÏS.{1226}
N’ayez pas cette crainte: les pensées qui roulent dans mon esprit sont bien différentes. J’ai disposé de ma fortune comme je le voulais, et j’ai renoncé publiquement à mes amants.
PAPHNUCE.{1227}
Puisque vous avez renoncé à eux, vous pouvez maintenant vous unir à votre amant qui est au ciel.
THAÏS.{1228}
C’est à vous de me tracer, comme avec une règle, la conduite que je dois tenir.
PAPHNUCE.{1229}
Suivez-moi.
THAÏS.{1230}
Mes pas vous suivront, et plût à Dieu que je pusse vous suivre de même par mes actions!
SCÈNE VI.{1231}
Les précédents.
PAPHNUCE.{1232}
Vous voyez ce monastère; il est habité par un noble collége de vierges consacrées à Dieu. C’est là que je désire que vous passiez le temps de votre pénitence.
THAÏS.{1233}
Je ne résiste point à vos ordres.
PAPHNUCE.{1234}
Je vais entrer et prier l’abbesse, directrice de cette maison, de vouloir bien vous y recevoir.
THAÏS.{1235}
Que dois-je faire en attendant?
PAPHNUCE.{1236}
Entrez avec moi.
THAÏS.{1237}
J’obéis.
PAPHNUCE.{1238}
L’abbesse vient à notre rencontre. Je ne comprends pas qui l’a si promptement instruite de notre arrivée.
THAÏS.{1239}
C’est la renommée, dont nul retard n’arrête la course.
SCÈNE VII.{1240}
Les mêmes, L’ABBESSE.
PAPHNUCE.{1241}
Je vous rencontre à propos, illustre abbesse; c’est vous que je cherche.
L’ABBESSE.{1242}
Vous êtes le bien-venu, Paphnuce notre vénérable père. Bénie soit votre arrivée, vous que chérit le Seigneur!
PAPHNUCE.{1243}
Que la grâce du souverain Créateur répande sur vous la béatitude de sa bénédiction éternelle!
L’ABBESSE.{1244}
D’où me vient ce bonheur, que votre Sainteté daigna visiter aujourd’hui mon humble habitation?
PAPHNUCE.{1245}
J’ai besoin de votre assistance dans une nécessité pressante.
L’ABBESSE.{1246}
Vous n’avez qu’à m’apprendre, d’un mot, ce que vous désirez de moi; je m’empresserai de vous obéir et de satisfaire à vos vœux, selon mon pouvoir.
PAPHNUCE.{1247}
Je vous apporte une chèvre demi-morte, que j’ai arrachée à la dent du loup; je vous prie de lui accorder, pour la guérir, votre miséricordieuse sollicitude, jusqu’à ce qu’elle ait échangé sa rude peau de chèvre contre une douce toison de brebis.
L’ABBESSE.{1248}
Expliquez-vous plus clairement.
PAPHNUCE.{1249}
Cette femme que vous voyez a mené la vie d’une courtisane.
L’ABBESSE.{1250}
Cela est déplorable.
PAPHNUCE.{1251}
Elle s’est abandonnée tout entière aux plaisirs sensuels.
L’ABBESSE.{1252}
Elle s’est perdue elle-même.
PAPHNUCE.{1253}
Mais enfin, par mes conseils, et avec le secours du Christ, elle n’a plus à présent que de l’aversion pour les vanités qui la séduisaient, et elle a résolu de vivre chaste.
L’ABBESSE.{1254}
Grâces soient rendues à l’auteur de cette conversion!
PAPHNUCE.{1255}
Les maladies de l’âme, comme celles du corps, se guérissent par l’emploi des contraires. Il faut donc que cette pécheresse, séquestrée des agitations du siècle, soit renfermée seule dans une cellule étroite, où elle puisse, avec plus de loisir, méditer sur ses fautes.
L’ABBESSE.{1256}
Rien n’est plus utile.
PAPHNUCE.{1257}
Donnez des ordres pour qu’une cellule soit construite le plus tôt possible.
L’ABBESSE.{1258}
Elle le sera dans un court délai.
PAPHNUCE.{1259}
Il faut n’y laisser ni entrée, ni sortie, mais seulement une petite fenêtre, par laquelle elle puisse recevoir un peu de nourriture, que vous lui ferez donner discrètement à des jours et des heures marqués.
L’ABBESSE.{1260}
Je crains que la faiblesse de cette femme habituée au luxe n’ait peine à supporter la rigueur d’une pénitence aussi dure.
PAPHNUCE.{1261}
N’ayez pas cette inquiétude: il faut pour de grandes fautes recourir à des remèdes proportionnés.
L’ABBESSE.{1262}
Cela est vrai.
PAPHNUCE.{1263}
Ce qui m’inquiète davantage, ce sont les délais; je crains qu’elle ne retombe dans la société corrompue des hommes.
L’ABBESSE.{1264}
Pourquoi cette inquiétude? Que ne la renfermez-vous? La cellule que vous avez demandée est prête.
PAPHNUCE.{1265}
Tant mieux. Entrez, Thaïs, dans ce réduit, où vous pourrez convenablement pleurer vos désordres.
THAÏS.{1266}
Que cette cellule est étroite et obscure! Que ce séjour est incommode pour une femme délicate!
PAPHNUCE.{1267}
Pourquoi maudissez-vous cette habitation? Pourquoi frémissez-vous d’y entrer? Indomptée jusqu’à ce jour, vous avez erré sans contrainte; il convient aujourd’hui que vous receviez un frein dans la solitude.
THAÏS.{1268}
L’âme accoutumée aux plaisirs des sens ne peut se défendre de quelques retours vers sa première vie.
PAPHNUCE.{1269}
C’est pourquoi les rênes de la discipline doivent la retenir, jusqu’à ce que la révolte ait cessé.
THAÏS.{1270}
Avilie, comme je le suis, je ne refuse pas d’obéir aux ordres de votre paternité; mais il y a dans cette habitation un inconvénient bien difficile à supporter pour ma faiblesse.
PAPHNUCE.{1271}
Quel est cet inconvénient?
THAÏS.{1272}
Je rougis de le dire.
PAPHNUCE.{1273}
Ne rougissez pas, et parlez sans détour.
THAÏS.{1274}
Qu’y a-t-il de plus pénible, de plus révoltant que d’être forcée de satisfaire dans un même lieu à toutes les nécessités corporelles? Il est certain que cette cellule sera bientôt infecte et inhabitable.
PAPHNUCE.{1275}
Craignez les douleurs de la torture éternelle, et ne redoutez pas les maux passagers.
THAÏS.{1276}
C’est ma faiblesse qui me force à craindre.
PAPHNUCE.{1277}
Il est convenable que vous expiiez par des incommodités rebutantes la mollesse et les jouissances coupables de votre vie passée.
THAÏS.{1278}
Je ne résiste pas: je conviens qu’il est juste que, souillée par l’impureté, j’habite une fosse impure et fétide. Je gémis seulement de voir qu’il ne me restera aucune place où je puisse convenablement et décemment invoquer le nom de la redoutable Majesté.
PAPHNUCE.{1279}
Et d’où vous vient cette présomption d’oser prononcer de vos lèvres salies le nom de la Divinité sans tache?
THAÏS.{1280}
Et de qui puis-je espérer mon pardon? qui me sauvera par sa miséricorde, s’il m’est défendu d’invoquer celui contre qui seul j’ai péché, et à qui seul je dois offrir mes prières ferventes?
PAPHNUCE.{1281}
Vous devez prier non par des paroles, mais par des larmes; non par le son plaintif de votre voix, mais par le râle de votre cœur repentant.
THAÏS.{1282}
S’il n’est pas permis à ma voix de prier Dieu, comment puis-je espérer mon pardon?
PAPHNUCE.{1283}
Vous l’obtiendrez d’autant plus vite, que votre humilité sera plus parfaite. Dites seulement: «O mon Créateur, ayez pitié de moi!»
THAÏS.{1284}
J’ai bien besoin qu’il m’accorde sa pitié, pour n’être pas vaincue dans ce périlleux combat.
PAPHNUCE.{1285}
Combattez avec courage, et vous obtiendrez une heureuse victoire.
THAÏS.{1286}
C’est à vous de prier pour me faire obtenir la palme du triomphe.
PAPHNUCE.{1287}
Cette recommandation n’est pas nécessaire.
THAÏS.{1288}
J’ai l’espérance. (Elle entre dans la cellule.)
PAPHNUCE.{1289}
Il est temps de reprendre le chemin désiré de ma solitude, et d’aller revoir mes disciples chéris. Vénérable abbesse, je confie cette captive à votre sollicitude et à votre charité. Je vous prie de lui donner le nécessaire, avec un peu d’indulgence pour son corps délicat, et de régénérer abondamment son âme par vos salutaires exhortations.
L’ABBESSE.{1290}
Soyez sans inquiétude, j’aurai pour elle une tendresse et des soins de mère.
PAPHNUCE.{1291}
Je pars.
L’ABBESSE.{1292}
Allez en paix(73).
SCÈNE VIII.{1293}
PAPHNUCE, LES DISCIPLES.
LES DISCIPLES.{1294}
Qui heurte à la porte?
PAPHNUCE.{1295}
Moi.
LES DISCIPLES.{1296}
C’est la voix de Paphnuce notre père!
PAPHNUCE.{1297}
Otez le verrou.
LES DISCIPLES.{1298}
Salut, ô notre père!
PAPHNUCE.{1299}
Salut.
LES DISCIPLES.{1300}
La durée de votre absence nous inquiétait beaucoup.
PAPHNUCE.{1301}
Je me félicite de m’être absenté.
LES DISCIPLES.{1302}
Qu’avez-vous fait de Thaïs?
PAPHNUCE.{1303}
Ce que j’avais projeté.
LES DISCIPLES.{1304}
Où l’avez-vous conduite?
PAPHNUCE.{1305}
Dans une étroite cellule, où elle pleure ses péchés.
LES DISCIPLES.{1306}
Gloire à la sainte Trinité!
PAPHNUCE.{1307}
Et que béni soit son nom redoutable, maintenant et dans tous les siècles!
LES DISCIPLES.{1308}
Amen.
SCÈNE IX.{1309}
PAPHNUCE, seul.{1310}
Il y a trois ans(74) que Thaïs subit sa pénitence, et j’ignore si son repentir est agréable à Dieu. Je vais aller trouver mon frère Antoine, afin que, par son intervention, la vérité se manifeste à moi.
SCÈNE X.{1311}
Le même, ANTOINE.
ANTOINE.{1312}
Quel bonheur inespéré! quel sujet imprévu de joie! ne vois-je pas Paphnuce, mon frère et mon compagnon de solitude? C’est lui-même.
PAPHNUCE.{1313}
C’est moi, en effet.
ANTOINE.{1314}
Vous êtes le bien-venu, mon frère, votre bonne arrivée me comble de joie.
PAPHNUCE.{1315}
Je ne suis pas moins joyeux de vous voir que vous ne l’êtes de ma venue.
ANTOINE.{1316}
Quel événement si heureux, si agréable pour nous, vous a fait sortir de votre retraite et vous amène ici?
PAPHNUCE.{1317}
Je vais vous le dire.
ANTOINE.{1318}
Je le souhaite.
PAPHNUCE.{1319}
Il y a plus de trois ans qu’une courtisane nommée Thaïs était venue s’établir dans notre voisinage. Non-seulement elle courait à sa perte, mais elle entraînait une foule d’âmes à la mort.
ANTOINE.{1320}
Oh! déplorable désordre!
PAPHNUCE.{1321}
J’allai la trouver sous les dehors d’un amant. Tantôt je m’efforçais de ramener par de douces remontrances ce cœur livré à la volupté, tantôt je l’effrayais par d’énergiques conseils et de terribles menaces.
ANTOINE.{1322}
Un semblable mélange était bien approprié à ce genre de faiblesse(75).
PAPHNUCE.{1323}
Elle céda enfin, et, renonçant à ses habitudes honteuses, elle se voua à la chasteté et consentit à s’enfermer dans une étroite cellule.
ANTOINE.{1324}
Ce que vous m’apprenez me cause tant de satisfaction, que toutes les fibres de mon cœur en ont tressailli de joie.
PAPHNUCE.{1325}
De tels sentiments sont dignes de votre sainteté. Pour moi, quoique je me réjouisse infiniment de cette conversion, j’éprouve cependant une fort grave inquiétude. Je crains que cette femme délicate n’ait trop de peine à supporter une pénitence si longue.
ANTOINE.{1326}
La vraie charité est toujours accompagnée d’une pieuse compassion.
PAPHNUCE.{1327}
Je vous demande ces tendres sentiments pour Thaïs. Daignez, vous et vos disciples, unir vos prières aux miennes, jusqu’à ce que le ciel nous fasse connaître si les larmes de notre pénitente ont attendri et amené à l’indulgence la miséricorde divine.
ANTOINE.{1328}
Nous consentons bien volontiers à votre demande.
PAPHNUCE.{1329}
Dieu dans sa clémence vous exaucera, j’en suis certain.
SCÈNE XI.{1330}
Les mêmes, ensuite PAUL.
ANTOINE.{1331}
Déjà la promesse évangélique s’est accomplie en nous.
PAPHNUCE.{1332}
Quelle promesse?
ANTOINE.{1333}
Celle qui nous assure qu’en unissant nos prières nous pourrons tout obtenir de Jésus-Christ(76).
PAPHNUCE.{1334}
Qu’est-il arrivé?
ANTOINE.{1335}
Mon disciple Paul vient d’avoir une vision.
PAPHNUCE.{1336}
Appelez-le.
ANTOINE.{1337}
Paul, approchez, et racontez à Paphnuce ce que vous avez vu.
PAUL.{1338}
J’ai vu dans le ciel un lit magnifique, tendu de blanc, auprès duquel se tenaient debout et comme en sentinelle, quatre jeunes vierges brillantes de clarté. En admirant cette réjouissante splendeur, je disais à part moi: une telle gloire n’appartient à personne autant qu’à mon père et à mon maître Antoine.
ANTOINE.{1339}
Je ne me crois pas digne d’une semblable béatitude.
PAUL.{1340}
A peine avais-je achevé cette réflexion, qu’une voix divine et tonnante me dit: «Ce n’est pas à Antoine, comme tu l’espères, mais à Thaïs la courtisane, que cette gloire est réservée.»
PAPHNUCE.{1341}
Grâces soient rendues à la douceur de ta miséricorde, Christ, fils unique de Dieu, qui as daigné accorder cette consolation à ma tristesse!
ANTOINE.{1342}
Louons le Seigneur; il en est digne.
PAPHNUCE.{1343}
Je vais visiter ma captive.
ANTOINE.{1344}
Le temps est venu de lui faire espérer son pardon et de la consoler par la promesse de la béatitude éternelle.
SCÈNE XII.{1345}
PAPHNUCE, THAÏS.
PAPHNUCE.{1346}
Thaïs! ma fille adoptive! ouvrez votre fenêtre, que je vous voie.
THAÏS.{1347}
Qui me parle?
PAPHNUCE.{1348}
Paphnuce, votre père.
THAÏS.{1349}