Part 16
C’est à présent qu’il faut feindre, à présent qu’il faut me livrer à de joyeux ébats comme un jeune étourdi, de peur que ma gravité ne me fasse reconnaître, et que la honte ne la pousse à rentrer dans sa retraite.
MARIE.{0897}
Hélas! malheureuse! D’où suis-je tombée? et dans quel abîme de perdition ai-je roulé?
ABRAHAM.{0898}
Ce lieu où se rassemble la foule des convives n’est pas fait pour entendre des plaintes.
L’HÔTELIER.{0899}
Dame Marie, pourquoi soupirez-vous? pourquoi versez-vous des larmes? N’habitez-vous pas ici depuis deux ans? et jamais je ne vous ai entendu gémir; jamais je n’ai remarqué que vos propos aient été plus tristes.
MARIE.{0900}
Oh! plût à Dieu que la mort m’eût enlevée il y a trois ans! Je ne serais point descendue à une vie aussi criminelle.
ABRAHAM.{0901}
Je ne suis pas venu pour pleurer vos péchés avec vous, mais pour partager votre amour.
MARIE.{0902}
Un léger repentir m’attristait et me faisait ainsi parler; mais soupons et livrons-nous à la joie; car, comme vous m’en faites souvenir, ce n’est ni le moment ni le lieu de pleurer mes péchés. (Ils se mettent à table.)
ABRAHAM.{0903}
Nous avons largement soupé, largement bu, grâce à votre libérale hospitalité, ô digne hôtelier. Permettez-moi de me lever de table, pour aller étendre dans un lit mon corps fatigué et refaire mes forces par un doux repos.
L’HÔTELIER.{0904}
Comme il vous plaira.
MARIE.{0905}
Levez-vous, mon seigneur, levez-vous; je vais me rendre avec vous dans la chambre à coucher.
ABRAHAM.{0906}
Je le désire; rien ne m’aurait fait sortir d’ici, si vous n’aviez dû m’accompagner.
SCÈNE VII.{0907}
MARIE, ABRAHAM.
MARIE.{0908}
Voici une chambre où nous serons commodément; voici un lit qui n’est point composé de pauvres matelas. Asseyez-vous, que je vous épargne la fatigue d’ôter votre chaussure.
ABRAHAM.{0909}
Fermez d’abord les verroux avec soin, pour que personne ne puisse entrer.
MARIE.{0910}
Que cela ne vous inquiète pas; je saurai faire en sorte que personne n’arrive aisément jusqu’à nous.
ABRAHAM, à part.{0911}
Il est temps maintenant d’ôter le grand chapeau qui couvre ma tête et de montrer qui je suis. (Haut.) O ma fille d’adoption! ô moitié de mon âme, Marie, reconnaissez-vous en moi le vieillard qui vous a nourrie avec la tendresse d’un père et qui vous a fiancée au fils unique du Roi céleste?
MARIE.{0912}
O Dieu! c’est mon père et mon maître Abraham qui me parle! (Elle demeure frappée de crainte(52).)
ABRAHAM.{0913}
Que t’est-il arrivé, ma fille?
MARIE.{0914}
Un grand malheur.
ABRAHAM.{0915}
Qui t’a trompée? qui t’a séduite?
MARIE.{0916}
Celui qui a fait tomber nos premiers pères.
ABRAHAM.{0917}
Où est la vie angélique que tu menais sur la terre?
MARIE.{0918}
Tout à fait perdue.
ABRAHAM.{0919}
Où est ta pudeur virginale? où est ton admirable chasteté?
MARIE.{0920}
Perdue!
ABRAHAM.{0921}
Si tu ne rentres dans la voie du salut, quel prix peux-tu espérer recevoir de tes jeûnes, de tes veilles, de tes prières, lorsque, tombée de la hauteur du ciel, tu t’es comme noyée dans les profondeurs de l’enfer?
MARIE.{0922}
Hélas!
ABRAHAM.{0923}
Pourquoi m’as-tu méprisé? pourquoi m’as-tu abandonné? pourquoi ne m’as-tu pas instruit de ta chute? Aidé de mon cher Éphrem, j’aurais fait pour toi une complète pénitence.
MARIE.{0924}
Après que je fus tombée dans le péché, souillée comme je l’étais, je n’osai plus m’approcher de votre sainteté.
ABRAHAM.{0925}
Qui jamais fut exempt de péché, si ce n’est le fils de la Vierge?
MARIE.{0926}
Personne.
ABRAHAM.{0927}
Pécher est le propre de l’humanité; ce qui est du démon, c’est de persévérer dans ses fautes. On doit blâmer non pas celui qui tombe par surprise, mais celui qui néglige de se relever aussitôt.
MARIE.{0928}
Malheureuse que je suis! (Elle se prosterne.)
ABRAHAM.{0929}
Pourquoi te laisses-tu abattre? pourquoi rester ainsi immobile, prosternée à terre? Relève-toi et écoute ce que je vais dire.
MARIE.{0930}
Je suis tombée frappée de terreur; je n’ai pu soutenir le poids de vos remontrances paternelles.
ABRAHAM.{0931}
Songe, ma fille, à ma tendresse pour toi, et cesse de craindre.
MARIE.{0932}
Je ne puis.
ABRAHAM.{0933}
N’est-ce pas pour toi que j’ai quitté mon désert si regrettable et renoncé à l’observance de presque toute discipline régulière? n’est-ce pas pour toi, que moi, véritable ermite, je me suis fait le compagnon de table de gens débauchés? Moi, qui depuis si longtemps m’étais voué au silence, n’ai-je pas proféré des paroles joviales pour ne pas être reconnu? Pourquoi baisser les yeux et regarder la terre? pourquoi dédaignes-tu de me répondre et d’échanger avec moi tes pensées?
MARIE.{0934}
La conscience de mon crime m’accable; je n’ose lever les yeux vers le ciel, ni mêler mes paroles aux vôtres.
ABRAHAM.{0935}
Ne te défie pas ainsi du ciel, ma fille; ne désespère pas; mais sors de cet abîme de désespoir et mets ton espérance en Dieu.
MARIE.{0936}
L’énormité de mes péchés m’a plongée dans le plus profond désespoir.
ABRAHAM.{0937}
Vos péchés sont bien grands, je l’avoue; mais la miséricorde divine est plus grande que toutes les choses créées(53). Bannissez donc cette tristesse, et profitez du peu de temps qui vous est donné pour vous repentir; car la grâce divine abonde où ont le plus abondé l’abomination et les désordres.
MARIE.{0938}
Si on avait le moindre espoir de mériter son pardon, on ne manquerait pas de se livrer avec ardeur à la pénitence.
ABRAHAM.{0939}
Ayez pitié, ma fille, des fatigues auxquelles je me suis exposé pour vous; renoncez à ce funeste découragement qui est, je le déclare, plus coupable que toutes les fautes; car celui qui désespère de la miséricorde de Dieu envers les pécheurs, commet un péché irrémissible. En effet, comme l’étincelle qui jaillit du caillou ne peut embraser la mer, l’amertume de nos péchés ne saurait altérer la douceur de la clémence divine.
MARIE.{0940}
Je ne nie pas la grandeur de la bonté suprême; mais quand je considère l’énormité de mon crime, j’ai peur qu’il n’y ait pas de pénitence qui puisse suffire à l’expier.
ABRAHAM.{0941}
Je me charge de votre iniquité; seulement retournez au lieu que vous avez quitté et reprenez le genre de vie que vous avez abandonné.
MARIE.{0942}
Je ne m’opposerai jamais à aucun de vos désirs; j’obéis respectueusement à vos ordres.
ABRAHAM.{0943}
Je vois bien à présent que j’ai retrouvé ma fille, celle que j’ai nourrie; à présent c’est vous que je dois chérir par-dessus toutes choses.
MARIE.{0944}
Je possède un peu d’or et quelques vêtements précieux; j’attends ce que votre autorité décidera à cet égard.
ABRAHAM.{0945}
Ce que vous avez acquis par le péché, il faut l’abandonner avec le péché.
MARIE.{0946}
Je pensais à distribuer ces objets aux pauvres ou bien à les offrir aux saints autels.
ABRAHAM.{0947}
Le produit du crime n’est certainement point une offrande agréable à Dieu(54).
MARIE.{0948}
Je ne me préoccuperai plus de cette idée.
ABRAHAM.{0949}
L’aurore paraît; le jour est venu; partons.
MARIE.{0950}
C’est à vous, père chéri, de précéder, comme le bon pasteur, la brebis que vous avez retrouvée, et moi, marchant derrière, je suivrai vos traces.
ABRAHAM.{0951}
Il n’en sera pas ainsi; j’irai à pied et vous monterez sur mon cheval, de peur que l’aspérité du chemin ne blesse la plante de vos pieds délicats(55).
MARIE.{0952}
Oh! comment vous louer dignement? par quelle reconnaissance payer tant de bonté? Loin de me forcer au repentir par la terreur, vous m’y amenez, moi indigne de pitié, par les plus douces, par les plus tendres exhortations.
ABRAHAM.{0953}
Je ne vous demande rien autre chose que de demeurer fidèle au Seigneur pendant le reste de votre vie.
MARIE.{0954}
Je m’attacherai à Dieu de toute ma volonté, de toutes mes forces; et si le pouvoir me manque, du moins jamais la volonté ne me manquera.
ABRAHAM.{0955}
Il convient maintenant de servir Dieu avec la même ardeur que vous aviez mise au service des vanités du monde.
MARIE.{0956}
Je demande à Dieu que, par vos mérites, sa volonté s’accomplisse en moi.
ABRAHAM.{0957}
Hâtons notre retour.
MARIE.{0958}
Oui, hâtons-le; car tout délai m’est pénible.
SCÈNE VIII.{0959}
Les mêmes.
ABRAHAM.{0960}
Avec quelle rapidité nous avons surmonté les difficultés de ce rude voyage(56)!
MARIE.{0961}
Ce qu’on fait avec dévotion se fait aisément.
ABRAHAM.{0962}
Voici votre cellule déserte.
MARIE.{0963}
Hélas! elle fut témoin et confidente de mon crime, je n’ose y entrer(57).
ABRAHAM.{0964}
Vous avez raison; il convient de fuir un lieu où le triomphe a été du côté de l’ennemi.
MARIE.{0965}
Et où m’ordonnez-vous de faire pénitence?
ABRAHAM.{0966}
Entrez dans cette cellule plus retirée, afin que le vieux serpent ne trouve plus désormais l’occasion de vous tromper.
MARIE.{0967}
Je ne résiste pas, et je me soumets à vos ordres.
ABRAHAM.{0968}
Je vais aller trouver mon compagnon Éphrem, afin qu’il se réjouisse avec moi de ce que je vous ai retrouvée, lui qui seul a pleuré avec moi votre perte.
MARIE.{0969}
Cela est juste.
SCÈNE IX.{0970}
ABRAHAM, ÉPHREM.
ÉPHREM.{0971}
M’apportez-vous d’heureuses nouvelles?
ABRAHAM.{0972}
Oui; de très-heureuses.
ÉPHREM.{0973}
Je m’en félicite; je ne doute pas que vous n’ayez retrouvé Marie.
ABRAHAM.{0974}
Je l’ai retrouvée, en effet, et je l’ai ramenée avec joie au bercail.
ÉPHREM.{0975}
C’est l’œuvre de l’assistance divine; je le crois.
ABRAHAM.{0976}
Il n’en faut pas douter.
ÉPHREM.{0977}
Je voudrais savoir de quelle manière elle a maintenant réglé ses mœurs et sa vie.
ABRAHAM.{0978}
Suivant ma volonté.
ÉPHREM.{0979}
Rien ne peut lui être plus utile.
ABRAHAM.{0980}
Elle s’est soumise à tout ce que je lui ai ordonné de faire, quelque difficile, quelque pénible que cela fût.
ÉPHREM.{0981}
Cette obéissance est digne d’éloge.
ABRAHAM.{0982}
Revêtue d’un cilice, se mortifiant par des veilles et par un jeûne continuel, elle observe la discipline la plus austère et force son corps délicat à subir l’empire de l’âme.
ÉPHREM.{0983}
Il est juste que les souillures d’une volupté criminelle ne puissent se laver que par les plus rudes macérations.
ABRAHAM.{0984}
Quand on l’entend gémir, on a le cœur déchiré; quand on voit son repentir, on se livre soi-même à la contrition.
ÉPHREM.{0985}
Il en est presque toujours ainsi.
ABRAHAM.{0986}
Elle travaille de toutes ses forces à devenir pour le monde un exemple de conversion, comme elle a été une cause de chute.
ÉPHREM.{0987}
Cela est bien pensé.
ABRAHAM.{0988}
Plus elle a été souillée, plus elle s’efforce de se montrer pure.
ÉPHREM.{0989}
Ce récit me comble de joie et fait pénétrer la satisfaction jusqu’au fond de mon cœur.
ABRAHAM.{0990}
Et avec raison, car les phalanges angéliques se réjouissent et louent le Très-Haut pour la conversion d’un pécheur.
ÉPHREM.{0991}
On ne peut s’en étonner, car Dieu ressent peut-être moins de joie de la persévérance du juste que du repentir de l’impie.
ABRAHAM.{0992}
Aussi devons-nous louer d’autant plus la bonté du Seigneur envers Marie, que nous espérions moins qu’elle pût revenir jamais à la vertu.
ÉPHREM.{0993}
Félicitons et louons, louons et glorifions l’unique, le vénérable, le bien-aimé et le clément fils de Dieu, qui ne veut pas laisser périr ceux qu’il a rachetés de son sang divin.
ABRAHAM.{0994}
A lui honneur, gloire, louange et jubilation pendant les siècles sans fin! Amen.
V.
PAPHNUCE.
ARGUMENT DE PAPHNUCE.{0995}
Conversion de la courtisane Thaïs, que l’ermite Paphnuce va trouver, comme Abraham, sous les dehors d’un amant. Paphnuce la convertit et lui impose pour pénitence de rester pendant cinq ans renfermée dans une étroite cellule. Thaïs, par cette juste expiation, est réconciliée à Dieu, et, quinze jours après avoir accompli sa pénitence, elle s’endort dans le Christ(58).
PAPHNUCE.{0996}
PERSONNAGES.
PAPHNUCE, ermite. Disciples de Paphnuce. THAÏS, courtisane. Jeunes gens, amoureux de Thaïs. ANTOINE et PAUL, ermites de la Thébaïde. Une abbesse.
SCÈNE PREMIÈRE.{0997}
PAPHNUCE, LES DISCIPLES.
LES DISCIPLES.{0998}
Pourquoi ce sombre visage, Paphnuce notre père? Pourquoi ne nous montrez-vous pas un air serein, comme de coutume?
PAPHNUCE.{0999}
Celui dont le cœur est contristé ne peut montrer qu’un sombre visage.
LES DISCIPLES.{1000}
Quelle est la cause de votre tristesse?
PAPHNUCE.{1001}
L’injure qu’on fait au Créateur.
LES DISCIPLES.{1002}
De quelle injure parlez-vous?
PAPHNUCE.{1003}
De celle que lui fait souffrir sa propre créature, formée à son image.
LES DISCIPLES.{1004}
Vos paroles nous ont effrayés.
PAPHNUCE.{1005}
Quoique son impassible majesté ne puisse être atteinte par aucun outrage, cependant, s’il m’est permis de transporter métaphoriquement à Dieu les sentiments propres à notre faible nature, quelle plus sensible injure peut-on lui faire, que de mettre le monde mineur en révolte contre sa volonté, quand le monde majeur obéit avec soumission à sa toute-puissance?
LES DISCIPLES.{1006}
Qu’est-ce que le monde mineur(59)?
PAPHNUCE.{1007}
L’homme.
LES DISCIPLES.{1008}
L’homme?
PAPHNUCE.{1009}
Sans doute.
LES DISCIPLES.{1010}
Quel homme?
PAPHNUCE.{1011}
L’homme en général.
LES DISCIPLES.{1012}
Comment cela peut-il se faire?
PAPHNUCE.{1013}
Comme il a plu au Créateur.
LES DISCIPLES.{1014}
Nous ne comprenons pas.
PAPHNUCE.{1015}
C’est qu’en effet cette matière n’est pas accessible à tous les esprits.
LES DISCIPLES.{1016}
Expliquez-nous cela.
PAPHNUCE.{1017}
Prêtez-moi votre attention.
LES DISCIPLES.{1018}
Oui, et la plus complète.
PAPHNUCE.{1019}
Comme le monde majeur est formé de quatre éléments opposés, mais qui, par la volonté du Créateur, s’accordent entre eux selon les lois de l’harmonie, de même l’homme est composé non-seulement de ces quatre éléments, mais d’autres parties, qui sont encore plus contraires entre elles.
LES DISCIPLES.{1020}
Et qu’y a-t-il de plus contraire que les éléments?
PAPHNUCE.{1021}
Le corps et l’âme. Car les éléments, bien que contraires, ont cependant un point commun, qui est d’être matériels; au lieu que l’âme n’est pas mortelle comme le corps, ni le corps spirituel comme l’âme.
LES DISCIPLES.{1022}
Cela est vrai.
PAPHNUCE.{1023}
Cependant, si nous suivons la méthode des dialecticiens, nous ne conviendrons pas même que le corps et l’âme soient contraires.
LES DISCIPLES.{1024}
Et qui peut le nier?
PAPHNUCE.{1025}
Ceux qui sont exercés aux discussions de la dialectique. Rien, suivant eux, n’est contraire à la substance (οὐσία), qui est le réceptacle de tous les contraires.
LES DISCIPLES.{1026}
Qu’entendiez-vous tout à l’heure par cette expression: suivant les lois de l’harmonie(60)?
PAPHNUCE.{1027}
Le voici. Comme les sons graves et les sons aigus(61) produisent un résultat musical, s’ils sont unis suivant des rapports harmoniques, de même des éléments dissonants forment un seul monde, s’ils sont convenablement mis d’accord.
LES DISCIPLES.{1028}
Il est étonnant que des choses dissonantes puissent concorder, ou qu’il soit possible d’appeler concordantes des choses dissonantes.
PAPHNUCE.{1029}
C’est que rien ne peut se composer d’éléments semblables, non plus que d’éléments qui n’ont entre eux aucun rapport de proportion et qui diffèrent entièrement de substance et de nature.
LES DISCIPLES.{1030}
Qu’est-ce que la musique?
PAPHNUCE.{1031}
Une des sciences du quadrivium de la philosophie.
LES DISCIPLES.{1032}
Qu’appelez-vous _quadrivium_?
PAPHNUCE.{1033}
L’arithmétique, la géométrie, la musique et l’astronomie(62).
LES DISCIPLES.{1034}
Pourquoi ce nom de _quadrivium_?
PAPHNUCE.{1035}
Parce que, comme d’un carrefour, d’où partent quatre chemins, ces quatre sciences découlent directement d’un seul et même principe de philosophie.
LES DISCIPLES.{1036}
Nous n’osons pas vous questionner sur les trois autres sciences; car à peine la faible portée de notre esprit peut-elle atteindre la hauteur de la discussion que vous avez commencée.
PAPHNUCE.{1037}
Cela est, en effet, d’une difficile intelligence.
LES DISCIPLES.{1038}
Donnez-nous quelques notions superficielles de la science dont nous nous occupons en ce moment.
PAPHNUCE.{1039}
Je ne saurais vous en parler que très-succinctement, car elle est peu connue des solitaires.
LES DISCIPLES.{1040}
De quoi s’occupe-t-elle?
PAPHNUCE.{1041}
La musique?
LES DISCIPLES.{1042}
Oui.
PAPHNUCE.{1043}
Elle traite des sons.
LES DISCIPLES.{1044}
Y en a-t-il une ou plusieurs?
PAPHNUCE.{1045}
On en compte trois, mais qui sont tellement liées entre elles par des rapports de proportion, que ce qui est dans l’une ne peut manquer d’être dans les autres.
LES DISCIPLES.{1046}
Et quelle différence y a-t-il entre les trois?
PAPHNUCE.{1047}
La première se nomme la musique du monde ou musique céleste, la seconde la musique humaine, et la troisième l’instrumentale(63).
LES DISCIPLES.{1048}
En quoi consiste la céleste?
PAPHNUCE.{1049}
Dans les sept planètes et la sphère céleste.
LES DISCIPLES.{1050}
Comment cela?
PAPHNUCE.{1051}
Parce qu’il en est de la musique céleste comme de l’instrumentale. Car on trouve dans les planètes et dans la sphère le même nombre d’intervalles, les mêmes degrés et les mêmes consonnances que dans les cordes.
LES DISCIPLES.{1052}
Qu’est-ce que les intervalles?
PAPHNUCE.{1053}
Les espaces appréciables qui sont entre les planètes ou entre les cordes.
LES DISCIPLES.{1054}
Et les degrés?
PAPHNUCE.{1055}
La même chose que les tons(64).
LES DISCIPLES.{1056}
Nous n’avons aucune notion de ceux-ci.
PAPHNUCE.{1057}
Le ton se compose de deux sons: il est proportionnel au nombre _epogdous_ ou _sesquioctave_ (c’est-à-dire dans le rapport de 9 à 8).
LES DISCIPLES.{1058}
Plus nous faisons d’efforts pour comprendre et franchir rapidement vos premières propositions, plus vous nous en apportez sans cesse d’une difficulté croissante.
PAPHNUCE.{1059}
Cela est inévitable dans ces sortes de discussions.
LES DISCIPLES.{1060}
Dites-nous quelques mots des consonnances en général, pour qu’au moins nous sachions le sens de ce terme.
PAPHNUCE.{1061}
La consonnance est une certaine combinaison harmonique(65).
LES DISCIPLES.{1062}
Comment cela?
PAPHNUCE.{1063}
Parce qu’elle est composée tantôt de quatre, tantôt de cinq, et tantôt de huit sons.
LES DISCIPLES.{1064}
A présent que nous savons qu’il y a trois consonnances, nous voudrions connaître le nom de chacune d’elles.
PAPHNUCE.{1065}
La première se nomme _diatessaron_, comme formée de quatre sons; elle est en proportion _épitrite_ ou _sesquitierce_ (dans le rapport de 4 à 3). La seconde se nomme _diapente_, ou composée de cinq sons; elle est en proportion _hémiole_ ou _sesquialtère_ (dans le rapport de 3 à 2). La troisième se nomme _diapason_; elle est en raison double (c’est-à-dire formée par l’union de la quarte et de la quinte)(66), et se compose de huit sons.
LES DISCIPLES.{1066}
La sphère et les planètes rendent-elles donc des sons, pour qu’on puisse les comparer aux cordes?
PAPHNUCE.{1067}
Oui, et des sons très-forts.
LES DISCIPLES.{1068}
Pourquoi ne les entendons-nous pas?
PAPHNUCE.{1069}
On en donne plusieurs raisons. Les uns pensent qu’on ne peut entendre les sons de la sphère céleste à cause de leur continuité. Les autres croient que cela vient de la densité de l’air. Quelques-uns pensent qu’un aussi énorme volume de son ne peut pénétrer dans notre étroit conduit auditif(67). Quelques personnes enfin soutiennent que la sphère produit un son si doux, si enchanteur, que si les hommes pouvaient l’entendre, ils se réuniraient en foule, négligeraient toutes leurs affaires, et, s’oubliant eux-mêmes, suivraient le son conducteur de l’Orient en Occident.
LES DISCIPLES.{1070}
Il vaut mieux ne pas l’entendre.
PAPHNUCE.{1071}
La prescience du Créateur en a jugé ainsi.
LES DISCIPLES.{1072}
Cela peut suffire sur la musique céleste; passons à la musique humaine.
PAPHNUCE.{1073}
Que voulez-vous en savoir?
LES DISCIPLES.{1074}
En quoi elle consiste.
PAPHNUCE.{1075}
Non-seulement elle consiste, comme je vous l’ai dit, dans l’union du corps et de l’âme, ainsi que dans l’émission de la voix tantôt grave et tantôt aiguë; mais on la retrouve encore dans la pulsation des artères et dans la mesure de certains membres, tels que les articulations des doigts, qui nous offrent, quand nous les mesurons, les mêmes proportions que nous avons signalées dans les consonnances; car la musique est non-seulement la convenance des voix, mais encore celle des autres choses dissemblables.
LES DISCIPLES.{1076}
Si nous avions prévu que le nœud de cette question dût être si difficile à dénouer pour des ignorants, nous aurions mieux aimé ne rien savoir du monde mineur, que de nous jeter dans de telles difficultés.
PAPHNUCE.{1077}
La peine que vous avez prise n’est rien, à présent que vous savez ce que vous ignoriez auparavant.
LES DISCIPLES.{1078}
Il est vrai; mais nous n’avons aucun goût pour les discussions philosophiques. Notre intelligence ne peut saisir la subtilité de votre argumentation.
PAPHNUCE.{1079}
Pourquoi vous moquez-vous? je ne suis qu’un ignorant, et non pas un philosophe.
LES DISCIPLES.{1080}
Et d’où avez-vous tiré ces connaissances dont nous n’avons pu suivre l’exposition sans fatigue?
PAPHNUCE.{1081}
C’est une faible goutte que, par hasard et sans m’être assis au banquet de la science, j’ai vue, en passant, tomber de la pleine coupe des sages; je l’ai recueillie, et j’ai voulu vous en faire part.
LES DISCIPLES.{1082}
Nous rendons grâce à votre bonté; mais cette maxime de l’Apôtre nous effraie: «Dieu choisit les insensés suivant le monde, pour confondre les prétendus sages(68).»
PAPHNUCE.{1083}
Sages ou insensés mériteront d’être confondus devant le Seigneur, s’ils font le mal.
LES DISCIPLES.{1084}
Sans doute.
PAPHNUCE.{1085}
Toute la science qu’il est possible d’avoir n’est pas ce qui offense Dieu, mais l’injuste orgueil de celui qui sait.
LES DISCIPLES.{1086}
Cela est vrai.
PAPHNUCE.{1087}
Et à quoi la connaissance des arts serait-elle plus justement et plus dignement employée qu’à la louange de celui qui a créé tout ce qu’on peut savoir, et qui nous fournit la matière et l’instrument de la science?
LES DISCIPLES.{1088}
On n’en saurait faire un meilleur emploi.
PAPHNUCE.{1089}
Car mieux l’homme comprend par quelle loi admirable Dieu a réglé le nombre, la proportion et l’équilibre de toutes choses, plus il brûle d’amour pour lui.
LES DISCIPLES.{1090}
Et c’est avec justice(69).
PAPHNUCE.{1091}
Mais pourquoi m’appesantir sur ce sujet, qui nous apporte peu de plaisir?
LES DISCIPLES.{1092}
Apprenez-nous la cause de votre tristesse, pour que nous ne soyons pas oppressés plus longtemps sous le poids de la curiosité.
PAPHNUCE.{1093}
Quand vous m’aurez entendu, vous n’aurez pas lieu de vous réjouir.
LES DISCIPLES.{1094}
Trop souvent on ne trouve qu’un chagrin au fond de la curiosité satisfaite(70). Toutefois, nous ne pouvons surmonter la nôtre: car c’est un défaut inhérent à la faiblesse humaine.
PAPHNUCE.{1095}
Une femme impudique habite dans notre pays.
LES DISCIPLES.{1096}
C’est un grand danger pour les habitants.
PAPHNUCE.{1097}
Cette femme, en qui brille une admirable beauté, se souille des impuretés les plus horribles.
LES DISCIPLES.{1098}
Malheur déplorable! Quel est son nom?
PAPHNUCE.{1099}
Thaïs.
LES DISCIPLES.{1100}
Thaïs, la courtisane?
PAPHNUCE.{1101}
Elle-même.
LES DISCIPLES.{1102}
Sa vie infâme est connue de tous.
PAPHNUCE.{1103}
Il ne faut pas s’en étonner, car il ne lui suffit pas de courir à sa perte avec un petit nombre d’amants; il n’y a personne qu’elle ne s’efforce de séduire par ses charmes et d’entraîner à sa perte.
LES DISCIPLES.{1104}
Calamité funeste!
PAPHNUCE.{1105}