Part 15
Apôtre du Christ, ne croyez point qu’il soit digne de vous de délivrer des liens de la mort ce traître, ce malfaiteur qui m’a trompé, qui m’a séduit, qui m’a provoqué à oser cet horrible attentat.
JEAN.{0692}
Vous ne devez point lui envier la grâce de la clémence divine.
CALLIMAQUE.{0693}
Non, il n’est pas digne de la résurrection celui qui fut cause de la perte de son prochain.
JEAN.{0694}
La loi de notre religion nous enseigne qu’un homme doit remettre ses offenses à un autre homme, s’il souhaite que Dieu lui remette les siennes(41).
ANDRONIQUE.{0695}
Cela est juste.
JEAN.{0696}
Car le fils unique de Dieu, le premier né de la Vierge, qui seul est venu au monde innocent, immaculé et exempt de la tache du péché originel, a trouvé tous les hommes courbés sous le lourd fardeau du péché.
ANDRONIQUE.{0697}
Cela est vrai.
JEAN.{0698}
Certes, il ne pouvait rencontrer aucun juste, aucun homme digne de sa miséricorde; cependant il ne méprisa personne, il n’excepta personne de sa grâce et de sa charité; mais il s’offrit lui-même pour tous, et donna sa vie précieuse pour le salut de tous.
ANDRONIQUE.{0699}
Si l’innocent n’eût pas été mis à mort, nul homme n’eût été justement sauvé.
JEAN.{0700}
Aussi ne se réjouit-il pas de la perte des hommes, lui qui se rappelle les avoir rachetés de son sang précieux.
ANDRONIQUE.{0701}
Grâces lui soient rendues!
JEAN.{0702}
C’est pourquoi nous ne devons pas envier aux autres la grâce divine, que nous voyons avec joie abonder en nous, sans que nous l’ayons méritée.
CALLIMAQUE.{0703}
Votre remontrance m’a effrayé.
JEAN.{0704}
Néanmoins, pour ne pas paraître repousser vos désirs, cet homme ne sera pas ressuscité par moi, mais par Drusiana, qui a reçu de Dieu le pouvoir de le faire.
DRUSIANA.{0705}
Substance divine, qui seule es vraiment immatérielle et sans forme! toi qui as créé et modelé l’homme à ton image(42), et qui as inspiré à ta créature le souffle de vie, permets que le corps matériel de Fortunatus recouvre sa chaleur et redevienne une âme vivante, afin que notre triple résurrection tourne à ta louange, vénérable Trinité!
JEAN.{0706}
Amen.
DRUSIANA.{0707}
Réveillez-vous, Fortunatus, et, par l’ordre du Christ, rompez les liens de la mort!
FORTUNATUS.{0708}
Qui me prend par la main et me relève? qui a parlé pour me faire revivre?
JEAN.{0709}
Drusiana.
FORTUNATUS.{0710}
Quoi! c’est Drusiana qui m’a ressuscité?
JEAN.{0711}
Elle-même.
FORTUNATUS.{0712}
N’avait-elle pas succombé, il y a quelques jours, à une mort imprévue?
JEAN.{0713}
Oui, mais elle vit en Jésus-Christ.
FORTUNATUS.{0714}
Et pourquoi Callimaque a-t-il ce maintien grave et modeste? pourquoi ne laisse-t-il pas éclater, selon sa coutume, son amour effréné pour Drusiana?
JEAN.{0715}
Parce que, renonçant à cette mauvaise pensée, il s’est transformé en un vrai disciple du Christ.
FORTUNATUS.{0716}
Non; cela n’est pas.
JEAN.{0717}
Il en est ainsi.
FORTUNATUS.{0718}
Eh bien! si, comme vous l’assurez, Drusiana m’a ressuscité, et si Callimaque croit au Christ, je rejette la vie, et fais volontairement choix de la mort; car j’aime mieux ne pas exister que de sentir continuellement en eux une telle abondance de grâce et de vertus.
JEAN.{0719}
O étonnante envie du démon! ô malice de l’antique serpent, qui fit goûter la coupe de la mort à nos premiers pères, et qui ne cesse de gémir sur la gloire des justes! Ce malheureux Fortunatus, tout rempli d’un fiel diabolique, ressemble à un mauvais arbre qui ne produit que des fruits amers. Qu’il soit donc retranché du collége des justes et rejeté de la société de ceux qui craignent le Seigneur; qu’il soit précipité dans le feu de l’éternel supplice, pour y être torturé sans un seul intervalle de rafraîchissement.
ANDRONIQUE.{0720}
Voyez comme les blessures que le serpent lui a faites se gonflent: il tourne de nouveau à la mort; il trépassera plus vite que je n’aurai parlé.
JEAN.{0721}
Qu’il meure, et devienne un des habitants de l’enfer, lui qui, par haine du bonheur d’autrui, a refusé de vivre.
ANDRONIQUE.{0722}
Punition effroyable!
JEAN.{0723}
Rien n’est plus effroyable que l’envieux; nul n’est plus criminel que le superbe.
ANDRONIQUE.{0724}
L’un et l’autre sont misérables.
JEAN.{0725}
Un seul et même homme est toujours en proie à ces deux vices, parce qu’ils ne vont jamais l’un sans l’autre.
ANDRONIQUE.{0726}
Expliquez-vous plus clairement.
JEAN.{0727}
Oui, le superbe est envieux et l’envieux est superbe, parce qu’un esprit rongé par l’envie, ne pouvant souffrir d’entendre l’éloge d’autrui et désirant voir déprimer ceux qui le surpassent en perfection, dédaigne d’être placé au-dessous des plus dignes et s’efforce orgueilleusement d’être mis au-dessus de ses égaux.
ANDRONIQUE.{0728}
Évidemment.
JEAN.{0729}
De là vint que ce misérable se trouva blessé au fond du cœur, et ne put supporter l’humiliation de se reconnaître inférieur à ceux dans lesquels il voyait briller avec plus d’éclat la grâce divine.
ANDRONIQUE.{0730}
Je comprends enfin, maintenant, pourquoi Dieu n’avait pas compté Fortunatus au nombre de ceux qui devaient ressusciter; c’est qu’il devait mourir presque aussitôt.
JEAN.{0731}
Il méritait ce double trépas, d’abord pour avoir outragé une sépulture qui lui était confiée, ensuite pour avoir poursuivi de sa haine injuste ceux qui étaient ressuscités.
ANDRONIQUE.{0732}
Le malheureux a cessé de vivre.
JEAN.{0733}
Retirons-nous et laissons le démon reprendre son fils. Nous, cependant, pour célébrer dignement la conversion merveilleuse de Callimaque et cette double résurrection, passons ce jour dans la joie(43), rendant grâces à Dieu, ce juge équitable, ce pénétrant scrutateur de toutes les consciences, qui seul voit tout, et, disposant toutes choses comme il convient, distribuera à chacun, selon qu’il l’en aura reconnu digne, les récompenses ou les châtiments. A lui seul l’honneur, la vertu, la force, la victoire! à lui seul la gloire et le triomphe pendant la durée infinie des siècles! Amen.
IV.
ABRAHAM.
ARGUMENT D’ABRAHAM.{0734}
Chute et conversion de Marie, nièce d’Abraham, ermite. Marie, après avoir vécu vingt années en solitude, se laisse séduire, rentre dans le siècle, et ne craint pas de se mêler à une troupe de courtisanes. Au bout de deux ans, les prières d’Abraham, qui s’était présenté à elle comme un amant, la rappellent à la vertu. Elle effaça par des larmes abondantes, par des jeûnes, des veilles et des prières continuées pendant vingt ans, les souillures de ses péchés(44).
ABRAHAM.{0735}
PERSONNAGES.
ABRAHAM, } ÉPHREM(45), } ermites. MARIE, nièce d’Abraham. Un ami d’Abraham. Un hôtelier.
SCÈNE PREMIÈRE.{0736}
ABRAHAM, ÉPHREM.
ABRAHAM.{0737}
Éphrem, mon frère et le compagnon de ma solitude, vous convient-il de vous entretenir avec moi, ou dois-je attendre que vous ayez fini de louer le Seigneur?
ÉPHREM.{0738}
La conversation doit avoir pour unique objet, entre nous, la louange de celui qui a promis de se trouver au milieu de ceux qui s’assemblent en son nom.
ABRAHAM.{0739}
Je ne suis venu que pour m’entretenir de ce que je sais être agréable à la divine volonté.
ÉPHREM.{0740}
C’est pourquoi je ne différerai pas cet entretien d’un seul moment, et je me donne tout à votre désir.
ABRAHAM.{0741}
Un projet fermente dans mon esprit, et je souhaite ardemment que votre volonté réponde à mes vœux.
ÉPHREM.{0742}
Avec un même cœur, avec une même âme, nous devons vouloir ou ne vouloir pas les mêmes choses.
ABRAHAM.{0743}
J’ai une nièce toute jeune, privée de l’appui de son père et de sa mère. La compassion que m’inspire son isolement me donne pour elle la plus vive affection, et j’éprouve à son sujet de continuelles inquiétudes.
ÉPHREM.{0744}
Que vous font les soucis du monde, à vous qui avez triomphé du siècle?
ABRAHAM.{0745}
Mon seul souci est que l’éclatante beauté de ma nièce ne soit un jour ternie par la souillure du péché.
ÉPHREM.{0746}
Peut-on blâmer une telle crainte?
ABRAHAM.{0747}
J’espère que non.
ÉPHREM.{0748}
Quel est son âge?
ABRAHAM.{0749}
Qu’une révolution de douze mois s’accomplisse, et elle aura respiré l’air vital pendant deux olympiades.
ÉPHREM.{0750}
Votre pupille est loin de la maturité.
ABRAHAM.{0751}
Aussi ne suis-je pas sans inquiétude.
ÉPHREM.{0752}
Où habite-t-elle?
ABRAHAM.{0753}
Dans mon ermitage; car, à la prière de ses parents, je l’ai prise chez moi pour l’élever; de plus, j’ai résolu de distribuer ses richesses aux pauvres.
ÉPHREM.{0754}
Le mépris des biens temporels convient à un esprit tourné vers le ciel.
ABRAHAM.{0755}
Je brûle du désir de fiancer ma nièce au Christ et de la soumettre à sa discipline.
ÉPHREM.{0756}
Ce désir est louable.
ABRAHAM.{0757}
Le nom qu’elle porte m’en fait une loi.
ÉPHREM.{0758}
Quel est son nom?
ABRAHAM.{0759}
Marie.
ÉPHREM.{0760}
Il est vrai que la couronne de la virginité sied bien à l’excellence d’un tel nom.
ABRAHAM.{0761}
Je ne doute pas que, si nous lui adressons de douces exhortations, nous ne la trouvions facile à céder à nos conseils.
ÉPHREM.{0762}
Allons près d’elle, et tâchons de faire comprendre à son esprit la paisible douceur du célibat.
SCÈNE II.{0763}
Les précédents, MARIE.
ABRAHAM.{0764}
O ma fille adoptive! ô partie de mon âme! Marie, cède à mes avis paternels et aux instructions salutaires de mon compagnon Éphrem; tâche d’imiter par la chasteté la patronne de la virginité, à qui tu ressembles déjà par le nom.
ÉPHREM.{0765}
Il ne convient pas, ma fille, que vous qui, par le mystère de votre nom, vous élevez sur l’axe du monde près de Marie, la mère de Dieu, au milieu des astres qui ne doivent jamais tomber, vous rampiez, inférieure en mérite, parmi les plus infimes créatures de la terre.
MARIE.{0766}
J’ignore le mystère de mon nom; de là vient que je ne puis comprendre ce que signifient les circonlocutions dont vous vous servez(46).
ÉPHREM.{0767}
Marie signifie _l’étoile de la mer_, autour de laquelle roule le monde, et sont appelés les peuples.
MARIE.{0768}
Pourquoi l’appelle-t-on _l’étoile de la mer_?
ÉPHREM.{0769}
Parce qu’elle ne se couche jamais et indique aux navigateurs le sentier du droit chemin.
MARIE.{0770}
Et comment pourrait-il se faire que moi, si faible créature, formée de boue, je pusse atteindre aux mérites dont brille le mystère de mon nom?
ÉPHREM.{0771}
Vous le pourrez par une virginale pureté de corps et une entière sainteté d’esprit.
MARIE.{0772}
C’est un honneur bien grand pour un être mortel, que d’égaler les rayons des astres(47).
ÉPHREM.{0773}
Oui, si vous restez vierge et pure, vous deviendrez l’égale des anges de Dieu. Entourée de leur phalange, quand vous aurez déposé votre grossière enveloppe corporelle, traversant les airs, franchissant les nuages, vous parcourrez le cercle du zodiaque et ne vous arrêterez que dans les bras du fils de la Vierge, sur la couche radieuse de sa mère.
MARIE.{0774}
Qui ne sait pas apprécier ce bonheur vit comme la brute(48); aussi je méprise les biens terrestres, et je renonce à moi-même, pour mériter d’être admise à jouir d’une si grande félicité.
ÉPHREM.{0775}
En vérité, nous trouvons dans le cœur de cette enfant la maturité d’esprit d’un vieillard.
ABRAHAM.{0776}
C’est à la grâce divine qu’elle le doit.
ÉPHREM.{0777}
On ne peut le nier.
ABRAHAM.{0778}
Mais, bien qu’elle soit éclairée par la grâce, il n’est pas bon, cependant, que, dans un âge aussi faible, elle soit abandonnée à sa propre volonté.
ÉPHREM.{0779}
Cela est vrai.
ABRAHAM.{0780}
Je lui construirai, auprès de mon ermitage, une cellule dont l’entrée sera très-étroite, et par la fenêtre de laquelle je lui apprendrai, dans mes fréquentes visites, les psaumes et les autres parties de la loi divine.
ÉPHREM.{0781}
Cela est convenable.
MARIE.{0782}
Éphrem, mon père, je m’abandonne à votre direction.
ÉPHREM.{0783}
Que l’époux céleste à l’amour duquel vous vous êtes vouée dans un âge si tendre, vous protége, ma fille, contre toutes les ruses du démon!
SCÈNE III.{0784}
ABRAHAM, ÉPHREM.
ABRAHAM.{0785}
Éphrem, mon frère, si quelque coup de la bonne ou de la mauvaise fortune vient à m’atteindre, c’est vous que je vais trouver le premier, vous seul que je consulte. Ne repoussez donc pas les plaintes que je profère; mais assistez-moi dans ma douleur.
ÉPHREM.{0786}
Abraham, Abraham, quel chagrin éprouvez-vous? pourquoi cette tristesse qui passe toutes les bornes? Un solitaire doit-il être agité des mêmes troubles que les séculiers?
ABRAHAM.{0787}
Un immense sujet de deuil m’a frappé, une douleur intolérable m’accable.
ÉPHREM.{0788}
Ne me fatiguez pas par de longs détours; dites-moi ce que vous souffrez.
ABRAHAM.{0789}
Marie, ma fille adoptive, que j’ai pendant quatre lustres nourrie avec tant de soin, instruite avec tant de zèle...
ÉPHREM.{0790}
Eh bien? Elle....
ABRAHAM.{0791}
Hélas! elle est perdue.
ÉPHREM.{0792}
Comment?
ABRAHAM.{0793}
D’une manière déplorable. Après sa faute, elle s’est échappée secrètement.
ÉPHREM.{0794}
De quels piéges l’a donc environnée la ruse de l’antique serpent?
ABRAHAM.{0795}
Il s’est servi de la passion perverse d’un imposteur qui, lui rendant souvent d’hypocrites visites sous un habit de moine(49), a enfin amené le cœur rétif de cette jeune fille à partager son amour; elle en est venue à s’échapper par la fenêtre pour commettre le crime.
ÉPHREM.{0796}
Ce récit me fait frémir.
ABRAHAM.{0797}
Mais lorsque l’infortunée se sentit perdue, elle se frappa la poitrine, se meurtrit le visage, déchira ses vêtements, s’arracha les cheveux et jeta des cris lamentables.
ÉPHREM.{0798}
Ce n’était pas sans raison; une ruine semblable doit être pleurée par un torrent de larmes.
ABRAHAM.{0799}
Elle gémissait de n’être plus ce qu’elle avait été.
ÉPHREM.{0800}
Malheur à elle!
ABRAHAM.{0801}
Elle pleurait d’avoir agi contrairement à nos préceptes.
ÉPHREM.{0802}
Oui, grandement.
ABRAHAM.{0803}
Elle répandait d’abondantes larmes, en pensant qu’elle avait perdu le fruit de ses veilles, de ses jeûnes et de ses prières.
ÉPHREM.{0804}
Si elle persévérait dans un tel repentir, elle serait sauvée.
ABRAHAM.{0805}
Elle n’y a point persévéré; mais à une première faute elle a ajouté des fautes plus graves.
ÉPHREM.{0806}
Je suis troublé jusqu’au fond du cœur; tous mes membres perdent leur force.
ABRAHAM.{0807}
Après s’être punie par ses larmes, vaincue par l’excès de la douleur, elle se précipita dans l’abîme du désespoir.
ÉPHREM.{0808}
Hélas! quelle perte funeste!
ABRAHAM.{0809}
Désespérant de mériter jamais son pardon, elle est rentrée dans le siècle, et a résolu de se faire un instrument des vanités du monde.
ÉPHREM.{0810}
Hélas! jamais jusqu’à ce jour les mauvais esprits n’avaient remporté une pareille victoire sur un solitaire.
ABRAHAM.{0811}
Nous sommes maintenant la proie des démons.
ÉPHREM.{0812}
Il est étonnant qu’elle ait pu s’échapper à votre insu.
ABRAHAM.{0813}
J’avais déjà l’esprit troublé; déjà une vision effrayante, si mon esprit n’eût pas été frappé d’aveuglement(50), me présageait la ruine de Marie.
ÉPHREM.{0814}
Je voudrais entendre les détails de cette vision.
ABRAHAM.{0815}
Il me semblait que j’étais devant la porte de ma cellule, lorsqu’un dragon énorme et qui répandait l’odeur la plus fétide, s’abattit avec impétuosité sur une jeune et blanche colombe qui se trouvait auprès de moi, la saisit, la dévora et disparut aussitôt.
ÉPHREM.{0816}
Cette vision était bien claire.
ABRAHAM.{0817}
A mon réveil, réfléchissant à ce que j’avais vu, je craignis que l’Église ne fût menacée d’une persécution qui fît tomber quelques fidèles dans l’erreur.
ÉPHREM.{0818}
Cela était à craindre.
ABRAHAM.{0819}
Ensuite, me prosternant pour prier, je suppliai celui dont la prescience connaît l’avenir, de me découvrir les suites que devait avoir ce songe.
ÉPHREM.{0820}
Vous avez bien agi.
ABRAHAM.{0821}
Enfin, la troisième nuit, lorsque je reposais dans le sommeil mes membres fatigués, je crus voir le même dragon rouler mort à mes pieds et la colombe reparaître à mes yeux sans la moindre blessure.
ÉPHREM.{0822}
Ce récit me comble de joie; car je ne doute pas que votre chère Marie ne revienne un jour près de vous.
ABRAHAM.{0823}
A mon réveil, en me rappelant ce songe, je me consolais du malheur que me présageait le premier. Je me recueillis alors pour penser à ma pupille. Je me souvins aussi, non sans tristesse, que depuis deux jours je ne l’entendais plus chanter, selon sa coutume, les louanges du Seigneur.
ÉPHREM.{0824}
Ce souvenir était bien tardif.
ABRAHAM.{0825}
Je l’avoue. Je m’approchai, je frappai de la main à la fenêtre de Marie, je l’appelai plusieurs fois en la nommant ma fille.
ÉPHREM.{0826}
Hélas! vous l’appeliez en vain.
ABRAHAM.{0827}
Cette idée ne me vint pas encore; je lui demandai la cause de sa négligence à remplir ses devoirs pieux; mais je ne reçus pas le plus faible murmure pour réponse.
ÉPHREM.{0828}
Que fîtes-vous alors?
ABRAHAM.{0829}
Dès que je m’aperçus que celle que je cherchais était absente, mes entrailles furent émues de crainte, tout mon corps trembla.
ÉPHREM.{0830}
On ne peut s’en étonner; moi aussi j’éprouve le même trouble en vous écoutant.
ABRAHAM.{0831}
Puis je remplis les airs de cris lamentables, demandant quel loup m’avait ravi mon agneau, quel brigand retenait ma fille captive?
ÉPHREM.{0832}
Vous déploriez avec raison la perte de celle que vous avez nourrie.
ABRAHAM.{0833}
Enfin arrivèrent des gens qui, sachant la vérité, me dirent ce que je vous ai raconté et m’apprirent qu’elle s’était faite la servante des vaines passions du siècle.
ÉPHREM.{0834}
Où demeure-t-elle?
ABRAHAM.{0835}
On l’ignore.
ÉPHREM.{0836}
Que ferez-vous?
ABRAHAM.{0837}
J’ai un ami fidèle qui parcourt les villes et les campagnes et ne prendra pas de repos, qu’il n’ait appris quelle terre a reçu Marie.
ÉPHREM.{0838}
Et s’il découvre sa retraite?
ABRAHAM.{0839}
Je changerai d’habits et j’irai la trouver sous l’extérieur d’un amant; j’essaierai si mes exhortations peuvent la faire rentrer, après ce triste naufrage, dans le port de son premier repos.
ÉPHREM.{0840}
Bien; mais que ferez-vous si on vous offre à manger des viandes et à vider des coupes de vin?
ABRAHAM.{0841}
Je ne refuserai point, de peur d’être reconnu.
ÉPHREM.{0842}
Ce sera user d’un sage et louable discernement, que de relâcher pour quelques moments le frein étroit de la discipline, afin de regagner une âme à Jésus-Christ.
ABRAHAM.{0843}
Je m’enhardis d’autant plus à tenter cette entreprise, que votre pensée se trouve sur ce point conforme à la mienne.
ÉPHREM.{0844}
Celui qui connaît les replis des cœurs sait l’intention qui dirige chacune de nos actions; dans son examen équitable, il ne regarde point comme coupable de prévarication celui qui, s’affranchissant pour un moment de la rigueur d’une stricte observance, ne dédaigne point de s’assimiler aux créatures les plus faibles, afin de ramener plus sûrement une âme égarée.
ABRAHAM.{0845}
C’est à vous cependant de m’aider de vos prières, pour empêcher que la malice du démon n’entrave mes desseins.
ÉPHREM.{0846}
Que l’être souverainement bon, sans lequel aucune chose bonne n’est faisable, permette que votre projet tourne à bien!
SCÈNE IV.{0847}
ABRAHAM, un ami d’Abraham.
ABRAHAM.{0848}
Ne vois-je pas cet ami que j’envoyai il y a plus de deux ans à la recherche de Marie? C’est lui-même.
L’AMI.{0849}
Salut, mon vénérable père!
ABRAHAM.{0850}
Salut, obligeant ami! Je vous ai attendu longtemps, mais j’avais fini par désespérer de votre retour.
L’AMI.{0851}
J’ai tardé ainsi, parce que je ne voulais pas prolonger votre inquiétude par des renseignements incertains; mais aussitôt que j’ai eu découvert la vérité, j’ai hâté mon retour.
ABRAHAM.{0852}
Avez-vous vu Marie?
L’AMI.{0853}
Je l’ai vue.
ABRAHAM.{0854}
Où?
L’AMI.{0855}
Quelle chose déplorable à dire!
ABRAHAM.{0856}
Dites-la moi, je vous en supplie.
L’AMI.{0857}
Elle a choisi pour demeure la maison d’un homme qui fait un métier honteux; cet homme a pour elle beaucoup de soins et d’attachement, et ce n’est pas sans raison, car chaque jour il reçoit de grosses sommes des amants de Marie.
ABRAHAM.{0858}
Des amants de Marie!
L’AMI.{0859}
Oui.
ABRAHAM.{0860}
Et qui sont ces amants?
L’AMI.{0861}
Ils sont très-nombreux.
ABRAHAM.{0862}
Hélas! ô bon Jésus! quelle monstruosité! Celle que j’avais élevée pour être ton épouse se livre, me dit-on, à des amants étrangers!
L’AMI.{0863}
Ce fut de tout temps la coutume des courtisanes de se plaire à l’amour des étrangers.
ABRAHAM.{0864}
Procurez-moi un cheval léger et un habit militaire; je veux déposer mon vêtement de religion, et me présenter à elle sous les dehors d’un amant.
L’AMI.{0865}
Voici tout ce que vous m’avez demandé.
ABRAHAM.{0866}
Apportez-moi encore, je vous prie, un grand chapeau pour voiler ma tonsure.
L’AMI.{0867}
Cette précaution est surtout nécessaire, pour que vous ne soyez pas reconnu.
ABRAHAM.{0868}
Si j’emportais avec moi une pièce d’or que je possède, afin de payer l’hôtelier?
L’AMI.{0869}
Autrement vous ne pourriez parvenir à converser avec Marie.
SCÈNE V.{0870}
ABRAHAM, L’HÔTELIER.
ABRAHAM.{0871}
Salut, bon hôtelier.
L’HÔTELIER.{0872}
Qui me parle? Hôte, salut.
ABRAHAM.{0873}
Avez-vous de la place pour un voyageur qui veut passer la nuit chez vous?
L’HÔTELIER.{0874}
Oui, sans doute; nous ne devons refuser notre humble hôtellerie à personne.
ABRAHAM.{0875}
C’est très-louable.
L’HÔTELIER.{0876}
Entrez, on va vous préparer à souper.
ABRAHAM.{0877}
Je vous dois beaucoup pour ce gracieux accueil; mais j’ai à vous demander un plus grand service.
L’HÔTELIER.{0878}
Dites ce que vous désirez, vous l’obtiendrez, à coup sûr.
ABRAHAM.{0879}
Acceptez ce petit présent que je vous offre, et faites en sorte que cette très-belle fille qui, je le sais, demeure chez vous, vienne prendre place à notre table.
L’HÔTELIER.{0880}
Pourquoi avez-vous envie de la voir?
ABRAHAM.{0881}
Parce que je me fais une grande joie de connaître cette femme dont j’ai entendu louer si souvent la beauté.
L’HÔTELIER.{0882}
Ceux qui vantent ses charmes ne mentent point; car par les grâces de son visage elle éclipse toutes les autres femmes.
ABRAHAM.{0883}
De là vient que je brûle d’amour pour elle.
L’HÔTELIER.{0884}
Je m’étonne que vous puissiez, vieux et décrépit comme vous êtes, soupirer d’amour pour une jeune femme.
ABRAHAM.{0885}
Il est très-certain que je ne suis venu ici que pour la voir(51).
SCÈNE VI.{0886}
Les précédents, MARIE.
L’HÔTELIER.{0887}
Avancez, avancez, Marie, et faites admirer votre beauté à ce néophyte.
MARIE.{0888}
Me voici.
ABRAHAM, à part.{0889}
De quelle constance, de quelle fermeté d’esprit ne dois-je pas m’armer, quand je vois celle que j’ai nourrie dans la solitude de mon ermitage, chargée des parures d’une courtisane? Mais il n’est pas temps que mon visage révèle ce qui se passe dans mon âme. Je retiens avec un mâle courage mes larmes prêtes à s’échapper, et je couvre sous une feinte gaieté la profonde amertume de ma douleur.
L’HÔTELIER.{0890}
Heureuse Marie, réjouissez-vous, car, non-seulement, comme de coutume, les jeunes gens de votre âge, mais les vieillards eux-mêmes vous recherchent et accourent en foule pour vous témoigner leur amour.
MARIE.{0891}
Tous ceux qui m’aiment reçoivent de moi en retour un amour égal.
ABRAHAM.{0892}
Approchez, Marie, et donnez-moi un baiser.
MARIE.{0893}
Non-seulement je vous donnerai les plus doux baisers, mais je caresserai et j’entourerai de mes bras ce col que les ans ont courbé.
ABRAHAM.{0894}
Volontiers.
MARIE, à part.{0895}
Quelle est l’odeur que je sens? quel est le parfum extraordinaire que je respire? Cette saveur particulière me rappelle celle de mon ancienne abstinence.
ABRAHAM, à part.{0896}