Part 14
LES GARDES.{0488}
Vous ferez bien.
SISINNIUS.{0489}
Saisissez-la sans pitié, traînez-la sans miséricorde et conduisez-la honteusement dans un lieu de prostitution.
IRÈNE.{0490}
Ils ne m’y conduiront pas.
SISINNIUS.{0491}
Qui pourra les en empêcher?
IRÈNE.{0492}
Celui dont la providence régit le monde.
SISINNIUS.{0493}
Nous verrons.
IRÈNE.{0494}
Et plus tôt que tu ne le voudras.
SISINNIUS.{0495}
Soldats, ne vous laissez pas effrayer par les fausses prédictions de cette blasphématrice.
LES GARDES.{0496}
Elle ne nous effraie point; nous nous efforçons d’exécuter vos ordres.
SCÈNE XIII.{0497}
SISINNIUS, ensuite LES GARDES.
SISINNIUS.{0498}
Quels sont ces hommes qui accourent vers nous? Combien ils ressemblent aux soldats à qui j’ai livré Irène! Ce sont eux. (Aux gardes.) Pourquoi revenez-vous si vite? où courez-vous si hors d’haleine?
LES GARDES.{0499}
C’est vous que nous cherchons.
SISINNIUS.{0500}
Et où est celle que vous avez emmenée?
LES GARDES.{0501}
Sur la crête de la montagne.
SISINNIUS.{0502}
De quelle montagne?
LES GARDES.{0503}
De la montagne voisine.
SISINNIUS.{0504}
O hommes stupides et insensés, qui avez perdu toute raison!
LES GARDES.{0505}
Pourquoi ces reproches? Pourquoi cette voix et ce visage menaçants?
SISINNIUS.{0506}
Que les dieux vous foudroient!
LES GARDES.{0507}
Quel crime avons-nous commis contre vous? quelle injure vous avons-nous faite? en quoi avons-nous transgressé vos ordres?
SISINNIUS.{0508}
Ne vous ai-je pas ordonné de traîner dans un lieu d’ignominie cette fille rebelle à nos dieux?
LES GARDES.{0509}
Oui, et nous étions occupés à vous obéir, quand deux jeunes inconnus survinrent et nous assurèrent que vous les aviez envoyés pour conduire Irène au sommet de la montagne.
SISINNIUS.{0510}
Vous me l’apprenez.
LES GARDES.{0511}
Nous le voyons.
SISINNIUS.{0512}
Quel aspect avaient ces inconnus?
LES GARDES.{0513}
Leurs vêtements étaient éclatants, leurs traits imposants et graves.
SISINNIUS.{0514}
Ne les suivîtes-vous pas?
LES GARDES.{0515}
Oui, nous les suivîmes.
SISINNIUS.{0516}
Qu’ont-ils fait?
LES GARDES.{0517}
Ils se placèrent aux deux côtés d’Irène, et nous envoyèrent ici pour vous informer de la conclusion de cette affaire.
SISINNIUS.{0518}
Il ne me reste plus qu’à monter à cheval et à chercher qui ose se jouer aussi insolemment de nous.
LES GARDES.{0519}
Courons-y également.
SCÈNE XIV.{0520}
Les précédents, IRÈNE.
SISINNIUS, à cheval.{0521}
Qu’est-ce? je ne sais que faire; je suis ensorcelé par les chrétiens. Voyez, je tourne incessamment autour de cette montagne, et si je parviens à trouver un sentier, je ne puis ni monter ni revenir sur mes pas(31).
LES GARDES.{0522}
Nous sommes tous le jouet des enchantements les plus étranges; la fatigue nous accable. Si vous laissez vivre plus longtemps cette tête écervelée, vous causerez votre perte et la nôtre.
SISINNIUS.{0523}
Qu’un des miens bande fortement son arc, décoche une flèche et perce cette odieuse magicienne.
LES GARDES.{0524}
C’est là ce qui convient.
IRÈNE.{0525}
Rougis, malheureux Sisinnius, rougis de te voir honteusement vaincu et de n’avoir pu triompher que par la force et par les armes, de l’enfance d’une faible vierge.
SISINNIUS.{0526}
Je me résigne sans beaucoup de peine à cette honte, parce que je suis sûr que tu vas mourir.
IRÈNE.{0527}
C’est pour moi un très-grand sujet de joie, et c’en doit être un d’affliction pour toi; car, à cause de ta cruauté, tu seras damné dans le Tartare(32). Moi, au contraire, j’irai recevoir la palme du martyre, et parée de la couronne de la virginité, j’entrerai dans la couche céleste du Roi éternel, à qui appartiennent l’honneur et la gloire dans tous les siècles.
III.
CALLIMAQUE.
ARGUMENT DE CALLIMAQUE.{0528}
Résurrection de Drusiana et de Callimaque. Cette jeune femme étant morte dans le Seigneur, Callimaque, qui l’avait aimée vivante, désolé de l’avoir perdue et aveuglé par une passion coupable, l’aima encore dans le tombeau plus qu’il ne devait. De là sa mort misérable causée par la morsure d’un serpent; mais, grâce aux prières de l’apôtre saint Jean, il est ressuscité, ainsi que Drusiana, et renaît dans le Christ(33).
CALLIMAQUE.{0529}
PERSONNAGES.
CALLIMAQUE, jeune habitant d’Éphèse. Les amis de Callimaque. DRUSIANA. ANDRONIQUE, mari de Drusiana. L’apôtre SAINT JEAN. FORTUNATUS, esclave d’Andronique. DIEU.
SCÈNE PREMIÈRE.{0530}
CALLIMAQUE, SES AMIS.
CALLIMAQUE.{0531}
Je voudrais, mes amis, vous dire quelques mots.
LES AMIS.{0532}
Usez de notre entretien aussi longtemps qu’il vous plaira.
CALLIMAQUE.{0533}
Je préfère, si cette proposition ne vous déplaît pas, vous mettre à l’abri de la foule des importuns.
LES AMIS.{0534}
Nous sommes prêts à faire tout ce qui vous paraîtra commode.
CALLIMAQUE.{0535}
Gagnons des lieux moins ouverts, afin que personne ne vienne interrompre ce que j’ai à vous dire.
LES AMIS.{0536}
Comme il vous conviendra.
SCÈNE II.{0537}
Les précédents.
CALLIMAQUE.{0538}
Je suis depuis longtemps atteint d’une peine profonde que vos conseils pourront adoucir, j’espère.
LES AMIS.{0539}
Il est juste que la communauté de nos sympathies nous fasse tous compatir à ce que la fortune apporte de bien ou de mal à chacun de nous.
CALLIMAQUE.{0540}
Oh! plût à Dieu que vous voulussiez prendre une part de ma souffrance en y compatissant!
LES AMIS.{0541}
Apprenez-nous quels sont vos chagrins; et, si leur gravité l’exige, nous y compatirons: sinon, nous ferons nos efforts pour distraire votre esprit d’une préoccupation funeste.
CALLIMAQUE.{0542}
J’aime.
LES AMIS.{0543}
Qu’aimez-vous?
CALLIMAQUE.{0544}
Une chose belle et pleine de grâces.
LES AMIS.{0545}
Ce sont là des attributs; et les attributs ne s’appliquent ni à un seul ordre d’objets, ni à tous les individus d’un même ordre(34). Aussi ne peut-on savoir par votre réponse l’être particulier que vous aimez.
CALLIMAQUE.{0546}
Eh bien! je me servirai du mot _femme_.
LES AMIS.{0547}
Employer le mot _femme_, c’est les comprendre toutes.
CALLIMAQUE.{0548}
Non pas toutes généralement, mais une en particulier.
LES AMIS.{0549}
Ce qu’on dit d’un _sujet_ ne peut s’entendre que d’un _sujet_ déterminé. Si donc vous voulez que nous connaissions les _attributs_, dites-nous d’abord quelle est la _substance_.
CALLIMAQUE.{0550}
Drusiana.
LES AMIS.{0551}
La femme du prince Andronique?
CALLIMAQUE.{0552}
Elle-même.
LES AMIS.{0553}
Vous délirez, notre ami; elle a été purifiée par le baptême.
CALLIMAQUE.{0554}
Je m’en inquiète peu, si je puis l’amener à m’aimer.
LES AMIS.{0555}
Vous ne le pourrez pas.
CALLIMAQUE.{0556}
Pourquoi cette défiance?
LES AMIS.{0557}
Parce que vous entreprenez une chose difficile.
CALLIMAQUE.{0558}
Suis-je le premier qui tente une aventure de ce genre, et de nombreux exemples ne me provoquent-ils pas à tout oser?
LES AMIS.{0559}
Écoutez, frère: celle pour laquelle vous brûlez suit la doctrine de l’apôtre saint Jean; elle s’est vouée tout entière à Dieu, à tel point que rien, depuis longtemps, n’a pu la rappeler dans le lit de son époux Andronique, chrétien zélé. Encore bien moins consentira-t-elle à satisfaire vos désirs frivoles.
CALLIMAQUE.{0560}
Je vous ai demandé des consolations, et vous enfoncez le désespoir dans mon cœur!
LES AMIS.{0561}
Dissimuler, c’est tromper, et celui qui flatte vend la vérité.
CALLIMAQUE.{0562}
Puisque vous me refusez votre secours, j’irai trouver Drusiana, et par mes discours passionnés je persuaderai à son cœur de m’accorder son amour.
LES AMIS.{0563}
Vous n’y parviendrez pas.
CALLIMAQUE.{0564}
C’est qu’alors j’aurai les destins contraires(35).
LES AMIS.{0565}
Nous verrons à l’épreuve.
SCÈNE III.{0566}
CALLIMAQUE, DRUSIANA(36).
CALLIMAQUE.{0567}
C’est à vous que je parle, Drusiana, à vous mon plus cher et mon plus cordial amour.
DRUSIANA.{0568}
Je cherche avec surprise, Callimaque, ce que vous voulez de moi en m’adressant la parole.
CALLIMAQUE.{0569}
Vous le cherchez avec surprise?
DRUSIANA.{0570}
Oui, vraiment.
CALLIMAQUE.{0571}
Je veux, avant tout, vous parler de mon amour.
DRUSIANA.{0572}
Que voulez-vous dire par votre amour?
CALLIMAQUE.{0573}
Je veux dire que je vous chéris plus que toutes choses au monde.
DRUSIANA.{0574}
Quels sont les liens étroits du sang, quels sont les nœuds formés par les lois qui vous portent à m’aimer?
CALLIMAQUE.{0575}
Votre beauté.
DRUSIANA.{0576}
Ma beauté!
CALLIMAQUE.{0577}
Oui, certes.
DRUSIANA.{0578}
Quel rapport y a-t-il entre ma beauté et vous?
CALLIMAQUE.{0579}
Hélas! il y en a eu bien peu jusqu’à ce jour; mais j’espère qu’il en sera bientôt différemment.
DRUSIANA.{0580}
Loin de moi! loin de moi! odieux suborneur! je rougis d’échanger plus longtemps des paroles avec vous. Je sens que vous êtes rempli des ruses du démon.
CALLIMAQUE.{0581}
Ma Drusiana, ne repoussez pas un homme qui vous aime, un homme qui vous est attaché de toute son âme! Répondez plutôt à son amour.
DRUSIANA.{0582}
Je ne fais pas le moindre cas de votre langage corrupteur; je n’ai que du dégoût pour vos désirs lascifs, et je méprise profondément votre personne.
CALLIMAQUE.{0583}
Je n’ai pas voulu jusqu’ici me livrer à la colère, parce que je pense que peut-être la pudeur vous empêche d’avouer l’effet que ma tendresse produit sur vous.
DRUSIANA.{0584}
Votre tendresse n’excite en moi que l’indignation.
CALLIMAQUE.{0585}
Je crois que vous ne tarderez pas à changer de sentiment.
DRUSIANA.{0586}
Je n’en changerai jamais, soyez-en certain.
CALLIMAQUE.{0587}
Peut-être.
DRUSIANA.{0588}
O homme insensé! amant égaré! pourquoi te tromper toi-même? pourquoi t’abuser par un vain espoir? Par quelle raison, par quel aveuglement peux-tu espérer que je cède à tes folles avances, moi qui depuis longtemps me suis abstenue de partager la couche de mon légitime époux?
CALLIMAQUE.{0589}
J’en atteste Dieu et les hommes, Drusiana! si tu ne cèdes pas à mon amour, je n’aurai ni repos ni relâche, que je ne t’aie enveloppée et prise dans mes piéges.
SCÈNE IV.{0590}
DRUSIANA, ANDRONIQUE.
DRUSIANA, se croyant seule.{0591}
Hélas! Seigneur Jésus-Christ! que me sert d’avoir fait profession de chasteté, puisque ma beauté n’en a pas moins séduit ce jeune fou? Voyez mon effroi, Seigneur; voyez de quelle douleur je suis pénétrée. Je ne sais ce que je dois faire: si je dénonce l’audace de Callimaque, je causerai des discordes civiles; si je me tais, je ne pourrai, sans votre secours, éviter ces embûches diaboliques. Ordonnez plutôt, ô Christ! que je meure en vous bien vite, afin que je ne devienne pas une occasion de chute pour ce jeune voluptueux! (Elle meurt).
ANDRONIQUE.{0592}
Infortuné que je suis! Drusiana vient de trépasser subitement. Je cours appeler saint Jean.
SCÈNE V.{0593}
ANDRONIQUE, JEAN.
JEAN.{0594}
Pourquoi vous affligez-vous avec tant d’excès, Andronique? pour quelle raison coulent vos larmes?
ANDRONIQUE.{0595}
Hélas! hélas! seigneur! la vie m’est devenue un fardeau.
JEAN.{0596}
Quel malheur vous a frappé?
ANDRONIQUE.{0597}
Drusiana, votre élève....
JEAN.{0598}
A-t-elle quitté son enveloppe humaine?
ANDRONIQUE.{0599}
Hélas! vous l’avez dit.
JEAN.{0600}
Il n’est nullement convenable de verser des pleurs sur la mort de ceux dont nous croyons les âmes heureuses dans le repos céleste.
ANDRONIQUE.{0601}
Bien que je ne doute pas que son âme, comme vous l’assurez, ne goûte les joies éternelles, et que son corps inaccessible à la corruption ne ressuscite un jour, cependant une chose me pénètre de douleur: c’est que par ses vœux elle ait, devant moi, invité la mort à venir la prendre.
JEAN.{0602}
Avez-vous su quel a été son motif?
ANDRONIQUE.{0603}
Je l’ai su, et je vous l’apprendrai, si jamais je parviens à me guérir de ma tristesse.
JEAN.{0604}
Allons, et employons tous nos soins à célébrer ses obsèques.
ANDRONIQUE.{0605}
Il y a non loin d’ici un tombeau de marbre; nous y déposerons ses restes. Je chargerai Fortunatus, un de mes serviteurs, du soin de garder ce monument.
JEAN.{0606}
Il est convenable que Drusiana soit inhumée avec honneur. Puisse Dieu donner à son âme la joie et le repos!
SCÈNE VI.{0607}
CALLIMAQUE, FORTUNATUS(37).
CALLIMAQUE.{0608}
Qu’arrivera-t-il de tout ceci, Fortunatus? La mort même de Drusiana ne peut éteindre mon amour.
FORTUNATUS.{0609}
Votre situation est digne de pitié.
CALLIMAQUE.{0610}
Je meurs si ton adresse ne me vient en aide.
FORTUNATUS.{0611}
En quoi puis-je vous aider?
CALLIMAQUE.{0612}
En faisant que je la voie, quoique morte.
FORTUNATUS.{0613}
Son corps, je le pense, est encore intact, parce qu’il n’a pas été flétri par de longues souffrances, et qu’elle a, vous le savez, été enlevée par une fièvre légère.
CALLIMAQUE.{0614}
O plût à Dieu que j’en pusse faire l’épreuve!
FORTUNATUS.{0615}
Si vous me payez généreusement, je livrerai le corps de Drusiana à vos désirs.
CALLIMAQUE.{0616}
Prends d’abord tout ce que j’ai sous la main, et sois sûr que tu recevras de moi beaucoup plus ensuite.
FORTUNATUS.{0617}
Allons vite à la tombe.
CALLIMAQUE.{0618}
Ce n’est pas moi qui tarderai.
SCÈNE VII.{0619}
Les précédents, DRUSIANA, couchée dans son cercueil.
FORTUNATUS.{0620}
Voici le corps. (Écartant le linceul.) Ces traits ne sont pas ceux d’une morte; ces membres ont toute la fraîcheur de la vie; faites d’elle selon vos désirs.
CALLIMAQUE.{0621}
O Drusiana! Drusiana! quelle tendresse de cœur je t’avais vouée! comme je t’aimais sincèrement et du fond de mes entrailles! Et toi, tu m’as toujours repoussé! toujours tu as contredit mes vœux! (Il l’enlève hors de la tombe.) Maintenant il est en mon pouvoir de pousser contre toi mes violences aussi loin que je voudrai.
FORTUNATUS.{0622}
Ah! ah! un horrible serpent s’élance sur nous!
CALLIMAQUE.{0623}
Malheur à moi! Fortunatus, pourquoi m’as-tu séduit? pourquoi m’as-tu conseillé ce crime détestable? Voici que tu meurs sous la blessure de ce serpent, et moi j’expire avec toi de terreur.
SCÈNE VIII.{0624}
JEAN, ANDRONIQUE, ensuite DIEU.
JEAN.{0625}
Andronique, allons au tombeau de Drusiana, afin de recommander son âme au Christ par nos prières.
ANDRONIQUE.{0626}
Il est digne de votre sainteté de ne pas oublier celle qui avait mis toute sa confiance en vous.
(Dieu apparaît.)
JEAN.{0627}
Voyez! le Dieu invisible se montre à nous sous une forme visible. Il a pris les traits d’un très-beau jeune homme.
ANDRONIQUE, aux spectateurs(38).{0628}
Tremblez!
JEAN.{0629}
Seigneur Jésus! pourquoi avez-vous daigné vous manifester en ce lieu à vos serviteurs?
DIEU.{0630}
C’est pour la résurrection de Drusiana et de ce jeune homme étendu près de sa tombe, que je vous apparais. Mon nom doit être glorifié en eux.
ANDRONIQUE, à Jean.{0631}
Avec quelle promptitude il est remonté au ciel(39)!
JEAN.{0632}
Je ne comprends pas entièrement la cause de tout ceci.
ANDRONIQUE.{0633}
Hâtons notre marche; peut-être, quand nous serons arrivés, trouverons-nous, à la vue des faits, l’explication de ce que vous assurez ne pas bien comprendre.
SCÈNE IX.{0634}
Les précédents, les trois corps de DRUSIANA, de FORTUNATUS et de CALLIMAQUE.
JEAN.{0635}
Au nom du Christ, quel prodige vois-je ici? Le sépulcre est ouvert, le corps de Drusiana a été jeté hors de sa tombe; à côté gisent deux cadavres enlacés dans les nœuds d’un serpent!
ANDRONIQUE.{0636}
Je devine ce que cela signifie. Durant sa vie, le jeune Callimaque aima Drusiana d’un amour criminel. Drusiana en fut contristée; le chagrin qu’elle en conçut la fit tomber dans la fièvre, et elle invita la mort à venir la visiter.
JEAN.{0637}
L’amour de la chasteté a-t-il pu la pousser jusque-là?
ANDRONIQUE.{0638}
Après la mort de celle qu’il aimait, ce jeune insensé, tourmenté à la fois par l’amour et par le chagrin de n’avoir pu commettre le crime qu’il méditait, s’abandonna au désespoir et sentit s’irriter le feu de ses désirs.
JEAN.{0639}
Obstination déplorable!
ANDRONIQUE.{0640}
Je ne doute pas qu’il n’ait séduit à prix d’argent ce méchant esclave, pour obtenir de lui l’occasion d’accomplir son dessein criminel.
JEAN.{0641}
O forfait sans exemple!
ANDRONIQUE.{0642}
Aussi, tous les deux, je le vois, ont-ils été frappés de mort, afin de les empêcher de consommer leur entreprise scélérate.
JEAN.{0643}
Juste châtiment!
ANDRONIQUE.{0644}
Ce qui dans tout ceci m’étonne le plus, c’est que la voix de Dieu ait plutôt annoncé la résurrection de celui dont la volonté fut coupable, que celle de l’homme qui n’a été que son complice; cela vient peut-être de ce que l’un, entraîné par les séductions de la chair, a failli sans discernement, tandis que l’autre a péché par pure méchanceté.
JEAN.{0645}
Avec quel scrupule l’Arbitre suprême juge les actions humaines, et dans quelle juste balance il pèse les mérites de chacun, c’est ce qu’il est difficile de savoir, et ce que personne ne peut expliquer; car le mystère des jugements divins passe de bien loin la sagacité de l’esprit de l’homme.
ANDRONIQUE.{0646}
Aussi n’avons-nous pas pour les jugements de Dieu assez d’admiration: nous voyons les événements; mais la science nous manque pour en discerner les causes.
JEAN.{0647}
Ce n’est d’ordinaire qu’après les faits accomplis que l’événement nous révèle le secret des choses.
ANDRONIQUE.{0648}
Mais, faites donc, bienheureux Jean, ce que vous avez reçu la mission de faire: ressuscitez Callimaque, pour que nous arrivions au dénoûment de cette mystérieuse aventure.
JEAN.{0649}
Je pense devoir invoquer d’abord le nom du Christ pour chasser le serpent; ensuite je ressusciterai Callimaque.
ANDRONIQUE.{0650}
Vous avez raison; c’est le moyen qu’il ne soit pas blessé de nouveau par la morsure du reptile.
JEAN, au serpent.{0651}
Éloigne-toi de ce jeune homme, bête cruelle! car il doit dorénavant servir le Christ.
ANDRONIQUE.{0652}
Quoique cette brute soit sans raison, son oreille au moins n’est pas sourde; elle a entendu votre ordre.
JEAN.{0653}
Ce n’est pas à ma puissance, mais à celle du Christ qu’elle a obéi.
ANDRONIQUE.{0654}
Aussi a-t-elle disparu plus vite que la parole(40).
JEAN.{0655}
Dieu infini et que nul espace ne peut contenir; être simple et incommensurable, qui seul es ce que tu es; qui, réunissant deux substances dissemblables, as de l’une et de l’autre créé l’homme, et qui, désunissant ces deux principes, sépares ce qui formait un tout; ordonne que le souffle de vie rentre dans ce corps, que l’union rompue se rétablisse, et que Callimaque ressuscite homme parfait comme auparavant, afin que tu sois glorifié par toutes les créatures, toi qui peux seul opérer de tels miracles!
ANDRONIQUE.{0656}
Amen.—Tenez! voici Callimaque qui respire l’air vital! Seulement la stupeur le retient encore immobile.
JEAN.{0657}
Callimaque, au nom du Christ, levez-vous! et quoi que vous ayez fait, confessez-le; à quelques tentations coupables que vous ayez succombé, proclamez-les, pour que la vérité ne nous reste en rien cachée.
CALLIMAQUE.{0658}
Je ne puis nier que je ne sois venu ici dans une intention criminelle. J’étais consumé par une mélancolie funeste et je ne pouvais apaiser le feu de mon amour illicite.
JEAN.{0659}
Quelle démence, quelle frénésie s’était emparée de vous, pour oser vouloir faire subir à ces chastes restes un si honteux outrage?
CALLIMAQUE.{0660}
J’étais entraîné par ma propre folie et par les suggestions captieuses de ce Fortunatus.
JEAN.{0661}
Avez-vous eu, trois fois infortuné, le malheur de parvenir à commettre le mal que vous désiriez?
CALLIMAQUE.{0662}
Nullement. J’ai eu la possibilité de vouloir; mais le pouvoir d’exécuter m’a tout à fait manqué.
JEAN.{0663}
Quel obstacle vous arrêta?
CALLIMAQUE.{0664}
A peine avais-je écarté le suaire et essayé d’odieux attentats sur le corps inanimé de Drusiana, que ce Fortunatus, le fauteur et l’instigateur du crime, périt sous le venin d’un serpent.
ANDRONIQUE.{0665}
O punition bien méritée!
CALLIMAQUE.{0666}
Alors m’apparut un jeune homme d’un aspect terrible; sa main recouvrit respectueusement le corps; de sa face rayonnante jaillirent des étincelles sur le tombeau; une d’elles atteignit mon visage, et en même temps se fit entendre une voix qui dit: «Callimaque, meurs pour vivre!» Ayant ouï ces mots, j’expirai.
JEAN.{0667}
Bienfait de la grâce céleste, qui ne se complaît pas dans la perte des impies!
CALLIMAQUE.{0668}
Vous avez entendu la misère de ma chute, daignez ne pas ajourner le remède de votre miséricorde.
JEAN.{0669}
Je ne l’ajournerai point.
CALLIMAQUE.{0670}
Car je suis confus et contristé jusqu’au fond de l’âme, je souffre, je gémis, je pleure sur mon horrible sacrilége.
JEAN.{0671}
Ce n’est pas sans raison; un aussi grave délit exige le remède d’une pénitence qui ne soit point légère.
CALLIMAQUE.{0672}
Oh! plût à Dieu que je pusse vous ouvrir les plus profonds replis de mon cœur! vous y verriez l’amertume du regret que je souffre, et vous compatiriez à ma douleur.
JEAN.{0673}
Je me réjouis de cette douleur; car je sens que la tristesse vous est salutaire.
CALLIMAQUE.{0674}
Je n’ai que dégoût pour ma vie passée, je n’ai que dégoût pour les voluptés coupables.
JEAN.{0675}
Ce n’est point à tort.
CALLIMAQUE.{0676}
Je me repens du crime que j’ai commis.
JEAN.{0677}
La raison le veut.
CALLIMAQUE.{0678}
J’ai tant de déplaisir de ce que j’ai fait, que je ne puis éprouver ni le désir ni le bonheur de vivre, à moins que, renaissant en Jésus-Christ, je ne mérite de devenir meilleur.
JEAN.{0679}
Je ne doute pas que la grâce d’en-haut ne se manifeste en vous.
CALLIMAQUE.{0680}
Ne tardez donc pas, ne différez pas à relever mon abattement, à adoucir ma tristesse par vos consolations, afin qu’aidé de vos avis et sous votre direction, de gentil je devienne chrétien, et que de débauché je devienne chaste; et qu’entré, sous votre conduite, dans le chemin de la vérité, je vive selon les préceptes de la promission divine.
JEAN.{0681}
Béni soit le fils unique de Dieu, qui a bien voulu participer à notre faiblesse, et dont la clémence, ô mon fils Callimaque, vous a tué et en vous tuant vous a vivifié! Béni soit celui qui, par ce faux semblant de trépas, a délivré sa créature de la mort de l’âme!
ANDRONIQUE.{0682}
Chose inouïe et digne de toute notre admiration!
JEAN.{0683}
O Christ! rédemption du monde, holocauste offert pour nos péchés! je ne sais par quelles louanges assez éclatantes te célébrer dignement. J’adore avec crainte ta bénigne clémence et ta clémente patience, toi qui tantôt traites les pécheurs avec une bonté de père, tantôt les châties avec une juste sévérité et les forces à la pénitence.
ANDRONIQUE.{0684}
Gloire à sa divine miséricorde!
JEAN.{0685}
Qui aurait osé le croire? qui l’aurait espéré? La mort surprend ce jeune homme tout occupé de satisfaire ses désirs coupables; elle l’enlève au moment du crime, et ta miséricorde, ô Seigneur! daigne le rappeler à la vie et lui rendre des chances de pardon! Béni soit ton saint nom dans tous les siècles, ô toi qui seul opères de si admirables prodiges!
ANDRONIQUE.{0686}
Et moi donc, bienheureux Jean! ne tardez pas à me consoler; car la tendresse conjugale que je porte à Drusiana ne permet à mon âme aucun repos, jusqu’à ce que je l’aie vue, elle aussi, ressuscitée au plus vite.
JEAN.{0687}
Drusiana, que Jésus-Christ, notre Seigneur, vous ressuscite!
DRUSIANA.{0688}
Gloire et honneur à toi, Christ, qui me fais revivre.
CALLIMAQUE.{0689}
O ma Drusiana! grâces soient rendues à celui qui vous sauve, à celui qui vous fait renaître dans la joie, vous qui aviez atteint votre dernier jour dans la tristesse.
DRUSIANA.{0690}
O mon vénérable père, bienheureux Jean, il est digne de votre sainteté qu’après avoir ressuscité Callimaque qui m’aima d’un amour coupable, vous ressuscitiez aussi l’esclave qui lui a livré mon corps enseveli.
CALLIMAQUE.{0691}