Part 13
Que l’Être unique, à qui la puissance ne manque jamais, vous permette d’exécuter heureusement vos projets et de vivre selon sa volonté! Qu’il vous conduise à la possession des joies éternelles, celui qui règne et se glorifie dans l’unité de la Trinité!
GALLICANUS.{0272}
Amen.
SECONDE PARTIE DE GALLICANUS(20), ou LE MARTYRE DE JEAN ET PAUL.
PERSONNAGES.
JULIEN, empereur. GALLICANUS. TÉRENTIANUS. JEAN et PAUL. Les consuls. Soldats romains. Une troupe de chrétiens. Le fils de Térentianus, personnage muet.
SCÈNE PREMIÈRE.{0273}
JULIEN, LES CONSULS, GARDES.
JULIEN.{0274}
Il m’est bien démontré que le malaise de notre empire vient de l’extrême liberté dont jouissent les chrétiens, qui prétendent suivre les lois qu’ils ont reçues du temps de Constantin.
LES CONSULS.{0275}
Il serait honteux pour vous de le souffrir.
JULIEN.{0276}
Je ne le souffrirai pas.
LES CONSULS.{0277}
Vous agirez ainsi d’une manière convenable.
JULIEN.{0278}
Soldats! prenez les armes et dépouillez les chrétiens de ce qu’ils possèdent, en leur objectant la maxime de Jésus-Christ qui a dit: «Celui qui ne renoncera pas pour moi à tout ce qu’il possède ne peut être mon disciple(21).»
LES GARDES.{0279}
Nous vous obéirons sans retard.
SCÈNE II.{0280}
Les mêmes.
LES CONSULS.{0281}
Voici les soldats qui reviennent.
JULIEN.{0282}
Est-ce un heureux retour que le vôtre?
LES GARDES.{0283}
Heureux.(22)
JULIEN.{0284}
Et pourquoi si prompt?
LES GARDES.{0285}
Nous allons vous le dire. Nous avions résolu d’enlever les châteaux forts que Gallicanus possède, et de les occuper pour vous(23); mais à peine un des nôtres avait-il posé le pied sur le seuil, qu’il était frappé tout à coup de lèpre ou de frénésie.
JULIEN.{0286}
Retournez, et forcez Gallicanus à quitter sa patrie ou à sacrifier aux idoles.
SCÈNE III.{0287}
GALLICANUS, GARDES.
GALLICANUS.{0288}
Soldats, ne perdez pas vos peines à me donner d’inutiles conseils; je ne fais, en comparaison de la vie éternelle, nul cas de tout ce qui existe sous le soleil. Je vais donc abandonner ma patrie; et, banni pour le Christ, je me rendrai à Alexandrie, où j’espère recevoir la couronne du martyre.
SCÈNE IV.{0289}
JULIEN, GARDES.
LES GARDES.{0290}
Gallicanus exilé, suivant vos ordres, s’est retiré à Alexandrie. Arrêté dans cette ville par le comte Rautianus, il a péri par le glaive.
JULIEN.{0291}
Oh! la bonne action!
LES GARDES.{0292}
Mais Jean et Paul vous bravent.
JULIEN.{0293}
Que font-ils?
LES GARDES.{0294}
Ils parcourent librement les provinces et distribuent les trésors que leur a laissés Constance.
JULIEN.{0295}
Qu’on les fasse venir.
LES GARDES.{0296}
Les voici.
SCÈNE V.{0297}
Les mêmes, PAUL et JEAN.
JULIEN.{0298}
Je n’ignore pas, Jean et Paul, que, dès le berceau, vous avez été attachés au service des empereurs qui m’ont précédé.
JEAN.{0299}
Nous l’avons été.
JULIEN.{0300}
Il convient dès lors que, toujours à mes côtés, vous serviez dans le palais, où vous avez été nourris dès l’enfance.
PAUL.{0301}
Nous ne servirons pas.
JULIEN.{0302}
Refusez-vous de me servir?
JEAN.{0303}
Nous l’avons dit.
JULIEN.{0304}
Ne me reconnaissez-vous pas pour un Auguste?
PAUL.{0305}
Oui; mais pour un Auguste bien différent de ses prédécesseurs.
JULIEN.{0306}
En quoi?
JEAN.{0307}
En religion et en mérite.
JULIEN.{0308}
Je souhaite que vous développiez plus amplement votre pensée.
PAUL.{0309}
Nous voulons dire que les très-glorieux et très-renommés empereurs Constantin, Constant et Constance, dont nous étions les officiers, furent des princes très-chrétiens et se glorifiaient de servir le Christ.
JULIEN.{0310}
Je ne l’ai pas oublié; mais je n’ai nulle envie de suivre en cela leur exemple.
PAUL.{0311}
Vous n’imitez que le mal. Ils fréquentaient les églises, et, déposant leur diadème, ils adoraient à genoux Jésus-Christ.
JULIEN.{0312}
Vous ne me forcerez point d’agir comme eux.
JEAN.{0313}
Aussi ne leur ressemblez-vous pas.
PAUL.{0314}
En offrant leur encens au Créateur, ils rehaussaient la dignité impériale; ils la béatifiaient par l’éclat de leur vertu et de leur sainteté, et méritaient que le succès couronnât tous leurs vœux.
JULIEN.{0315}
Et moi de même.
JEAN.{0316}
Par des moyens bien différents; car, eux, la grâce divine les accompagnait.
JULIEN.{0317}
Niaiseries! Moi aussi, je fus assez simple jadis pour suivre de telles pratiques. J’ai été clerc dans l’Église.
JEAN.{0318}
Que t’en semble, Paul? Il a été clerc!
PAUL.{0319}
Chapelain du diable.
JULIEN.{0320}
Mais lorsque je vis qu’il n’y avait là rien à gagner, je me tournai vers le culte des dieux, dont la bonté m’a élevé au faîte du pouvoir.
JEAN.{0321}
Vous nous avez interrompus, pour ne pas entendre la louange des justes.
JULIEN.{0322}
En quoi cela me regarde-t-il?
PAUL.{0323}
En rien; mais ce que nous allons ajouter vous regarde. Lorsque ce monde ne fut plus digne de les posséder, Dieu les plaça dans le chœur des anges, et la malheureuse république tomba sous votre pouvoir.
JULIEN.{0324}
Pourquoi l’appelez-vous à présent malheureuse?
JEAN.{0325}
A cause du caractère de son souverain.
PAUL.{0326}
Vous avez déserté toute religion et imité les superstitions de l’idolâtrie. Cette iniquité nous a obligés de fuir votre présence et la société de vos courtisans.
JULIEN.{0327}
Quoique vous ayez manqué gravement au respect qui m’est dû, je veux bien encore pardonner à votre audace, et désire vous élever au premier rang des dignitaires du palais.
JEAN.{0328}
Ne vous fatiguez pas en vain! nous ne céderons ni aux séductions ni aux menaces.
JULIEN.{0329}
Je vous accorde un délai de dix jours, pour que vous ayez le temps de revenir à résipiscence et de regagner notre faveur impériale. S’il en arrive autrement, je ferai ce qu’il conviendra pour ne pas vous servir plus longtemps de jouet.
PAUL.{0330}
Ce que vous méditez contre nous, faites-le dès ce moment, car vous ne nous ramènerez jamais ni à votre cour, ni à votre service, ni au culte de vos dieux.
JULIEN.{0331}
Allez; retirez-vous, et obéissez à mes conseils.
JEAN.{0332}
Nous acceptons volontiers le délai que vous nous donnez; mais c’est pour consacrer toutes nos facultés au ciel et nous recommander à Dieu, dans cet intervalle, par les jeûnes et les prières.
PAUL.{0333}
Cette conduite est seule raisonnable(24).
SCÈNE VI.{0334}
JULIEN, TÉRENTIANUS.
JULIEN.{0335}
Allez, Térentianus, prenez avec vous quelques soldats, et forcez Jean et Paul de sacrifier au dieu Jupiter. S’ils s’obstinent dans leur refus, qu’ils soient mis à mort, non pas en public, mais aussi secrètement que vous pourrez, parce qu’ils ont exercé la charge d’officiers du palais.
SCÈNE VII.{0336}
TÉRENTIANUS, PAUL et JEAN, GARDES.
TÉRENTIANUS.{0337}
Paul, et vous Jean, l’empereur Julien, mon maître, vous envoie, dans sa clémence, cette statue d’or de Jupiter, et vous ordonne de lui offrir de l’encens. Si vous refusez d’obéir, vous subirez la peine capitale.
JEAN.{0338}
Puisque Julien est votre maître, vivez en paix avec lui et jouissez de ses faveurs. Quant à nous, nous n’avons nul autre maître que Notre Seigneur Jésus-Christ, pour l’amour duquel nous désirons mourir, afin de mériter une part des joies éternelles.
TÉRENTIANUS.{0339}
Que tardez-vous, soldats? tirez vos épées et tuez ces rebelles aux dieux et à l’empereur. Quand ils auront rendu le dernier soupir, inhumez-les secrètement dans cette maison, et ne laissez aucune trace du sang versé.
LES GARDES.{0340}
Et que dirons-nous si l’on nous interroge?
TÉRENTIANUS.{0341}
Vous direz qu’ils ont été envoyés en exil.
JEAN ET PAUL.{0342}
O toi, Christ! qui règnes avec le Père et le Saint-Esprit, Dieu unique! nous t’invoquons dans ce péril nous proclamons tes louanges en expirant; daigne, ô Dieu! recevoir nos âmes, qui pour toi sont chassées de leur habitation de boue!
SCÈNE VIII.{0343}
TÉRENTIANUS, TROUPE DE CHRÉTIENS.
TÉRENTIANUS.{0344}
Hélas! ô chrétiens? quel mal a saisi mon fils unique?
LES CHRÉTIENS.{0345}
Il grince les dents; sa bouche écume; il roule les yeux comme un insensé. Il est la proie du démon.
TÉRENTIANUS.{0346}
Malheur à son père! Et en quel lieu souffre-t-il ces tourments?
LES CHRÉTIENS.{0347}
Auprès des tombeaux des martyrs Jean et Paul. Il se roule par terre, et déclare que leurs prières sont la cause de ses tortures.
TÉRENTIANUS.{0348}
C’est ma faute, c’est mon crime; car à ma voix et par mon ordre, l’infortuné a porté ses mains impies sur les saints martyrs.
LES CHRÉTIENS.{0349}
Si vous avez partagé la faute par vos conseils, vous partagez le châtiment par vos souffrances.
TÉRENTIANUS.{0350}
Hélas! je n’ai fait qu’obéir aux ordres de l’impie Julien.
LES CHRÉTIENS.{0351}
Lui-même a été frappé par la colère divine.
TÉRENTIANUS.{0352}
Je le sais, et ma frayeur en redouble; car je n’ignore pas que nul ennemi des serviteurs de Dieu n’est demeuré impuni.
LES CHRÉTIENS.{0353}
La justice le voulait ainsi.
TÉRENTIANUS.{0354}
Si, en expiation de mon crime, j’allais me jeter à genoux devant les saints tombeaux?
LES CHRÉTIENS.{0355}
Vous mériteriez votre pardon, pourvu que vous fussiez purifié par le baptême.
SCÈNE IX.{0356}
TÉRENTIANUS, TROUPE DE CHRÉTIENS, le fils de Térentianus.
TÉRENTIANUS.{0357}
Glorieux confesseurs du Christ, Jean et Paul, suivez l’exemple et le commandement de votre maître, et priez pour les péchés de vos persécuteurs. Compatissez aux angoisses d’un père qui craint d’être privé de son enfant; ayez pitié des souffrances d’un fils tombé dans la frénésie; faites que tous les deux, purifiés par les eaux du baptême, nous persévérions dans la foi de la sainte Trinité.
LES CHRÉTIENS.{0358}
Séchez vos larmes, Térentianus, et calmez les angoisses de votre cœur. Voyez, votre fils a recouvré la santé et la raison par l’intercession des martyrs(25).
TÉRENTIANUS.{0359}
Grâces soit rendues au roi de l’éternité qui accorde tant de gloire à ses soldats, que non-seulement leurs âmes se réjouissent au ciel, mais qu’au fond du sépulcre leurs os inanimés opèrent encore les plus éclatants miracles, en témoignage de leur sainteté, et par la grâce de Notre Seigneur Jésus-Christ, qui vit et règne dans tous les siècles. Amen(26).
II.
DULCITIUS.
ARGUMENT DE DULCITIUS.{0360}
Martyre des saintes vierges Agape, Chionie et Irène. Le gouverneur Dulcitius va trouver furtivement ces pieuses filles pendant le silence de la nuit, dans une intention criminelle; mais à peine est-il entré, que, perdant tout à coup la raison, il saisit, au lieu des vierges, des marmites et des poêles à frire, et les couvre de baisers, au point que son visage et ses vêtements en sont horriblement noircis. Ensuite, par ordre de Dioclétien, il livre les pieuses vierges au comte Sisinnius, chargé de les punir. Celui-ci, ayant été à son tour le jouet des plus étonnantes illusions, fait enfin brûler Agape et Chionie, et percer Irène à coups de flèches(27).
DULCITIUS.{0361}
PERSONNAGES.
DIOCLÉTIEN. AGAPE. CHIONIE. IRÈNE. DULCITIUS, gouverneur de Thessalonique. SISINNIUS. La femme de Dulcitius. Huissiers du palais impérial. Gardes. Suivantes de la femme de Dulcitius.
SCÈNE PREMIÈRE.{0362}
DIOCLÉTIEN, AGAPE, CHIONIE, IRÈNE, GARDES.
DIOCLÉTIEN.{0363}
L’illustration de votre famille, votre haute naissance, l’éclat de votre beauté, exigent que vous soyez unies par les lois de l’hymen aux premiers officiers de mon palais. Ma puissance ne s’opposera pas à ce qu’il en soit ainsi, pourvu que vous consentiez à renier le Christ et à sacrifier à nos dieux.
AGAPE.{0364}
Vous pouvez vous épargner de pareils soucis et ne pas vous fatiguer des apprêts de nos noces, car rien au monde ne pourra nous forcer à renier un nom que nous devons confesser, ni à souiller notre pureté virginale.
DIOCLÉTIEN.{0365}
Que signifie, Agape, la folie qui vous agite?
AGAPE.{0366}
Quel signe de folie découvrez-vous en moi?
DIOCLÉTIEN.{0367}
Un signe évident et considérable.
AGAPE.{0368}
En quoi suis-je folle?
DIOCLÉTIEN.{0369}
D’abord en ce que, renonçant à la pratique de notre antique religion, vous suivez les nouveautés futiles de la superstition chrétienne.
AGAPE.{0370}
Votre témérité calomnie la majesté du Dieu tout-puissant. Il y a péril!
DIOCLÉTIEN.{0371}
Pour qui?
AGAPE.{0372}
Pour vous et pour la république que vous gouvernez.
DIOCLÉTIEN.{0373}
Cette fille extravague; qu’on l’éloigne!
CHIONIE.{0374}
Ma sœur n’extravague point; elle blâme votre égarement insensé; elle a raison.
DIOCLÉTIEN.{0375}
Cette seconde ménade est encore plus violente que la première; qu’on l’éloigne aussi de ma présence, et interrogeons la troisième.
IRÈNE.{0376}
Vous trouverez la troisième également rebelle à vos ordres et prête à vous résister opiniâtrement.
DIOCLÉTIEN.{0377}
Irène, bien que tu sois la dernière en âge, deviens la première en dignité.
IRÈNE.{0378}
Montrez-moi comment, je vous prie.
DIOCLÉTIEN.{0379}
Courbe la tête devant nos dieux, et sois pour tes sœurs un exemple qui les corrige et les sauve.
IRÈNE.{0380}
Que ceux qui veulent encourir la colère du Très-Haut se souillent en sacrifiant aux idoles; moi, je ne déshonorerai pas ma tête, sur laquelle a coulé l’onction du Roi céleste, en l’abaissant aux pieds de ces vains simulacres.
DIOCLÉTIEN.{0381}
Le culte des dieux, loin d’apporter la honte, honore extrêmement ceux qui le pratiquent.
IRÈNE.{0382}
Y a-t-il bassesse plus honteuse, y a-t-il turpitude plus grande que de rendre à des esclaves l’hommage que l’on doit aux maîtres?
DIOCLÉTIEN.{0383}
Je ne vous engage pas à adorer des esclaves, mais les dieux des maîtres et des princes.
IRÈNE.{0384}
N’est-il pas l’esclave du premier venu, le dieu qu’un artisan vend comme une marchandise pour un vil prix?
DIOCLÉTIEN.{0385}
Il faut que les supplices mettent fin à ce présomptueux verbiage.
IRÈNE.{0386}
Notre souhait, notre désir le plus ardent est de subir les plus cruelles tortures pour l’amour du Christ.
DIOCLÉTIEN.{0387}
Que ces femmes opiniâtres, qui luttent contre nos édits, soient chargées de chaînes et retenues dans les horreurs d’un cachot, pour être examinées par le gouverneur Dulcitius.
SCÈNE II.{0388}
DULCITIUS, AGAPE, CHIONIE, IRÈNE, GARDES.
DULCITIUS.{0389}
Amenez, soldats, amenez ici vos prisonnières.
LES GARDES.{0390}
Voici celles que vous demandez.
DULCITIUS.{0391}
Dieux! qu’elles sont belles! que ces jeunes filles ont de grâces et d’attraits!
LES GARDES.{0392}
Elles sont d’une beauté parfaite.
DULCITIUS.{0393}
Je suis épris de leurs charmes.
LES GARDES.{0394}
Cela est facile à croire.
DULCITIUS.{0395}
Je brûle de les amener à partager mon amour.
LES GARDES.{0396}
Il nous paraît douteux que vous réussissiez.
DULCITIUS.{0397}
Pourquoi?
LES GARDES.{0398}
Parce qu’elles sont inébranlables dans la foi.
DULCITIUS.{0399}
Qu’importe, si je les persuade par de douces paroles?
LES GARDES.{0400}
Elles les méprisent.
DULCITIUS.{0401}
Et si je les effraie par les supplices?
LES GARDES.{0402}
Elles les dédaignent.
DULCITIUS.{0403}
Que faire donc?
LES GARDES.{0404}
C’est à vous d’y penser.
DULCITIUS.{0405}
Enfermez-les dans la salle intérieure de l’office, dont le vestibule contient les ustensiles de cuisine.
LES GARDES.{0406}
Pourquoi dans ce lieu?
DULCITIUS.{0407}
Pour que je puisse les visiter plus fréquemment.
LES GARDES.{0408}
Nous obéissons à vos ordres.
SCÈNE III.{0409}
DULCITIUS, GARDES.
DULCITIUS.{0410}
Que peuvent faire nos captives à cette heure de la nuit?
LES GARDES.{0411}
Elles s’occupent à chanter des hymnes.
DULCITIUS.{0412}
Approchons.
LES GARDES.{0413}
Nous pourrons entendre dans l’éloignement le son de leurs voix argentines.
DULCITIUS.{0414}
Restez en observation devant cette porte avec vos flambeaux; moi, j’entrerai et je jouirai de leurs embrassements tant désirés.
LES GARDES.{0415}
Entrez; nous vous attendrons.
SCÈNE IV.{0416}
AGAPE, CHIONIE, IRÈNE.
AGAPE.{0417}
Quel bruit entends-je à la première porte?
IRÈNE.{0418}
C’est le misérable Dulcitius qui entre.
CHIONIE.{0419}
Dieu nous protége!
AGAPE.{0420}
Amen.
CHIONIE.{0421}
Que signifie ce cliquetis de marmites, de chaudrons et de poêles qui s’entre-choquent?
IRÈNE.{0422}
Je vais voir ce que c’est.—Approchez, je vous prie; regardez à travers les fentes de la porte.
AGAPE.{0423}
Qu’y a-t-il?
IRÈNE.{0424}
Voyez! cet insensé a perdu la raison; il croit jouir de nos embrassements.
AGAPE.{0425}
Que fait-il?
IRÈNE.{0426}
Tantôt il presse tendrement des marmites sur son sein, tantôt il embrasse des chaudrons et des poêles à frire, et leur donne d’amoureux baisers.
CHIONIE.{0427}
Cela est risible!
IRÈNE.{0428}
Déjà son visage, ses mains, ses vêtements, sont tellement salis et noircis, qu’il ressemble tout à fait à un Éthiopien.
AGAPE.{0429}
Il est juste que son corps apparaisse aussi noir que son âme possédée du démon(28).
IRÈNE.{0430}
Voici qu’il se dispose à s’en aller; examinons ce que vont faire, quand il sortira, les soldats qui l’attendent à la porte.
SCÈNE V.{0431}
DULCITIUS, GARDES.
LES GARDES.{0432}
Quel est ce démoniaque, ou plutôt ce démon qui sort? Fuyons!
DULCITIUS.{0433}
Soldats, où fuyez-vous? Restez, attendez; conduisez-moi avec vos flambeaux à ma demeure.
LES GARDES.{0434}
C’est la voix de notre seigneur, mais c’est l’image du diable. Ne nous arrêtons pas, pressons notre fuite; ce fantôme veut notre perte.
DULCITIUS.{0435}
Je cours au palais, et j’apprendrai aux princes comment on m’outrage.
SCÈNE VI.{0436}
DULCITIUS, LES HUISSIERS DU PALAIS.
DULCITIUS.{0437}
Huissiers, introduisez-moi dans le palais; j’ai à parler en particulier à l’empereur.
LES HUISSIERS.{0438}
Quel est ce monstre affreux et dégoûtant, couvert de haillons noirs et déchirés? Gourmons-le, et précipitons-le du haut des degrés; il ne faut pas qu’il pénètre plus avant.
DULCITIUS.{0439}
Malheur, malheur à moi! Qu’est-il arrivé? Ne suis-je pas paré des vêtements les plus riches(29)? toute ma personne n’est-elle pas éclatante? Et cependant tous ceux que j’aborde témoignent à ma vue autant de dégoût qu’à l’aspect d’un monstre horrible. Je vais retourner auprès de ma femme; j’apprendrai d’elle ce qui m’est arrivé. Mais la voici; elle accourt les cheveux épars, et toute sa maison la suit en larmes.
SCÈNE VII.{0440}
DULCITIUS, la femme de Dulcitius, GARDES.
LA FEMME DE DULCITIUS.{0441}
Hélas! hélas! mon seigneur, à quel mal êtes-vous en proie? Vous n’avez plus votre raison, Dulcitius. Vous êtes devenu un objet de risée pour les chrétiens.
DULCITIUS.{0442}
Oui, je le sens enfin; j’ai été le jouet des maléfices de ces femmes.
LA FEMME DE DULCITIUS.{0443}
Ce qui me confondait surtout, ce qui me contristait le plus, c’est que vous ne connussiez pas votre mal.
DULCITIUS, aux gardes.{0444}
J’ordonne qu’on expose en place publique ces filles impudiques, qu’on leur arrache leurs vêtements et qu’on les livre nues à tous les regards, afin qu’elles sachent, à leur tour, quels outrages nous pouvons leur faire subir.
SCÈNE VIII.{0445}
DULCITIUS, endormi sur son tribunal, GARDES.
LES GARDES.{0446}
Nous nous fatiguons en vain; nos efforts sont inutiles: les vêtements de ces vierges tiennent à leur corps autant que leur peau. Et voilà que notre chef, Dulcitius lui-même, qui nous pressait de les dépouiller, s’est endormi et ronfle sur son siége, sans qu’il y ait moyen de le réveiller. Allons trouver l’empereur et informons-le des choses qui se passent.
SCÈNE IX.{0447}
DIOCLÉTIEN, seul.{0448}
Il m’est pénible d’apprendre que le gouverneur Dulcitius ait été en butte à tant d’insultes, d’outrages et de cruelles déceptions. Mais pour que ces misérables femmelettes ne puissent pas se vanter d’insulter impunément nos dieux et se jouer de ceux qui les adorent, je chargerai le comte Sisinnius d’être l’exécuteur de ma vengeance.
SCÈNE X.{0449}
SISINNIUS, GARDES.
SISINNIUS.{0450}
Soldats, où sont les filles impudiques qui doivent subir la torture?
LES GARDES.{0451}
Elles sont dans cette triste prison.
SISINNIUS.{0452}
Mettez à part Irène, et amenez ici les autres.
LES GARDES.{0453}
Pourquoi exceptez-vous une d’elles?
SISINNIUS.{0454}
Par pitié pour son jeune âge. Peut-être sera-t-elle convertie plus aisément, si la présence de ses sœurs ne l’intimide pas.
LES GARDES.{0455}
Cela est certain.
SCÈNE XI.{0456}
Les précédents, AGAPE, CHIONIE.
LES GARDES.{0457}
Voici celles que vous demandez.
SISINNIUS.{0458}
Agape et vous, Chionie, suivez mes conseils.
AGAPE.{0459}
Nous pourrions suivre vos conseils!
SISINNIUS.{0460}
Offrez des libations aux dieux.
CHIONIE.{0461}
Nous offrons un continuel sacrifice de louanges à Dieu, le père véritable et éternel, à son fils coéternel et à leur saint Paraclet.
SISINNIUS.{0462}
Ce n’est point là ce que je vous conseille; je vous le défends même sous les peines les plus sévères.
AGAPE.{0463}
Vos défenses sont impuissantes; jamais nous ne sacrifierons aux démons.
SISINNIUS.{0464}
Que votre cœur dépose son endurcissement; sacrifiez aux dieux, sinon je vous ferai mettre à mort, suivant l’ordre de l’empereur Dioclétien.
CHIONIE.{0465}
Il faut bien, lorsque votre empereur ordonne notre mort, que vous lui obéissiez, vous qui savez que nous méprisons ses édits; si même la pitié vous faisait tarder à lui obéir, il serait juste qu’on vous punît de mort.
SISINNIUS.{0466}
Ne tardez pas, soldats! ne tardez pas à saisir ces blasphématrices, et jetez-les vivantes dans un brasier.
LES GARDES.{0467}
Hâtons-nous de construire un bûcher et livrons-les à la fureur des flammes, afin de mettre un terme à leur insolence.
AGAPE.{0468}
Non, Seigneur, non, ce ne serait pas un effet sans exemple de votre pouvoir que d’ordonner au feu d’oublier sa violence et de le forcer à vous obéir. Mais tout ce qui nous retient ici-bas nous est à charge. Nous vous supplions donc de rompre les liens qui enchaînent nos âmes, afin que nos corps étant consumés, nous nous réjouissions avec vous dans les régions célestes.
LES GARDES.{0469}
O prodige nouveau et inexplicable! les âmes de ces femmes viennent de quitter leurs corps, sans qu’on puisse apercevoir aucune trace de lésion. Ni leurs cheveux, ni leurs vêtements n’ont été atteints par le feu, encore moins leurs corps.
SISINNIUS.{0470}
Faites approcher Irène.
LES GARDES.{0471}
La voici.
SCÈNE XII.{0472}
Les mêmes, IRÈNE.
SISINNIUS.{0473}
Redoutez, Irène, le sort de vos sœurs et craignez de périr en les prenant pour exemple.
IRÈNE.{0474}
Je souhaite suivre leur exemple et mourir pour mériter de me réjouir éternellement avec elles.
SISINNIUS.{0475}
Cède, cède à mes conseils.
IRÈNE.{0476}
Je ne céderai point à qui me conseille le crime.
SISINNIUS.{0477}
Si tu t’obstines dans tes refus, je ne t’accorderai pas une mort prompte; mais je la différerai, et chaque jour je multiplierai et renouvellerai tes supplices.
IRÈNE.{0478}
Plus cruelles seront mes tortures, plus grande sera ma gloire.
SISINNIUS.{0479}
Tu ne crains pas les supplices; mais j’en emploierai un dont tu as horreur.
IRÈNE.{0480}
J’échapperai, avec l’aide du Christ, à tout ce que vous inventerez contre moi.
SISINNIUS.{0481}
Je te ferai conduire dans un lieu de débauche, où ton corps sera souillé par les plus honteuses impuretés.
IRÈNE.{0482}
Il vaut mieux que mon corps soit livré à toutes sortes d’outrages, que mon âme salie par le culte des idoles.
SISINNIUS.{0483}
Si tu deviens la compagne des courtisanes, tu ne pourras plus, ainsi déshonorée, être comptée dans la phalange des vierges.
IRÈNE.{0484}
La volupté attire le châtiment, mais la nécessité donne la couronne céleste. On n’est déclaré coupable que pour des fautes auxquelles l’âme a consenti(30).
SISINNIUS.{0485}
En vain je l’épargnais; en vain j’avais pitié de son enfance.
LES GARDES.{0486}
Nous savions bien que rien ne la pourrait forcer à adorer les dieux, et que la terreur ne pourrait jamais la vaincre.
SISINNIUS.{0487}
Je ne l’épargnerai pas plus longtemps.