Théâtre

Part 13

Chapter 133,756 wordsPublic domain

Vous allez être obéie. =(Il écrit.)=

SCÈNE XI.

=LES MÊMES=, SARPI.

FAUSTINE.

Mon cousin, n’avez-vous pas les dispenses nécessaires pour célébrer à l’instant votre mariage avec Marie Lothundiaz?

SARPI.

Et par les soins du bonhomme, le contrat est tout prêt.

FAUSTINE.

Eh bien! prévenez au couvent des Dominicains, à minuit vous épouserez, et de son consentement, la riche héritière; elle acceptera tout, en voyant =(bas à Sarpi)= Fontanarès entre les mains de la justice.

SARPI.

Je comprends, il s’agit seulement de le venir arrêter. Ma fortune est maintenant indestructible! Et... je vous la dois. =(A part.)= Quel levier que la haine d’une femme!

DON FRÉGOSE.

Sarpi, faites exécuter sévèrement cet ordre, et sans retard.

=(Sarpi sort.)=

SCÈNE XII.

=LES PRÉCÉDENTS=, =moins= SARPI.

DON FRÉGOSE.

Et notre mariage, à nous?

FAUSTINE.

Monseigneur, mon avenir est tout entier dans cette fête: vous aurez ma décision ce soir. =(Fontanarès paraît. A part.)= Oh! le voici. =(A Frégose.)= Si vous m’aimez, laissez-moi.

DON FRÉGOSE.

Seule avec lui.

FAUSTINE.

Je le veux!

DON FRÉGOSE.

Après tout, il n’aime que sa Marie Lothundiaz.

SCÈNE XIII.

FAUSTINE, FONTANARÈS.

FONTANARÈS.

Le palais du roi d’Espagne n’est pas plus splendide que le vôtre, Madame, et vous y déployez des façons de souveraine.

FAUSTINE.

Écoutez, cher Fontanarès.

FONTANARÈS.

Cher?... Ah! Madame, vous m’avez appris à douter de ces mots-là!

FAUSTINE.

Vous allez enfin connaître celle que vous avez si cruellement insultée. Un affreux malheur vous menace. Sarpi, en agissant contre vous, comme il le fait, exécute les ordres d’un pouvoir terrible, et cette fête pourrait être, sans moi, le baiser de Judas. On vient de me confier qu’à votre sortie, et peut-être ici même, vous serez arrêté, jeté dans une prison, et votre procès commencera... pour ne jamais finir. Est-ce en une nuit qui vous reste que vous remettrez en état le vaisseau que vous avez perdu? Quant à votre œuvre, elle est impossible à recommencer. Je veux vous sauver, vous et votre gloire, vous et votre fortune.

FONTANARÈS.

Vous! et comment?

FAUSTINE.

Avaloros a mis à ma disposition un de ses navires, Monipodio m’a donné ses meilleurs contrebandiers; allons à Venise, la République vous fera patricien, et vous donnera dix fois plus d’or que l’Espagne ne vous en a promis... =(A part.)= Et ils ne viennent pas.

FONTANARÈS.

Et Marie? si nous l’enlevons, je crois en vous.

FAUSTINE.

Vous pensez à elle au moment où il faut choisir entre la vie et la mort. Si vous tardez, nous pouvons être perdus.

FONTANARÈS.

Nous?... Madame.

SCÈNE XIV.

=LES MÊMES. Des gardes paraissent à toutes les portes. Un alcade se présente.= SARPI.

SARPI.

Faites votre devoir!

L’ALCADE, =à Fontanarès=.

Au nom du roi, je vous arrête.

FONTANARÈS.

Voici l’heure de la mort venue!... Heureusement j’emporte mon secret à Dieu, et j’ai pour linceul mon amour.

SCÈNE XV.

=LES MÊMES=, MARIE, LOTHUNDIAZ.

MARIE.

On ne m’a donc pas trompée, vous êtes la proie de vos ennemis! A moi donc, cher Alfonse, de mourir pour toi, et de quelle mort? Ami, le ciel est jaloux des amours parfaites, il nous dit par ces cruels événements, que nous appelons des hasards, qu’il n’est de bonheur que près de Dieu. Toi...

SARPI.

Señora!

LOTHUNDIAZ.

Ma fille!

MARIE.

Vous m’avez laissée libre en cet instant, le dernier de ma vie! je tiendrai ma promesse, tenez les vôtres. Toi, sublime inventeur, tu auras les obligations de ta grandeur, les combats de ton ambition, maintenant légitime: cette lutte occupera ta vie; tandis que la comtesse Sarpi mourra lentement et obscurément entre les quatre murs de sa maison... Mon père, et vous, comte, il est bien entendu que, pour prix de mon obéissance, la vice-royauté de Catalogne accorde au seigneur Fontanarès un nouveau délai d’un an pour son expérience.

FONTANARÈS.

Marie, vivre sans toi?

MARIE.

Vivre avec ton bourreau!

FONTANARÈS.

Adieu, je vais mourir.

MARIE.

N’as-tu pas fait une promesse solennelle au roi d’Espagne, au monde! =(Bas.)= Triomphe! nous mourrons après.

FONTANARÈS.

Ne sois point à lui, j’accepte.

MARIE.

Mon père, accomplissez votre promesse.

FAUSTINE.

J’ai triomphé!

LOTHUNDIAZ.

=(Bas.)= Misérable séducteur! =(Haut.)= Voici dix mille sequins. =(Bas.)= Infâme! =(Haut.)= Un an des revenus de ma fille. =(Bas.)= Que la peste t’étouffe! =(Haut.)= Dix mille sequins que sur cette lettre, le seigneur Avaloros vous comptera.

FONTANARÈS.

Mais, Monseigneur, le vice-roi consent-il à ces arrangements?...

SARPI.

Vous avez publiquement accusé la vice-royauté de Catalogne de faire mentir les promesses du roi d’Espagne, voici sa réponse: =(il tire un papier)= une ordonnance qui, dans l’intérêt de l’État, suspend toutes les poursuites de vos créanciers, et vous accorde un an pour réaliser votre entreprise.

FONTANARÈS.

Je serai prêt.

LOTHUNDIAZ.

Il y tient! Venez ma fille: on nous attend aux Dominicains, et Monseigneur nous fait l’honneur d’assister à la cérémonie.

MARIE.

Déjà!

FAUSTINE, =à Paquita=.

Cours, et reviens me dire quand ils seront mariés.

SCÈNE XVI.

FAUSTINE, FONTANARÈS.

FAUSTINE, =à part=.

Il est là, debout comme un homme devant un précipice et poursuivi par des tigres. =(Haut.)= Pourquoi n’êtes-vous pas aussi grand que votre pensée? N’y a-t-il donc qu’une femme dans le monde?

FONTANARÈS.

Eh! croyez-vous, Madame, qu’un homme arrache un pareil amour de son cœur, comme une épée de son fourreau?

FAUSTINE.

Qu’une femme vous aime et vous serve, je le conçois. Mais aimer, pour vous, c’est abdiquer. Tout ce que les plus grands hommes ont tous et toujours souhaité: la gloire, les honneurs, la fortune, et plus que tout cela!... une souveraineté au-dessus des renversements populaires, celle du génie; voilà le monde des César, des Lucullus et des Luther devant vous!... Et vous avez mis entre vous et cette magnifique existence, un amour digne d’un étudiant d’Alcala. Né géant, vous vous faites nain à plaisir. Mais un homme de génie a, parmi toutes les femmes, une femme spécialement créée pour lui. Cette femme doit être une reine aux yeux du monde, et pour lui une servante, souple comme les hasards de sa vie, gaie dans les souffrances, prévoyante dans le malheur comme dans la prospérité; surtout indulgente à ses caprices, connaissant le monde et ses tournants périlleux; capable enfin de ne s’asseoir dans le char triomphal qu’après l’avoir, s’il le faut traîné...

FONTANARÈS.

Vous avez fait son portrait.

FAUSTINE.

De qui?

FONTANARÈS.

De Marie.

FAUSTINE.

Cette enfant t’a-t-elle su défendre? A-t-elle deviné sa rivale? Celle qui t’a laissé conquérir est-elle digne de te garder? Une enfant qui s’est laissée mener pas à pas à l’autel où elle se donne en ce moment... Mais, moi, je serais déjà morte à tes pieds! Et à qui se donne-t-elle? à ton ennemi capital qui a reçu l’ordre de faire échouer ton entreprise.

FONTANARÈS.

Comment n’être pas fidèle à cet inépuisable amour, qui, par trois fois, est venu me secourir, me sauver, et qui, n’ayant plus qu’à s’offrir lui-même au malheur, s’immole d’une main en me tendant de l’autre, avec ceci =(il montre la lettre)=, mon honneur, l’estime du roi, l’admiration de l’univers.

=(Entre Paquita qui sort après avoir fait un signe à Faustine.)=

FAUSTINE, =à part=.

Ah! la voilà comtesse Sarpi! =(A Fontanarès.)= Ta vie, ta gloire, ta fortune, ton honneur sont enfin dans mes mains, et Marie n’est plus entre nous.

FONTANARÈS.

Nous! nous!

FAUSTINE.

Ne me démens point, Alfonse! j’ai tout conquis de toi, ne me refuse pas ton cœur! tu n’auras jamais d’amour plus dévoué, plus soumis et plus intelligent; enfin, tu seras le grand homme que tu dois être.

FONTANARÈS.

Votre audace m’épouvante. =(Il montre la lettre.)= Avec cette somme je suis encore seul l’arbitre de ma destinée. Quand le roi verra quelle est mon œuvre et ses résultats, il fera casser le mariage obtenu par la violence, et j’aime assez Marie pour attendre.

FAUSTINE.

Fontanarès, si je vous aime follement, peut-être est-ce à cause de cette délicieuse simplicité, le cachet du génie...

FONTANARÈS.

Elle me glace quand elle sourit.

FAUSTINE.

Cet or! le tenez-vous?

FONTANARÈS.

Le voici.

FAUSTINE.

Et vous l’aurais-je laissé donner, si vous l’aviez dû prendre? Demain, vous trouverez tous vos créanciers entre vous et cette somme que vous leur devez. Sans or, que pourrez-vous? Votre lutte recommence! Mais ton œuvre, grand enfant! n’est pas dispersée, elle est à moi: mon Mathieu Magis en est l’acquéreur, je la tiens sous mes pieds, dans mon palais. Je suis la seule qui ne te volera ni ta gloire, ni ta fortune, ne serait-ce pas me voler moi-même?

FONTANARÈS.

Comment, c’est toi, Vénitienne maudite!...

FAUSTINE.

Oui... Depuis que tu m’as insultée, ici, j’ai tout conduit: et Magis et Sarpi, et tes créanciers, et l’hôte du Soleil-d’Or, et les ouvriers! Mais combien d’amour dans cette fausse haine! N’as-tu donc pas été réveillé par une larme, la perle de mon repentir, tombée de mes paupières, durant ton sommeil, quand je t’admirais, toi, mon martyr adoré!

FONTANARÈS.

Non, tu n’es pas une femme...

FAUSTINE.

Ah! il y a plus qu’une femme, dans une femme qui aime ainsi.

FONTANARÈS.

... Et, comme tu n’es pas une femme, je puis te tuer.

FAUSTINE.

Pourvu que ce soit de ta main! =(A part.)= Il me hait!

FONTANARÈS.

Je cherche...

FAUSTINE.

Est-ce quelque chose que je puisse trouver?

FONTANARÈS.

... Un supplice aussi grand que ton crime.

FAUSTINE.

Y a-t-il des supplices pour une femme qui aime? Éprouve-moi, va!

FONTANARÈS.

Tu m’aimes, Faustine, suis-je bien toute ta vie? Mes douleurs sont-elles bien les tiennes.

FAUSTINE.

Une douleur chez toi devient mille douleurs chez moi.

FONTANARÈS.

Si je meurs, tu mourras... Eh bien! quoique ta vie ne vaille pas l’amour que je viens de perdre, mon sort est fixé.

FAUSTINE.

Ah!

FONTANARÈS.

J’attendrai, les bras croisés, le jour de mon arrêt. Du même coup, l’âme de Marie et la mienne iront au ciel.

FAUSTINE =se jette aux pieds de Fontanarès=.

Alfonso! je reste à tes pieds jusqu’à ce que tu m’aies promis...

FONTANARÈS.

Eh! courtisane infâme, laisse-moi. =(Il la repousse.)=

FAUSTINE.

Vous l’avez dit en pleine place publique: les hommes insultent ce qu’ils doivent plus tard adorer.

SCÈNE XVII.

=LES MÊMES=, FRÉGOSE.

DON FRÉGOSE.

Misérable artisan! si je ne te passe pas mon épée à travers du cœur, c’est pour te faire expier plus chèrement cette insulte.

FAUSTINE.

Don Frégose! j’aime cet homme: qu’il fasse de moi son esclave ou sa femme, mon amour doit lui servir d’égide.

FONTANARÈS.

De nouvelles persécutions, Monseigneur? vous me comblez de joie. Frappez sur moi mille coups, ils se multiplieront, dit-elle, dans son cœur. Allez!

SCÈNE XVIII.

=LES PRÉCÉDENTS=, QUINOLA.

QUINOLA.

Monsieur!

FONTANARÈS.

Viens-tu me trahir aussi, toi?

QUINOLA.

Monipodio vogue vers l’Afrique avec des recommandations aux mains et aux pieds.

FONTANARÈS.

Eh bien?

QUINOLA.

Soi-disant pour vous voler, nous avons à nous deux fabriqué, payé une machine, cachée dans une cave.

FONTANARÈS.

Ah! un ami véritable rend le désespoir impossible. =(Il embrasse Quinola. A Frégose.)= Monseigneur, écrivez au roi, bâtissez sur le port un amphithéâtre pour deux cent mille spectateurs; dans dix jours, j’accomplis ma promesse, et l’Espagne verra marcher un vaisseau par la vapeur, contre les vagues et le vent. J’attendrai une tempête pour la dompter.

FAUSTINE, =à Quinola=.

Tu as fabriqué une...

QUINOLA.

Non, j’en ai fabriqué deux, en cas de malheur.

FAUSTINE.

De quels démons t’es-tu donc servi?

QUINOLA.

Des trois enfants de Job: Silence, Patience et Constance.

SCÈNE XIX.

FAUSTINE, FRÉGOSE.

DON FRÉGOSE, =à part=.

Elle est odieuse, et je l’aime toujours.

FAUSTINE.

Je veux me venger, m’aiderez-vous?

DON FRÉGOSE.

Oui, nous le perdrons.

FAUSTINE.

Ah! vous m’aimez quand même, vous!

DON FRÉGOSE.

Hélas! après cet éclat, pouvez-vous être marquise de Frégose?

FAUSTINE.

Oh! si je le voulais...

DON FRÉGOSE.

Je puis disposer de moi; de mes aïeux, jamais.

FAUSTINE.

Un amour qui a des bornes, est-ce l’amour? Adieu, Monseigneur: je me vengerai à moi seule.

DON FRÉGOSE.

Chère Faustine!

FAUSTINE.

Chère?

DON FRÉGOSE.

Oui, bien chère, et maintenant et toujours! Dès cet instant, il ne me reste de Frégose qu’un pauvre vieillard qui sera malheureusement bien vengé par ce terrible artisan. Ma vie à moi est finie. Ne me renvoyez point ces tableaux que j’ai eu tant de bonheur à vous offrir. =(A part.)= Elle en aura bientôt besoin. =(Haut.)= Ils vous rappelleront un homme de qui vous vous êtes joué, mais qui le savait et qui vous pardonnait; car dans son amour, il y avait aussi de la paternité.

FAUSTINE.

Si je n’étais pas si furieuse, vraiment, don Frégose, vous m’attendririez; mais il faut savoir choisir ses moments pour nous faire pleurer.

DON FRÉGOSE.

Jusqu’au dernier instant, j’aurai tout fait mal à propos, même mon testament.

FAUSTINE.

Eh bien! si je n’aimais pas, mon ami, votre touchant adieu vous vaudrait et ma main et mon cœur; car sachez-le, je puis encore être une noble et digne femme.

DON FRÉGOSE.

Oh! écoutez ce mouvement vers le bien, et n’allez pas, les yeux fermés, dans un abîme.

FAUSTINE.

Vous voyez bien que je puis toujours être marquise de Frégose.

=(Elle sort en riant.)=

SCÈNE XX.

FRÉGOSE, =seul=.

Les vieillards ont bien raison de ne pas avoir de cœur!

FIN DU QUATRIÈME ACTE.

ACTE CINQUIÈME

=Le théâtre représente la terrasse de l’hôtel de ville de Barcelone, de chaque côté duquel sont des pavillons. La terrasse qui donne sur la mer est terminée par un balcon régnant au fond de la scène. On voit la haute mer, les mâts du vaisseau du port. On entre par la droite et par la gauche.=

=Un grand fauteuil, des siéges et une table se trouvent à la droite du spectateur.=

=On entend le bruit des acclamations d’une foule immense.=

=Faustine regarde, appuyée au balcon, le bateau à vapeur. Lothundiaz est à gauche, plongé dans la stupéfaction; don Frégose est à droite avec le secrétaire qui a dressé le procès-verbal de l’expérience. Le grand inquisiteur occupe le milieu de la scène.=

SCÈNE PREMIÈRE.

LOTHUNDIAZ, LE GRAND INQUISITEUR, DON FRÉGOSE.

DON FRÉGOSE.

Je suis perdu, ruiné, déshonoré! Aller tomber aux pieds du roi, je le trouverais impitoyable.

LOTHUNDIAZ.

A quel prix ai-je acheté la noblesse! Mon fils est mort en Flandre dans une embuscade, et ma fille se meurt; son mari, le gouverneur du Roussillon, n’a pas voulu lui permettre d’assister au triomphe de ce démon de Fontanarès. Elle avait bien raison de me dire que je me repentirais de mon aveuglement volontaire.

LE GRAND INQUISITEUR, =à don Frégose=.

Le saint-office a rappelé vos services au roi; vous irez comme vice-roi au Pérou, vous pourrez y rétablir votre fortune; mais achevez votre ouvrage: écrasons l’inventeur pour étouffer cette funeste invention.

DON FRÉGOSE.

Et comment? Ne dois-je pas obéir aux ordres du roi, du moins ostensiblement.

LE GRAND INQUISITEUR.

Nous vous avons préparé les moyens d’obéir à la fois au saint-office et au roi. Vous n’avez qu’à m’obéir. =(A Lothundiaz.)= Comte Lothundiaz, en qualité de premier magistrat municipal de Barcelone, vous offrirez au nom de la ville une couronne d’or à don Ramon, l’auteur de la découverte dont le résultat assure à l’Espagne la domination de la mer.

LOTHUNDIAZ, =étonné=.

A don Ramon?

LE GRAND INQUISITEUR =et= DON FRÉGOSE.

A don Ramon.

DON FRÉGOSE.

Vous le complimenterez.

LOTHUNDIAZ.

Mais.....

LE GRAND INQUISITEUR.

Ainsi le veut le saint-office.

LOTHUNDIAZ, =pliant le genou=.

Pardon!

DON FRÉGOSE.

Qu’entendez-vous crier par le peuple?

=(On crie: vive don Ramon.)=

LOTHUNDIAZ.

Vive don Ramon. Eh bien! tant mieux, je serai vengé du mal que je me suis fait à moi-même.

SCÈNE II.

=LES MÊMES=, DON RAMON, MATHIEU MAGIS, L’HOTE DU SOLEIL-D’OR, COPPOLUS, CARPANO, ESTEBAN, GIRONE, =et tout le peuple=.

=Tous les personnages et le peuple forment un demi-cercle au centre duquel arrive don Ramon.=

LE GRAND INQUISITEUR.

Au nom du roi d’Espagne, de Castille et des Indes, je vous adresse, don Ramon, les félicitations dues à votre beau génie.

=(Il le conduit au fauteuil.)=

DON RAMON.

Après tout, l’autre est la main, je suis la tête. L’idée est au-dessus du fait. =(A la foule.)= Dans un pareil jour, la modestie serait injurieuse pour les honneurs que j’ai conquis à force de veilles, et l’on doit se montrer fier du succès.

LOTHUNDIAZ.

Au nom de la ville de Barcelone, don Ramon, j’ai l’honneur de vous offrir cette couronne due à votre persévérance et à l’auteur d’une invention qui donne l’immortalité.

SCÈNE III.

=LES MÊMES=, FONTANARÈS.

=Il entre, ses vêtements souillés par le travail de son expérience.=

DON RAMON.

J’accepte... =(il aperçoit Fontanarès)= à la condition de la partager avec le courageux artisan qui m’a si bien secondé dans mon entreprise.

FAUSTINE.

Quelle modestie!

FONTANARÈS.

Est-ce une plaisanterie?

TOUS.

Vive don Ramon!

COPPOLUS.

Au nom des commerçants de la Catalogne, don Ramon, nous venons vous prier d’accepter cette couronne d’argent, gage de leur reconnaissance pour une découverte, source d’une prospérité nouvelle.

TOUS.

Vive don Ramon!

DON RAMON.

C’est avec un sensible plaisir que je vois le commerce comprendre l’avenir de la vapeur.

FONTANARÈS.

Avancez, mes ouvriers. Entrez, fils du peuple, dont les mains ont élevé mon œuvre, donnez-moi le témoignage de vos sueurs et de vos veilles! Vous qui n’avez reçu que de moi les modèles, parlez, qui de don Ramon ou de moi créa la nouvelle puissance que la mer vient de reconnaître?

ESTEBAN.

Ma foi! sans don Ramon, vous eussiez été dans un fameux embarras.

MATHIEU MAGIS.

Il y a deux ans, nous en causions avec don Ramon, qui me sollicitait de faire les fonds de cette expérience.

FONTANARÈS, =à Frégose=.

Monseigneur, quel vertige a saisi le peuple et les bourgeois de Barcelone? J’accours au milieu des acclamations qui saluent don Ramon, moi, tout couvert des glorieuses marques de mon travail, et je vous vois immobile, sanctionnant le vol le plus honteux qui se puisse consommer à la face du ciel et d’un pays... =(Murmures.)= Seul, j’ai risqué ma tête. Le premier, j’ai fait une promesse au roi d’Espagne, seul je l’accomplis, et je trouve à ma place don Ramon, un ignorant! =(Murmures.)=

DON FRÉGOSE.

Un vieux soldat ne se connaît guère aux choses de la science, et doit accepter les faits accomplis. La Catalogne entière reconnaît à don Ramon la priorité de l’invention, et tout le monde ici déclare que sans lui vous n’eussiez rien pu faire; mon devoir est d’instruire Sa Majesté le roi d’Espagne de ces circonstances.

FONTANARÈS.

La priorité! oh! une preuve?

LE GRAND INQUISITEUR.

La voici! Dans son traité sur la fonte des canons, don Ramon parle d’une invention appelée tonnerre par Léonard de Vinci, votre maître, et dit qu’elle peut s’appliquer à la navigation.

DON RAMON.

Ah! jeune homme, vous aviez donc lu mes traités?...

FONTANARÈS, =à part=.

Oh! toute ma gloire pour une vengeance!

SCÈNE IV.

=LES MÊMES=, QUINOLA.

QUINOLA.

Monsieur, la poire était trop belle, il s’y trouve un ver.

FONTANARÈS.

Quoi?...

QUINOLA.

L’enfer nous a ramené, je ne sais comment, Monipodio altéré de vengeance, il est dans le navire avec une bande de démons, et va le couler si vous ne lui assurez dix mille sequins.

FONTANARÈS. =Il plie le genou.=

Ah! merci. Océan que je voulais dompter, je ne trouve donc que toi pour protecteur: tu vas garder mon secret jusque dans l’éternité. =(A Quinola.)= Fais que Monipodio gagne la pleine mer, et qu’il y engloutisse le navire à l’instant.

QUINOLA.

Ah çà! voyons, entendons-nous? qui de vous ou de moi perd sa tête?

FONTANARÈS.

Obéis!

QUINOLA.

Mais, mon cher maître...

FONTANARÈS.

Il va de ta vie et de la mienne.

QUINOLA.

Obéir sans comprendre; pour une première fois, je me risque.

=(Il sort.)=

SCÈNE V.

=LES MÊMES=, =moins= QUINOLA.

FONTANARÈS, =à don Frégose=.

Monseigneur, laissons de côté la question de priorité qui sera facilement jugée; il doit m’être permis de retirer ma tête de ce débat, et vous ne sauriez me refuser le procès-verbal que voici, car il contient ma justification auprès du roi d’Espagne, notre maître.

DON RAMON.

Ainsi vous reconnaissez mes titres?...

FONTANARÈS.

Je reconnais tout ce que vous voudrez, même que O plus O est un binôme.

DON FRÉGOSE, =après s’être consulté avec le grand inquisiteur=.

Votre demande est légitime. Voici le procès-verbal en règle, nous gardons l’original.

FONTANARÈS.

J’ai donc la vie sauve. Vous tous ici présents, vous regardez don Ramon comme le véritable inventeur du navire qui vient de marcher par la vapeur en présence de deux cent mille Espagnols.

TOUS.

Oui... =(Quinola se montre.)=

FONTANARÈS.

Eh bien! don Ramon a fait le prodige, don Ramon pourra le recommencer =(on entend un grand bruit)=; le prodige n’existe plus. Une telle puissance n’est pas sans danger; et le danger, que don Ramon ne soupçonnait pas, s’est déclaré pendant qu’il recueillait les récompenses. =(Cris au dehors. Tout le monde retourne au balcon voir la mer.)= Je suis vengé!

DON FRÉGOSE.

Que dira le roi?

LE GRAND INQUISITEUR.

La France est en feu, les Pays-Bas sont en pleine révolte, Calvin a remué l’Europe, le roi a trop d’affaires sur les bras pour s’occuper d’un vaisseau. Cette invention et la réforme, c’est trop à la fois. Nous échappons encore pour quelque temps à la voracité des peuples. =(Tous sortent.)=

SCÈNE VI.

QUINOLA, FONTANARÈS, FAUSTINE.

FAUSTINE.

Alfonse, je vous ai fait bien du mal!

FONTANARÈS.

Marie est morte, Madame: je ne sais plus ce que veulent dire les mots mal et bien.

QUINOLA.

Le voilà un homme.

FAUSTINE.

Pardonnez-moi, je me dévoue à votre nouvel avenir.

FONTANARÈS.

Pardon! ce mot est aussi effacé de mon cœur. Il y a des situations où le cœur se brise ou se bronze. J’avais naguère vingt-cinq ans; aujourd’hui, vous m’en avez donné cinquante. Vous m’avez fait perdre un monde, vous m’en devez un autre...

QUINOLA.

Oh! si nous tournons à la politique.

FAUSTINE.

Mon amour, Alfonso, ne vaut-il pas un monde?

FONTANARÈS.

Oui, car tu es un magnifique instrument et de destruction et de ruine. Maintenant, par toi je dompterai tous ceux qui jusqu’à présent m’ont fait obstacle: je te prends, non pour femme, mais pour esclave, et tu me serviras.

FAUSTINE.

Aveuglément.

FONTANARÈS.

Mais sans espoir de retour... tu le sais, il y a du bronze, là. =(Il se frappe le cœur.)= Tu m’as appris ce qu’est le monde! O monde des intérêts, de la ruse, de la politique et des perfidies, à nous deux maintenant!

QUINOLA.

Monsieur?

FONTANARÈS.

Eh bien?

QUINOLA.

En suis-je?

FONTANARÈS.

Toi, tu es le seul pour lequel il y ait encore une place dans mon cœur. A nous trois, nous allons...

FAUSTINE.

Où?

FONTANARÈS.

En France.

FAUSTINE.

Partons promptement; je connais l’Espagne, et l’on y doit méditer votre mort.

QUINOLA.

Les Ressources de Quinola sont au fond de l’eau; daignez excuser nos fautes, nous ferons sans doute beaucoup mieux à Paris. Décidément, je crois que l’enfer est pavé de bonnes inventions.

FIN DES RESSOURCES DE QUINOLA.

PAMÉLA GIRAUD

PIÈCE EN CINQ ACTES,

Représentée pour la première fois, à Paris, sur le théâtre de la Gaîté, le 26 septembre 1843.

PERSONNAGES.

LE GÉNÉRAL DE VERBY. DUPRÉ, =avocat=. M. ROUSSEAU. JULES ROUSSEAU, =son fils=. JOSEPH BINET. LE PÈRE GIRAUD. UN AGENT SUPÉRIEUR. ANTOINE, =domestique de Rousseau=. PAMÉLA GIRAUD. MADAME =veuve= DU BROCARD. MADAME ROUSSEAU. MADAME GIRAUD. JUSTINE, =femme de chambre de madame Rousseau=. UN COMMISSAIRE DE POLICE. UN JUGE D’INSTRUCTION. =AGENTS DE POLICE.= =GENDARMES.=

PAMÉLA GIRAUD

ACTE PREMIER