Théâtre

Part 12

Chapter 123,759 wordsPublic domain

Mon neveu formule cela par R plus O. Et comme il y a beaucoup d’eau dans l’air, nous disons simplement O plus O, un nouveau binôme.

DON RAMON.

Ce serait un nouveau binôme?

QUINOLA.

Ou, si vous voulez, un X.

DON RAMON.

X, ah! je comprends.

FONTANARÈS.

Quel âne!

QUINOLA.

Le reste est une bagatelle. Un tube reçoit l’eau qui se fait nuage par un procédé quelconque. Ce nuage veut absolument monter, et la force est immense.

DON RAMON.

Immense, et comment?

QUINOLA.

Immense... en ce qu’elle est naturelle, car l’homme... saisissez bien ceci, ne crée pas de forces...

DON RAMON.

Eh bien! alors comment?...

QUINOLA.

Il les emprunte à la nature; l’invention, c’est d’emprunter... Alors... au moyen de quelques pistons, car en mécanique... vous savez...

DON RAMON.

Oui, Monsieur, je sais la mécanique.

QUINOLA.

Eh bien! la manière de communiquer une force est une niaiserie, un rien, une ficelle comme dans le tourne-broche...

DON RAMON.

Ah! il y a un tourne-broche?

QUINOLA.

Il y en a deux, et la force est telle qu’elle soulèverait des montagnes qui sauteraient comme des béliers... C’est prédit par le roi David.

DON RAMON.

Monsieur, vous avez raison, le nuage, c’est de l’eau...

QUINOLA.

L’eau, Monsieur?... Eh! c’est le monde. Sans eau, vous ne pourriez... c’est clair. Eh bien! voilà sur quoi repose l’invention de mon petit-fils: l’eau domptera l’eau. O plus O, voilà la formule.

DON RAMON.

Il emploie des termes incompréhensibles.

QUINOLA.

Vous comprenez?

DON RAMON.

Parfaitement.

QUINOLA, =à part=.

Cet homme est horriblement bête. =(Haut.)= Je vous ai parlé la langue des vrais savants...

MATHIEU MAGIS, =à Monipodio=.

Qui donc est ce seigneur si savant?

MONIPODIO.

Un homme immense auprès de qui je m’instruis dans la balistique, le directeur de l’arsenal de Venise, qui va vous rembourser ce soir pour le compte de la république.

MATHIEU MAGIS.

Courons avertir madame Brancador, elle est de Venise. (Il sort.)

SCÈNE XIV.

=LES PRÉCÉDENTS=, =moins Mathieu Magis=, LOTHUNDIAZ, MARIE.

MARIE.

Arriverai-je à temps?...

QUINOLA.

Bon! voilà notre trésor.

=(Lothundiaz et don Ramon se font des civilités, et regardent les pièces de la machine au fond du théâtre.)=

FONTANARÈS.

Marie, ici!

MARIE.

Amenée par mon père. Ah! mon ami, votre valet en m’apprenant votre détresse...

FONTANARÈS, =à Quinola=.

Maraud!

QUINOLA.

Mon petit-fils!

MARIE.

Oh! il a mis fin à mes tourments.

FONTANARÈS.

Et qui donc vous tourmentait?

MARIE.

Vous ignorez les persécutions auxquelles je suis en butte depuis votre arrivée, et surtout depuis votre querelle avec madame Brancador. Que faire contre l’autorité paternelle? elle est sans bornes. En restant au logis, je douterais de pouvoir vous conserver, non pas mon cœur, il est à vous en dépit de tout, mais ma personne...

FONTANARÈS.

Encore un martyre!

MARIE.

En retardant le jour de votre triomphe, vous avez rendu ma situation insupportable. Hélas! en vous voyant ici, je devine que nous avons souffert en même temps des maux inouïs. Pour pouvoir être à vous, je vais feindre de me donner à Dieu: j’entre ce soir au couvent.

FONTANARÈS.

Au couvent? Ils veulent nous séparer. Voilà des tortures à faire maudire la vie. Et vous, Marie, vous, le principe et la fleur de ma découverte! vous, cette étoile qui me protégeait, je vous force à rester dans le ciel. Oh! je succombe. =(Il pleure.)=

MARIE.

Mais en promettant d’aller dans un couvent, j’ai obtenu de mon père le droit de venir ici: je voulais mettre une espérance dans mes adieux, voici les épargnes de la jeune fille, de votre sœur, ce que j’ai gardé pour le jour où tout vous abandonnerait.

FONTANARÈS.

Et qu’ai-je besoin, sans vous, de gloire, de fortune, et même de la vie?

MARIE.

Acceptez ce que peut, ce que doit vous offrir celle qui sera votre femme. Si je vous sais malheureux et tourmenté, l’espérance me quittera dans ma retraite, et j’y mourrai, priant pour vous!

QUINOLA, =à Marie=.

Laissez-le faire le superbe, et sauvons-le malgré lui. Chut! je passe pour son grand-père. =(Marie donne son aumônière à Quinola.)=

LOTHUNDIAZ, =à don Ramon=.

Ainsi, vous ne le trouvez pas fort?

DON RAMON.

Lequel? Oh! lui! c’est un artisan qui ne sait rien et qui sans doute aura volé ce secret en Italie.

LOTHUNDIAZ.

Je m’en suis toujours douté, comme j’ai raison de résister à ma fille et de le lui refuser pour mari.

DON RAMON.

Il la mettrait sur la paille. Il a dévoré cinq mille sequins et s’est endetté de trois mille, en huit mois, sans arriver à un résultat! Ah! parlez-moi de son grand-père. Voilà un savant du premier ordre, et il a fort à faire avant de le valoir. =(Il montre Quinola.)=

LOTHUNDIAZ.

Son grand-père?...

QUINOLA.

Oui, Monsieur, mon nom de Fontanarès s’est changé, à Venise, en celui de Fontanarési.

LOTHUNDIAZ.

Vous êtes Pablo Fontanarès?

QUINOLA.

Pablo, lui-même.

LOTHUNDIAZ.

Et riche?

QUINOLA.

Richissime.

LOTHUNDIAZ.

Touchez là, Monsieur, vous me rendrez donc les deux mille sequins que vous empruntâtes à mon père.

QUINOLA.

Si vous pouvez me montrer ma signature, je suis prêt à y faire honneur.

MARIE, =après une conversation avec Fontanarès=.

Acceptez pour triompher, ne s’agit-il pas de notre bonheur?

FONTANARÈS.

Entraîner cette perle dans le gouffre où je me sens tomber.

=(Quinola et Monipodio disparaissent.)=

SCÈNE XV.

=LES MÊMES=, SARPI.

SARPI, =à Lothundiaz=.

Vous et avec votre fille, Seigneur Lothundiaz?

LOTHUNDIAZ.

Elle a mis pour prix de son obéissance à se rendre au couvent, de venir lui dire adieu.

SARPI.

La compagnie est assez nombreuse pour que je ne m’offense point de cette condescendance.

FONTANARÈS.

Ah! voilà le plus ardent de mes persécuteurs. Eh bien! Seigneur, venez-vous mettre de nouveau ma constance à l’épreuve?

SARPI.

Je représente ici le vice-roi de Catalogne, Monsieur, et j’ai droit à vos respects. =(A don Ramon.)= Êtes-vous content de lui?

DON RAMON.

Avec mes conseils, nous arriverons.

SARPI.

Le vice-roi espère beaucoup de votre savant concours.

FONTANARÈS.

Rêvé-je? Voudrait-on me donner un rival?

SARPI.

Un guide, Monsieur, pour vous sauver.

FONTANARÈS.

Qui vous dit que j’en aie besoin?

MARIE.

Alfonso, s’il pouvait vous faire réussir?

FONTANARÈS.

Ah! jusqu’à elle qui doute de moi.

MARIE.

On le dit si savant!

LOTHUNDIAZ.

Le présomptueux! il croit en savoir plus que tous les savants du monde.

SARPI.

Je suis amené par une question qui a éveillé la sollicitude du vice-roi: vous avez depuis bientôt dix mois un vaisseau de l’État, et vous en devez compte.

FONTANARÈS.

Le roi n’a pas fixé de terme à mes travaux.

SARPI.

L’administration de la Catalogne a le droit d’en exiger un, et nous avons reçu des ministres un ordre à cet égard. =(Mouvement de surprise chez Fontanarès.)= Oh! prenez tout votre temps: nous ne voulons pas contrarier un homme tel que vous. Seulement, nous pensons que vous ne voulez pas éluder la peine qui pèse sur votre tête, en gardant le vaisseau jusqu’à la fin de vos jours.

MARIE.

Quelle peine?

FONTANARÈS.

Je joue ma tête.

MARIE.

La mort! et vous me refusez.

FONTANARÈS.

Dans trois mois, comte Sarpi, et sans aide, j’aurai fini mon œuvre. Vous verrez alors un des plus grands spectacles qu’un homme puisse donner à son siècle.

SARPI.

Voici votre engagement, signez-le. =(Fontanarès va signer.)=

MARIE.

Adieu, mon ami! Si vous succombiez dans cette lutte, je crois que je vous aimerais encore davantage.

LOTHUNDIAZ.

Venez, ma fille, cet homme est fou.

DON RAMON.

Jeune homme! lisez mes traités.

SARPI.

Adieu, futur grand d’Espagne.

SCÈNE XVI.

FONTANARÈS, =seul sur le devant de la scène=.

Marie au couvent, j’aurai froid au soleil. Je supporte un monde, et j’ai peur de ne pas être un Atlas... Non, je ne réussirai pas, tout me trahit. Œuvre de trois ans de pensée et de dix mois de travaux, sillonneras-tu jamais la mer?... Ah! le sommeil m’accable... =(Il se couche sur la paille.)=

SCÈNE XVII.

FONTANARÈS, =endormi=, QUINOLA =et= MONIPODIO, =revenant par la petite porte=.

QUINOLA.

Des diamants! des perles et de l’or! nous sommes sauvés.

MONIPODIO.

La Brancador est de Venise.

QUINOLA.

Il faut donc y retourner, fais venir l’hôte, je vais rétablir notre crédit.

MONIPODIO.

Le voici.

SCÈNE XVIII.

=LES MÊMES=, L’HOTE DU SOLEIL-D’OR.

QUINOLA.

Or çà! monsieur l’hôte du Soleil-d’Or, vous n’avez pas eu confiance dans l’étoile de mon petit-fils.

L’HOTE.

Une hôtellerie, seigneur, n’est pas une maison de banque.

QUINOLA.

Non, mais vous auriez pu par charité ne pas lui refuser du pain. La sérénissime république de Venise m’envoyait pour le décider à venir chez elle, mais il aime trop l’Espagne! Je repars comme je suis venu, secrètement. Je n’ai sur moi que ce diamant dont je puisse disposer. D’ici à un mois, vous aurez des lettres de change. Vous vous entendrez avec le valet de mon petit-fils pour la vente de ce bijou.

L’HOTE.

Monseigneur, ils seront traités comme des princes qui ont de l’argent.

QUINOLA.

Laissez-nous. =(Sort l’hôte.)=

SCÈNE XIX.

=LES MÊMES=, =moins= L’HOTE.

QUINOLA.

Allons nous déshabiller. =(Il regarde Fontanarès.)= Il dort! cette riche nature a succombé à tant de secousses: il n’y a que nous autres qui sachions nous prêter à la douleur, il lui manque notre insouciance. Ai-je bien agi en demandant toujours le double de ce qu’il fallait? =(A Monipodio.)= Voici le dessin de la dernière pièce, prends-le.

=(Ils sortent.)=

SCÈNE XX.

FONTANARÈS =endormi=, FAUSTINE, MATHIEU MAGIS.

MATHIEU MAGIS.

Le voici!

FAUSTINE.

Voilà donc en quel état je l’ai réduit! Par la profondeur des blessures que je me suis ainsi faites à moi-même, je reconnais la profondeur de mon amour. Oh! combien de bonheur ne lui dois-je pas pour tant de souffrances!

FIN DU TROISIÈME ACTE.

ACTE QUATRIÈME

=Le théâtre représente une place publique. Au fond de la place, sur des tréteaux, au pied desquels sont toutes les pièces de la machine, s’élève un huissier. De chaque côté de ces tréteaux, il y a foule. A gauche du spectateur, un groupe composé de Coppolus, Carpano, l’hôte du Soleil-d’Or, Esteban, Girone, Mathieu Magis, don Ramon, Lothundiaz. A droite, Fontanarès, Monipodio et Quinola caché dans un manteau derrière Monipodio.=

SCÈNE PREMIÈRE.

FONTANARÈS, MONIPODIO, QUINOLA, COPPOLUS, L’HOTE DU SOLEIL-D’OR, ESTEBAN, GIRONE, MATHIEU MAGIS, DON RAMON, LOTHUNDIAZ, L’HUISSIER; =Deux groupes de peuple=.

L’HUISSIER.

Messeigneurs, un peu plus de chaleur! il s’agit d’une chaudière où l’on pourrait faire un olla-podrida pour le régiment des gardes-vallones.

L’HOTE.

Quatre maravédis.

L’HUISSIER.

Personne ne dit mot, approchez, voyez, considérez!

MATHIEU MAGIS.

Six maravédis.

QUINOLA, =à Fontanarès=.

Monsieur, l’on ne fera pas cent écus d’or.

FONTANARÈS.

Sachons nous résigner.

QUINOLA.

La résignation me semble être une quatrième vertu théologale, omise par égard pour les femmes.

MONIPODIO.

Tais-toi, la justice est sur tes traces, et tu serais déjà pris, si tu ne passais pour être un des miens.

L’HUISSIER.

C’est le dernier lot, Messeigneurs. Allons, personne ne dit mot? Adjugé pour dix écus d’or, dix maravédis, au seigneur Mathieu Magis.

LOTHUNDIAZ, =à don Ramon=.

Eh bien! voilà comment finit la sublime invention de notre grand homme! il avait, ma foi, bien raison de nous promettre un fameux spectacle.

COPPOLUS.

Vous pouvez en rire, il ne vous doit rien.

ESTEBAN.

C’est nous autres, pauvres diables, qui payons ses folies.

LOTHUNDIAZ.

Rien, maître Coppolus? Et les diamants de ma fille que le valet du grand homme a mis dans la mécanique!

MATHIEU MAGIS.

Mais on les a saisis chez moi.

LOTHUNDIAZ.

Ne sont-ils pas dans les mains de la justice? et j’aimerais mieux y voir Quinola, ce damné suborneur de trésors.

QUINOLA.

O ma jeunesse, quelle leçon tu reçois! Mes antécédents m’ont perdu.

LOTHUNDIAZ.

Mais si on le trouve, son affaire sera bientôt faite, et j’irai l’admirer donnant la bénédiction avec ses pieds.

FONTANARÈS.

Notre malheur rend ce bourgeois spirituel.

QUINOLA.

Dites donc féroce.

DON RAMON.

Moi, je regrette un pareil désastre. Ce jeune artisan avait fini par m’écouter, et nous avions la certitude de réaliser les promesses faites au roi; mais il peut dormir sur les deux oreilles: j’irai demander sa grâce à la cour en expliquant combien j’ai besoin de lui.

COPPOLUS.

Voilà de la générosité peu commune entre savants.

LOTHUNDIAZ.

Vous êtes l’honneur de la Catalogne!

FONTANARÈS. =(Il s’avance.)=

J’ai tranquillement supporté le supplice de voir vendre à vil prix une œuvre qui devait me mériter un triomphe... =(Murmures chez le peuple.)= Mais ceci passe la mesure. Don Ramon, si vous aviez, je ne dis pas connu, mais soupçonné l’usage de toutes ces pièces maintenant dispersées, vous les auriez achetées au prix de toute votre fortune.

DON RAMON.

Jeune homme, je respecte votre malheur; mais vous savez bien que votre appareil ne pouvait pas encore marcher, et que mon expérience vous était devenue nécessaire.

FONTANARÈS.

Ce que la misère a de plus terrible entre toutes ces horreurs, c’est d’autoriser la calomnie et le triomphe des sots.

LOTHUNDIAZ.

N’as-tu donc pas honte dans ta position de venir insulter un savant qui a fait ses preuves? Où en serais-je si je t’avais donné ma fille? tu me mènerais, et grand train, à la mendicité, car tu as déjà mangé en pure perte dix mille sequins! Hein? le grand d’Espagne est aujourd’hui bien petit.

FONTANARÈS.

Vous me faites pitié.

LOTHUNDIAZ.

C’est possible, mais tu ne me fais pas envie: ta tête est à la merci du tribunal.

DON RAMON.

Laissez-le: ne voyez-vous pas qu’il est fou?

FONTANARÈS.

Pas encore assez, Monsieur, pour croire que O plus O soit un binôme.

SCÈNE II.

=LES MÊMES=, DON FRÉGOSE, FAUSTINE, AVALOROS, SARPI.

SARPI.

Nous arrivons trop tard, la vente est finie...

DON FRÉGOSE.

Le roi regrettera d’avoir eu confiance en un charlatan.

FONTANARÈS.

Un charlatan, Monseigneur? Dans quelques jours, vous pouvez me faire trancher la tête; tuez-moi, mais ne me calomniez pas; vous êtes placé trop haut pour descendre si bas.

DON FRÉGOSE.

Votre audace égale votre malheur. Oubliez-vous que les magistrats de Barcelone vous regardent comme complice du vol fait à Lothundiaz? La fuite de votre valet prouve le crime, et vous ne devez d’être libre qu’aux prières de Madame. =(Il montre Faustine.)=

FONTANARÈS.

Mon valet, Excellence, a pu, jadis, commettre des fautes, mais depuis qu’il s’est attaché à ma fortune, il a purifié sa vie au feu de mes épreuves. Par mon honneur, il est innocent. Les pierreries saisies au moment où il les vendait à Mathieu Magis, lui furent librement données par Marie Lothundiaz, de qui je les ai refusées.

FAUSTINE.

Quelle fierté dans le malheur! rien ne saurait donc le faire fléchir.

SARPI.

Et comment expliquez-vous la résurrection de votre grand-père, ce faux intendant de l’arsenal de Venise? car, par malheur, Madame et moi nous connaissons le véritable.

FONTANARÈS.

J’ai fait prendre ce déguisement à mon valet pour qu’il causât sciences et mathématiques avec don Ramon. Le seigneur Lothundiaz vous dira que le savant de la Catalogne et Quinola se sont parfaitement entendus.

MONIPODIO, =à Quinola=.

Il est perdu!

DON RAMON.

J’en appelle... à ma plume.

FAUSTINE.

Ne vous courroucez pas, don Ramon, il est si naturel que les gens, en se sentant tomber dans un abîme, y entraînent tout avec eux!

LOTHUNDIAZ.

Quel détestable caractère!

FONTANARÈS.

Avant de mourir, on doit la vérité, Madame, à ceux qui nous ont poussé dans l’abîme! =(A don Frégose.)= Monseigneur, le roi m’avait promis la protection de ses gens à Barcelone, et je n’y ai trouvé que la haine! O grands de la terre, riches, vous tous qui tenez en vos mains un pouvoir quelconque, pourquoi donc en faites-vous un obstacle à la pensée nouvelle? Est-ce donc une loi divine qui vous ordonne de bafouer, de honnir ce que vous devez plus tard adorer? Plat, humble et flatteur, j’eusse réussi! Vous avez persécuté dans ma personne ce qu’il y a de plus noble en l’homme! la conscience qu’il a de sa force, la majesté du travail, l’inspiration céleste qui lui met la main à l’œuvre, et... l’amour, cette foi humaine, qui rallume le courage quand il va s’éteindre sous la bise de la raillerie. Ah! si vous faites mal le bien, en revanche, vous faites toujours très-bien le mal! Je m’arrête... vous ne valez pas ma colère.

FAUSTINE, =à part, après avoir fait un pas=.

Oh! j’allais lui dire que je l’adore.

DON FRÉGOSE.

Sarpi, faites avancer des alguasils, et emparez-vous du complice de Quinola. =(On applaudit, et quelques voix crient: Bravo.)=

SCÈNE III.

=LES MÊMES=, MARIE, LOTHUNDIAZ.

=Au moment où les alguasils s’emparent de Fontanarès, Marie paraît en novice, accompagnée d’un moine et de deux sœurs.=

MARIE LOTHUNDIAZ, =au vice-roi=.

Monseigneur, je viens d’apprendre comment, en voulant préserver Fontanarès de la rage de ses ennemis, je l’ai perdu: mais on m’a permis de rendre hommage à la vérité: j’ai remis moi-même à Quinola mes pierreries et mes épargnes. =(Mouvement chez Lothundiaz.)= Elles m’appartenaient, mon père, et Dieu veuille que vous n’ayez pas un jour à déplorer votre aveuglement.

QUINOLA, =se débarrassant de son manteau=.

Ouf, je respire à l’aise!

FONTANARÈS. =Il plie le genou devant Marie.=

Merci, brillant et pur amour par qui je me rattache au ciel pour y puiser l’espérance et la foi; vous venez de sauver mon honneur.

MARIE.

N’est-il pas le mien? la gloire viendra.

FONTANARÈS.

Hélas! mon œuvre est dispersée en cent mains avares qui ne la rendraient que contre autant d’or qu’elle en a coûté. Je doublerais ma dette et n’arriverais plus à temps. Tout est fini.

FAUSTINE, =à Marie=.

Sacrifiez-vous, et il est sauvé.

MARIE.

Mon père? et vous, comte Sarpi? =(A part.)= J’en mourrai! =(Haut.)= Consentez-vous à donner tout ce qu’exige la réussite de l’entreprise faite par le seigneur Fontanarès? à ce prix, je vous obéirai, mon père. =(A Faustine.)= Je me dévoue, Madame!

FAUSTINE.

Vous êtes sublime, mon ange. =(A part.)= J’en suis donc enfin délivrée!

FONTANARÈS.

Arrêtez, Marie! j’aime mieux la lutte et ses périls, j’aime mieux la mort que de vous perdre ainsi.

MARIE.

Tu m’aimes donc mieux que la gloire? =(Au vice-roi.)= Monseigneur, vous ferez rendre à Quinola mes pierreries. Je retourne heureuse au couvent: ou à lui, ou à Dieu!

LOTHUNDIAZ.

Est-il donc sorcier?

QUINOLA.

Cette jeune fille me ferait réaimer les femmes.

FAUSTINE, =à Sarpi, au vice-roi et à Avaloros=.

Ne le dompterons-nous donc pas?

AVALOROS.

Je vais l’essayer.

SARPI, =à Faustine=.

Tout n’est pas perdu. =(A Lothundiaz.)= Emmenez votre fille chez vous, elle vous obéira bientôt.

LOTHUNDIAZ.

Dieu le veuille! Venez, ma fille.

=(Lothundiaz, Marie et son cortége, Don Ramon et Sarpi sortent.)=

SCÈNE IV.

FAUSTINE, FRÉGOSE, AVALOROS, FONTANARÈS, QUINOLA, MONIPODIO.

AVALOROS.

Je vous ai bien étudié, jeune homme, et vous avez un grand caractère, un caractère de fer. Le fer sera toujours maître de l’or. Associons-nous franchement: je paye vos dettes, je rachète tout ce qui vient d’être vendu, je vous donne à vous et à Quinola cinq mille écus d’or, et, à ma considération, Monseigneur le vice-roi voudra bien oublier votre incartade.

FONTANARÈS.

Si j’ai, dans ma douleur, manqué au respect que je vous dois, Monseigneur, je vous prie de me pardonner.

DON FRÉGOSE.

Assez, Monsieur. On n’offense point don Frégose.

FAUSTINE.

Très-bien, Monseigneur.

AVALOROS.

Eh bien! jeune homme, à la tempête succède le calme, et maintenant tout vous sourit. Voyons, réalisons ensemble vos promesses au roi.

FONTANARÈS.

Je ne tiens à la fortune, Monsieur, que par une seule raison: épouserai-je Marie Lothundiaz?

DON FRÉGOSE.

Vous n’aimez qu’elle au monde?

FONTANARÈS.

Elle seule! =(Faustine et Avaloros se parlent.)=

DON FRÉGOSE.

Tu ne m’avais jamais dit cela. Compte sur moi, jeune homme, je te suis tout acquis.

MONIPODIO.

Ils s’arrangent, nous sommes perdus. Je vais me sauver en France avec l’invention.

SCÈNE V.

QUINOLA, FONTANARÈS, FAUSTINE, AVALOROS.

FAUSTINE, =à Fontanarès=.

Eh bien! moi aussi je suis sans rancune, je donne une fête, venez-y; nous nous entendrons tous pour vous ménager un triomphe.

FONTANARÈS.

Madame, votre première faveur cachait un piége.

FAUSTINE.

Comme tous les sublimes rêveurs qui dotent l’humanité de leurs découvertes, vous ne connaissez ni le monde, ni les femmes.

FONTANARÈS, =à part=.

Il me reste à peine huit jours. =(A Quinola.)= Je vais me servir d’elle...

QUINOLA.

Comme vous vous servez de moi!

FONTANARÈS.

J’irai, Madame.

FAUSTINE.

Je dois en remercier Quinola. =(Elle tend une bourse à Quinola.)= Tiens. =(A Fontanarès.)= A bientôt.

SCÈNE VI.

FONTANARÈS, QUINOLA.

FONTANARÈS.

Cette femme est perfide comme le soleil en hiver. Oh! j’en veux au malheur, surtout pour éveiller la défiance. Y a-t-il donc des vertus dont il faut se déshabituer?

QUINOLA.

Comment, Monsieur, se défier d’une femme qui rehausse en or ses moindres paroles. Elle vous aime, voilà tout. Votre cœur est donc bien petit qu’il ne puisse loger deux amours?

FONTANARÈS.

Bah! Marie, c’est l’espérance, elle a réchauffé mon âme. Oui, je réussirai.

QUINOLA, =à part=.

Monipodio n’est plus là. =(Haut.)= Un raccommodement, Monsieur, est bien facile avec une femme qui s’y prête aussi facilement que madame Brancador.

FONTANARÈS.

Quinola!

QUINOLA.

Monsieur, vous me désespérez! Voulez-vous combattre la perfidie d’un amour habile avec la loyauté d’un amour aveugle? J’ai besoin du crédit de madame Brancador pour me débarrasser de Monipodio, dont les intentions me chagrinent. Cela fait, je vous réponds du succès, et vous épouserez alors votre Marie.

FONTANARÈS.

Et par quels moyens?

QUINOLA.

Eh! Monsieur, en montant sur les épaules d’un homme qui voit comme vous, très-loin, on voit plus loin encore. Vous êtes inventeur, moi je suis inventif. Vous m’avez sauvé de... vous savez! Moi, je vous sauverai des griffes de l’envie et des serres de la cupidité. A chacun son état. Voici de l’or, venez vous habiller, soyez beau, soyez fier, vous êtes à la veille du triomphe. Mais, là, soyez gracieux pour madame Brancador.

FONTANARÈS.

Au moins, Quinola, dis-moi comment?

QUINOLA.

Non, Monsieur, si vous saviez mon secret, tout serait perdu, vous avez trop de talent pour ne pas avoir la simplicité d’un enfant.

=(Ils sortent.)=

=Le théâtre change et représente les salons de madame Brancador.=

SCÈNE VII.

FAUSTINE, =seule=.

Voici donc venue l’heure à laquelle ont tendu tous mes efforts depuis quatorze mois. Dans quelques moments, Fontanarès verra Marie à jamais perdue pour lui. Avaloros, Sarpi et moi, nous avons endormi le génie et amené l’homme à la veille de son expérience, les mains vides. Oh! le voilà bien à moi comme je le voulais. Mais revient-on du mépris à l’amour? Non, jamais. Ah! il ignore que, depuis un an, je suis son adversaire, et voilà le malheur, il me haïrait alors. La haine n’est pas le contraire de l’amour, c’en est l’envers. Il saura tout: je me ferai haïr.

SCÈNE VIII.

FAUSTINE, PAQUITA.

PAQUITA.

Madame, vos ordres sont exécutés à merveille par Monipodio. La señorita Lothundiaz apprend en ce moment, par sa duègne, le péril où va se trouver ce soir le seigneur Fontanarès.

FAUSTINE.

Sarpi doit être venu, dis-lui que je veux lui parler.

=(Paquita sort.)=

SCÈNE IX.

FAUSTINE, =seule=.

Ecartons Monipodio! Quinola tremble qu’il n’ait reçu l’ordre de se défaire de Fontanarès; c’est déjà trop que d’avoir à le craindre.

SCÈNE X.

FAUSTINE, FRÉGOSE.

FAUSTINE.

Vous venez à propos, Monsieur, je veux vous demander une grâce.

DON FRÉGOSE.

Dites que vous m’en voulez faire une.

FAUSTINE.

Dans deux heures, Monipodio ne doit pas être dans Barcelone, ni même en Catalogne; envoyez-le en Afrique.

DON FRÉGOSE.

Que vous a-t-il fait?

FAUSTINE.

Rien.

DON FRÉGOSE.

Eh bien! pourquoi?...

FAUSTINE.

Mais parce que... Comprenez-vous?

DON FRÉGOSE.