Terres de soleil et de sommeil
Part 7
Ce qui me plaît dans ce pays, c’est qu’il est à la fois sérieux et futile. Sérieux, certes, et même suffisamment lyrique. La formule qu’il vient de nous conseiller n’est-elle pas empreinte de gravité, même de solennité? Nul pittoresque, et la badauderie ne trouve pas ici à s’employer. Un long labeur et l’effort ne sont pas interdits, pourvu que nous ayons su oublier, parmi les barbares, tout ce que la légende humaine a accumulé en nous de mensonges et de vanités. Par derrière nos mythes occidentaux, nous retrouvons notre énergie qui tend à l’équilibre de notre corps et à la santé parfaite. Au lieu que la nature soit une cause de trouble et un prétexte à méditation métaphysique, tout notre but est maintenant, comme il fut sans doute celui des premiers sauvages, de nous accorder avec les choses naturelles, non en les divinisant, mais en y rentrant comme dans notre milieu naturel et familier.
Dans la campagne de Laï, rien n’a une grande importance. Si, le soir, on se promène parmi les herbes courtes qui s’en vont monotonement jusqu’à l’horizon, aucun motif saillant ne force notre admiration. Une demi-teinte violet clair enveloppe toute chose. Au loin, quelques caïlcédrats font une masse de violet plus sombre. On marche sans raison, avec un peu de tristesse: on sait si bien qu’on ne trouvera rien de nouveau... Un moment, le sol s’affaisse légèrement. Une mare stagne, où des longirostres volètent en poussant de petits cris sauvages. On marche encore, et c’est seulement l’éternelle chevauchée des antilopes qui reviennent du fleuve. Nul frisson n’anime la plaine immobile. Pas un souffle ne remue les herbes rares et courtes.
Seulement, de temps en temps, un gros lézard, dans un maigre buisson, fait un bruit de tiges mortes remuées, sans écho, et tout de suite perdu dans la désolation ambiante. Exténué, on revient vers la case, où un peu d’air circule parmi les spacieuses vérandahs.
On ne pense pas, mais pourtant tout apparaît simple et bienfaisant. Vaguement, on sent que des teintes violettes de l’horizon, des odeurs chaudes comme le contact d’une femme amoureuse, des mille brins d’herbe immobiles et comme en extase devant le large disque du soleil, des sables dorés qui font de grands dessins dans la campagne, que de tout cela qui est pourtant si peu de chose, se dégage une certitude.
La certitude que le bonheur humain est ici, pour qui sait le trouver. Il y faut seulement une âme violente, toute occupée à vivre, et de l’esprit.
Cela, c’est notre apport, notre contribution à l’œuvre déjà commentée par la solitude et le silence.
Dans la plaine de Laï, il n’y a point de sentiers pour gêner le promeneur et le vagabond. Nous préférons cela à la mode de nos campagnes françaises, où chacun de nos pas nous avertit que d’autres pas identiques ont précédé les nôtres.
Tel midi, auprès des cases pressées le long de la berge à pic du fleuve, immondes et grouillantes, c’était une chaude musique, encore inentendue, qui s’élevait.
La couleur, à cette heure, fait place à la lumière et tout est blanc, d’un blanc de mort, si intense, qu’il est peut-être du bruit. Mais dans cette atmosphère métallique, vibre un sensualisme sévère, aux ordres impérieux. Nous sommes vaincus, et l’âme en paix, l’esprit inondé d’une joie neuve et inconnue, nous écoutons l’unique murmure des midis.
III
Malgré son importance au point de vue de sa situation géographique, Laï n’est aujourd’hui qu’un pauvre village construit sur mille mètres environ en bordure du fleuve. Au milieu, le poste a élevé ses cases blanches construites à la manière du Soudan, ses cañhas rustiques, mais commodes, aux murs épais, sans fenêtres, et abritées par de larges promenoirs où le soleil ne pénètre pas. Par-dessus tout s’érige le drapeau français, salué le matin et le soir par les tirailleurs sénégalais rangés sur deux rangs et le fusil sur l’épaule. Dans la grande cour où un énorme caïlcédrat fait un cercle d’ombre, des autruches se pavanent en roulant de gros yeux. Le gravier fait un petit bruit clair dans l’immobile silence. C’est de la paix et du repos.
Mais à côté, quelle misère et quel abandon! Quand nous évoquons par ici les villages souriants de la Sangha, cachés comme des fleurs voluptueuses aux pentes verdoyantes des coteaux, Bobikondo, Berbérati, Saragouna, Ouannou, tous aimés comme des patries éphémères, nous éprouvons de la tristesse et de l’étonnement. Ici, dès qu’on entre dans le fouillis compact des cases qui se serrent jusqu’à l’étouffement contre la berge haute du fleuve, on respire la mort et la pourriture.
Les hommes--des géants au front bas, aux membres courts d’athlètes--se sont bâti des cases minuscules où ils n’entrent qu’en se pliant en deux. La case est généralement précédée d’une courette, encombrée de calebasses, de marmites brisées et de poissons putréfiés, jetés là.
Car le soleil n’est plus ici le dieu bienfaisant qui fait mûrir nos grappes et fleurir nos jardins. C’est le génie mauvais qui met les vers dans les charognes, par qui toute chose se décompose et s’imprègne de la putrescente odeur des cadavres. Dans l’ardente saison où toute ombre est morte, les fleurs, les arbres et la terre elle-même semblent avoir peur de la vie.
Les heures pareilles, inondées d’une identique lumière, semblent en déroute, accablées par le mystère de cette puissance redoutable du jour. Mais les hommes aussi paraissent en désarroi. Ils n’ont pas voulu lutter contre le dieu impitoyable, et gardent sur leurs faces enfantines le sourire résigné des victimes.
Nous sommes venus auprès d’eux, et nous ne les avons pas changés. Toujours vêtus de la peau de mouton qui leur pend au derrière, créatures aux gestes sobres et mesurés, ils ont souri et sont retournés à leurs tanières, semblables à de monstrueux silènes que des hommes des villes viendraient voir.
Leur histoire est navrante. Laï, au croisement des routes qui, du Logone, de la Penndé, de la Nana, mènent au Tchad et de celles qui joignent le Nayo Kabi au Chari, de Léré à Fort-Archambault, point d’arrivée des opulentes caravanes des Baghirmiens, était jadis une grande cité, riche en hommes et florissante.
Sa population pouvait être alors de trente mille habitants. Mais les Foulbés du Boubandjidda survinrent, non point en conquérants, pour s’établir dans le pays, mais en pillards qui repartaient, une fois leurs besaces pleines, les troupeaux enlevés, les captifs enchaînés, et le mil mangé. Leurs razzias en peu d’années ruinèrent complètement le pays. Quand le capitaine Faure vint à Laï, en 1900, pour y fonder le poste qui commande aujourd’hui au cercle du moyen Logone, les indigènes, les malheureux «Kabalaï» mouraient littéralement de faim... «Pas le moindre grain de mil». Malgré les efforts du capitaine pour ramener le calme dans cet infortuné pays, la population n’est encore aujourd’hui que de 2 000 à 3 000 habitants. Mais les Foulbés ne viennent plus et les «Kabalaï» mangent du mil.
Soyons d’ailleurs persuadés que ces hommes sont beaucoup plus préparés que nous à regarder en face l’aveugle puissance du Destin et que, s’ils n’ont pas l’idée de la fatalité aussi nette que nous, ils gardent du moins de sa force mystérieuse un sentiment profond et sûr auquel nous ne pouvons plus prétendre.
Le vieux Logone qu’écrase éternellement un soleil de mort, n’apprend-il pas la résignation et doit-on s’étonner du sourire renseigné de ses riverains?
Je ne pense pas que les gens de Laï soient fatalistes, au sens philosophique du mot. Leur résignation n’est pas celle de l’Islam, toute faite d’une foi à laquelle ils sont encore rebelles. Elle vient plutôt d’un complet scepticisme auquel nous avons peine à nous habituer, quelque libérés que nous soyons des ancestrales croyances.
La «métaphysique» des Massas--ceux-ci forment la majeure partie de la population très diverse du pays de Laï--est à ce point de vue curieuse. Elle ne retient qu’une croyance religieuse: la croyance à l’immortalité de l’âme. Encore ce dogme ne suppose-t-il aucune divinité. Ils respectent la mort et les morts. A certaines fêtes, ils apportent au pied des tombes des vivres et du vin de maïs destinés aux ombres. Simple hommage à la puissance--non redoutée--mais vénérée du Destin. Où le scepticisme éclate, où le sourire réapparaît, c’est dans leur attitude vis-à-vis des sorciers. Le sorcier est l’ornement du village et représente une tradition. Ses arrêts, pourtant, sont peu respectés et s’ils sont même requis, c’est précisément qu’en eux réside une source de disputes où l’esprit subtil et chicanier du noir se plaît infiniment.
Un homme est accusé de sorcellerie. On décide une épreuve qui est exactement le «Jugement de Dieu» du moyen âge. L’inculpé doit se laisser choir du haut d’une branche. S’il se casse un membre, il est coupable; s’il ne se fait pas de mal, il est innocent. Mais cette grande interrogation aux puissances occultes qui nous mènent, n’est ici qu’une parodie. L’accusé commence par choisir un arbre peu élevé et tombe le plus souvent à terre sans se faire de mal. Le peuple, nullement convaincu, proteste et gesticule. On se dispute et, enfin, l’affaire est portée devant «le blanc», qui satisfait tout le monde en renvoyant les parties dos à dos...
Avec des gestes d’automate, au soleil couchant, les «Kabalaï» s’en vont avec leurs lourds filets vers le Logone, qui n’est plus à cette heure qu’une chose d’argent dans du violet, et leurs yeux indolents contemplent sans penser l’horizon lointain, d’où jadis surgissaient les rapides chevaux des Foulbés. Mais ils savent qu’il ne faut pas interroger l’horizon et ils sourient infiniment aux fumées bleues, qui montent là-bas toutes droites vers le ciel mauve.
IV
Vers le milieu du mois de mars, c’est-à-dire une quinzaine de jours avant la première pluie, la chaleur devint excessive. L’impression de ruine et de désastre que j’avais ressentie déjà bien des fois en me promenant dans le pauvre village des Massas, elle fut alors une oppression de tous les instants, le mauvais rêve de toutes les heures. Véritablement, le soleil était tragique. Pendant les longues heures de la sieste, étendu sur les fines nattes qui sont le seul lit possible en ces régions, je connus des tristesses infiniment douces. L’action laisse après elle un peu de déboire et beaucoup de découragement.
La route que j’avais faite pour arriver à Laï, avait été longue et difficile, mais les images qui avaient empli mes yeux m’avaient paru charmantes et aimables. Et maintenant, prostré dans la torpeur malfaisante des après-midi somnolents, je me demandais si l’action n’était pas une chose vaine, si l’énergie elle-même n’était pas la plus navrante de nos illusions.
De mes routes anciennes, maints tableaux incohérents apparaissaient brusquement, comme en un rêve, et je ne savais plus bien leur signification. C’étaient des vallées profondes, des sentiers s’enfonçant dans des jungles lumineuses, des plaines infinies avec des apparitions subites de demeures humaines, des mimosas épandant autour d’eux une subtile et forte odeur, une montagne rose, près d’un lac bleu... Tout cela flottait absurdement dans l’air épais où venaient s’abolir les sons et les couleurs du présent; j’étais excédé de toutes ces formes que rien ne reliait entre elles, et qui n’étaient plus aujourd’hui que des vestiges malsains. Mais peu à peu, en m’abandonnant seulement au charme mystérieux des heures, il me sembla qu’une vérité forte s’affirmait.
* * * * *
De la vérandah, on voit toutes les choses du dehors comme blanchies par la lumière ardente du soleil. L’astre est si haut qu’il n’y a pas une raie d’ombre et tout s’immobilise dans le silence à peine traversé de quelques cris rauques d’oiseau de proie. Vie douce, doux instants, dans la voluptueuse chaleur des jours, à ne rien faire... L’impression est fugace, frémissante et entière. La trame des jours ne se fait pas d’actes divers, mais d’impressions diverses, aux couleurs vives sitôt passées.
Je compris que je n’étais pas encore pleinement résigné à la bonne candeur animale de la Terre, et je m’abandonnai en vaincu au fil des images capricieuses des heures. Les particularités géographiques et ethniques que l’on note avec avidité m’apparurent un néant plein de tristesse. Que cela était peu, en regard du tissu spécifique de la vie, de l’ensemble harmonieux des minutes égales qui fait notre âme amie des choses, et nous unit indissolublement à l’éternité! Et je rêvais intensément, tandis que tout, autour de moi, reposait dans la béatitude de la sieste quotidienne, les lagunes dorées du Logone, les petites cases perdues dans la plaine désolée et la grâce vigoureuse des noirs adolescents...
Vers le soir, il semble qu’un peu de vie renaisse. L’horizon s’éloigne et les divers plans du paysage s’arrangent et s’organisent en un décor harmonieux. Du côté de l’Est, une caravane arrive, de gros bœufs porteurs, la corde au nez, chargés de sacs de peau et de blocs de natron.
Un petit baghirmien, perché sur un bœuf, se profile sur le ciel rouge. Puis des ânes suivent, au pas menu, tous pareils, robes grises avec une large bretelle de poils noirs à l’épaule. Puis un vieux, avec un boubou blanc et une grande canne... Ils viennent de très loin et ils ont marché toute la journée. Il y a peut-être des mois qu’ils marchent ainsi, pour gagner un peu d’argent qu’ils cacheront avec soin dans la grande besace qui leur pend au côté... Ils s’arrêtent et se hâtent sans bruit à décharger les bœufs, puis tout disparaît on ne sait où. Vers le fleuve teinté de mille lueurs paradoxales, les crapauds commencent à chanter... Hâtons-nous de jouir de l’heure exquise.
Car une autre angoisse nous attend qui nous tiendra éveillés toute la nuit. Une puissance aussi inéluctable que celle du soleil va nous dominer: la lune, divine en France, ici, brutale et magnétique. O ces nuits de pleine lune, insomnes, nerveuses, où des forces occultes nous font nous retourner sans trêve sur les draps humides de la sueur des cauchemars, où les rêves oppressés s’accumulent en cohortes victorieuses! Toute chose reste éveillée et s’inquiète. Le rayon blanc, même à travers les murs, nous fiche là, sur les nattes de repos, et nous transperce jusqu’au traumatisme le plus aigu. Je me lève et je marche. Dehors, tout est illuminé: on dirait des milliers de lampes à arc, là-haut, dans le ciel jaune. Des formes noires font des découpures violentes sur des fonds de toiles d’emballage. Et certains détails du lointain, un arbre tordu au bord du Logone, un barrage de pêcheurs, tout à l’heure noyés dans l’absolu rayonnement du soleil, se précisent et prennent leur place. On est victime de tant de violence, mêlée à tant de douceur; on est prisonnier, embouteillé, dirait-on, dans ce liquide lumineux qui stagne tout autour de nous.
Vers le Logone, l’oppression devient douloureuse. Rien ne dort au village, et les cases veillent au bord de l’eau, pleines de chuchotements, de murmures confus et de musiques basses. Au loin, des gens frappent sur des tambours qui font un bruit fou et continu. Tout à coup j’aperçois, dans le fleuve, des hommes, immobiles, le torse nu hors de l’eau. Sont-ils déments à regarder ainsi, sans gestes, l’astre clair, insouciants de l’eau qui fait deux ou trois cercles autour de leur ventre, ou est-ce un rêve de démence?
Pourtant, résigné, je m’étends sur les nattes, les yeux ouverts. Quel beau lointain c’était tout à l’heure sur le fleuve aimé! Pays d’ombres, empli de magie! Les sables clairs, et là-bas des bancs de sable si blonds, entremêlés, enlacés, confus, où la pensée va se perdre... Il y a des îles... On ne comprend pas bien... La nuit est une robe d’évêque. L’ombre terrestre est violette. Quelle profondeur aux horizons lunaires!...
Certes, l’idéal humain est rabaissé ici et la morale disparaît, fondue par ces deux puissances dissolvantes: le soleil de mort, la lune de mort.
Mais ne sommes-nous pas meilleurs, malgré tout, d’être enveloppés de tant d’infini, et nos pensées ne sont-elles pas plus belles, de se développer librement dans le cadre éternel dont les limites sont si lointaines qu’on ne peut plus les ramener à la compréhension humaine, plus nobles de se mouvoir dans le primitif rayonnement des jours et des nuits égales?...
V
Le 16 avril, au petit jour, une étrange et lourde colonne quittait le poste de Laï. En tête, il y avait un troupeau, plus de quatre cents bœufs, veaux et génisses, conduits par des Foulbés prudents. Puis venaient des porteurs--pauvres Bayas vêtus de défroques, qui disaient les longues routes d’hier. Puis quarante chevaux, de petits lakkas au gros ventre, de hauts foulbés aux membres grêles, tous impatients et hennissant au soleil levant. Derrière, c’étaient douze bœufs chargés de sacs de riz et de caisses et montés par leurs conducteurs. Et enfin, c’était l’étrange suite des colonnes d’Afrique: des boys, des chéchias rouges de tirailleurs, des femmes portant sur leur tête des amoncellements de calebasses, l’inévitable cohue des départs de marche. Ainsi l’on repartait pour la bonne vie nomade de la brousse: deux mois, sans doute, sur les chemins, avant d’atteindre Carnot, notre première étape. Et l’on tentait encore la grande aventure des routes... Le soleil, pourtant très bas, étincelait déjà; c’était un matin de victoire.
Je galopai jusqu’en tête de la colonne. Les bœufs marchaient lentement, sans faire de bruit. On entendait seulement la voix du chef bouvier, le vieux Djani, qui poussait son petit cri d’appel, très doux et un peu las. En me retournant, je vis encore le drapeau français qui flottait tout près de l’horizon...
C’est un grand bien de quitter un endroit de bonheur; on se sent l’âme plus riche de toutes les heures écoulées, et seuls les cœurs lâches et mous regrettent ou s’attristent. En jetant un dernier regard du côté de la vieille cité gardienne du Logone, je sentis une grande félicité m’envahir, cette plénitude de bonheur qui nous fait meilleurs et qui vaut, pour la santé de l’âme, l’accomplissement des plus belles actions.
PER ITER TENEBRICOSUM
I
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18 avril, Tambaï.--Depuis Laï, c’est une douceur parfumée qui enivre jusqu’à l’abolition de toute pensée. Il flotte des odeurs légères et matineuses. C’est presque un automne, mais plus clair--inattendu: ciels gris emplis de lumière mourante; rafales furieuses de vent; puis, calme silencieux, à peine troublé par les longs mugissements des bœufs. Les jardins du Logone ont des sourires de douceur et d’apaisement...
Ce matin, parmi des buissons et de clairs rôniers, j’ai vu un village qui semblait un joujou égaré au bord du fleuve. C’est en face de ce village que vient se perdre, dans le Logone, la Penndé que les noirs appellent ici Bandoul.
II
23 avril, Nasia.--Nasia, le joli nom pour une maîtresse que l’on aimerait! Et que sa volupté s’accorde bien à la paresse alanguie du site!... Les noms des lieux où je suis passé me charment jusqu’à la douleur. Quelle divine musique déjà depuis Laï: Hamgar, Baikikimi, Tambaï, Bomou, Bimbal, Ngara, Bédiala! Fleurs lointaines, perdues sur la rive dorée du fleuve, dans la plaine toute emplie du parfum des tamariniers...
La Penndé, c’est une princesse ancienne dans un salon blanc. A Nasia, j’éprouve exactement ce que je ressentais à Laï, il y a un mois: l’invincible attraction de l’eau presque immobile dans son éternelle descente vers le Nord.
Aujourd’hui la Penndé m’est familière et connue. Chaque heure, je suis heureux de la revoir, de constater ses aspects divers et toujours semblables pourtant, de me plonger dans sa monotonie si pleine d’indifférence et de noblesse.
Ce qui est remarquable dans cette vallée, c’est que rien d’inutile n’y apparaît. Le large lit de la rivière ne fait pas de détours, mais décrit seulement de vastes courbes sans aucun ornement. C’est une grande ligne que l’œil suit à l’infini et qui donne, comme un temple antique, l’idée d’une perfection achevée et définitive.
La berge, toujours nue et désolée, est à pic du côté où le courant a plus de force. Sur l’autre rive, des chapelets d’étangs dorment éternellement parmi les herbes d’où sort seulement de temps en temps le crachement asthmatique d’un hippopotame. Mais la campagne est charmante et soignée. Sur la rive droite et sur la rive gauche, à quelque distance de la rivière, une ligne de buissons clairs marque en quelque sorte l’entrée dans le mystère ami de la brousse. Et, parmi cela, s’offrent des villages heureux où les hommes sont sains et vigoureux, où de grands vieillards fument de longues pipes sous l’ombre propice d’un haut nété ou d’un tamarinier. Une grande douceur est en ces gens. Sur les routes, on ne les rencontre point armés de flèches ni de sagaies, mais seulement d’une latte de bois très courte et recourbée, avec des dessins symétriques. Ce sont des Mbaïs, proches parents des Lakkas, mais plus lourds et moins souples, et moins guerriers aussi...
Nasia, c’est le village d’hier et le village de demain. Mais comme j’aime l’ombre de son grand arbre, après les sables brûlants de la Penndé, et ses fermes encloses d’un secco en paille où circulent les moutons et les béliers cornus, et toute la vie enfin qui est là, presque inconsciente, si près du bonheur et de la sagesse!
Ce matin, un porteur baya est mort sur la route. Il s’appelait Tambo. On a creusé un grand trou dans la campagne. On l’a mis dedans, accroupi dans la terre et les yeux tournés vers la Penndé.
III
29 avril, Bébal.--Comment dire les bienfaits toujours nouveaux de l’antique Penndé? A vivre tous les jours avec elle, il semble que la sensibilité s’affine et que l’esprit devienne meilleur. Devant son cours éternel, parmi les jardins inattendus de ses rivages, pourrait-on concevoir une pensée vile ou seulement vulgaire?
Mais où j’éprouve une délicieuse émotion, c’est à suivre, parmi les plages lumineuses, la grande tache mouvante que fait le troupeau de nos bœufs. Je les vois s’approcher tout au bord de l’eau; ils jettent un lent regard de l’Est à l’Ouest, puis ils boivent à petites gorgées, en s’y reprenant plus d’une fois. J’apprends à connaître leur vie et leurs pensées. Nos bœufs de France, obèses jusqu’à la difformité, semblent toujours des lauréats de concours d’animaux gras. Ceux-ci, même les plus gros, enfants de la brousse, ont gardé de la souplesse et de la force. Nul obstacle ne les arrête, leur docilité est merveilleuse. Jamais ils ne s’éloignent du troupeau et ils obéissent à la voix du Poullo qui les appelle par leurs noms.
En tête du long troupeau, marchent toujours les Bororos, espèce plus forte et plus musclée, avec des cornes longues et la robe brillante. Je les contemple avec amour. Sans hâte et sans désordre, ils marchent derrière le chef des Poullos, le grand Djani qui les connaît si bien... Nul bouvier de nos pays ne connaît ses bêtes comme Djani connaît les siennes. Et quel air d’indifférence souriante et de distinction il a, ce Djani! Il est presque blanc, avec des yeux infiniment doux. Son geste a toujours un air de noblesse et sa lèvre mince a beaucoup d’esprit. Il n’est pas exubérant comme les autres noirs et il parle peu. Sa face osseuse se termine par une petite pointe de barbe. Ses cheveux sont lisses et doux comme ceux des blancs. Il est mesuré et sage.
Que ne puis-je en faire mon ami et le comprendre!
IV
30 avril, dans la brousse, au sud de Bébal.--Rien n’égale la douceur de dresser la tente en pleine solitude dans le silence sans rêve d’un matin lumineux. Tableau primitif et pur qui nous reporte au candide bonheur des premiers âges... Les bœufs errent aux bords du fleuve et les bouviers s’arrêtent près des buissons bas de la rive. Leurs gandourahs déchirées aux ronces de la route pendent toutes droites à leurs torses maigres. Ils ont un carquois à l’épaule et un arc dans leur main droite...