Terres de soleil et de sommeil

Part 6

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Le passé même, le grand passé d’Islam, c’était une sensation animale de passé; non pas un repère historique (comme on l’aurait à Florence, ou à Rome), mais un moyen naturel de me baigner dans la réalité mouvante du présent. Pendant quatre jours, je fus plongé dans un abîme de félicité. Je crois avoir connu la plénitude du bonheur pour avoir suivi avec amour d’humbles gestes humains, loin de mon temps et de mon pays. La grande paix de la cité en qui toute chose s’harmonise, me fut, plus qu’un repos, une farouche et singulière volupté.

Minutes divines qui valent combien d’années de découragement et de médiocrité...

IX

Ce fut par un clair et silencieux matin que je quittai Binder pour retourner à Léré. Les mimosas épineux épandaient toujours dans la campagne leurs blondes odeurs amoureuses. Je m’arrêtai dans tous les villages. Comme avant, j’y trouvai la vie paysanne, toute humble et anonyme. A Ellboré, je m’arrêtai devant le lieu de la prière, comme devant le dernier sanctuaire de l’Islam avant la barbarie. C’est un simple mur rectangulaire, peu élevé au-dessus du sol et sans toiture. Du côté de l’ouest, une ouverture est ménagée pour servir d’entrée. Au fond, la muraille est évidée en demi-cercle; c’est la place du marabout. Pas un ornement ni un amusement. Cette simplicité est plus touchante que les nobles architectures de Stamboul, plus belle encore que l’antique.

En arrivant près de Léré, le pays devient âpre. La terre se crispe en monticules de pierre d’une désespérante aridité. Les palmiers nains et les rôniers sont le seul ornement de ces campagnes. Vers trois heures, je parviens à un village d’où j’aperçois vers l’Est de belles collines roses aux sommets arrondis. Je crois reconnaître les approches du lac de Tréné... Pays ardent comme l’été... Ciel des Tropiques... Sur le sentier pierreux qui passe de loin en loin au milieu des demeures des sauvages, je pense que c’en est fait de la belle ferveur de Binder. La vie du monde me reprend et me possède à nouveau. Je vais voir des êtres que je ne connais pas encore, visiter des pays où je n’ai pas encore posé le pied. Mais je ne retrouverai plus ce bel élan du cœur qui m’a ravi dans les régions les plus voluptueuses des rêves.

Du haut d’une colline, je découvre le lac de Tréné. Ce nom chante doucement à ma mémoire. Je me le redis sans cesse, comme mes porteurs bayas sur la route chantaient sans se lasser leur éternelle gamme en mineur... Tréné! c’est un thrène, une caresse lente qui ne s’achève pas, un parfum triste qui se traîne...

De grands oiseaux pêcheurs, des sarcelles, des aigrettes tournent au-dessus de l’eau étale. Des collines roses et violettes enserrent le lac étroit comme un cadre de pierreries, une miniature d’autrefois.

En bas, le Kabi sinue, après un court delta, parmi des prairies vertes qui dorment. Mais à Léré, mon souvenir retourne obstinément vers la vieille ville des Foulbés qui dort là-bas sous l’ardente brume du soleil, parmi l’odeur des mimosas, éternellement.

X

Saura-t-on un jour leur histoire, à ces gens que l’on trouve épars dans toute l’Afrique, divers de langue et de coutume et pourtant de même race, Foulbés de Binder, Peuls, Poullos, Foutankés du Foutah, Fellanis, Foulanis, Fellatas de l’Adamaoua, Fellahs du Nil? Un beau voyage serait d’aller les chercher partout où ils sont, depuis l’ouest de l’Afrique dans le Foutah Djalon, jusque dans l’est, vers la vallée du haut Nil, et peut-être plus loin encore, sur les confins de la Perse. Ce serait l’emploi de toute une vie, d’écouter dans le grand silence des empires foulbés, les voix éparses et indistinctes du passé.

On a beaucoup écrit sur les origines mystérieuses des Peuls. Dans un tel débat, nous ne saurions élever la voix. Notre ignorance de soldat nous contraint au silence respectueux devant le grand labeur de la Science. Je veux dire pourtant une impression que je ressentis très vivement à Binder.

Les hommes que j’y rencontrai me parurent ressembler beaucoup à ces admirables archers perses rapportés par Monsieur et Madame Dieulafoy. A mon retour à Paris, je suis allé au Louvre pour les revoir. Ce sont les mêmes visages ardents et pâles, le même teint chaud et velouté, le même regard liquide et fatigué, le même élancement du corps dans le mouvement harmonieux, la même sveltesse dans l’attitude aisée et naturelle. Je ne dis point une preuve ou une raison, mais la simple impression d’un passant. Si vague, elle me permet de m’orienter, de me retrouver parmi les grands carrefours de l’histoire.

Ces Foulbés viennent de l’Est. Eux-mêmes l’assurent et les vieux du pays savent bien que leurs pères ont habité les pays du soleil levant. Malgré l’opinion de quelques voyageurs, ils n’ont rien de commun avec les Arabes. Le Commandant Lenfant a très bien montré qu’il y a là une confusion injustifiable: «Le caractère dominant des Foulbés, dit-il[14], est leur vie nomade, différant de celle des Arabes, par l’installation quasi permanente et plus que précaire de leurs campements, au milieu des zones marécageuses; et le trait distinctif entre les Arabes et les Foulbés est une différence absolue de caractère: hauteur, prodigalité, amour du faste, ardeur belliqueuse chez les uns; aspect craintif, économie, parcimonie, prudence même et inaptitudes guerrières chez les autres.»

[14] _La grande route du Tchad_, Paris, 1905, p. 249.

Il n’y a également que peu de relations, nous semble-t-il, entre la civilisation foulbé et la civilisation berbère. Les Berbères qui subirent les invasions successives des Romains, des Vandales, des Byzantins et des Arabes et dont le sang est par suite très mélangé de nos jours, sont pourtant une race nègre; ce sont les vieux Numides, les descendants de Syphax et de Jugurtha, famille purement africaine et saharienne. L’organisation démocratique du çof Kabyle ne ressemble en rien à l’organisation politique, plus aristocratique et autoritaire, des Foulbés[15].

[15] Voir le livre de Hanoteau et Letourneux, _La Kabylie et les Coutumes kabyles_, Paris, 1873.

D’autre part, le commandant Lenfant nous dit que «les vestiges de la civilisation peule retrouvés, soit dans les tumuli, soit dans les ruines de villages occupés, dit-on, jadis par cette race, nous la représenteraient plutôt comme ayant été longtemps en contact avec les peuples de la vallée du Nil moyen». Il y a, en tout cas, une indication dans les dénominations de Fellahs (Haut-Nil), et de Fellatas (Adamaoua).

J’ai été frappé, en lisant l’_Histoire des Perses_ de M. de Gobineau, des traits de ressemblance que présente, avec les Foulbés, la première civilisation persane, celle des Iraniens ou Aryens[16]. Encore ici, il serait malhonnête d’aller des hypothèses--et celles-ci sont bien vagues--aux certitudes, ou même aux probabilités. La lecture des pages de M. de Gobineau a confirmé et rendu pour moi plus séduisante encore ma première impression de Binder.

[16] _Histoire des Perses_, par le comte de Gobineau, 2 vol., Paris, 1869.

M. de Gobineau raconte comment les Iraniens sont venus vers les plateaux de la Perse. «Les émigrants, sortis du Nord-Est, s’avançaient dans les terres qu’ils découvraient, menant avec eux leurs femmes, leurs enfants, leurs chiens et leurs troupeaux. Ils marchaient, cherchant, pour s’y établir, un lieu propre à l’agriculture, abondant en pâtis, traversé par des eaux courantes et susceptibles d’être défendu[17] insiste sur ce fait qu’ils étaient essentiellement agriculteurs. La description qu’il fait de la vie iranienne, où les logis et les jardins sont semés sur une surface de terrain indéterminée, est conforme à ce que nous voyons des villes foulbés actuelles et ne correspond pas, par contre, à ce que nous savons des villes Nord-Africaines.

[17] _Ibid._, p. 21, t. Ier.

L’_Histoire des Perses_ nous présente un beau tableau de l’âme iranienne primitive, de sa haute moralité, en même temps qu’elle nous montre les points par où elle diffère de l’âme hébraïque ou sémitique.

«Les Iraniens, dit-il, ont aimé et vanté le travail pour lui-même, tandis que les races sémitiques n’ont jamais accepté la contention d’esprit et de corps que comme la vengeance la plus terrible dont le ciel ait pu s’aviser pour châtier les crimes des humains. Mais les Iraniens ne concevaient l’activité humaine, que dans des emplois épurés propres à conserver la moralité de ceux qui s’y livraient.» C’est une observation que nous avons déjà faite à Binder et qui caractérise la race foulbé, qui la différencie des races sémitiques. «Beaucoup de métiers, dit M. de Gobineau, étaient à l’avance déclarés impurs et partant impossibles...»

Jamais préoccupation semblable n’a existé dans les sociétés sémitiques, sémitisées ou romanisées, ni par suite dans les basses classes des sociétés modernes qui ont constamment approuvé, considéré avec faveur et admiration les moyens d’augmenter la richesse et le bien-être de l’homme, sans distinguer aucunement la valeur morale respective de ces moyens... Le Melkart Syrien, l’Hermès Grec et le Mercure italiote n’ont jamais éprouvé d’hésitation sur la manière d’augmenter leur pécule[18]. Telle est sans doute la raison de l’activité restreinte du Foulbé, si remarquable, si l’on considère l’intelligence très fine, toujours orientée vers la pratique, très attachée à la vie dans son plus humble détail, des hommes de race peule.

[18] _Histoire des Perses_, etc., t. Ier, pp. 28, 29, 30.

«Les Arians, vêtus de sayons de peau et de tuniques de laine s’asseyaient au foyer sacré de leurs maisons. Ils se nourrissaient de la chair des troupeaux et surtout de laitages...[19]» Je crois revoir, en relisant ces lignes, les petites fermes des Foulbés, les troupeaux qui se hâtent dans le soir vers les villages, les enfants tirant le pis lourd des génisses. C’est un fait digne de notre attention, de voir les Foulbés n’utiliser que très rarement la viande que pourrait leur donner le bétail et se nourrir presque exclusivement de laitage.

[19] Page 31.

Ces Iraniens ne connaissaient comme arme de guerre que l’arc et la flèche. C’est là une coutume très caractéristique...

ΑΙΣΧΥΛΟΥ ΠΕΡΣΑΙ, 81-86.

ΑΙΣΧΥΛΟΥ ΠΕΡΣΑΙ, 81-86. Κυανοῦν δ’ὄμμασι λεύσσων φονίου δέργμα δράκοντος, πολύχειρ καὶ πολυναύτας σύριόν θ’ἅρμα διώκων, ἐπάγει δουρικλύτοις ἀν- δράσι τοξόδαμνον Ἄρη[20].

[20] «Le sinistre éclair aux yeux, dragon au regard sanglant, aux bras nombreux, aux navires nombreux, monté sur son char syrien, il (Darius) précipite sur les hommes de la lance l’Arès à l’arc redouté.»

Il me semble que j’ai vu ces hommes. Ce sont les mêmes qui chaque année quittent les landes brûlées et dévastées du Boubandjidda pour venir razzier les plaines fertiles du Logone.

Armés d’arcs et de flèches, montés sur leurs petits chevaux aux harnachements de cuir rouge brodés d’or fauve, ils accourent en hordes nombreuses et ramassent sur leur route les bœufs, les captifs et les femmes. Les mêmes peut-être qui avaient tant étonné Eschyle et qu’il appelait les Barbares.

On a déjà remarqué que les bœufs des Foulbés sont semblables aux races de bœufs du centre de l’Asie. On pourrait assurer que les bœufs actuels des pays peuls sont venus autrefois des plateaux asiatiques, poussés en avant par les émigrants. «La race des bêtes à corne employée par les Arians, dit M. de Gobineau[21], appartenait à l’espèce bossue que les Persans actuels nomment «bœufs du Seystan» et qui se montre sur quelques espèces de dariques et sur beaucoup de pierres gravées et de monnaies arsacides. Ce sont des animaux à forme délicate et dont l’œil est brillant d’intelligence.» Ici nous nous trouvons en face d’un fait précis qui nous encourage dans notre hypothèse et lui donne quelque fondement.

[21] _Histoire des Perses_, etc., t. Ier, p. 34.

Mais M. de Gobineau ajoute que les taureaux et les vaches des premiers Persans leur servaient de bêtes de charge et même de montures. C’est là une particularité étrange des pays peuls. Le bœuf d’Afrique est toujours un animal de bât et un animal de selle. Comme chez les Iraniens, premiers habitants de la Perse, le bétail sert aux Foulbés moins à la consommation de la viande qu’au transport, ou à l’emploi du laitage comme base de l’alimentation.

Quant à la peinture que fait M. de Gobineau de la vie familiale des premiers Arians ou Perses, je crois y reconnaître toute la douceur et toute la gravité des Foulbés.

L’ancêtre vénéré, la femme écoutée et respectée, malgré la situation d’infériorité où la met l’Islam, les enfants aimés et soignés comme la plus belle parure de la famille, telles sont la maison foulbé et l’ancienne maison iranienne. «Religieux, les Iraniens l’étaient au suprême degré,» nous dit M. de Gobineau[22]. Comment s’étonner qu’ils aient choisi l’Islam, qu’ils s’y soient donnés tout entiers avec tant de ferveur, jusqu’à en faire le fond même et le tissu premier de leur existence?...

[22] _Histoire des Perses_, etc., p. 38.

Maintenant, bien des mois après mon passage à Binder, j’essaie de rétablir la suite des âges et d’évoquer le passé avec précision. Du fond des siècles je les vois venir; ils traversent des steppes désolées et de rouges déserts. Conduits par le soleil couchant, ils passent l’Arabie pétrée, après avoir laissé derrière eux les hauts plateaux de la Sogdiane et de la Bactriane. Voici l’isthme de Suez, puis l’Égypte, qui fut longtemps une province de la Perse et dont Cambyse fit la conquête.

Ils remontent l’insigne vallée du Nil, puis ils reprennent leur route vers l’occident. Ici nous ne savons rien... Poussés par d’obscurs désastres, ils traversent le continent noir et, après ce fabuleux voyage, ils fondent leur empire dans le Foutah Djalon, à l’extrémité occidentale de l’Afrique.

Plus tard, ils se répandent et se diffusent, mais cette fois-ci vers l’Est, et de nouveau les plaines du Soudan voient passer ces grands barbares, suivis de bœufs et d’esclaves innombrables, d’hommes à la peau noire et d’hommes à la peau presque blanche, tous poussés par l’étrange et merveilleuse aventure.

Ils vont dans le Macina, dans le Sokoto, puis vers le Sud, dans les montagnes de l’Adamaoua, partout où les sauvages ne les empêchent pas de passer en leur opposant d’infranchissables barrières.

* * * * *

Du fond des siècles, je les vois encore, ces beaux et sveltes barbares, attirés vers la Grèce invinciblement, bondissant vers la Grèce en cohortes indénombrables...

«Et nous, hors d’haleine, nous nous sommes jetés à travers le pays des Phocéens, la Doride, vers le golfe Maliaque, aux terres abreuvées des douces eaux du Sperchios, pour arriver, exténués de besoin, aux plaines de l’Achaïe Phtiotide, à la capitale des Thessaliens. Là, le plus grand nombre mourut de soif, de faim, deux maux dont nous souffrions également. Par le territoire des Magnésiens, le pays des Macédoniens, le cours de l’Axios, les joncs et les marécages de Bolbé, la croupe du Pangée, nous atteignîmes les confins d’Edonie...»

Ainsi parle le messager dans les «Perses» d’Eschyle. Après Marathon et après Salamine, les Perses durent quitter pour toujours la terre divine de l’Hellade. Que serait-il advenu si les Perses d’alors, peut-être les Foulbés d’aujourd’hui, eussent vaincu la poignée de Grecs qui défendaient en ce temps ce qui est devenu notre idéal latin? Peut-être le grand rêve de l’Islam nous dominerait-il maintenant et aurions-nous trouvé dans les campagnes de Binder, non plus des étrangers, mais des frères et des synnoètes...

IMPRESSIONS DE LAI

I

Sur le sentier rose qui mène de N’Draï-Golo à Laï, j’éprouvais, ce matin de mars, un sentiment de bonheur ineffable et de parfaite équanimité. Ces heures d’Afrique sont inoubliables, où nous nous sentons en complet accord avec les choses, où toute forme, toute nuance nous paraît adaptée à l’état de notre âme. Cette fois-là, je me faisais réellement complice du paysage pour exalter en moi une sorte de ferveur mystique qui semblait lui donner sa valeur vraie.

L’unité de ces tableaux de solitude, la parfaite simplicité des lignes, avec je ne sais quel air de désolation sereine, suffisaient à rendre la perception plus immédiate, la sensation plus animale, et, par suite, aidaient à nous faire descendre jusqu’au plus profond de nous-même, sans nul effort et comme par jeu...

Le sentier longe constamment la rive droite du fleuve. Le Logone, ici très large, s’écoule paisiblement dans son lit, encombré en cette saison de bancs de sable infiniment dorés sous la lumière--déjà ardente--du jour naissant. On dirait une grande route abandonnée, tracée toute droite comme une voie romaine, une grande route aux mystérieuses destinées. Le Logone, c’est le point de repère et le centre logique de ce pays. Il donne aux lignes leur architecture, il crée leur parfaite et définitive harmonie. Là est la raison secrète de son charme voluptueux. Ici, rien d’inutile, rien qui retienne l’attention, qui détourne le regard. Et pourtant, quelle stérilité! Tout nous importe dans cette monotonie qui ne lasse pas, et chaque objet, jusqu’au plus humble, nous aide à mieux aimer l’unique noblesse du fleuve, et l’élégance de ses rivages silencieux.

Il faisait une fraîcheur exquise. Vers l’est, un gros disque rouge et fuligineux émergeait lentement de la ligne basse de l’horizon. Il y avait sur le miroir de l’eau des fuites soudaines d’irisors et de canards sauvages qui criaient horriblement. Tout cela était propre, soigné, comme une aquarelle bien lavée. Aucun encombrement. Aucune violence. Toutes les nuances s’accordaient à créer en nous du bien-être et du contentement.

Je montais un grand cheval de race foulbé, et quand nous dépassions, mon compagnon et moi, le long ruban de notre colonne par un temps de galop, nous nous sentions perdus, très loin, plus haut, dans quelqu’un de ces paysages planétaires imaginés par les primitifs italiens pour figurer le Paradis terrestre, où des gazelles chevauchent dans des prairies bleues en détournant la tête vers le public.

De temps en temps, un gros bouquet d’arbres au bord du fleuve annonçait un village... Autour d’un tamarinier millénaire, quelques cases en désordre, toutes entourées d’un secco en paille tressée... Un enfant qui pleure... Un homme qui tire de lourds filets hors de l’eau... Puis de nouveau c’est la plaine, à peine bordée dans le lointain par une mince ligne d’arbustes grêles. La pauvre plaine du Logone, immobile et douce comme un vieux parc abandonné où s’ébattraient encore des bêtes étranges et merveilleuses. Là-bas, en effet, s’effarouchent les claires antilopes et les grands kebs grisâtres et les bubales au galop pesant de pachyderme. Sur le sable du sentier, des empreintes de lions. A deux jours d’ici, des indigènes nous ont montré un village à moitié détruit qu’ils appellent le «village cassé par les lions...»

Et c’est merveille, cette faune bondissante, que notre passage dérange à peine, et qui est la parure unique des solitudes du Logone.

En tête du troupeau pressé de nos bœufs, les bouviers fellatas chantent continuellement les litanies de leur pays, cependant que les grandes cornes minces des Bororos s’inclinent alternativement à droite et à gauche, scandant le rythme monotone de la chanson basse...

Que je l’aime, ce tableau biblique et suranné: les pasteurs minces et droits sous leurs lins effiloqués qui pendent jusqu’aux genoux, les calebasses portées sur l’épaule au bout d’un bâton noueux, et ce geste d’appel de la main gauche tendue, et derrière, les grands bœufs à bosses, silencieux et calmes, attentifs à la voix qui les mène et si accoutumés qu’ils obéissent à leur nom clamé parfois au milieu de la complainte foulbé. Car nul, mieux que ces nomades à la peau presque blanche, à l’éternel sourire sceptique et renseigné, ne connaît la vie intime des bêtes et ne l’aime avec plus de tendresse et plus de science. Tableau de vie errante et primitive qui nous figure toujours quelque «fuite en Égypte», tableau serein qui s’adapte merveilleusement à la sérénité des choses, tout proche de l’heureuse éternité de ces clairs rivages et de cette terre brûlée.

II

Le pays de Laï, grâce au Logone, qui en est certes le plus bel et rare ornement, grâce surtout à un certain air de sommeil léger empli d’amour et de bonheur, excite en moi une véritable ferveur. A Laï, depuis le petit jour où l’on s’en va tirer quelques canards dans les herbes du rivage, pendant les heures lourdes de la sieste, et jusque dans le milieu de la nuit, où l’on cherche vainement un sommeil rebelle, le Logone appelle et retient. Nous sommes ici à la chaîne; quand on quitte le fleuve, on y revient, comme auprès d’une vieille maîtresse que l’on ne peut se décider à abandonner.

Sur la berge assez haute qui domine la plagette de sable fin où vient mourir un flot égal et perpétuel, on peut éprouver quelque vénération. Mais ici rien ne nous prolonge dans le passé et nous sommes délivrés des lourdes chaînes que nous portons avec nous jusque dans les sites les plus sauvages de nos occidents. Nous découvrons un nouveau mode d’adoration auquel nos esprits, malgré tout et inéluctablement christianisés, n’étaient pas accoutumés. Si nous vénérons Autun, ou même les granits de la Bretagne, la terre arable de la Beauce, les vergers de la Normandie, c’est que nous les situons exactement dans le présent par rapport à leur passé. Ici, nous attribuons à ce spectacle banal en apparence d’un fleuve coulant dans une plaine aride, sa valeur propre, sa religion vraie et intrinsèque. Bénéfice double: on voit mieux et on se voit mieux. Le pays se prête à toute méditation et s’adapte par sa simplicité à une sorte de rêverie païenne qui nous élève au-dessus des vapeurs confuses de l’horizon, en même temps qu’elle nous fait descendre dans le tréfonds de nos consciences.

La vie, sous de telles impressions, apparaît bonne et facile. Aucune contrainte ne subsiste dans le cours de la pensée, ni dans l’habitude des jours. On vante la liberté des mœurs sous les tropiques, ou l’on s’indigne de leur dépravation. L’éloge et le blâme partent d’une même incompréhension. Dans le sens où nous l’entendons, ces mœurs ne sont pas dépravées; elles sont empreintes seulement de ce normal désir de jouir parfaitement de la minute qui passe, et s’accordent en une complète harmonie avec les odeurs qui s’exhalent du sol, avec la nature elle-même qui chante le mépris de notre morale.

Aussi telle coucherie, qui chez nous serait ignoble, apparaît ici saine et permise. Les danses de la plupart des peuples du Soudan et du Congo figurent avec un réalisme puissant, la lutte des sens dans toutes ses variétés les plus savantes. Voilà qui nous enseigne parfaitement les raisons des actions tropicales. Car enfin, on ne saurait imaginer une dépravation publique et consentie. A la lumière du jour, elle cesse d’être dépravation. Mais nous avons mis là dedans notre manière et de l’intelligence. Malgré combien de misères, la vie nous semble aujourd’hui plus élégante et plus déliée, et peut-être, grâce au fleuve éternel qui nous a laissé tout loisir pour nous bien connaître, grâce à la terre sans tombeaux qui nous a enfin permis de nous occuper un peu de nous-mêmes, avons-nous trouvé la formule d’un bonheur transitoire qui nous suffit pour chaque instant: la volupté intelligente.