Terres de soleil et de brouillard
Part 4
Dans ces rues populeuses, les femmes sont presque toutes dehors; la plupart ont des vêtements de couleurs très claires; elles reçoivent l’aumône avec une certaine affection, et un _Dio glielo renda_, qui, du reste, ne les empêchera nullement de blasphémer la minute d’après. Comme une distribution imprudente de sous nous a fait en un instant être entourés d’une façon un peu oppressante par une masse criarde de femmes et d’enfants, une commère plus avisée ôte son zoccolo[D] de bois et, avec quelques taloches bien senties, parvient à nous faire ouvrir un passage; tout se passe avec bonne humeur et des façons qui, chez les femmes, n’ont rien de grossier. Une belle fille jeune et alerte, qui du reste est une honnête ouvrière, confesse avec une sorte d’ingénuité attirante, qu’elle n’a pas même de quoi s’acheter «sa chemise de noce». Elle dit cela sans l’ombre d’indécence ou d’arrière-pensée, et reçoit en riant le billet de cinq francs qui lui rendra l’acquisition possible.
Dans cette classe, le «sacrement», c’est-à-dire le mariage, est le grand objectif des filles; l’immoralité n’y est pas à l’état habituel. Ceux qui les connaissent le mieux leur rendent ce témoignage, qui n’a, bien entendu, que sa valeur relative; car, au XIVᵉ siècle, Florence, avant toute autre ville d’Europe, possédait déjà son hôpital des enfants trouvés, qui existe encore aujourd’hui. Le nom qui lui a été donné, les _Innocenti_, est un indice de l’esprit dans lequel il a été fondé. Les lois de la société d’alors étaient humaines et pitoyables aux enfants naturels. Sans faire partie de la famille ils étaient pourtant légalement admis à une part relativement importante de l’héritage paternel, et la légitimation subséquente pouvait les placer sur un pied identique.
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Rien de plus exquis que cette façade des «Innocents» sur laquelle en des médaillons au fond azur, de petites créatures, enveloppées dans des langes, sont représentées en des attitudes diverses. Elles sont emmaillotées, comme on les emmaillote actuellement, avec ces longues _fascie_ qui se déroulent à l’infini, et sur lesquelles souvent sont tissées des paroles de tendresse: _Amore, mia Gioia_. Aujourd’hui encore, cet hôpital des Innocents est tout inspiré d’une maternelle pitié. Au _Foundling Hospital_ de Londres, il faut venir faire une demande d’admission pendant la grossesse; nos lois françaises ne respectent plus le secret de la mère; ici, la sage-femme, ou quiconque apporte «la créature» à l’hôpital, n’a qu’à déclarer l’heure et le jour de la naissance, dire que la mère n’est pas mariée et ne consent pas à être nommée; c’est assez: l’enfant est admis, on lui passe au cou la petite chaîne en laine tressée brune, très douce, à laquelle est suspendue une médaille d’argent, et il a sa place dans un des berceaux.
Attenant à l’hôpital, est la Maternité; une porte pourvue d’un guichet les met en communication, et il suffit de l’appel de la cloche pour que la créature qui vient de naître soit remise aux religieuses. En même temps, les femmes mariées qui ne peuvent, pour une raison quelconque, nourrir leur enfant ont le droit de le porter aux Innocents, où on le garde pendant un an; seule la petite médaille qu’on lui suspend au cou, et qui est dorée, indique qu’il appartient à une autre catégorie.
A l’heure actuelle, l’hôpital des Innocents reçoit environ mille enfants par an, et, pour toute la Toscane, il a la garde de six mille. L’ordre, le soin, la plus délicate propreté règnent partout; les cornettes blanches des sœurs de charité flottent dans les grandes salles, et il y a même des sœurs françaises, car on les aime ici et on les appelle. Le dortoir des petits, qui attendent la nourrice qui doit les emporter, fait penser à une nef d’église, par sa hauteur et sa largeur; les berceaux ont une forme particulière: en fer, carrés de la base, ils sont munis d’arceaux sur lesquels on jette un grand linge blanc pour protéger les enfants qui dorment, deux, quelquefois trois dans le même berceau. L’infirmerie est pourvue de tout ce que les théories modernes demandent de mesures préservatrices à l’antisepsie. Pour les maladies infectieuses, funestes et horribles héritages, on a trouvé un moyen ingénieux de conserver à la supérieure la surveillance du personnel spécial, sans danger de contaminer les autres enfants. Dans le mur mitoyen qui sépare les deux infirmeries, de loin en loin, une petite lucarne ronde vitrée établit la communication.
Sur mille enfants qui entrent chaque année, il en meurt environ deux cents; cent cinquante sont reconnus; deux cent cinquante, qui sont la proportion des légitimes, retournent à leurs parents; le contingent demeurant, environ quatre cents enfants, est placé en nourrice, et plus tard chez des paysans. Tout se confectionne dans l’hôpital même; des filles y reviennent et apprennent les différents métiers nécessaires; quand elles y sont demeurées pendant deux ans, on leur donne un trousseau de cent francs et deux cent trente-cinq francs en argent. Chaque année, le jour de la Saint-Jean, cinq cents jeunes filles sont dotées sur une rente de soixante mille francs affectée à cette intention par d’anciens bienfaiteurs. Les noms des aspirantes sont mis dans une roue, et le sort décide les élues.
Il y avait là, autrefois, un grand centre charitable. L’éducation que recevaient ces enfants réussissait, nous dit un historien du XVIIᵉ siècle, à en faire souvent des _buonomini_[E] de quelque mérite et valeur. Des femmes avaient la garde des filles; et encore aujourd’hui, les anciennes employées retraitées vivent là, sous les combles du vaste bâtiment, comme les vieilles nourrices oubliées, dans les contes de fées: en haut d’interminables escaliers, on arrive dans de grandes pièces, où de bonnes vieilles, en robe noire, avec un bonnet blanc, plissé, serré, vaquent à leurs petits travaux; une d’elles compte quatre-vingt-quatre années de vie, et soixante-dix de service dans l’hôpital; elle est encore accorte et souriante. Toutes ces vieilles dorment dans un immense dortoir divisé en deux par un mur à mi-hauteur; chacune occupe une sorte de cellule sans porte, mais que plusieurs ferment avec un rideau; elles ont donc leur liberté entière sans isolement. Au fond, un autel forme une petite chapelle, et elles sont là comme dans une tour bien défendue, loin de la fatigue de la vie; c’est un lieu très doux pour mourir, il semble. L’initiative de cette admirable fondation, qui battait son plein deux siècles avant saint Vincent de Paul, est due, dit la tradition, à un simple menuisier: Come Pollini.
C’est aussi un artisan florentin qui a fondé la «Miséricorde», la plus curieuse peut-être des institutions charitables laïques, inspirée de cet esprit mi-démocratique et mi-aristocratique des communes italiennes, et qui lui a permis depuis six cents ans d’être bienfaisante et utile, et de conserver intacts son principe, sa vitalité et son activité. La grosse cloche de la «Miséricorde», à travers les siècles, n’a jamais sonné en vain; elle est restée un signe de ralliement auquel les frères, quelles que soient l’heure ou la saison, répondent toujours en nombre voulu, prêts à endosser leur robe de toile noire, à la cagoule baissée. C’est un des spectacles curieux des villes italiennes que de voir l’escouade des frères de la «Miséricorde» portant une civière sur laquelle est couché un blessé, ou, à la tombée du jour, charger, à la lumière des torches de résine, une bière sur leurs épaules. Cercueil de riche ou cercueil de pauvre, couvert de velours brodé ou de toile noire, ils l’emportent de leur pas régulier; mystérieux comme la mort, ils passent le long des rues étroites, précédés du prêtre et de la croix; la fumée des torches marquant leur sillon; ils conduisent le mort, soit à leur propre oratoire, soit à une église. Ces enterrements, le soir, ont un caractère qui surprend d’abord, mais auquel bientôt on arrive à trouver une espèce d’harmonie et de paix particulière. Ils s’expliquent par le fait que l’assistance des frères ne se peut guère fréquemment requérir qu’après les heures de travail, la plupart étant des _Grembiuli_[F], c’est-à-dire des ouvriers.
L’organisation de l’archiconfrérie de la «Miséricorde» est un modèle de sens pratique, et procède des principes mêmes qui réglaient le gouvernement de la République. Des hommes de tout rang, prélats, princes, nobles, prêtres, artisans en font partie. Soixante-douze frères dits _Capi di guardia_ forment le corps principal; ils sont nommés à vie à la majorité absolue. Ces soixante-douze frères sont divisés en quatre classes: dix prélats, quatorze nobles, vingt prêtres et vingt-huit artisans; on voit la curieuse progression. La magistrature suprême de l’archiconfrérie, appartient, en mémoire des douze apôtres, à douze _Capi di guardia_, divisés eux-mêmes en deux sections, composées chacune d’un prélat, un noble, deux prêtres, deux artisans. L’autorité véritable est entièrement entre les mains des _Grembiuli_, et toute la constitution tend à défendre l’archiconfrérie contre l’empiètement possible des nobles et des prélats. L’archiconfrérie se compose, en dehors de ces soixante-douze frères, d’une multitude d’adhérents et d’un nombre limité de _Giornanti_[G] ou novices. La «Miséricorde» est essentiellement catholique et religieuse dans son esprit; elle a été instituée, dit-on, en réparation des blasphèmes, et pour assurer à ses associés des mérites spirituels. Nul n’en peut faire partie qui ne jouit d’une réputation intacte. En sont exclus les mimes, les bateleurs, les garçons d’abattoirs, les savetiers, les revendeurs et les bouffons.
Les œuvres de charité sont: d’abord le soin et l’assistance aux malades de la ville et des faubourgs; secours immédiat de jour et de nuit à quiconque a été frappé d’un accident; transport des malades dans les hôpitaux. Un corps de soixante frères, choisis, est plus spécialement destiné à veiller les malades et à exercer la _mutatura_, service charitable qui consiste à aller changer de lit les infirmes, hommes et femmes. Chaque jour, deux fois, au son de la cloche, les frères de service se présentent pour recevoir leurs instructions; et ils s’acquittent de leurs tâches délicates avec une telle habileté, que les riches souvent sollicitent leurs secours. Obéissant à leur règlement, ils arrivent silencieusement, sous les ordres du _Capo di Guardia_, qui commande chaque escouade, et veille aux plus légers détails: décence, douceur, attention. Les moindres manquements possibles ont été prévus, et les recommandations les plus minutieuses prescrivent la prudence et la tenue à travers le trajet des rues; une désobéissance ou une inconvenance quelconque de la part d’un frère est sévèrement réprimandée, et peut amener une sorte de dégradation, car les aspirants au titre de _Capo di Guardia_ sont inscrits du numéro 1 au numéro 150, et ils avancent ou reculent suivant leur assiduité, leur zèle, leur charité. Il faut, en tout état de cause, huit ans de services ininterrompus pour acquérir la qualité de _Capo di Guardia_. La plus exacte égalité règne entre les frères, la robe noire (elle fut rouge autrefois) l’assure extérieurement, et il leur est prescrit de tenir soigneusement leur cagoule baissée. Quand un d’entre eux entre dans la chambre d’un malade pour le veiller (il y arrive seulement le soir à onze heures), il salue d’un: _Sia lodato Jesu Christo_, se signe et prend l’eau bénite; puis, le matin venu, après avoir rendu au malade les plus humbles services que son état requiert, il s’en va, sans s’attarder à recevoir des remerciements; bien entendu les frères ne veillent que les hommes, et aucune femme, eux présents, ne doit rester dans la chambre.
Lorsqu’ils placent le malade ou le blessé dans la civière, ils s’en acquittent avec une habileté extraordinaire, et c’est merveille de les voir, après avoir enlevé de son lit une pauvre femme à qui la moindre secousse peut être fatale, descendre un escalier tournant, évitant, tant leur discipline est grande, le moindre heurt. En soulevant la civière ils disent: _Iddio, gliene renda merito_, et, quand ils se relaient: _Vada in pace_. Il est de tradition, selon les besoins du malade, et aux occasions dont ils sont juges, qu’ils fassent parmi les assistants une collecte à son bénéfice. Autrefois, en voyant passer la «Miséricorde», on jetait souvent l’obole des fenêtres, et, si c’était la nuit, on enflammait le papier qui enveloppait le sou; et ces petites flammèches secourables tombaient ainsi devant les hommes noirs.
Encore aujourd’hui, beaucoup de nobles font partie de la «Miséricorde», et en remplissent les plus humbles fonctions. Lorsqu’il était de service, l’ancien grand-duc de Toscane quittait sans bruit sa table à l’appel de la cloche; et le duc d’Aoste défunt, frère du roi, passe pour avoir souvent porté les morts. Le roi et le prince héritier sont du reste _Capi di Guardia_ honoraires. D’importantes libéralités ont enrichi l’archiconfrérie; elle ne demande à ses associés qu’une cotisation à peu près fictive, puisqu’elle est de quelques centimes pour l’année entière. Sauf en cas de misère positive, les frères fournissent eux-mêmes leur robe. Leurs obsèques revêtent une certaine solennité. Pour continuer après la mort, à faire partie de leur grande famille spirituelle, ils vont dormir leur dernier sommeil au cimetière de la «Miséricorde,» où tant d’hommes qui furent empressés à soulager les misères de leur prochain, reposent.
Quand on se trouve sur la petite place où la tradition place la maison de Dante, on aperçoit une façade à l’aspect modeste. Sur une pierre carrée, placée au-dessous d’une image de sainteté, sont gravés, en caractères très anciens, ces mots:
_Elemosine per i poveri vergognosi di San Martino_[H].
On entre, et on se trouve dans un oratoire, autour duquel une fresque de pourtour, divisée en lunettes, nous montre l’accomplissement des œuvres de Miséricorde. Voici, dans une chambre pauvre, toute nue et dégarnie, une femme en couches, avec son poupon blotti sous le bras droit; un couvre-pied rouge s’étend sur le lit; dans un renfoncement du mur sont posés une carafe et un verre. Debout, près de l’accouchée, un homme grave, coiffé du chaperon, s’empresse et s’occupe à lui bander le bras; un autre, assis au chevet, lui présente quelque chose à manger. La porte est ouverte, et une femme, coiffée d’un mouchoir disposé un peu comme le madras des Bordelaises, s’avance vers un visiteur charitable; celui-ci lui remet un chapon et un _fiasco_ de vin; la femme tend les mains, pour recevoir ces secours.
A côté, le vieux Capponi, l’air attentif, la tête blanche, est représenté debout dans la rue; un homme lui parle, et tous deux regardent un adolescent habillé de blanc qui apparaît sortant d’une porte basse, et les pieds encore sur les marches d’un escalier au-dessous du sol. Cette porte s’ouvre dans le mur d’un bâtiment sombre; à travers les grillages épais, on aperçoit plusieurs figures inquiètes; le jeune homme vêtu de blanc vient de faire la visite aux prisonniers.
Le même jeune homme, qui a une exquise figure d’éphèbe, et la grâce des jeunes fauconniers que Benozzo Gozzoli nous montre entourant Laurent de Médicis, se retrouve encore sur la lunette voisine; il est occupé à accueillir des pèlerins mendiants. Dans le fond, sur une estrade, on aperçoit un lit, et sur un dressoir, des cruchons et ustensiles de ménage. Lui, au premier plan, porte sur son costume charmant une sorte de tablier court, divisé en _deux poches_; les pèlerins, un homme et une femme, s’avancent, le grand bâton à la main, l’air lassé; la femme a une jupe courte, une sorte de mante misérable, et, sur la tête, un voile blanc surmonté d’un chapeau d’homme en feutre noir.
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Un peu plus loin, réunis sur les marches, par un jour triste, des clercs, serrés les uns contre les autres, chantent l’office des morts; un homme couche dans une fosse, d’un mouvement respectueux, un cadavre enveloppé d’une robe blanche, le capuchon blanc à pointe rabattu sur le visage; le brancardier, qui a aidé à porter le mort, détourne la tête et reçoit l’aumône que lui fait un spectateur au visage compatissant et triste.
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Assistance des malades, soulagement des pauvres, ensevelissement des pauvres, les trois œuvres principales de la «Miséricorde» au XVᵉ siècle sont là devant nos yeux. Il ne paraît pas que la créature humaine ait découvert depuis beaucoup d’autres façons de soulager ses semblables.
Les _pauvres honteux_, comme l’indique le nom de ce petit oratoire si discret, modeste et caché, n’étaient pas oubliés; le dominicain S. Antonino, prédécesseur de Savonarole au couvent de San Marco, avait institué douze _Buonomini_ pour en avoir soin et pitié. Ces pauvres prennent place là encore aujourd’hui, sur ces bancs appuyés au mur; mais la requête ne se fait point verbalement; une ouverture portant l’inscription _instanza_, se trouve à l’entrée; on y glisse les lettres qui tombent dans une toute petite sacristie attenant à l’oratoire. Aux côtés de l’autel, au fond, deux portes: l’une donne sur un petit escalier en échelle par lequel montent les solliciteurs; l’autre livre passage aux _Buonomini_ qui quittent la salle de leurs délibérations. Rien, nulle part, des terribles humiliations de la publicité ou de la promiscuité grossière de la charité moderne, qui est une fonction, et non plus comme autrefois une œuvre d’amour, ou, si l’on veut, d’expiation intéressée.
Ce qui est admirable, dans l’histoire de ce passé charitable, c’est de voir la part efficace qu’ont toujours eue les humbles au soulagement des souffrances et l’importance que le seul exercice des plus nobles sentiments leur a donnée. Il a fallu le génie de Dante pour rendre immortelle l’image de Béatrice Portinari, mais n’y aurait-il jamais eu de poème du «Paradiso», nous connaîtrions le nom et la vie de la pauvre servante qui avait tenu Béatrice enfant sur ses genoux: l’effigie de l’humble _Mona Tessa_, dans la cour de l’hôpital de Santa Maria Nuova, aurait rappelé l’image de celle qui inspira cette institution charitable, et en fut aussi la principale fondatrice. Toute droite, toute raide, avec des traits fins que l’âge a affaissés, la tête voilée, la servante des Portinari, les mains jointes, paraît encore murmurer ses oraisons.
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Les rues des villes italiennes étaient pour l’habitant comme une vaste cour commune où se continuait sa vie; un grand nombre de tabernacles, érigés dans les rues, lui permettaient de satisfaire ses instincts religieux avec la même aisance qu’à l’intérieur des églises. A Florence, la plupart de ces tabernacles, tableaux de bons maîtres, ou faïences des Della Robbia, sont des œuvres d’art charmantes et prêtent une grâce spéciale aux rues et aux endroits où ils sont situés. La «Signoria» jadis en encourageait la multiplication, car la lampe votive qui les accompagnait toujours, aidait à éclairer la ville, et beaucoup de ces tabernacles se trouvent dans des impasses, parfois sous des voûtes; il en est qui sont encadrés de feuillages, ou devant lesquels, dans l’anneau de fer à cet usage, est piqué un bouquet de fleurs. L’année dernière, au moment de la grande frayeur du tremblement de terre, on a vu à nu l’âme du peuple, et le cas qu’il fait encore de ces images protectrices: devant toutes s’organisèrent des autels, s’entassèrent les fleurs et les cierges, et du matin au soir, aux carrefours des rues, le peuple demeura en prière, demandant protection à la Madone. De tous les sanctuaires sortirent les images miraculeuses, et les choses se passèrent exactement comme il y a cinq cents ans, ce jour de mai 1325, lorsque la terre trembla, que des vapeurs de feu flottèrent sur la ville, et que le peuple reconnut là des signes infaillibles de périls futurs et de _grandes nouveautés_.
La «religion» italienne par excellence, et je dis ici «religion» dans le sens de profession d’une règle consacrée, est celle des Franciscains. Ils sont demeurés en communauté réelle avec l’âme de la race; ils n’ont pas pris l’air archaïque de certains autres moines; on ne s’étonne point de les voir dans les rues, avec leur pratique et fruste vêtement. Les Capucins sont avant tout l’ordre du plein air. Lorsque saint François restait de longues journées étendu en prières sur les roches de «La Vernia» il paraissait faire partie de la terre, et les lézards confiants grimpaient sur lui. Il lui fallait la voûte des cieux, le grand air, pour vivre, prier et pleurer. Aujourd’hui encore, la vraie place de ses disciples est sur les routes et aux carrefours; ce ne sont point gens de cellule ou de contemplation, mais d’action simple et populaire. Beaucoup sont ignorants, ce qui ajoute, je me figure, à leur force; il y a une certaine naïveté, une certaine ignorance qui est éminemment favorable à l’action, et surtout à l’action spirituelle qui demande avant tout la conviction. Les grandes vérités morales tiennent après tout en un très petit nombre de formules, et, si l’esprit en est bien imprégné, elles suffisent amplement: comme une semence inépuisable, elles préparent des moissons sans fin. Pour moi, je n’ai jamais été choqué que des hommes simples fussent chargés d’enseigner, au contraire. Herbert Spencer a dit qu’il ne voyait aucune connexion entre savoir lire et être honnête, et rien au monde ne me paraît mieux démontré. Une des plus tristes choses pour un peuple est que le Verbe cesse de se faire entendre pour lui; c’est pourquoi il faut qu’il existe une classe d’hommes simples qui lui parlent sa langue, et en des images fortes et naïves réalisent pour lui les choses invisibles, et le nourrissent de l’espérance dont toutes les créatures vivantes ont besoin.
Ce ne sont pas les livres, ce sera toujours la parole qui aura une véritable influence sur les esprits et les âmes; parmi les contemporains, le moine qui a le plus remué l’âme italienne, qui a amené au pied de sa chaire les plus récalcitrants, est un simple Franciscain: fra Agostino da Montefeltro.
«Frate Venturino, dit Villani dans sa chronique, prêcha souvent à Florence (1335), et à ses prêches se trouvait le peuple en grand nombre, l’écoutant quasi comme un prophète. Ses sermons n’étaient point _subtils_, ni de science profonde, mais étaient très _efficaces_, d’une bonne langue et de saintes paroles, et de nature à émouvoir les gens;»--et voilà précisément comme a prêché et prêche aujourd’hui le Padre Agostino.
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