Terres de soleil et de brouillard
Part 3
Dans ce beau domaine toscan que j’ai pris pour modèle, il y a autour de la villa non seulement la _fattoria_ et ses dépendances, mais aux côtés de la grille d’entrée et la flanquant, s’élèvent d’une part la chapelle, de l’autre les dépendances contenant l’habitation du chapelain: de jolies pièces claires de curé de campagne, avec un petit jardin pour lire le bréviaire. Ce chapelain occupe dans la hiérarchie domestique un rôle à part; il n’est, en vérité, que le _serviteur spirituel_, respecté, mais tenu à distance, commensal journalier, mais à peu près aux mêmes conditions que le précepteur, et dans une maison où chacun dit son _Benedicite_, le chapelain n’est jamais appelé à le prononcer, et ne parle que lorsqu’on lui adresse la parole. Ses fonctions consistent non seulement à célébrer la messe dans la chapelle privée, mais à s’occuper du bien spirituel de tous les dépendants de la propriété. Il fait le catéchisme aux enfants, à ceux du maître et à ceux des métayers, visite les malades et les pauvres, etc.; sauf des événements spéciaux, il est là pour la vie. Il reçoit en espèces cinq ou six cents francs par an, beaucoup de tributs en nature et la table quand la famille habite. Chaque propriété a ainsi son chapelain local, car il y en a un également pour la chapelle du palais en ville, et un pour chaque campagne. Les héritages sont presque tous grevés de bénéfices ecclésiastiques, et les familles continuent à remplir les anciennes conventions. Telle famille, par exemple, devra l’entretien à vingt-huit ou trente prêtres, et quoique la loi actuelle ignore ces droits séculaires, les propriétaires de ces terres demeurent en grand nombre fidèles à ces charges volontaires.
La petite chapelle de V... a été construite au XVIᵉ siècle, et, sur le mur extérieur, en vieux caractères, est gravé le nom du fondateur; la porte principale s’ouvre sur la route, et l’intérieur, avec ses bancs tout simples, a l’aspect d’une église de campagne.
La partie réservée à la famille est située derrière l’autel, comme le chœur des religieux; des rideaux l’enclosent de chaque côté, et les maîtres ne peuvent être vus. L’arrangement est demeuré tel qu’il était il y a trois cents ans; adossé au fond arrondi de l’abside, au-dessous d’un tableau noirci représentant saint Pierre, patron du fondateur, se trouve en pourtour un large banc de bois bruni, devant lequel est un agenouilloir circulaire, bas, sans appui, sauf au milieu où il y a une sorte de prie-Dieu double, placé un peu en avant, juste en face de la porte basse qui, partant sous l’autel, mène au caveau mortuaire; cette place est celle des chefs de famille, que deux cierges minces placés sur le rebord du prie-Dieu éclairent, car il n’y a aucune fenêtre. Les enfants et les serviteurs privilégiés, les aînés plus proches des parents, se rangent dans le cercle. Une fois par semaine, _à perpétuité_, se célèbre une messe dite «messe des pauvres», en l’honneur des membres défunts de la famille. Ils viennent là, les vieux et vieilles, quelquefois de très loin, nombreux, surtout les jours de pluie ou de froid; ils écoutent la messe, puis sortent attendre l’aumône qu’en mémoire des morts on leur distribue.
Mais remarquez que, dans cet arrangement, ce sont eux encore qui ont le rôle généreux, puisque leur présence est censée se transformer en bien pour les âmes de ceux qui ne sont plus, c’est la _communion des saints_, qui est le principe égalitaire par excellence. Ces pauvres des campagnes toscanes ont conservé le caractère primitif du pauvre, qui n’allait pas sans une certaine gaieté; ils ne sont ni haineux ni grossiers, ils ont toujours en guise de remerciement une bénédiction nouvelle: «Vous trouverez cette aumône inscrite sur la porte du paradis,» dit une vieille à une jeune femme qui lui fait la charité. Une autre: «Dieu vous a vue, cette aumône est fleurie.» Une autre promet à une femme d’âge de dire pour elle le _Dies iræ_; car ils les connaissent, ces cris magnifiques sortis de l’âme angoissée de l’humanité, penchée sur le gouffre de la mort!... Dans une campagne où, selon la coutume, on fait l’aumône à jour fixe, les pauvres avaient pour habitude de se présenter à une certaine porte; avis leur est donné que la semaine suivante ils devront se réunir ailleurs. Au jour dit, un mendiant, non averti, arrive à la porte accoutumée, veut frapper, mais le marteau avait été arrêté. Le soir on trouve écrit à la craie sur cette porte: _Picchiate e vi sarà aperto: ma se inchiodate il martello?_ (Frappez et il vous sera ouvert: mais si vous arrêtez le marteau?) Ce peuple toscan, dans toutes les classes, est doué d’une finesse charmante, il prend la vie avec une sagesse de philosophe. _La povertà è il più leggiero di tutti i mali_, la pauvreté est le plus léger de tous les maux, dit un de ses proverbes; et cherchant le côté pratique ajoute: _La povertà mantiene la carità_, la pauvreté entretient la charité.
Je crois qu’une des erreurs et des tristesses de notre temps est le peu de cas qu’on fait des simples d’esprit. On dirait que l’homme ignorant n’a plus sa place nulle part, et ce privilège (car, à mon avis, dans notre monde troublé c’est un privilège que l’ignorance) n’attire que dédain. Le bon sens toscan dit: _Un buon naturale val più di quante lettere sono al mondo._ (Un bon naturel vaut mieux que toutes les lettres qui sont au monde.) Pour moi, un des charmes de ce pays est précisément que l’homme simple existe encore. Il y a dans toutes les classes beaucoup plus de spontanéité, une conformité plus grande aux instincts naturels, un dédain de la pose et de tout ce qui embarrasse inutilement la vie; cela prouve, il me semble, non une infériorité, mais un sens plus affiné. Je ne saurais imaginer que le niveau de civilisation d’une race ou d’un peuple puisse s’estimer au degré de confort dont il s’entoure; le plus avancé devenant celui qui est pourvu de plus de commodités. A mon sens cependant il n’y a aucune relation entre ces deux circonstances, la civilisation me paraissant un phénomène d’ordre moral auquel la facilité de faire bouillir de l’eau rapidement ou celle de se passer d’escalier n’a rien à voir.
Nulle part presque, la vie n’a été plus forte, plus ardente, et en même temps plus douce que dans ces vieilles villes ceintes de leurs murs et de leurs tours, et ces villas exquises, oasis de liberté et de repos. Il y avait place et abri et pour le riche et pour le pauvre, que notre organisation moderne tend toujours plus à éliminer comme facteur social. Et de tout ce passé il reste encore quelque chose.
II
LA VIE A FLORENCE
_La verità fu sola figliula del tempo._
LEONARDO DA VINCI
(La vérité est la fille unique du temps.)
Cette race toscane est très particulièrement une race de plein air. Qu’on prenne ses œuvres d’art ou sa littérature, toujours on s’aperçoit qu’un instinct dominateur l’appelle dehors. C’est une obsession de ce ciel rayonnant, de ces collines aux nuances tendres, de cette atmosphère enfin, toute de joie et d’amour. Voyez les tableaux des primitifs: il n’est pas une annonciation, pas une adoration, pas une vierge doucement maternelle qui d’une façon quelconque ne soit enveloppée d’un pan de paysages; à travers une de ces arcades exquises qu’ils affectionnent, toujours apparaissent la campagne heureuse, le fleuve paisible, les mûriers verdoyants.
La vie d’intérieur n’est qu’un accessoire; l’action, le rêve sont toujours au dehors. Si, sur la fresque de la chapelle de son palais, Côme le Vieux, avec son visage grave tout plein de concupiscence, est représenté suivi des siens et précédé de son petit-fils Laurent le Magnifique, semblable dans sa bonne grâce juvénile et fière à notre Roi-Soleil, ce sera sur une route fleurie, au milieu d’une campagne vivante et cultivée. Si, comme au Campo Santo de Pise, nous voyons de belles dames et de jeunes seigneurs occupés à jouer de la viole et à deviser d’amour, ils s’ébattront dans un jardin merveilleux. Boccace mènera, sur la colline de Fiesole, l’aimable compagnie d’amies et d’amis qui se sont réunis pour oublier les tristesses humaines et au milieu du parfum des orangers et des jasmins, de la fraîcheur des eaux vives, de l’ombrage des treilles épaisses, ils se croiront en sûreté contre le fléau qui dévaste Florence. C’est dans un jardin aussi, c’est sous des portiques, qu’ont devisé les platoniciens, amis de Laurent le Magnifique; c’est dans des cours de cloîtres, au pied des rosiers grimpants, que les âmes les plus austères ont médité et prié. C’est dans la rue, sur les places, qu’en toute occasion le peuple s’est répandu. C’est là qu’aujourd’hui encore il affectionne vivre. La vie privée, la vie commerciale, la vie religieuse se manifestent toutes, plus ou moins, au dehors.
La communion de cette race avec le sol qui la porte et le ciel qui l’abrite a toujours été intime et réelle. L’être humain goûte ici sans effort, et par le seul fait de l’air qu’il respire, une surabondance de vie; en jouir apparaît encore à beaucoup une occupation pleinement suffisante. Pour se rendre compte de ce qu’a été et de ce qu’est encore ce peuple, il faut avoir éprouvé la griserie subtile qui émane de cette terre, et du contraste singulier d’un ciel bleu, d’un soleil ardent et d’un vent glacial. Puis, il y a l’incomparable et ardente douceur des belles journées si fréquentes, la clarté des nuits rayonnantes d’étoiles, la beauté d’une lumière qui baigne et transforme tout. Et ainsi, non le palais, non la maison, mais la cité, mais la villa ont été la passion de ce peuple.
Les rues ici ont un cachet tout particulier, et participent à un degré inusité à la vie morale. Pour moi, je suis très frappé de l’espèce de dignité des rues. Cette physionomie ne se conservera plus longtemps sans doute, il faut la noter avant qu’elle disparaisse et que la vulgarité moderne ait tout envahi.
Les anciennes communes, dans leur discernement profond des conditions nécessaires à la prospérité et au bien-être d’un peuple, avaient sagement réglé toutes choses, parce que toutes choses sont importantes, et ce caractère si humain et si attirant des vieilles rues est dû en partie à la législation qui demandait compte au citoyen des raisons qu’il avait de changer le lieu de son domicile. Il ne fallait pas qu’une partie de la ville contînt trop de palais pendant qu’une autre en serait privée; de là cette magnifique harmonie: à côté du palais était la _bottega_, et la _bottega_ veut dire aussi l’atelier de l’artiste.
Quand, dans une de ces rues étroites et commerçantes, entre deux rangées de maisons épaisses et hautes, surplombées de toits qui avancent, on examine les boutiques qui la garnissent, la première chose à remarquer est l’absence complète de fracas, de réclame; rien qui soit de nature à attirer les acheteurs. L’ancienne dignité des _Arti_ a laissé sa trace, et le commerce compris de cette façon fait penser que M. Jourdain avait raison, lorsqu’il comparait ses transactions avec ses clients à un échange de bons procédés.
Il faut bien s’imaginer que la _Déclaration des Droits de l’homme_, qui est pour nous une nouveauté relative, avait ici trouvé son expression clairement formulée dès le XIIIᵉ siècle. Un des statuts de la république disait expressément que «la liberté est un droit imprescriptible de la nature». Ces gens sont donc majeurs depuis fort longtemps, et ne songent pas à faire le bruit et l’embarras du fils de famille fraîchement émancipé. Je ne saurais dire combien je trouve à ces boutiques florentines quelque chose d’inusité et de séduisant; surtout dans les rues les plus retirées, et aux heures du soir, faiblement et suffisamment éclairées, elles ont un air de paix et de prospérité tranquille très remarquable.
Beaucoup de ces boutiques sont encore sans devanture fermée, occupant un rez-de-chaussée voûté et très élevé; celles des étoffes font penser au temps où l’_arte della lana_ était la richesse et la splendeur de la ville, tant elles ont conservé encore l’aspect sérieux et pratique: des objets de nécessité usuelle sont là pour être vendus; la commodité de les voir est mise à la portée du passant, mais c’est tout. Les marchands sont des personnages très dignes et calmes, et qui paraissent plutôt indifférents à la circonstance de vendre ou de ne pas vendre. J’en regardais un, l’autre jour, appuyé sur une planchette mouvante faisant comptoir et fermeture sur la rue; il examinait là son grand livre: c’est exactement le spectacle que nous voyons reproduit sur les vieilles estampes.
Voici une pharmacie, de fondation très ancienne: elle répond fort bien à l’idée que l’on se peut former de ces _Speziali_, gros bonnets de l’_Arte Maggiore_ qui faisaient à grands frais venir les drogues et les épices de l’Orient. Rien au dehors que des vitres dépolies; à l’intérieur tout est peint en blanc, relevé de dorures; des faïences de formes diverses, aux nuances charmantes, contiennent les poudres et les herbes; des _fiaschi_ élancés, légers et élégants, sont remplis de liquides et rangés ensemble dans une armoire vitrée. Au mur du fond, un petit tableau de sainteté avec sa lampe votive qui brûle; sur le comptoir, un Hermès en bronze doré, le pétase à ailes éployées sur la tête, préside comme dieu de la médecine; par une porte ouverte on aperçoit le laboratoire, peint en blanc aussi, avec le lavabo de marbre attenant au puits, qu’on trouve également dans toutes les sacristies.
L’air de netteté, de propreté est général. Les boutiques de pain et de pâtes par exemple, sont de l’aspect le plus engageant; dans de larges faïences, sorte de plats creux ovales, sont entassées les pâtes; d’autres s’élèvent en pyramides, délicatement, légèrement, avec une espèce de coquetterie primitive et enfantine, mais charmante. Les fruitiers, dans leurs boutiques ouvertes, réussissent des étalages d’un goût surprenant; tout se ramasse autour de l’embrasure en de gracieux enchevêtrements; les légumes aux couleurs diverses, les fruits accrochés et suspendus en grappes, s’étagent et se nuancent avec un art vraiment savant; à l’intérieur sont rangées, dans un ordre de bonne ménagère, les conserves, les boîtes de raisins et de figues blanches, toutes les semences fines et sèches qui se mangent ici. Ce sont les commerces les plus simples, qui se distinguent par cette sorte d’élégance archaïque d’arrangement; il se fait avec le bois blanc, les balais et les sacs de chanvre pour les olives, des étalages attrayants; tout cela a un air de solidité et de bonne qualité; il est resté quelque chose des traditions d’honnêteté scrupuleuse que les notaires des _Arti_ savaient rendre obligatoires.
Ces anciennes boutiques étaient admirablement ménagées pour, en cas d’alarme, être hermétiquement fermées, et elles ont gardé une apparence de sécurité très grande. Descendant dernièrement, le soir, une de ces rues, qui ne contient que des boutiques vieux genre,--la rue elle-même, garnie d’immenses palais, n’étant éclairée que faiblement,--j’avais néanmoins l’impression que la rue ainsi close et réservée présente autant de sécurité, si ce n’est plus, que nos étourdissantes artères modernes.
C’est un plaisir et un amusement que de voir les artisans paisiblement occupés à leur métier, le cordonnier tirant son alêne, le menuisier rabotant et sciant le bois, le doreur trempant son pinceau. Ils étaient à l’œuvre, lorsque Dante Alighieri parcourait les rues de Florence, et y remarquait le vieux tailleur auquel il fait allusion, enfilant avec peine son aiguille:
_E si ver noi aguzzavan le ciglia_ _Come vecchio sartor fa nella cruna_[B].
Il est singulier d’observer que la décadence très réelle et trop visible du goût paraît ne pas avoir atteint le bas peuple. Les petites charrettes ambulantes qui parcourent Florence et stationnent dans certaines rues sont vraiment étonnantes d’agencement gracieux. J’en ai vu une qui ne contenait pour toutes marchandises, étalées sur un fond blanc, que des veilleuses, des bobines, des paquets d’aiguilles et des crayons; avec ces riens on avait fait quelque chose de coquet, qui donnait envie d’achalander le marchand, homme à l’air grave, bien enveloppé dans un vaste manteau. Un autre, avait groupé un assortiment de vieilles ferrailles, de pelles, de bouts de chaîne, avec une habileté et un art tout à fait ingénieux. Dans une charrette voisine, un fonds de revendeur, défroques de toutes sortes, payait de mine. Faute de mieux, une vieille ombrelle renversée servira d’évent. Il paraît vraiment qu’une des caractéristiques de cette race qui fut si laborieuse, est de faire quelque chose de peu.
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Il est une classe de «boutiques» qui représentent, pour le peuple et pour tous, l’imprévu fortuné, dans lequel plus ou moins chacun espère. Les boutiques du _Lotto_, c’est-à-dire de la loterie, sont une institution officielle, et les petits coupons de papier portant les numéros se débitent sous la sauvegarde des portraits royaux, qui s’étalent sur les murs de ces officines comme sur ceux de tous les bureaux de l’État. La loterie est entrée profondément dans les mœurs; avec la sobriété naturelle à la race, elle contribue, je crois, à enrayer les efforts qui pourraient amener un état de choses plus prospère. Pour qui se contente de si peu, et qui, chaque semaine, moyennant la mise de quelques centimes, espère un coup de la fortune, le travail soutenu, régulier, n’est plus qu’un pis aller. C’est sur le petit peuple que le _Lotto_ exerce toute son influence débilitante, car on n’imagine pas combien est grand sur lui le prestige de cette rangée de cinq numéros qui, aux portes des boutiques du _Lotto_, se renouvellent chaque samedi. Il y a quelque chose de tragique dans ce fait que tant de pauvres êtres, déjà si mal partagés, inutilement, semaine après semaine, mois après mois, année après année, ne se lassent pas de porter une parcelle de leur nécessaire dans le vain espoir d’un gain problématique. Le _Lotto_ devient pour une foule de pauvres gens une préoccupation absorbante, tout s’y rapporte, et, comme dit Giusti:
«S’il passe une bière, on s’informe à qui mieux mieux de ce qui regarde le mort. O pieuses gens! un peuple de sceptiques _ne pleure pas les malheurs_, mais joue ses pièces sur les coups apoplectiques.»
Quoi qu’il arrive, en effet, la pensée du peuple se tourne toujours vers le _Lotto_, et la première combinaison qui surgit à l’esprit dans les catastrophes privées ou publiques, est celle de l’_Ambo_ ou du _Terno_. Rien de plus navrant que de voir le samedi soir cette petite foule honteuse, avide de connaître les numéros sortis; on lit sur les visages un tel désappointement! Des vieux pitoyables s’en vont, l’air si triste! Des femmes s’en retournent, la mine accablée, et tous laissent là quelque chose de leur ressort et de leur vitalité.
«Ah! vive la loi qui maintient le _Lotto_, et qui _donne du foin aux ânes avec le livre des songes_!» écrit le même Giusti.
Il est impossible d’avoir vécu dans une ville italienne sans avoir été frappé du nombre extraordinaire d’hommes appartenant à la classe inférieure, qui paraissent n’avoir d’autre occupation que de rester appuyés aux parapets des quais, ou de flâner sur les places. Ils demeurent là des heures entières, mettant en action le proverbe qui dit: _Non è più bel mestiere che non aver pensieri_[C]. Ces gens-là ont évidemment réduit les besoins de la vie à un minimum qui leur permet cette oisiveté qui leur est chère. Il est hors de doute que dans un pays comme la Toscane, avec des conditions matérielles d’existence encore si extraordinairement faciles, le paupérisme ne prendra jamais l’aspect formidable qu’il revêt ailleurs. Florence a été, dans le passé, mère et instigatrice de toutes les institutions que nous croyons les plus modernes; aussi la classe nécessiteuse y diffère par des traits essentiels de notre prolétariat du Nord.
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D’abord, pour se placer au point de vue véritable, il faut se souvenir que l’état de la société reposait, il y a seulement trente-cinq ans, sur les bases séculaires, et que l’aumône était une des pierres fondamentales de l’organisation sociale. Dans ce pays où les couvents étaient riches et nombreux, se distribuait chaque jour un nombre incalculable d’aliments gratuits: pas de couvent où, sur l’heure de midi, le pauvre se vît refuser une soupe. Lorsqu’en Angleterre, au XVIᵉ siècle, Henri VIII confisqua les biens ecclésiastiques et détruisit les monastères, le premier résultat tangible de cette spoliation fut une augmentation immense de la classe des mendiants; et il fallut une législation, barbare dans son esprit, cruelle dans son application, pour réduire ceux que l’Église avait maternellement et efficacement tenus en bride. Il n’est pas du tout prouvé que la confiscation des biens ecclésiastiques ne doive pas avoir pour l’Italie des conséquences pernicieuses; seulement en Angleterre l’esprit de l’Église fut étouffé; ici il demeure, et la loi est tournée de cent façons. Le soin des pauvres a été l’œuvre capitale de l’Église, et son ingéniosité pour parer aux nécessités humaines, en alléger les souffrances, a été infinie, de sorte qu’aujourd’hui encore, si récemment arraché à la protection religieuse, le prolétaire n’a pas acquis ce levain de haine profonde contre les classes aisées qui existe ailleurs. Parcourir ici les quartiers les plus pauvres est une tâche qui attriste, mais ne désespère pas.
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Voici une maison occupée par des gens besogneux; celui qui me guide a l’habitude de les secourir; il frappe à la porte, on se met aux fenêtres, et à sa vue tous les visages s’éclairent; une femme descend ouvrir. Elle est jeune, arrivée au dernier terme de la grossesse, et dit sa misère, qui est grande, avec une sorte de bonne humeur. On monte l’escalier de pierre étroit, mais aéré et clair; en haut sont deux chambres, occupées par plusieurs familles; il y a un tas d’enfants grouillants, et six ou huit personnes dans la première pièce qui a une cheminée, autour de laquelle, sur des bancs de bois, tous sont groupés; pour meubles, des tréteaux, sur lesquels on étend des sacs: ce sont les lits. Les femmes sont mieux tenues, coiffées plus convenablement qu’on ne l’imaginerait; presque aucune n’est débraillée.
La misère de tous ces pauvres gens est réelle, et tous sont secourus plus ou moins par la _Congregazione di Carità_ qui a fondu en elle-même plusieurs œuvres anciennes, et a perdu son caractère religieux pour n’être plus que purement secourable. On entoure le représentant de la «Congregazione»; on lui parle abondamment, explicitement; les femmes avec une certaine gaieté; aucun des visages n’est haineux, aucun ne porte les horribles stigmates de la misère à l’état héréditaire et chronique. C’est qu’il faut si peu de chose pour faire vivre et secourir ces êtres!
La maison dont je parle est occupée au rez-de-chaussée par une cuisine, où viennent s’approvisionner les gens les plus pauvres. J’étonnerai sans doute, en disant que cette cuisine populaire, dans une rue basse, n’est nullement répugnante. Une quantité de choux très beaux, une masse épaisse de polenta dorée, toute prête, forment le fond le plus substantiel; un demi-chou cuit coûte un demi-sou, un autre demi-sou procurera une portion de polenta, ou une soupe faite de l’eau dans laquelle ont cuit les tripes; avec cela et un morceau de pain, un homme se trouve nourri; et le peu qu’il faut pour se procurer cette nourriture sommaire est à la portée du plus paresseux. Il y a un tas de petits métiers, qui ne paraissent guère de nature à faire vivre leur homme, et qui cependant, dans ces conditions, y arrivent: ce sont, par exemple, les balayeurs de magasins; tous les matins, nombre d’hommes gagnent ainsi un sou. De plus, presque tous les magasins font à jour fixe l’aumône; trois, quatre sous sont récoltés de cette façon avec une quasi certitude, et suffisent. D’un autre côté, l’alcool n’exerce pas encore ses effroyables ravages sur ce peuple, qui peut donc mieux supporter la pauvreté.