Part 7
L'artifice du local de Niagara est plus difficile à saisir pour ceux qui viennent du côté du lac _Érié_, ainsi qu'il m'arriva le 24 octobre 1796. Depuis ce lac, et même voguant sur ses eaux, l'on n'a en vue aucune montagne, excepté par le travers de Presqu'île, où l'on découvre quelques têtes basses et lointaines dans le nord-ouest de la Pensylvanie. Le pays où coule le Saint-Laurent ne présente qu'une vaste plaine couverte de forêts; et le cours du fleuve, qui _file_ à peine 3 milles à l'heure, n'indique point encore l'accident qui l'attend plus bas. Ce n'est que vers l'embouchure du ruisseau _Chipéwas_, six lieues au-dessous du lac Érié, que l'eau devenant plus rapide, avertit les rameurs de serrer le rivage et de prendre port au village situé à cet endroit: là, le fleuve déploie une nappe d'eau d'environ 350 toises de large, de toutes parts bordée de futaies. L'on n'est plus qu'à 2000 toises (2 milles et demi) de la cascade: l'on entend un bruit sourd et lointain, comme des vagues de la mer; et ce bruit est plus ou moins grand, selon le vent régnant; mais l'œil n'aperçoit encore rien. L'on suit à pied une route sauvage tracée par des charrettes, sur la rive gauche du fleuve, que les arbres empêchent de voir en avant. Au bout d'un mille l'on aperçoit le fleuve tournant sur sa gauche, et s'engageant un mille encore plus bas parmi les écueils qu'il couvre d'écume.... Par-delà ces brisants, l'on voit sortir d'un enfoncement dans la forêt un nuage de vapeurs.... et plus aucune trace de fleuve: le bruit est bien plus violent, mais l'on ne voit point encore la chute: l'on continue de marcher sur le rivage, qui d'abord n'excédait que de 10 à 12 pieds la surface de l'eau, mais qui bientôt s'approfondit à 20, à 30 et 50, et indique, par cette pente, l'accélération du courant. Alors quelques ravins obligent de faire encore sur la gauche un détour qui écarte du fleuve: pour y revenir, il faut traverser les terrains d'une ferme déja établie, et enfin, se dégageant des arbres et des broussailles, l'on arrive sur le flanc de la cataracte[66]: c'est là qu'on voit le fleuve se précipiter tout entier dans un ravin ou canal creusé par lui-même, d'environ 66 mètres (200 pieds) perpendiculaires de profondeur sur une largeur d'environ 400 mètres (1200 pieds). Il y est encaissé comme entre deux murailles de rochers dont les parois sont tapissées de cèdres, de sapins, de hêtres, de chênes, de bouleaux, etc. Ordinairement les voyageurs contemplent la chute de ce local, où un roc proéminent domine sur l'abîme: quelques voyageurs de la société dont je faisais partie lui donnèrent en effet la préférence; d'autres, auxquels je me joignis, informés que l'on pouvait descendre 5 à 600 toises plus bas, au fond du ravin, par les échelles du gouverneur _Simcoe_, pensèrent que l'on y jouirait mieux de toute la grandeur du spectacle, les objets de ce genre produisant plus d'effet lorsqu'ils sont vus de bas en haut. Nous descendîmes, non sans difficulté, par ces échelles qui ne sont que des troncs d'arbres entaillés et fixés contre la paroi du précipice: parvenus au fond, nous pûmes remonter vers la chute par une rive de roches écroulées et de sables déposés, où nous trouvâmes des cadavres de daims et de sangliers que la cataracte avait entraînés lorsqu'ils voulaient passer à la nage au-dessus d'elle. Le courant près de nous était très-rapide sur un lit de rocs, mais il n'offrait aucun danger. Sur notre gauche, en avant, était une portion de la chute d'environ 200 pieds de large: une petite île la sépare de la grande cataracte. Au delà, en avant et en face du spectateur, celle-ci forme un _fer-à-cheval_ d'environ 1200 pieds de développement, masqué sur la droite par les rocs saillants du flanc du ravin. A plus de 300 toises de distance, la pluie causée par les rejaillissements de l'eau qui se précipite et se relève en colonnes était déja si forte, que nous en étions pénétrés. Convalescent d'une fièvre maligne que j'avais essuyée au fort _Détroit_, je n'eus ni la force ni le désir d'aller plus avant: quelques-uns de mes compagnons entreprirent de pénétrer jusqu'à la cascade; mais ils furent bientôt rebutés par des obstacles supérieurs à l'idée qu'ils s'en étaient faite: un voyageur anglais, avec qui je traversai le lac Érié, avait été plus-heureux que nous deux mois auparavant. Dirigé par d'excellents guides, et disposant de moyens et de temps que nous n'avions pas, il pénétra aussi loin qu'il est possible sans y périr; et pour satisfaire la juste curiosité du lecteur, je vais extraire la description qu'il en a faite dans l'ouvrage intitulé: _Voyage au Canada_, et qui a été traduit en français[67].
«En arrivant au pied des échelles de _Simcoe_ au fond du ravin, l'on se trouve au milieu d'un amas de rochers et de terres détachées du flanc du coteau. On voit ce flanc garni de sapins et de cèdres suspendus sur la tête du voyageur, et comme menaçant de l'écraser: plusieurs de ces arbres ont la tête en bas et ne tiennent au coteau que par leurs racines. La rivière, en cet endroit, n'a qu'un quart de mille de largeur (un peu plus de 200 toises) et sur la rive opposée[68] l'on a une très-belle vue de la petite cataracte. Celle du fer-à-cheval est à moitié cachée par le coteau.
«Nous suivîmes la rivière jusqu'à la grande cataracte: nous marchâmes une bonne partie du chemin sur une couche horizontale de pierres à chaux couverte de sable, excepté en quelques endroits où il fallut gravir des amas de rochers détachés du coteau.... Ici, l'on trouve beaucoup de poissons, d'écureuils, de renards et d'autres animaux qui, surpris au-dessus des cataractes par le courant qu'ils voulaient passer à la nage, ont été précipités dans le gouffre et jetés sur cette rive; l'on voit également des arbres et des planches que le courant a détachés des moulins à scier: le bois ainsi que les carcasses des animaux, et particulièrement les gros poissons, paraissent avoir beaucoup soufferts par les chocs violents qu'ils ont éprouvés dans le gouffre. L'odeur putride de ces corps répandus sur le rivage, attire une foule d'oiseaux de proie qui planent habituellement sur ces lieux... Plus on approche de la chute, plus la route devient difficile et raboteuse: en quelques endroits où des parties du coteau se sont écroulées, d'énormes amas de terre, d'arbres et de rochers qui s'étendent jusqu'au bord de l'eau s'opposent à la marche, présentent une barrière qui paraît impénétrable, et qui le serait en effet, si l'on n'avait un bon guide pour les franchir. Il faut, après être parvenu avec beaucoup de peine jusqu'à leur sommet, traverser en rampant sur les mains et sur les genoux, de longs passages obscurs formés par des vides entre les crevasses des rochers et des arbres; et lorsque l'on a franchi ces amas de terres et d'arbres, il faut encore gravir les uns après les autres les rochers qui sont le long du coteau; car ici la rivière ne laisse qu'un très-petit espace libre, et ces rochers sont si glissants, à cause de l'humidité qu'y entretiennent les vapeurs ou plutôt la pluie de la cataracte, que ce n'est qu'en prenant les plus grandes précautions que l'on peut se préserver de la plus terrible de toutes les chutes. Nous avions encore un quart de mille à faire pour arriver au pied de la chute, et nous étions aussi mouillés par ses vapeurs que si nous avions été trempés dans la rivière.
«Arrivé là, aucun obstacle n'empêche d'approcher jusqu'au pied de la chute. On peut même avancer derrière cette prodigieuse nappe d'eau, parce que, outre que le rocher du haut duquel elle se précipite a une forte saillie, la chaleur[69] occasionée par le violent bouillonnement des eaux, a causé, dans la partie inférieure du roc, des cavernes profondes qui s'étendent au loin sous le lit de la cataracte. En entendant le bruit sourd et mugissant qu'elles occasionent, Charlevoix a eu le mérite de deviner l'existence de ces cavernes[70]. Je m'avançai de 5 ou 6 pas derrière la nappe d'eau, afin de jeter un coup-d'œil dans l'intérieur de ces cavernes; mais je faillis d'être suffoqué par un tourbillon de vent qui règne constamment et avec furie au pied de la chute, et qui est causé par les chocs violents de cette prodigieuse masse d'eau contre les rochers. J'avoue que je ne fus pas tenté d'aller plus avant, et aucun de mes compagnons n'essaya plus que moi de pénétrer dans ces antres terribles, séjour menaçant d'une mort certaine. Aucune expression ne peut donner une juste idée des sensations qu'imprime un spectacle si imposant: tous les sens sont saisis d'effroi; le bruit effrayant de l'eau inspire une terreur religieuse qui s'augmente encore, lorsque l'on réfléchit qu'un souffle de ce tourbillon peut subitement enlever de dessus le rocher glissant le faible mortel qui s'y place, et le faire disparaître dans le gouffre affreux qu'il a sous ses pieds, et dont aucune force humaine ne pourrait le sauver.» Tel est le récit de M. Weld.
Il me restait à savoir comment le fleuve se dégageait du ravin où il était captif. Je continuai ma route à pied à travers les bois, par un sentier toujours en pente, l'espace de 6 milles: je cherchais à deviner quelle en serait l'issue, lorsqu'enfin j'arrivai au bord de l'escarpement dont j'ai parlé: les Canadiens appellent cet endroit le _Platon_, au lieu du _Plateau_, et l'on dirait encore mieux la _Plate-forme_. Ma vue, alors dégagée des arbres, découvrit tout à coup un horizon immense; en avant, au nord, le lac Ontario semblable à une mer; plus près de moi, une longue prairie par laquelle le Saint-Laurent s'y rend, en formant 3 coudes; sous mes pieds, et comme au fond d'une vallée, le petit village de Queenstown assis sur sa rive ouest, tandis que vers ma droite, le fleuve sortait enfin comme d'une caverne, par l'issue du ravin dont le bois me masquait le bord et l'ouverture.
Pour quiconque examine avec attention toutes les circonstances de ce local, il devient évident que c'est ici que la chute a d'abord commencé, et que c'est en sciant, pour ainsi dire, les bancs du rocher, que le fleuve a creusé le ravin, et reculé d'âge en âge sa brèche jusqu'au lieu où est maintenant la cascade. Il y continue son travail séculaire avec une lente mais infatigable activité: les plus vieux habitants du pays, comme l'observe M. Weld, se rappellent avoir vu la cataracte plus avancée de plusieurs pas: un officier anglais, stationné depuis 30 ans au fort Érié, lui cita des faits positifs, prouvant que des rochers alors existants avaient été minés et engloutis: dans l'hiver qui suivit mon passage (1797), les dégels et le débordement détachèrent des blocs considérables qui gênaient l'élan de l'eau: et si, depuis que les Européens y ont abordé la première fois, il y a plus d'un siècle et demi, ils eussent tenu des notes précises de l'état de la chute, nous aurions déja quelques idées de ses progrès, attestés d'ailleurs par le raisonnement et par une foule d'indications locales que l'on rencontre à chaque pas[71].
Pendant 5 jours que je passai chez M. Powel, juge, qui a formé son établissement à 4 milles du _Platon_, j'eus le loisir d'aller visiter le ravin à un endroit où se trouve une espèce de grande baie dans l'un de ses flancs: cette baie a cela de remarquable, que les eaux y forment un grand remous ou tournoiement dans lequel s'engagent la plupart des corps flottants qui n'en peuvent plus sortir. L'on voit à cet endroit que le fleuve arrêté par la dureté du rocher, a porté sa chute sur plusieurs points, et que ce n'est qu'en les tâtant qu'il en a trouvé un plus faible par lequel il a continué sa route.
A cet endroit le banc du rocher à fleur de terre, est calcaire ainsi qu'à la brèche du _Platon_; et l'on a droit de le croire tel dans tout le cours du ravin, puisque la table sur laquelle s'appuie la cataracte l'est aussi, et de l'espèce appelée _calcaire primitif_ ou _cristallisé_. M. le docteur Barton, qui l'a examiné avec plus de loisir que je n'ai pu le faire, évalue son épaisseur à 16 pieds anglais; il croit ce banc calcaire assis sur des bancs de schiste bleu qui contiennent une forte dose de soufre[72]. J'ai trouvé beaucoup, de ces schistes sur les bords du lac Érié, et il est probable que ce même banc tapisse son fond et le lit du Saint-Laurent: avec les siècles, si le fleuve poursuivant son travail, cesse de trouver la roche calcaire qui l'arrête, et s'il rencontre des couches plus molles, il finira par arriver au lac Érié, et alors s'opérera dans l'avenir l'un de ces grands desséchements dont les vallées du Potômac, de l'Hudson et de l'Ohio nous ont offert des exemples dans le passé. Ce grand incident pourrait être aidé et hâté par des causes qui paraissent avoir joué un grand rôle dans toute la structure de ce pays, je veux dire les volcans et les tremblements de terre dont les traces physiques et les souvenirs historiques se retrouvent en grand nombre sur toute la côte atlantique, ainsi que je l'exposerai dans un instant.
La chute de Niagara est sans contredit la plus prodigieuse de toute cette contrée; mais l'on y en compte beaucoup d'autres dignes de l'attention des naturalistes, les unes par leur volume, les autres par leur élévation.
Sur le prolongement du même coteau, d'où tombe le Saint-Laurent, et aussi sur la rive méridionale du lac Ontario, la rivière Génésee subit 2 ou 3 chutes dont la somme additionnée égale celle de Niagara, et prouve que l'escarpement conserve son niveau avec une régularité remarquable: j'ai dit 2 ou 3 chutes, parce que les voyageurs diffèrent entre eux sur ces nombres, et que n'étant pas témoin, je ne puis résoudre la question. M. Arrow-Smith n'en compte que 2, dont la plus voisine du lac a 75 pieds anglais de hauteur, ci 75
et la seconde, au-dessus d'elle, 96 pieds, ci 96 --- ce qui fait 171 pieds anglais. Total 171 --- et revient à environ 157 pieds de France, ci 157
M. Pouchot, officier français en Canada, dans la guerre de 1756, compte 3 chutes[73];
la première large de 2 arpents et haute de 60 pieds, ci 60
La seconde peu considérable
La troisième large de 3 arp. et haute de 100 pieds 100 --- TOTAL 160 ---
Cette somme de 160 pieds coïncide très-bien, comme l'on voit, avec les 157 de M. Arrow-Smith, dont les auteurs paraissent avoir négligé la seconde cascade.
Bougainville, le célèbre navigateur autour du monde, qui fit aussi la guerre en 1756 au Canada, évalue, dans son journal manuscrit qu'il m'a communiqué, cette seconde chute à 20 pieds: ce serait donc une hauteur totale d'environ 180 pieds, ci 180
Or Niagara compte pour sa chute 144 pieds, ci 144
Plus, pour la pente des rapides qui la précèdent, environ 50 pieds anglais, à peu près 46 de France, ci 46 ---- TOTAL 190^{P}[74] ----
La différence se réduit à 10 pieds, et si l'on considère que ces élévations varient selon les époques des eaux basses et dés débordements, l'on conviendra que des mesures prises en temps divers, par diverses personnes, peuvent difficilement mieux cadrer.
Au-dessous de Québec, sur la rive nord du Saint-Laurent, une rivière médiocre forme une chute célèbre sous le nom de _Montmorency_: elle a 220 pieds de hauteur sur une nappe de 46 à 50 de large, et elle présente des effets très-pittoresques, par l'apparence blanche et neigeuse qu'elle prend dans cette énorme chute.
Au-dessus de la même ville, sur la rive sud, est la chute d'une autre rivière appelée la _Chaudière_; elle est moins haute de moitié que les précédentes; mais sa largeur est de 225 à 230 pieds[75].
Une troisième chute, nommée le _Cohoes_, est celle de la Mohawk, 3 milles avant son embouchure dans le fleuve Hudson: ce nom de _Cohoes_ me paraît un mot imitatif conservé des sauvages, et par un cas singulier, je l'ai retrouvé dans le pays de Liége, appliqué à une petite cascade, à trois lieues de Spa: le Cohoes de la Mohawk est évalué par les uns à 65 pieds, par d'autres à 50 seulement: la nappe d'eau a environ 800 pieds de large: elle est brisée par beaucoup de roches.
Une quatrième chute est celle du Potômac, à Matilda, 6 milles au-dessus de George-town: elle a environ 72 pieds de hauteur, sur 8 à 900 de large. Le fleuve qui jusqu'alors avait coulé dans une vallée bordée de coteaux, sauvages comme ceux du Rhône en Vivarais, tombe tout à coup comme le Saint-Laurent, dans un profond ravin de pur roc, granit micacé, taillé à pic sur les deux rives: il s'en dégage quelques milles plus bas par un évasement de la vallée dans le pays inférieur.
L'on compte encore plusieurs autres chutes remarquables plutôt par leur hauteur que par leur volume: telle est celle de _Falling-spring_, sur l'une des hautes branches de la rivière James, venant de _Warm-spring_: M. Jefferson, qui la cite dans ses notes sur la Virginie[76], l'évalue à 200 pieds anglais de hauteur, mais sa nappe n'a que 15 pieds de largeur.
Telle encore celle de _Paissaik_, dans le New-Jersey, haute de 66 à 70 pieds, large d'environ 110; quant à celle appelée _Saint-Antoine_, sur le Mississipi, au-dessus de la rivière Saint-Pierre, je dirai seulement, d'après M. Arrow-Smith, qu'elle a 29 pieds anglais, c'est-à-dire 8 mètres ⅘.
A tous ces grands accidents de la nature, notre Europe n'offre de comparable que la chute de _Terni_ en Italie, et celle de _Lauffen_, sous _Schaffouse_, où le Rhin se précipite, selon M. Coxe, de 70 à 80 pieds: ce voyageur observe que la nappe d'eau est brisée par de grandes massés de rochers, et c'est, avec sa hauteur, un second motif de la comparer à celle du Potômac. Quant à la chute de _Terni_, elle est la plus haute de toutes, puisqu'elle a 700 pieds de hauteur; mais le volume d'eau n'est pas très-considérable. Ce que l'on pourrait citer des autres cascades des Alpes et des Pyrénées, ne mérite pas de mention après de si grands objets; et maintenant que nous connaissons avec précision les cataractes du _Nil_, jadis si vantées, et que nous savons qu'elles ne sont réellement que des _rapides_ depuis 4 pouces jusqu'à un pied par chaque banc de granit, en eaux basses, nous avons une preuve nouvelle de l'esprit exagérateur des Grecs, et de leur faible instruction en géographie et en histoire naturelle.
CHAPITRE VII.
Des tremblements de terre et des volcans.
Quoique l'Amérique du nord ne nous soit connue que depuis moins de deux siècles, cet intervalle, si court dans les annales de la nature, a déja suffi à nous prouver, par de nombreux exemples, que les tremblements de terre ont dû y être fréquents et violents dans les temps passés; et qu'ils y ont été l’agent principal des bouleversements dont la côte atlantique offre des traces générales et frappantes. En remontant seulement à l’an 1628 (époque de l’arrivée des premiers colons anglais), et terminant à 1782, dans une période de 154 ans, M. Williams, à qui nous devons des recherches curieuses sur ce sujet, a trouvé mention authentique de plus de 45 tremblements de terre: les détails qu’il en a consignés dans plusieurs mémoires[77], établissent en faits généraux:
«Que les tremblements de terre s’annonçaient par un bruit semblable à celui d’un vent violent, ou d’un feu qui prend dans le tuyau d’une cheminée: qu’ils abattaient les têtes des cheminées, quelquefois même les maisons: qu’ils ouvraient les portes, les fenêtres, séchaient les puits et même plusieurs rivières: qu’ils donnaient aux eaux _une couleur trouble, et l’odeur fétide du foie de soufre_ (_sulfure ammoniacal_), et qu’ils _jetaient par de grandes crevasses du sable ayant la même odeur_: que leurs secousses semblaient partir d’un foyer intérieur qui soulevait la terre de dessous en dessus, et dont la ligne principale courant nord-ouest et sud-est, suivait la rivière Merrimac, s’étendait au sud jusqu’au Potômac et au nord par-delà le Saint-Laurent, _affectant surtout la direction du lac Ontario_.»
Quelques phrases de ce texte sont remarquables par leur analogie avec des faits locaux que j’ai présentés. Cette odeur de foie de soufre (ou sulfure ammoniacal) donnée _aux eaux et aux sables, vomis du sein de la terre par de grandes crevasses_, n’aurait-elle pas été fournie par la couche de schistes que nous avons vue à Niagara sous la couche calcaire, et qui lorsqu’on la sommet au feu, _exhale fortement le soufre_; il n’est, à la vérité, que l’un des éléments du produit cité, mais une analyse exacte pourrait y découvrir l’autre: cette couche de schistes se retrouve sous le lit de l’Hudson et reparaît dans beaucoup de lieux de l’État de New-York et de la Pensylvanie parmi les grès et les granits: l’on a droit de supposer qu’elle règne autour de l’Ontario, et sous le lac Érié, par conséquent qu’elle forme l’un des planchers du pays où les tremblements ont leur principal foyer.
La ligne de ce foyer courant nord-ouest et sud-est, _affecte_ surtout la direction de l’Atlantique au lac Ontario. Cette prédilection est remarquable à raison de la structure singulière de ce lac: les autres lacs, malgré leur étendue, n’ont point une grande profondeur; l’Érié n’a jamais plus de 100 à 120 pieds: l’on voit en nombre d’endroits le fond du lac _Supérieur_: l’Ontario, au contraire, est en général très-profond, c’est-à-dire, passant 45 et 50 brasses (250 pieds); et dans une étendue considérable l’on a essayé des sondes de 110 brasses armées de boulets, sans rien toucher ni rapporter. Cet état a lieu quelquefois près de ses bords: d’où il résulte une indication presque évidente que le bassin de ce lac est un cratère de volcan éteint: cette induction se confirme, 1º par les produits volcaniques déja trouvés sur ses bords: et sans doute des yeux exercés en trouveront beaucoup d’autres; 2º par la forme du grand talus ou escarpement qui entoure presque circulairement le lac, et qui annonce de toutes parts à l’œil et au raisonnement, que jadis le plateau de Niagara s’étendait jusque vers le milieu du lac Ontario, et qu’il s’y est affaissé et englouti par l’action d’un volcan alors en vigueur. L’existence de ce fourneau se lie parfaitement avec les tremblements de terre cités: et ces deux agents que nous trouvons ici réunis, en nous confirmant d’une part celle d’un grand foyer souterrain, à une profondeur inconnue, mais considérable, donne de l’autre une explication heureuse et plausible de la confusion de toutes les couches de pierres et de terres qui a lieu sur toute la côte atlantique: elle explique aussi pourquoi les bancs calcaires et même granitiques, y sont inclinés depuis 45 jusqu’à 80 degrés à l’horizon, leurs tables fracturées ayant dû rester dans le déplacement occasioné par les grandes explosions. C’est à cette fracture du banc d’Isinglass que sont dues ses petites cascades; et ce fait indiquerait que jadis le foyer s’étendit au delà du Potômac dans le sud, comme ce banc lui-même. Sans doute il avait des communications avec celui des Antilles. J’ai dit ailleurs que ces tremblements de terre n’ont point de traces dans le pays de l’Ouest: que les sauvages même n’en connaissent point le nom: j’ajoute que, selon le docteur Barton, ils ne connaissent pas non plus celui de _volcan_ dont en effet l’on n’aperçoit aucun vestige au midi des lacs, mais dont le Alleghanys en offrent plusieurs. L’on m’a dit au fort Détroit que les sauvages du nord du Canada font mention d’un volcan qui fume encore quelquefois dans l’intérieur du pays; mais ce fait a besoin de rapports plus authentiques.