Tableau du climat et du sol des États-Unis d'Amérique Suivi d'éclaircissemens sur la Floride, sur la colonie française au Scioto, sur quelques colonies canadiennes, et sur les sauvages

Part 5

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La seconde différence est que le banc de l'Ouest est, ainsi que je l'ai dit, presque horizontal, et formant comme une table universelle sous le pays. Dans l'Est, au contraire, c'est-à-dire dans les comtés de _Botetourt_, de _Rockbridge_, de _Staunton_, de _Frederick-town_, d'_York_, de _Lancastre_, et jusqu'à _Nazareth_, le calcaire est généralement confus et comme bouleversé: lorsque ses bancs observent des inclinaisons régulières à l'horizon, on remarque que c'est le plus communément de 40 à 50 degrés; avec cette nuance singulière, que dans la vallée entre _North-mountain_ et de _Blue-ridge_, l'angle est toujours moins considérable, c'est-à-dire au-dessous de 45°, tandis que dans les pays de Lancastre, York et Frederick-town (hors des montagnes), l'angle est plus habituellement au-dessus de 45°; et ce cas a lieu pour tous les autres bancs, soit de granit, soit de grès, qui sont moins inclinés dans les montagnes, et plus inclinés en s'approchant de la mer. A la cascade du _Schuylkill_, près Philadelphie, les bancs d'isinglass sont inclinés à 70°: sur l'Hudson, ils vont jusqu'à 90°.

De ces derniers faits, l'on a droit de conclure que toute la côte atlantique a été bouleversée par des tremblements de terre auxquels nous verrons ci-après qu'elle est très-sujette, tandis que le pays à l'ouest des Alleghanys n'en a pas été tourmenté. Aussi le docteur Barton assure-t-il que les mots _tremblements de terre_ et _volcan_ manquent aux langues des indigènes de l'ouest, tandis qu'ils sont usités et familiers dans les dialectes de l'est. Aux tremblements de terres, s'associent ordinairement les volcans, et l'on trouve en effet beaucoup de basaltes dans l'Alleghany et dans ses vallées; il faudrait des recherches expresses pour mieux désigner les anciens cratères. Je ne puis dire s'il y a ou s'il n'y a pas de coquillages fossiles dans les bancs de l'est dont je viens de parler; seulement je sais que l'on en a observé dans le calcaire primitif des environs du lac Ontario et de Niagara[51].

L'on pourrait encore citer des veines et rameaux calcaires hors de ces régions principales; il y en a dans le district de Maine qui fournissent la chaux à Boston. La _Pointe-aux-roches_, sur le lac Champlain, est calcaire, et sans doute d'autres parties de ce lac; plusieurs cantons le sont aussi aux environs de New-York; mais l'exemple le plus singulier que je connaisse dans les États du _sud_, est celui d'un sillon qui n'a pas plus de 15 yards ou 14 mètres de largeur moyenne, et quelquefois seulement 3 mètres, et qui cependant s'étend plus de soixante-six lieues, continuées depuis le Potômac jusqu'au Roanoke: comme cette veine est habituellement à la surface du sol, on suit sa trace avec d'autant plus de certitude qu'elle est la seule à fournir de chaux tout le plat pays. Elle ne s'écarte pas de plus de 3 à 5 milles du sillon _rouge_ ou _south-west-mountain_ auquel elle est parallèle.

§ IV.

Régions de sables marins.

La quatrième région, formée de sables marins, comprend toute la plage depuis _Sandy Hook_, en face de l'_Ile-Longue_ jusqu'à la Floride: sa limite dans l'intérieur des terres est un _banc_ ou _sillon de granit_ talqueux, dit _roche feuilletée_[52] ou _isinglass_, qui court constamment dans le sens de la côte, c'est-à-dire de nord-est à sud-ouest; ce sillon ou banc part de l'extrémité des chaînes granitiques de la rive droite de l'Hudson, peut-être même du rivage en face de l'_Ile-Longue_, d'où je présume que les rocs se continuent sous la mer, et il s'étend jusqu'à la Caroline du nord par-delà le fleuve _Roanoke_, sous la forme d'un mince sillon, large au plus de 2 à 6 milles, sur une longueur de près de 500. Dans toute cette ligne, ce sillon, comme l'a très-bien observé Evans, marque sa route par les cascades qu'il fait subir à tous les fleuves avant leur arrivée à la mer; ces cascades elles-mêmes sont la limite extrême du flux et du reflux des marées. Ainsi le sillon d'Isinglass coupe la _Delaware_ à _Trenton_, le _Schuylkill_ 2 milles au-dessous de Philadelphie, la _Susquehannah_ au-dessus du _Creek_ ou ruisseau _Octarora_; le _Gunpowder_ au-dessus de _Joppa_; le _Patapsco_ au-dessus de _Elk-ridge_; le _Potômac_ à _George-town_; le _Rappahannock_, au-dessus de _Fredericksburg_; le _Pamunky_, au-dessous de ses 2 branches (50 milles au-dessus de _Hanover_); le _James_ à _Richmond_; l'_Appamatox_ au-dessus de _Petersburg_, et le _Reanoke_ au-dessus d'_Halifax_. L'on n'a point observé de fossiles dans tout ce banc.

Entre lui et la mer, le sol dans une largeur variable de 30 à 100 milles, est un sable évidemment apporté par l'Océan, qui jadis eut pour rivage la ligne du sillon lui-même. Aux embouchures et sur les bords des rivières, quelques terres argileuses venues des montagnes par des débordements, forment avec ce sable un mélange fertile: le géographe Evans a même reconnu un banc souterrain d'argile jaune, de 3 à 4 milles de largeur, placé longitudinalement entre le sillon et le rivage, et qui, donnant du corps aux sables adjacents, les rend propres à faire de bonnes briques, ainsi qu'on le voit à Philadelphie: hors ces deux cas, ce sable est le même que celui de la mer voisine, c'est-à-dire blanc, fin et profond jusqu'à 20 pieds.

_Peter Kalm_, voyageur suédois, en 1742, a observé qu'en Pensylvanie et en New-Jersey, les couches sont comme il suit:

1º Terre végétale, 10 à 12 pouces, ci 1^{pd.}

2º Sable mêlé d'argile, 6 à 7 pieds, ci 7

3º Graviers et cailloux roulés tenant des huîtres et des _clams_, tels qu'ils vivent encore sur la côte, de 3 à 5 pieds, ci 5

4º Une couche de vase noire, fétide, remplie de roseaux et de troncs d'arbres, dont il ne donne pas l'épaisseur. Cette couche qui gâte toutes les eaux des puits, se trouve à Philadelphie entre 14 et 18 pieds de profondeur: à _Raccoon_ en _New-Jersey_, entre 30 à 40 pieds; à _Washington_, je l'ai vue moi-même à 18 pieds dans la maison de M. _Law_, dont elle corrompt le puits.

5º Sous tous ces bancs, une couche d'argile où s'arrêtent les eaux: l'on me demandera peut-être sur quoi porte cette couche d'argile, mais je ne connais point de sondes inférieures, et puis il faut bien s'arrêter quelque part, sous peine d'arriver, comme les Indiens, à la tortue qui porte le monde.

Lorsque l'on considère que le noyau de l'île Longue est un granit talcqueux; que les pointes de roche et les récifs qui se montrent d'espace en espace jusqu'à la baie _Chesapeak_, et même par-delà Norfolk, sont de ce même granit; que toutes les roches du cap _Hatteras_ en sont encore, on est tenté de le regarder comme le noyau fondamental de la côte; mais l'inclinaison des bancs dans la ligne des cascades, qui est de 70 degrés à celle du Schuylkill, et jamais de moins de 50 degrés de l'est à l'ouest, en offrant une direction contraire, tend plutôt à prouver que ces bancs servent de soutien à la région intérieure sous laquelle leurs tables s'enfoncent[53].

§ V.

Régions d'alluvions fluviales.

La cinquième et dernière _région_ est le pays qui, depuis le sillon des cascades, s'élève en ondulation jusqu'au pied des montagnes de grès ou de granit. Sa limite est moins facile à tracer dans la Géorgie occidentale où le sillon d'isinglass ne se montre pas. Ce terrain a pour caractère d'être ondulé, tantôt par mamelons isolés, tantôt par sillons de petites collines: d'être composé de diverses espèces de terres et de pierres, tantôt confuses, tantôt rangées par couches, qui s'interrompent ou se succèdent plusieurs fois depuis les montagnes jusqu'à la plage maritime, en offrant toujours les caractères de matériaux roulés par les eaux des pentes supérieures: et telle est en effet l'origine de toute cette contrée. Lorsque l'on calcule le volume, la rapidité, le nombre de tous ses fleuves; de la Delaware, du Schuylkill, de la Susquehannah, du Potômac, du Rapahannock, de l'York, du James, etc.: lorsqu'on observe que la plupart d'entre eux, long-temps avant leurs embouchures, ont des lits larges depuis 600 jusqu'à 2,000 toises, sur une profondeur de 20 à 50 pieds: que dans leurs débordements annuels ils noient quelquefois le plat pays à 20 pieds de hauteur, l'on conçoit que de telles masses d'eaux ont dû opérer des mouvements prodigieux de terrain, alors surtout que dans les siècles reculés les montagnes plus élevées donnaient plus d'impétuosité à leur cours; que les arbres des forêts entraînés par milliers donnaient plus de force et d'aliments à leurs ravages; que des glaces amoncelées pendant des hivers de 5 à 6 mois produisaient des débâcles énormes, telles qu'en 1784 la Susquehannah en montra en exemple effrayant, lorsqu'elle amoncela, au détroit de _Mac Calls' Ferry_ sous Colombia, une digue de plus de 30 pieds de glaces, dont l'obstacle faillit de noyer toute la vallée. A ces époques de la nature où l'Océan baignait immédiatement le pied des montagnes, comme le prouvent les délaissements que l'on y rencontre de toutes parts, ces montagnes plus élevées, en ce qu'elles n'avaient encore rien perdu de ce que leur ont enlevé depuis les siècles et la chute continuée des eaux, donnaient, par leur hauteur et par la roideur de leurs pentes, une action bien plus puissante à ces eaux; leurs sommets plus froids étaient couverts plus long-temps de neiges plus abondantes, de glaciers plus considérables: et lorsque la chaleur des étés plus courts sans doute, mais non moins intenses, fondait ces neiges et ces glaces, les torrents qui en résultaient déchiraient les pentes plus garnies de terres, creusaient des ravins plus profonds, y faisaient tomber les arbres minés par leurs racines, et entraînaient d'immenses débris qui s'entassaient sur les dernières rampes des montagnes: dans les années suivantes, d'autres débris venaient embarrasser les routes des années antérieures; les torrents arrêtés par leurs propres digues acquéraient de nouvelles forces en croissant de volume, et, les attaquant sur plusieurs points, il les renversaient par les parois les plus faibles: alors ils se frayaient des routes nouvelles et variables à travers des vases plus molles, parce que les matériaux les plus pesants restaient toujours en arrière, faute de pente et d'impulsion; par ce mécanisme continué pendant des siècles, d'anciens lits de torrents devinrent des vallons; d'anciens rivages et terrains d'alluvion devinrent des côtes et des plaines; et les fleuves descendant de niveaux en niveaux, abandonnant de pente en pente leurs plus lourds fardeaux, déposant successivement les plus légers et les plus solubles, empiétèrent sans cesse sur le domaine de l'Océan par des comblements de sables, de vases, de cailloux roulés et d'arbres qui lièrent tous ces matériaux. Le Mississipi encore aujourd'hui nous offre le spectacle instructif de toutes ces grandes opérations. L'on calcule que depuis 1720 jusqu'en l'année 1800, c'est-à-dire en 80 ans[54], il a poussé son comblement d'environ 15 milles dans la mer, c'est-à-dire environ 26,000 mètres: ainsi, sous les yeux de trois générations, il a créé à son embouchure un pays nouveau qu'il accroît chaque jour, et dans lequel il entasse des mines de charbon pour les siècles futurs. Telle est la célérité de son comblement qu'à la _Nouvelle-Orléans_, à 100 lieues au-dessus de l'embouchure actuelle, un canal creusé dernièrement par le gouverneur baron de Carondelet, depuis le fleuve jusqu'au lac Pontchartrain, a mis à découvert un terrain intérieur totalement formé de _vases noires_, et de troncs d'arbres entassés à plusieurs pieds de profondeur, qui n'ont encore eu le temps ni de se pourrir, ni de se convertir en charbon. Les deux rives ou banquettes du fleuve tout entières sont formées de troncs d'arbres ainsi enfoncés et maçonnés de vase, dans une étendue de plus de 300 lieues, et il les a tellement exhaussées, qu'elles lui forment une digue latérale de 12 à 16 pieds d'élévation au-dessus du sol adjacent, généralement plus bas, et que dans les crues de chaque année, qui sont d'environ 8 mètres, les eaux exubérantes ne peuvent plus rentrer dans le fleuve, et forment des marais vastes et nombreux, qui un jour deviendront des moyens de richesses, mais qui présentement sont des obstacles à la culture et à la population.

CHAPITRE V.

Des lacs anciens qui ont disparu.

Il existe encore dans la construction des montagnes des États-Unis une autre circonstance plus caractérisée que partout ailleurs, qui a dû singulièrement augmenter l'action et varier les mouvements des eaux: lorsqu'on examine avec attention le terrain et même les cartes qui le représentent, l'on remarque que les chaînes principales ou sillons d'_Alleghany_, de _Blue-ridge_, etc., se trouvent tous dirigés en sens transverse au cours des grands fleuves, et que pour se faire jour du sein des vallées vers la mer, ces fleuves ont été contraints de percer les sillons et d'en renverser la barrière. Ce travail se montre avec évidence dans la James, le Potômac, la Susquehannah, la Delaware, etc., lorsque ces fleuves sortent de l'enceinte des montagnes pour entrer dans le pays inférieur; mais l'exemple qui m'a le plus frappé sur les lieux est celui du Potômac, 3 milles au-dessous de l'embouchure de la Shenandoa. Je venais de _Frederick-town_, distant d'environ 20 milles, et je marchais du sud-est vers le sud-ouest par un pays boisé et ondulé; après avoir traversé un premier sillon assez bien marqué, quoique de pente aisée, je commençai à voir devant moi, à 11 ou 12 milles vers l'ouest, le chaînon de Blue-ridge, semblable à un haut rempart couvert de forêts et percé d'une brèche du haut en bas. Je redescendis dans un pays ondulé et boisé qui m'en séparait encore, et enfin m'étant rapproché, je me trouvai au pied de ce rempart qu'il fallait franchir, et qui me parut haut d'environ 350 mètres[55]. En me dégageant des bois, je vis dans son entier une large brèche que bientôt je jugeai être de 12 à 13 cents mètres de largeur. Au fond de cette brèche coulait le Potômac, laissant de mon côté sur sa gauche une rive ou pente praticable, large comme lui-même, et sur sa droite serrant immédiatement le pied de la brèche: sur les deux parois de cette brèche, et du haut en bas, beaucoup d'arbres sont implantés parmi les rocs, et masquent en partie le local du déchirement; mais vers les deux tiers de la hauteur du flanc droit du fleuve, un grand espace à pic qui a refusé de les recevoir, montre à nu les traces et les caricatures de l'ancienne attache ou muraille naturelle, formée de quartz gris, que le fleuve vainqueur a renversée, en roulant ses débris plus loin dans son cours; quelques blocs considérables qui lui ont résisté demeurent encore comme témoins à peu de distance. Le fond de son lit à l'endroit même est hérissé de roches fixes qu'il ne brise que peu à peu. Ses eaux rapides tournoient et bouillonnent à travers ces obstacles, qui dans un espace de 2 milles forment des _falls_ ou _rapides_ très-dangereux. Je les vis couverts des débris de bateaux naufragés peu de jours auparavant[56], qui avaient perdu 60 barils de farine.

A mesure que l'on s'avance dans ce défilé, il se resserre au point que le fleuve ne laisse plus libre qu'une voie de charrette, qui même est inondée dans ses hautes crues. Les flancs de la montagne donnent jour à une foule de sources qui dégradent encore cette voie en plusieurs endroits; et comme sa majeure partie est de pur roc, de quartz gris et de grès, et même de granit, je tiens pour impossible le canal que l'on y projette: au bout de 3 milles on arrive au confluent de la rivière _Shenandoa_: elle sort brusquement à main gauche du revers escarpé de Blue-ridge, qu'elle serre et ronge dans son cours. J'estime sa largeur, à cet endroit, environ le tiers de celle du Potômac, qui m'a paru avoir 200 mètres. Un peu plus haut, on traverse ce dernier fleuve au bac de _Harper_ (_Harper's Ferry_), et par un coteau rapide on monte à l'auberge du lieu. De ce point saillant, le défilé se présente comme un grand tuyau où la vue resserrée ne rencontre que des rocs et la verdure des arbres, sans pouvoir pénétrer jusqu'à l'extrémité, vers la brèche. Quand on vient de _Frederick-town_, l'on ne voit pas non plus la riche perspective dont les notes de M. Jefferson font mention; sur l'observation que je lui en fis peu de jours après, il m'expliqua qu'il tenait sa description d'un ingénieur français qui, pendant la guerre de l'indépendance, s'était porté sur le haut de la montagne; et je conçois qu'à cette élévation la perspective doit être aussi imposante que le comporte un pays sauvage dont l'horizon n'a pas d'obstacles.

Plus j'ai considéré ce local et ses circonstances, plus je me suis persuadé que jadis le sillon de _Blue-ridge_, dans son intégrité, fermait absolument tout passage au Potômac, et qu'alors toutes les eaux du cours supérieur de ce fleuve privées d'issue, et accumulées au sein des montagnes, formaient plusieurs lacs considérables. Les nombreuses chaînes transverses qui se succèdent depuis le fort Cumberland n'ont pu manquer d'en établir à l'ouest de _North-mountain_. D'autre part, toute la vallée de Shenandoa et de Conegocheague dut n'en former qu'un seul depuis _Staunton_ jusqu'à _Chambersburg_; et parce que le niveau des collines, même d'où ces deux rivières tirent leurs sources, est de beaucoup inférieur aux chaînes _Blue-ridge_ et _North-mountain_, il est évident que ce lac dut n'avoir d'abord pour limites que la ligne générale du sommet de ces deux grands sillons; en sorte qu'aux premières époques il dut s'étendre et s'appuyer comme eux jusqu'au grand arc de l'Alleghany vers le sud. Alors les deux branches supérieures du fleuve _James_, également barrées par Blue-ridge, devaient l'augmenter de toutes leurs eaux; tandis que, vers le nord, le niveau général du lac ne trouvant point d'obstacles, dut se prolonger entre Blue-ridge et le sillon de Kittatini, non-seulement jusqu'à la Susquehannah et au Schuylkill, mais encore par-delà le Schuylkill et même la Delaware. Alors tout le pays inférieur, celui qui sépare Blue-ridge de la mer, n'avait que de moindres rivières fournies par les pentes orientales de Blue-ridge, et par le trop plein du grand lac, versé du haut de ses sommets. Par suite de cet état les rivières devaient y être moindres, le sol généralement plus plat; le sillon de granit talkeux ou isinglass, devait arrêter les eaux et former des lagunes marécageuses. La mer devait venir jusqu'à son voisinage, et y occasioner d'autres marais de l'espèce de _Dismal Swamp_, près de Norfolk; et si le lecteur se rappelle la couche de _vase noire_ mêlée de roseaux et d'arbres que la sonde trouve partout enfouie sous la côte, il y verra la preuve de toute cette hypothèse. Avec le secours des tremblements de terre très-fréquents sur toute la côte atlantique, ainsi que je l'expliquerai, les eaux, qui ne cessèrent d'attaquer et de miner les sommets qui leur servaient de digues, s'y formèrent des issues; du moment que des volumes plus considérables purent s'échapper, les brèches s'accrurent davantage et plus rapidement; et l'action puissante des cascades, démolissant le sillon du haut en bas, finit par livrer passage à la plus forte masse du lac: cette opération a dû être d'autant plus facile, que _Blue-ridge_, en général, n'est pas une masse homogène cristallisée par de vastes bancs, mais un amas de blocs séparés, plus ou moins gros, entremêlés d'une terre végétale qui se délaie facilement: c'est une véritable digue maçonnée de terre grasse; et, comme ses pentes sont très-escarpées, il arrive fréquemment que les dégels et les grandes pluies, enlevant cette terre, privent les blocs de leur appui, et alors la chute d'une ou de plusieurs masses y cause des éboulements et des espèces d'_avalanches de pierres_ très-considérables, et qui durent pendant plusieurs heures; par cette circonstance les cascades du lac dûrent exercer cette action d'autant plus rapide et plus efficace. Leurs premières tentatives ont laissé des traces dans ces _gaps_ ou _cols_ qui, d'espace en espace, font des dentelures à la ligne des sommets; l'on voit clairement sur les lieux que ce furent de premiers _versoirs_ du _trop-plein_, abandonnés ensuite pour d'autres versoirs qui se démolirent plus aisément. L'on conçoit que l'écoulement des lacs dut changer tout le système du pays inférieur: alors furent roulées toutes ces terres de seconde formation qui composent la plaine actuelle. Le banc d'Isinglass, forcé par des débordements plus fréquents et plus volumineux, creva sur plusieurs points, et ses marécages, mis à sec, écoulèrent leurs vases et les joignirent à ces vases noires du littoral, qu'aujourd'hui nous trouvons enfouies sous les terres d'alluvions, apportées depuis par les fleuves agrandis.

Dans la vallée entre Blue-ridge et North-mountain, les changements furent relatifs à la manière dont se fit l'écoulement. Plusieurs brèches, ayant à la fois ou successivement livré passage aux cours d'eaux appelés maintenant James, Potômac, Susquehannah, Schuylkill, Delaware, leur lac général et commun se partagea en autant de lacs particuliers séparés par les ondulations de terrain qui excédèrent leurs niveaux; chacun de ces lacs eut son versoir particulier, jusqu'à ce qu'enfin ce versoir se trouvant miné au plus bas niveau, les terres furent totalement découvertes. Cet événement a dû être plus ancien pour les rivières James, Susquehannah et Delaware, parce que leurs bassins sont plus élevés. Il a dû arriver plus récemment au fleuve Potômac, par la raison inverse que son bassin est le plus profond de tous: il serait à désirer que quelque jour le gouvernement des États-Unis, ou quelque société savante du pays voulût charger d'habiles ingénieurs de faire des recherches sur cet intéressant sujet; il en résulterait infailliblement, à l'appui de ce que je viens de dire, des preuves de détail et des vues nouvelles du plus grand avantage pour la connaissance des révolutions qu'a subies notre globe.

Je ne puis déterminer jusqu'où la Delaware étendit alors, vers l'orient, le reflux de ses eaux. Il paraît que son bassin fut borné par le sillon qui côtoie sa rive gauche, et qui est le prolongement apparent de Blue-ridge et de North-mountain. Il est probable que son bassin a toujours été séparé de celui de l'Hudson, comme il est certain que l'Hudson en a eu un particulier dont la limite et la digue furent au-dessus de West-Point, à l'endroit appelé _Highs-lands_ (_Terres-hautes_). Pour tout spectateur de ce local, il semble incontestable que le chaînon transverse qui porte ce nom a autrefois barré le fleuve et contenu ses eaux à une hauteur considérable; et lorsque j'observe que la marée remonte jusqu'à 10 milles au-delà d'Albany, ce niveau si bas dans une si grande étendue, comparé à l'élévation des montagnes qui enveloppent ce bassin, me fait penser que le lac dut se prolonger jusqu'aux rapides du fort Édouard, peut-être même communiquer avec les lacs George et Champlain, et dans cet état rendre insensible la chute de la Mohawk (le Cohoes) dont il dépassait le niveau: cette chute ne put se former qu'après l'écoulement du lac par la brèche de _West-point_: et l'existence de ce lac, en expliquant les traces d'alluvions, de coquilles pétrifiées, de bancs de schistes et d'argiles cités par le docteur Mitchill, prouve la justesse des inductions de cet observateur judicieux sur la présence stationnaire d'anciennes eaux.

Ce sont aussi ces lacs anciens, maintenant à sec par la rupture de leurs digues, qui expliquent les banquettes correspondantes à 1 ou 2 étages, que l'on observe sur les rives de la plupart des rivières d'Amériques; elles sont surtout remarquables dans celles du pays d'Ouest, telles que la Tennessee, la Kentucky, le Mississipi, le Kanhawa et l'Ohio: je vais développer ce fait par la figure du lit de ce dernier fleuve, à l'endroit appelé _Cincinnati_, ou fort _Washington_, quartier-général de _Northwest-territory_.

_aa_ est le du lit fleuve dans les plus basses eaux, tel que je l'ai vu au mois d'août 1796.