Tableau du climat et du sol des États-Unis d'Amérique Suivi d'éclaircissemens sur la Floride, sur la colonie française au Scioto, sur quelques colonies canadiennes, et sur les sauvages

Part 4

Chapter 43,728 wordsPublic domain

La première région, qui est celle des granits, a pour limite la mer Atlantique, à prendre depuis _Long-Island_ jusqu'à l'embouchure du Saint-Laurent; de là une ligne remontant ce fleuve jusqu'au lac Ontario, ou plutôt jusqu'à _Kingston_ (alias Frontenac), et au lieu appelé _Mille-îles_; se portant, par les sources et le cours du Mohawk jusqu'au fleuve Hudson, le long duquel elle revient à son point de départ, _Long-Island_. Dans tout cet espace, le sol est assis sur des bancs granitiques qui forment la charpente des montagnes, et qui n'admettent, que par exception, des bancs d'autre nature. Le granit se montre à nu dans tous les environs de la ville de New-York: il est le noyau de _Long-Island_ (_Ile longue_), autour de laquelle des sables ont été entassés et moulés par la mer: on le suit sans interruption sur toute la côte de _Connecticut_, de _Rhode-Island_, de _Massachusets_, en exceptant le cap _Cod_, qui est formé de sables apportés par le grand courant du golfe du Mexique et de _Bahama_[39], dont j'aurai occasion de parler. Le granit se prolonge encore sur le rivage de _New-Hamsphire_ et de _Maine_, où il est mêlé de quelques grès, et aussi de pierres à chaux, dont ce dernier pays approvisionne Boston. Il compose les nombreux écueils de la côte d'_Acadie_ et le noyau des montagnes dites de _Notre-Dame_ et de la _Madeleine_, situées à droite de l'embouchure du Saint-Laurent. Les rives de ce fleuve sont généralement schisteuses, cela n'empêche pas le granit de s'y montrer fréquemment en blocs détachés, et en écueils adhérents au lit. On le retrouve dans tous les environs de Québec; dans la masse du roc qui porte la citadelle; dans les montagnes assez hautes, qui sont au nord-ouest de cette ville; enfin, sous la cascade dite de Montmorency, où une petite rivière, qui vient du nord, se jette dans le Saint-Laurent, d'une hauteur de 180 pieds: le lit immédiat de cette chute est un banc calcaire horizontal, gris-noir, de l'espèce appelée primitive ou cristallisée: mais il est porté sur des bancs de granit gris-brun, d'un grain très-serré, qui est presque perpendiculaire à l'horizon: partout où ces bancs se montrent le long du Saint-Laurent, ils sont plus ou moins inclinés, et jamais parallèles à l'horizon: sur la rive droite de ce fleuve, en face de Québec, abonde un granit coloré de rouge, de noir et de gris, le même que j'ai trouvé au palais de la législature (_state-house_) à Boston, dont les environs le fournissent; et tous deux semblables au bloc-piédestal qui porte la statue du tsar Pierre Ier à Saint-Pétersbourg; ce bloc, venu du lac Ladoga. L'île où est située la ville de _Montréal_, est calcaire; mais tout le rivage qui l'entoure offre des blocs de granit roulés, venus sans doute des hauteurs adjacentes. Le sommet de la montagne de _Bel-œil_ est de granit, ainsi que le chaînon des montagnes _Blanches_ de New-Hampshire, auquel on peut dire qu'il appartient. Les rameaux de la Nouvelle-Angleterre sont aussi de granit, excepté les environs de _Middleton_ et de _Worcester_, qui sont de grès. L'on m'assure que le rameau occidental de _Green-mountains_, et la majeure partie du lac Champlain qu'il limite, sont calcaires, quoique les rocs de Ticonderoga soient de grès; et que le rameau oriental, qui traverse l'état de Vermont, est de granit: alors il paraît que le granit traverse le lac Saint-Georges, ou l'isthme qui le sépare du fleuve Hudson pour remonter aux sources de ce fleuve et de _Black-river_; de là il se porte jusqu'au Saint-Laurent, à Mille-îles et à Frontenac, où on le trouve toujours rougeâtre, formé en gros cristaux, et surchargé de feld-spath. M. Alexandre Mackenzie, dans son voyage récemment publié[40], fournit les moyens d'en suivre les prolongements bien plus loin dans le nord de ce continent. Cet estimable voyageur, dont j'ai eu occasion de connaître à Philadelphie la personne et le mérite, observe (tome III, page 335), «qu'un granit de couleur grise obscure, se trouve dans tout le pays qui s'étend depuis le lac Winipik jusqu'à la baie de Hudson; que même on lui a dit qu'il y en avait également depuis la baie de Hudson jusqu'à la côte du Labrador.»

Par conséquent tout le nord de l'Amérique, jusqu'à Long-Island, est une contrée granitique.

Quelques lignes auparavant, M. Mackenzie avait dit que des rochers de la nature de la pierre à chaux, disposés par couches minces, et presque horizontales, d'une pâte assez molle, se voyaient sur la rive _Est_ du lac Dauphin, sur les bords des lacs du _Castor_, du _Cédre_, du lac _Winipik_ et du lac _Supérieur_, ainsi que dans les lits des rivières qui traversent la longue ligne de toutes ces eaux. Il ajoute: «Ce qui est aussi bien remarquable, c'est que dans la partie la plus étroite du lac Winipik, large de deux milles au plus, la rive ouest est bordée de cette même qualité de rochers calcaires; escarpés de 30 pieds d'élévation; tandis que sur la rive opposée, celle d'est, des rochers encore plus hauts, sont du granit mentionné ci-dessus.»

De l'ensemble de ses descriptions que j'abrége, il résulte que la région des mêmes pierres calcaires que nous verrons régner dans tout l'ouest des Alleghanys, s'étend, par une ligne nord-ouest, au delà du lac Michigan, jusqu'aux sources du Mississipi; et de là à celles de la rivière _Saskatchiwayne_, rejoignant ainsi la grande chaîne des monts _Stony_ ou _Chipawas_, qui elle-même est un prolongement de la Cordillère des Andes; et il faut remarquer, dit encore M. Mackenzie, «que c'est dans la ligne de contact de ces immenses chaînes de granit et de pierres à chaux, que sont placés tous les grands lacs de l'Amérique du nord.» Fait physique, vraiment digne de l'attention des naturalistes géologues.

Revenant au sud du fleuve Saint-Laurent, le granit tapisse le comté de Steuben jusqu'aux sources de la rivière Mohawk[41], dont il accompagne le cours, sans que je puisse assurer qu'il la traverse, excepté à sa petite chute au-dessus de Schenectady. On ne le voit point à sa grande chute appelée _Cohoës_, dont le lit est de pierre serpentine de la même espèce que j'ai trouvée à Monticello[42] en Virginie, espèce très-répandue dans tout le chaînon dit _Sud-Ouest_; mais il reparaît dès au-dessous d'Albany, sur la rive orientale de l'Hudson, qui coule constamment entre deux côtes raboteuses et couvertes de maigres taillis de chênes et de sapins: à 20 milles au-dessous de Poughkeepsie commencent des sillons transverses, rocailleux et stériles qui m'ont retracé la Corse et le Vivarais; ils brisent la route pendant 25 milles, et de toutes parts ils montrent des blocs de granit grisâtres, disposés par bancs inclinés à l'horizon de 45 à 50 degrés, et couverts de mousses, de sapins et autres arbres verts rabougris. Le fleuve coule au milieu de bancs semblables, jusqu'à _West-point_, où il a forcé la barrière des rocs que lui opposait le dernier de ces sillons transverses, au pied duquel finissent les _High-lands_ (_Terres-hautes_), et commencent les _Terres-basses_ ou _maritimes_.

Dans ce dernier pays, qui règne en plaine jusqu'à New-York, la rive gauche du fleuve ne cesse de montrer des bancs de granit rougeâtre ou grisâtre sortant de terre, de manière à faire penser qu'ils y pénètrent fort avant.

Des recherches minéralogiques, entreprises par une société de médecins de New-York[43], constatent que le granit traverse le territoire de cette ville, le fleuve Hudson, la rivière de _Harlem_, et qu'il s'étend dans tout le premier rang des collines de New-Jersey. La direction de ces bancs, surtout depuis la frontière de Connecticut, est du nord-est au sud-ouest, c'est-à-dire parallèlement à la côte; leur inclinaison est presque verticale à l'horizon, et leur chaîne est jugée se prolonger jusque dans le Vermont. Le docteur Mitchill, voyageur pour cette société, observe, dans le compte qu'il lui a rendu de ces faits (en 1797), que depuis la mer jusqu'à _West-point_, c'est-à-dire dans les terres basses et d'alluvion maritime, le granit est mêlé de _quartz_, _feld-spath_, _schorl_, _mica_ et _grenat_, tantôt par grumeaux, tantôt par feuillets; que la région granitique finit brusquement sur la rive de l'Hudson, à l'île Pollepell, en face d'un gros roc de _Fish-kill_, (20 milles au-dessous de Poughkeepsee), et qu'à la distance de 40 _rod_ (200 mètres) plus loin commence une région _schisteuse_, qui sort de terre sur la rive du fleuve, comme si elle y servait de lit au granit: il conjecture que ce schiste s'étend jusqu'à Albany, et qu'il sert d'appui à la chute de _Cohoës_; ce qui ne peut s'admettre qu'autant qu'il appellerait _schiste_ la serpentine dont on m'a remis l'échantillon, et qui elle-même est le lit immédiat de la chute. Ce schiste, ajoute M. Mitchill, sert aussi de lit à des bancs calcaires épars dans le pays: il cite un bloc de ce genre à un mille de Claverac, et à 4 milles du fleuve _Hudson_ et du village du même nom, lequel présente une masse proéminente de 800 acres de surface, remplie de coquillages, sans analogues dans la mer voisine distante de 140 milles, c'est-à-dire de plus de 46 lieues.

M. Mitchill cite d'autres bancs calcaires près de New-York, à l'endroit où les eaux se partagent et versent, les unes dans l'Hudson, et les autres dans le _Sound_, ou bras de mer en face de Long-Island; il pense qu'à une époque inconnue de l'histoire l'Océan a séjourné sur ce terrain, et son opinion s'étaie de tous les faits qu'il cite sur les montagnes de _Catskill_.

Il a trouvé ces montagnes de Catskill composées du même grès que Blue-ridge dont il les juge être un prolongement; ce fait fixe de ce côté la limite réciproque des granits et des grès qui composent, comme nous l'allons voir, une seconde région très-étendue. Ces grès à Catskill sont portés sur un lit d'ardoise friable qui, au feu, rend une forte odeur de bitume, et qui présente ses bancs tantôt bouleversés en désordre, et tantôt inclinés à l'horizon, depuis 50 jusqu'à 80 degrés. M. Mitchill crut d'abord ce terrain _primitif_, parce que les granits et les grès ne contenaient pas de fossiles; mais bientôt plusieurs indications contraires, telles que, 1º l'aspect des rocs formés de gravier, de cailloux, de quartz rouge et blanc, de jaspe roux et de grès, tous évidemment roulés et triturés par les eaux; 2º les couches horizontales et très-régulières de ces rocs; 3º les coquilles fossiles, inconnues dans ces mers (excepté le clam et le scolop), et trouvées sur leurs cimes dans un terrain d'argile et de cailloux; tous ces faits l'ont déterminé à voir, dans cette disposition de terrain, trois grandes époques de formation: la 1re époque, celle qui plaça les sables; la 2e, celle des eaux qui les roulèrent et les triturèrent; la 3e, celle de l'existence des coquillages vivants.

Enfin, il remarque que le côté escarpé de ces montagnes verse à l'ouest, tandis que la pente d'_est_ est aisée et sans correspondance opposite. Hors de la région des granits que je viens de décrire, il existe quelques cas d'exception, dont les plus remarquables sont, 1º les montagnes entre Harrisburg et Sunbury sur le Susquehannah, composées en majeure partie de ce genre de pierre[44]; 2º une veine de _granit-talkeux_ ou isinglass, dont je parlerai § IV; 3º des blocs multipliés au pied de la chaîne _sud-ouest_ en Virginie, principalement près de Milton sur Fluvannah.

§ II.

Région des grès.

Ces grès de Catskill forment le caractère distinctif de la 2e région ou nature de sol, laquelle comprend tout le pays montueux de Blue-ridge, d'Alleghany, de Laurel-hill; les sources du grand Kanhawa; le nœud ou arc de l'Alleghany, et en général toute sa chaîne au sud jusqu'à l'angle de la Géorgie et à l'Apalache: je perds sa trace à l'ouest dans l'État de Tennessee et dans le chaînon de Cumberland; et je ne puis assigner sa contiguité à la région calcaire avec précision: dans le nord et le nord-est, ses limites paraissent être les sources de la _Susquehannah_, même celles des lacs de Génésee, et généralement la rive droite de la Mohawk et de l'Hudson. M. le docteur Smith-Barton, de Philadelphie, qui, au retour d'un voyage à Niagara, en 1797, traversa toute la Haute-Pensylvanie, ne cessa de voir les grès depuis _Tyuga_ jusqu'à 9 milles avant _Nazareth_. M. Guillemard, dans sa route de Philadelphie à Pittsburg par Sunbury, ne les a quittés qu'à l'ouest de l'Alleghany (qui dans le canton est appelé _Blue-hill_), en exceptant néanmoins quelques vallées calcaires, dont je parlerai[45]: enfin, dans la Virginie, depuis Charlotte-ville jusqu'à la rivière _Gauley_, je les ai moi-même trouvés abondants sur les 10 ou 12 chaînons successifs que j'ai traversés, en exceptant aussi les vallées calcaires de _Staunton_ et de _Greenbrïar_. Quelquefois ces grès admettent le mélange du quartz blanc laiteux, appelé pierre à flèche, que j'ai trouvé abondant sur _Blue-ridge_, en allant de Frederick-town à _Harper's-ferry_; et quelquefois aussi du quartz gris qui est le noyau de _Blue-ridge_, à là brèche que lui a faite le Potômac sous Harper's-ferry; quelques-uns des rocs de cette brèche se trouvent être de granit; mais ils sont en petit nombre.

Ces montagnes de grès ne sont pas aussi nues que cette nature de pierre pourrait le faire penser. J'ai trouvé leurs plus hautes cimes en Virginie, entre les rivières de _Greenbrïar_ et de _Gauley_, couvertes de beaux arbres et d'herbes hautes et vivaces, végétant dans l'excellent terreau noir _kentuckois_, qui est le caractère distinctif du pays d'Ouest. La région élevée qui s'étend au-dessus du fort Cumberland par-delà les sources du _Potômac_ jusqu'à celles de l'_Yohogany_, et qui est connue sous le nom de _Greenglades_, est une véritable Suisse très-riche en pâturages, dont la vigueur est entretenue pendant tout l'été par des nuages, des brouillards et des pluies fines qui, à cette époque, manquent dans la plaine. Ce bienfait est dû à l'élévation d'environ 700 mètres, que nous avons ci-devant reconnue à ce local: il faut néanmoins ne pas étendre ces avantages aux chaînons de _Gauley_ et _Laurel-hill_, qui sont rocailleux et secs. Le géographe Évans n'évalue leurs parties cultivables qu'à un 10e du tout; et ses nombreux arpentages donnent à son opinion une autorité prépondérante. Ces portions cultivables ne se trouvent que dans les vallées qui, là comme ailleurs, enrichies des terres roulées des montagnes, sont généralement les plus productives.

Du côté du nord-ouest, c'est-à-dire du côté des lacs de Génésee, d'Ontario et d'Érié, les grès se terminent à une région de schistes ardoisins et de marne bleue très-considérable, puisqu'elle paraît former le lit de ces lacs, ainsi que l'attestent les sondes et les pierres du fond et des rives; elle s'étend même jusque sur les lits de charbon de la Pensylvanie occidentale. Cette marne est pleine de coquilles fossiles. On retrouve les bancs de ces schistes à Niagara, et, comme je l'ai dit, tout le long du Saint-Laurent jusqu'à Québec. Nous avons vu qu'ils pavent aussi en grande partie le lit supérieur de l'Hudson; ce sont là leurs plus grands domaines connus: on ne les aperçoit ailleurs que par petits espaces.

Hors de cette vaste région des grès que je viens de décrire, l'on peut citer quelques cantons de la même nature épars dans les contrées granitiques et calcaires; mais ils y sont à leur tour dans des cas d'exception; tel est celui du canton de _Worcester_ en Massachusets, le plus considérable de cette espèce qui me soit connu. L'on ne peut l'assigner à l'Alleghany, à moins que l'on ne prouve sa continuité à travers les rivières et les pays de Hudson et de Connecticut.

§ III.

Région calcaire.

La troisième région, celle des _terres calcaires_, embrasse la totalité des _pays d'Ouest_ ou _Back-country_, situés au couchant des Alleghanys, et se prolonge, selon la remarque de M. Mackenzie (citée page 45), dans le nord-ouest, à travers les rivières et les lacs jusqu'aux sources de la _Saskatchawine_ et à la chaîne des monts _Chipawas_. Tout ce qui m'est connu de ce pays, depuis le Tennessee jusqu'au Saint-Laurent, entre les montagnes et le Mississipi, a pour noyau un immense banc de pierres calcaires, disposé presque horizontalement, par lames ou feuillets d'un ou plusieurs pouces d'épaisseur, d'un grain uni, serré, généralement gris; dans le nord, cette pierre calcaire est de l'espèce cristallisée, dite _calcaire primitif_. Ce banc porte immédiatement une couche tantôt d'argile, tantôt de gravier, et par-dessus elle, à surface de terre, une couche d'excellent terreau noir, laquelle est plus épaisse dans les bas-fonds où elle a jusqu'à 15 pieds, et plus mince sur les ondulations et hauteurs où elle n'a quelquefois que 6 à 8 pouces. Cette circonstance, de même que le feuilletage du _banc_, attestent évidemment un travail antérieur des eaux de l'Océan.

Dans le pays de Pittsburg, sur l'Ohio, dans le canton de _Greenbrïar_, sur le _Kanhawa_, et dans tout le Kentucky, la sonde manifeste ce banc fondamental: je l'ai vu à nu dans le lit de toutes les rivières et de tous les ruisseaux du Kentucky, depuis le _Kanhawa_ jusqu'aux _Falls_ ou _Rapides_ d'Ohio, près Louisville. Sur la route de _Cincinnati_ jusqu'au lac _Érié_, je l'ai trouvé servant de _plancher_ à tout le lit de la _Rivière-aux-glaises_ et du _Miami_ du lac Érié; il paraît que ce lac est assis sur un fond de schiste noirâtre, mais parmi ses échantillons, l'on trouve beaucoup de calcaire. C'est encore un banc calcaire qui porte le Saint-Laurent à la chute de _Niagara_, et qui de là se prolongeant dans le Génésee, semble accompagner le lit du Saint-Laurent jusqu'à Québec. Il est vrai que dans toute cette partie du nord, le calcaire est de l'espèce dite calcaire _primitif_ et cristallisé, comme me l'ont indiqué des échantillons que les colons de Génésee tirent en perçant leurs puits.

Ce sont les dislocations et les fractures de ces bancs qui causent les entonnoirs et gouffres dont j'ai parlé (chap. III, § Ier), où se perdent les eaux des pluies et même des rivières. J'en ai vu des exemples curieux à Greenbrïar, en Virginie, et à _Sinking-spring_ en Génésee, où une source se montre au fond d'un entonnoir, et immédiatement à six pieds de là se replonge sous terre: ce sont aussi ces cours d'eaux souterraines qui produisent les vents de quelques cavernes, telle que celle citée par M. Jefferson, dans le chaînon de _Calf-pasture_[46].

Depuis Louisville jusqu'à la _rivière[47] blanche_, où il finit brusquement, j'ai encore trouvé tous les ruisseaux et rivières coulant à nu sur le banc calcaire kentuckois. Quelques voyageurs américains, en voyant mes échantillons, m'ont assuré que le _Holstein_, branche nord de la _Tennessee_, coulait sur un fond semblable: je regrette de n'avoir pu obtenir de bons renseignements sur le sol qui s'étend au delà, dans la Georgie et dans la Floride.

A Louisville, la première couche superficielle sur la haute _banquette_ du fleuve est un terreau noir de 3 pieds d'épaisseur; sous ce terreau est une couche de sable maigre de 14 à 15 pieds d'épaisseur _sans_ coquillages, puis une autre couche de sable de 6 à 10 pouces _avec_ coquillages; puis un gravier assez gros jusqu'au fond du fleuve, dont l'écore à 25 pieds de hauteur totale.

A quatre milles de Louisville, vers l'Est[48], en rentrant dans l'intérieur des terres, la première couche superficielle de terreau n'a plus que 20 pouces d'épaisseur; et plus loin, à 4 milles de Francfort[49], elle n'a plus que 15 pouces: dans ces deux endroits elle a sous elle une couche d'argile de 24 à 36 pouces, qui ne se trouve point auprès du fleuve. Sous cette argile est le banc calcaire, qu'il faut percer avec beaucoup de peine pour arriver à un lit de gravier et d'argile où reposent les eaux non tarissantes des puits.

A l'endroit que j'ai cité près de Louisville, le banc a 3 pieds d'épaisseur, et l'on trouve ces eaux non tarissantes à 18 pieds de profondeur totale, depuis la surface du sol; en d'autres endroits l'épaisseur du banc paraît plus considérable: les roches qui forment les _Falls_ ou _rapides_ de l'Ohio, sous Louisville, appartiennent à ce grand banc calcaire. Dans les basses eaux, l'on a recueilli beaucoup de pétrifications à sa surface, mais elles y étaient importées et non incrustées. Je n'ai jamais vu de fossiles incrustés dans la pâte du grand banc souterrain. Ce fait m'a d'autant plus étonné, que, près de Francfort, à l'habitation de M. _Inès_, juge, me promenant avec lui sur la cime d'un chaînon élevé d'environ 100 pieds au-dessus du ruisseau _Elk-horn_, qui le perce, nous trouvâmes dans le bois une multitude de grosses pierres totalement pétries de coquilles fossiles. A _Cincinnati_, sur la seconde banquette de l'Ohio, j'ai retrouvé les mêmes pierres pétries de coquilles; enfin le docteur Barton en a recueilli de semblables sur les hauteurs d'_Onondago_, dans l'État de New-York, à une distance de plus de 190 lieues, avec la seule différence que ses échantillons sont bleu-ardoise, et les miens de couleur rose-violet[50].

Hors du _pays d'Ouest_ et de la région que je viens de décrire, il n'existe que deux _cantons_ calcaires, dignes de faire exception par leur étendue: l'un situé dans la longue vallée que forment entre eux les sillons de _Blue-ridge_ et de _North-mountain_, depuis la Delaware, au-dessus d'Easton et Bethléem, jusqu'aux sources de la rivière _Shenandoa_, et même par-delà le fleuve _James_, au grand arc de l'Alleghany; car le comté de _Botetourt_ qui occupe cette dernière partie, est appelé le _comté de la Chaux_, attendu qu'il en fournit tout le pays à l'est de Blue-ridge où l'on n'en a pas. Rockbridge est aussi en grande partie calcaire, ainsi que tout le pays de _Shenandoa_ jusqu'au Potômac.

Une seconde partie de la vallée, celle qui s'étend du Potômac à la _Susquehannah_, comprend le bassin des rivières _Grand-Connegocheague_ et _Connedogwinit_, où sont situés les territoires de _Chamber's-burg_, de _Shipen's-burg_, et de _Carlisle_, célèbres par leur fertilité. La troisième partie, qui s'étend de la _Susquehannah_ à la _Delaware_, occupe le bassin de la rivière _Swetara_; traverse avec quelques lacunes les branches du _Schuylkill_, et se termine vers _Easton_ et _Nazareth_, dont les terrains ont aussi de la réputation. Sa limite montueuse, au nord-est, est le sillon _Kittatini_, prolongement de _North-mountain_; et au _sud-est_, le sillon connu dans le pays sous les divers noms de _South-mountain_, _Flying-hills_, _Holy-hille_; mais qui, comme je l'ai dit, n'est que le prolongement direct de Blue-ridge. Cette circonscription d'une même vallée calcaire, depuis l'arc d'Alleghany jusqu'à Easton, par 2 chaînes latérales, devient elle-même une preuve de l'identité que j'attribue à leurs prolongements.

L'autre canton calcaire, contigu à celui-ci, s'étend au revers oriental de _Blue-ridge_, depuis la brèche du Potômac jusqu'aux approches du Schuylkill dans le comté de Lancastre. Il a pour limites précises au sud-ouest et au sud, le Potômac et le lit du Grand-Monocacy, qu'il ne traverse pas à l'est: il comprend le territoire de Frederick-town, la majeure partie du cours du Pataspco, et les pays d'York et de Lancastre, qui sont considérés à juste titre comme les greniers de la Pensylvanie; enfin il paraît se perdre entre Noristown et Rocksbury sur le Schuylkill: le reste de sa frontière, depuis le Monocacy jusqu'au Schuylkill, n'est point tracé par des hauteurs, quoique ce soit un point de partage de plusieurs eaux, et il ne donne point à ce canton le caractère de vallée que l'on observe dans les autres districts calcaires.

Il y a, entre le calcaire de l'_Ouest_ et celui de ces deux cantons de l'_Est_, deux différences remarquables: la première est que la pâte des bancs calcaires de l'Est est généralement de couleur bleue assez foncée, et très mêlée de veines blanches de quartz, tandis que la pâte de la grande couche calcaire de l'Ouest, surtout en Kentucky, est de couleur grise, d'un grain homogène et feuilleté.