Part 30
[187] Ce que j’avance ici se fonde sur des petits faits très-intéressants dans l’histoire des grandes choses; je les tiens de deux témoins dignes de confiance, feu M. le baron d’_Holbach_ et M. _Naigeon_, membre actuel de l’Institut. Dans le temps où l’académie de Dijon proposa son prix trop célèbre, Diderot était détenu au château de Vincennes pour sa lettre _sur les Aveugles_. Rousseau allait le voir quelquefois: dans l’une de ses visites, il lui montre l’annonce du prix. «Ce sujet, dit-il, est piquant, j’ai envie de concourir.--Fort bien, reprit Diderot; mais dans quel sens prendrez-vous la question? Dans son sens, reprit Rousseau; est-ce qu’elle peut en avoir deux? Les sciences et les arts peuvent-ils avoir d’autre effet que de concourir à la prospérité des états?--Eh bien! reprit Diderot, vous serez un _enfonceur de portes ouvertes_. (Ce furent ses propres termes). Il serait bien plus piquant de soutenir l’inverse.» Rousseau part frappé de cette idée, compose dans ce sens, et est couronné par l’_académie de province_. Quelque temps après d’Holbach et Diderot se promenant au Cours-la-Reine, rencontrent Rousseau, l’abordent, le complimentent sur _son tour de force_, et Rousseau plaisante avec eux du succès de son paradoxe et de la _bonhomie_ des académiciens. Les critiques et les contradictions survinrent: Rousseau en fut irrité: d’Holbach et Diderot, compagnons habituels de promenade, le rencontrent encore aux Tuileries: la question revient sur le tapis, et ils sont étonnés de trouver Rousseau tellement aigri et changé d’opinion, qu’il soutient sérieusement avec la véhémence de son caractère, comme _vérité_, ce qu’il avait d’abord traité lui-même de plaisanterie. D’Holbach en fut frappé, et dit à Diderot: _Mon ami, cet homme, dans son premier ouvrage, fera marcher l’homme à quatre pattes_; et la prophétie ne fut que trop vraie.--Ainsi voilà le point de départ du système de l’homme qui a affiché pour devise: _Vitam impendere vero_; et cet homme aujourd’hui trouve des sectateurs tellement voisins du fanatisme, qu’ils enverraient volontiers à Vincennes ceux qui n’admirent pas les _Confessions_.
[188]
Ceci nous mène à évaluer d’une manière probable la population de tout ce continent. Les États-Unis sont connus pour une quotité de 5,215,000
Les Espagnols admettent le Mexique pour une population totale de 3,000,000
Le Canada, en 1798, comptait 197,000, supposons 200,000
La Louisiane haute et basse ne peut s’admettre pour plus de 40,000
Les deux Florides, à peu près même nombre, ci 40,000
Les Creeks, Chactas, Chicasaws, qui ont 8,000 guerriers, total 24,000
Tous les sauvages de la Wabash et de Michigan, au plus 15,000
La masse de tous les autres sauvages de tout le continent jusqu’à la mer glaciale et à la mer de Nouthka-Sund 600,000
Total 9,134,000
Ainsi l’Amérique-nord n’excède que très-peu neuf millions, et l’on peut compter que le dernier article des sauvages est forcé peut-être de moitié.
L’Amérique-sud ne paraît pas atteindre même ce nombre. Les Espagnols instruits n’évaluent toutes leurs possessions dans cette partie, savoir: Pérou, Chili, Paraguay, Plata, même Caracas, qu’à une population de quatre millions d’ames 4,000,000
Les Indiens non soumis n’y sont pas compris. Le Brésil compte 500,000 Portugais et 600,000 Nègres 1,100,000 --------- Total 5,100,000
Les Indiens non soumis ne peuvent guère s’évaluer avec précision; mais à raison de leur territoire, ils ne sauraient égaler la moitié des blancs; je ne les compte que pour 1,000,000
Les colonies des Antilles et de l’isthme de Panama, ne passent pas 1,800,000
La Guyanne hollandaise et française ne comportent pas plus de 75,000 --------- Total 7,975,000
Voilà environ 8,000,000: supposons-en 10, il n’en est pas moins vrai que les deux Amériques réunies ne sauraient arriver à plus de 20,000,000.
Ce calcul diffère beaucoup de ceux de mon honorable confrère de l’Institut M. Lalande, astronome, qui, dans l’annuaire des années VIII et IX, comptait 180,000,000 d’habitants dans le nouveau monde: il est vrai que dans les années IX et X il s’est subitement réduit à 90,000,000, c’est-à-dire à la moitié. Enfin, cette année (XII) je le trouve rangé à l’évaluation que j’établis, et que lui ont communiquée des amis intermédiaires, membres du bureau des longitudes. Il devra faire une opération semblable sur les 580,000,000 qu’il donne à l’Asie: sans doute il compte la Chine pour deux ou trois cents millions, comme on nous l’a dit depuis quelques années. Mais dans le dénombrement que publièrent les Anglais l’an dernier, la population des campagnes ne s’élève qu’à 55 millions. En supposant que celle des villes soit égale, ce qui est beaucoup supposer, ce serait 110 millions, et par comparaison à l’Europe, cet empire ne saurait excéder
têtes. 120,000,000
La Perse, selon Olivier, n’a que 3,000,000
En détaillant toute la Turquie d’Asie, je ne puis trouver plus de 11,000,000
Et je ne crois pas que l’Asie entière en contienne plus de 240,000,000
L’Europe est bien connue pour 140 à 142 millions, ci 142,000,000
L’Afrique, y compris l’Egypte, ne peut guère excéder l’Amérique; mais supposons 30,000,000
Enfin pour les îles de la mer du Sud, la Nouvelle-Guinée, etc., admettons (et c’est trop) 5,000,000
Nous avons pour tout le globe un total de 437,000,000 et l’on ne saurait arriver à 500,000,000.
Il n’est pas étonnant que l’on se trompe beaucoup en calculs de population dans les pays non civilisés, puisque chez nous-mêmes, nous avons des exemples d’_erreurs inconcevables_; par exemple: jusqu’en 1792 la Corse ne comptait que 158,000 habitants, comme je l’ai vu porté sur les états du directoire _à Corté_: aujourd’hui la Corse figure dans tous nos tableaux officiels pour 230,000. On demandera comment cela se trouve possible; le voici: en 1793, des _Patriotes corses_ trouvèrent utile d’avoir deux départements au lieu d’un, afin d’avoir doubles salaires de toute espèce, le tout payé par la France. L’on donna au département de _Golo_ l’ancien nombre total de 158,000; et l’on ajouta au département de _Liamôné_ les 72,000 têtes qu’il pouvait avoir, quoique déja comprises dans le nombre premier; et la Corse, en un matin, acquit un tiers de plus d’habitants, quoique bien certainement ils soient diminués depuis 1790; et voilà pourtant un compte officiel sans réclamation.
[190] C’est à la même cause qu’il faut attribuer la pauvreté et la grossièreté du peuple de _nos landes de Bretagne_. En Angleterre et en Écosse, M. le chevalier Sinclair en a si bien développé les nombreux inconvénients, qu’il me suffit d’indiquer au lecteur ses Mémoires sur les _biens communaux_; mais j’ajouterai, quant aux Corses, que de cette même source dérive chez eux la fréquence des assassinats de guet-apens, attendu que les campagnes étant désertes, les assassins sont encouragés par l’absence de tout témoin.--En méditant sur les moyens de civiliser cette île et les autres pays de la Méditerranée, qui sont dans un cas analogue ou semblable, je me suis convaincu que la première loi doit être partout l’abolition de ces _communaux_. Une seconde loi non moins indispensable, quoique moins évidente, devrait être une loi, qui, pour empêcher la concentration des terres dans quelques familles, fixerait, comme à Sparte, un nombre d’héritages indivisibles et non cumulables dans une même main; en sorte qu’il y aurait autant de propriétaires, cultivateurs aisés, qu’il y aurait de ces héritages. Les petits pays ne peuvent pas se gouverner comme les grands; l’équilibre y est trop variable. Notre coutume de Bretagne avait un _usement_ semblable dans les domaines _congéables_ des pays de Cornouailles et de Rohan; ces domaines passaient toujours au plus jeune des fils; les enfants aînés recevaient seulement quelque légitime, comme étant plus en état de se faire un autre établissement; et les cantons où cette loi avait lieu ont été les mieux cultivés. La Corse pourrait nourrir 30,000 semblables familles, aisées et industrieuses; elle n’en a pas davantage qui sont presque toutes pauvres et indolentes. Or, sans aisance, point de lumières, point d’agriculture, point d’industrie, point de caractère individuel ni national.--Peut-être est-ce pour tout cela que _Pascal Paoli_, à l’imitation des Génois, n’a jamais rien changé aux anciens usages.
[191] Dès 1790 ayant pressenti les conséquences qu’auraient sur nos colonies les principes et surtout la conduite de quelques amis des noirs, je conçus que ce pourrait être une entreprise d’un grand avantage public et privé d’établir dans la Méditerranée la culture des productions du Tropique; et parce que plusieurs plages de Corse sont assez chaudes pour nourrir en pleine terre des orangers de 20 pieds de hauteur, des bananiers, des dattiers; et que des échantillons de coton, de canne à sucre et de café, y avaient déja réussi, je conçus le projet d’y cultiver ces denrées, et de susciter par mon exemple ce genre d’industrie. Pour cet effet, j’achetai en 1792 un local très-favorable, appelé le _domaine de la Confina_, près d’Ajaccio. Je comptais que _Pascal Paoli_, traité avec tant de confiance et de générosité, n’emploierait sa vieillesse qu’à maintenir la paix du pays et à le garantir des secousses du reste de la France. Malheureusement les hommes sont des machines d’habitude, qui, dans leur vieillesse, répètent comme des automates les premiers mouvements qui les ont animées. _Paoli_ revint à tous ses anciens projets de domination personnelle, de principauté de famille, et à sa manie de s’asseoir dans un trône qu’il avait fait dresser dès 1768, et dont on m’a montré à Corté des restes de crépines attachés à des embrasures de plancher. D’après ce système, chassant les Français par les Anglais, pour chasser ensuite les Anglais par les Corses, puis soumettre les Corses par son parti et sa parenté, il me mit dans la nécessité de tout quitter; et par cette amitié (_d’homme d’état_), dont il m’avait tant de fois donné l’assurance, il mit à l’encan le domaine de mes _Petites-Indes_.... Mais le sort a été plus juste: à son tour, ce grand politique italien se trouva déçu et chassé comme un crédule Français, et son exemple a confirmé l’axiome de ces moralistes, aujourd’hui vainement décriés, qui disent que les machiavélistes, à force de tromper les autres, se trompent eux-mêmes, et qu’il ne manque aux fripons que de vieillir pour être toujours dupes de leur friponnerie. J’ai, depuis, revendu mon domaine avec peu de perte (il est aux mains du cardinal _Fesch_), et je doute fort que _Paoli_ trouvât aucun homme d’honneur en France ou en Angleterre qui voulût acheter pour aucun prix le seul bien qui lui reste, après la pension du roi d’Angleterre, _la place de son nom dans l’histoire_.
[192] Voyez _Carver_, chap. IX; _Jean Long_, fin du chap. VIII et chap. IX; _Lahontan_, _Adair_, etc.
[193] Les médecins et les chirurgiens des hôpitaux militaires ont souvent occasion d’observer que des patients qui, dans un état calme d’esprit et de sens, auraient jeté des cris de douleur dans les amputations et autres opérations, montrent au contraire de la fermeté s’ils sont préparés d’une certaine manière: cette manière consiste à les _piquer_, comme l’on dit, d’_amour-propre_ et d’_honneur_; à prétendre d’abord avec ménagement, puis avec contradiction irritante, qu’ils ne sont pas en état de supporter l’opération sans crier: il arrive presque toujours que cette irritation morale et physique établit un état d’orgasme par lequel ils supportent la douleur avec une fermeté qui autrement leur eût manqué. Dire ce qui se passe alors dans le système nerveux et dans la circulation sanguine, est un des éléments du problème.
[194] Tous ceux qui mènent la vie des bois finissent par n’aimer que la graisse des viandes.--La partie maigre passe trop vite dans l’estomac: par cette raison, les _traitants_ canadiens l’appellent _viande-pain_. J’ai moi-même fait l’expérience de ce goût, et comme eux j’en étais au point de préférer un morceau d’ours à une aile de dinde.
[195] Voyez dans le bel ouvrage de M. _Denon_ le haut degré de goût, de luxe, de perfection, où étaient parvenus les arts de cette Thèbes, déja ensevelie dans la nuit de l’histoire quand il n’était pas encore question de la Grèce ni de l’Italie.
[196] Voyez les _Ruines. Généalogie des idées religieuses_: les missionnaires chrétiens, catholiques, protestants, moraves, se sont donné beaucoup de soins pour _convertir_ les sauvages: la société des Jésuites, par ses manières insinuantes, avait mieux réussi à les soumettre à des pratiques extérieures; mais le bon sens grossier de ces hommes n’a jamais pu se plier ou s’ouvrir à la croyance des dogmes incompréhensibles; ils allaient à office et disaient le chapelet uniquement afin d’avoir le verre d’eau-de-vie et le pain qu’on leur distribuait, et dont le don favorisait leur paresse. Je n’ai jamais ouï citer aux États-Unis l’exemple d’un seul sauvage réellement chrétien; aussi lorsque chez nous un auteur préconisé a fondé l’intérêt d’un roman récent sur la _dévotion_ presque _monacale_ d’une _Sqwa_ ou _fille sauvagesse_, il a manqué à la règle des vraisemblances, de laquelle naît cet intérêt: mais s’il n’a eu en vue que de plaire à un parti et d’arriver à un but, il a parfaitement réussi; et c’est particulièrement le cas de dire: _Tout chemin mène à Rome_.
[197] Voyage en Syrie.
[198] Première Partie, in-8º, 76 pages, _Philadelphie_, 1787 Voyez la page 30.
[199] Voyez _New Views on the origin of the tribes and nations of America_, 1 vol. in-8º, _Philadelphia_, 1798.
[200] Ce travail, dont l’idée vraiment philosophique a pour but d’éclaircir et de diminuer la confusion _Babelique_ des langues, a été imprimé en _caractères russes_: me serait-il permis d’observer que ce moyen d’exécution est contradictoire à l’intention? Les caractères russes sont bornés à une nation peu riche en livres, peu avancée en science: les caractères dit Romains, sont devenus ceux de toute l’Europe; ils sont prêts à devenir les seuls en Allemagne, et le seront dans toute l’Amérique; les Russes ne prétendent sûrement pas les supplanter. N’eût-il pas été, ne serait-il pas encore plus convenable aujourd’hui que les Russes les adoptassent, et se réunissent à la grande masse, en faisant pour les prononciations qui leur sont particulières, une opération semblable à celle que le gouvernement français vient de faire pour les alphabets arabe, turk et persan; c’est-à-dire, en leur adaptant des lettres également particulières? ils s’épargneraient bien des frais et des difficultés.
[201] _ê_ vaut notre _éé_, c’est-à-dire, _e_ long.
[202] En _Delaware_, Lenno.
En _Chipèwâ_, Lenuis.
En _Chaoni_, Linni.
Pourquoi les anciens sauvages de la Grèce s’appelaient-ils _Hellènes_? et une tribu tartare _Alani_?
[203] Il n’appartient qu’à des habitants du Nord de classer dans une même famille les idées de sommeil, mort et froid.
[204] Le _p_ commence en général tous les mots qui désignent _beau_ et _bon_, l’_m_ au contraire, tous les mots qui désignent _mauvais_ et _laid_.
[205] Ils appellent l’abeille, la _mouche_ qui fait le _doux_; ils disent qu’elle est _étrangère_, et qu’elle a précédé d’un an les colons.... Amohouia se dit de tout le genre; Houzâoué-amohouia, _mouche jaune_, veut dire un frelon.