Part 26
Les bases de la comparaison que j’établis sont si vraies, que l’analogie se continue jusque dans les opinions philosophiques et religieuses; car les principes de l’école _Stoïcienne_ des Grecs se retrouvent tous dans la pratique des sauvages américains: et si l’on s’en prévalait pour donner à ceux-ci le mérite d’être des _philosophes_, rétorquant le raisonnement, je dirai qu’il en faut conclure par inverse que l’état social dans lequel furent inventés des préceptes si contraires à la nature humaine, avec l’intention de faire supporter la vie, fut un ordre de choses et de gouvernement aussi misérable que l’état sauvage; et j’aurais pour soutiens de mon opinion l’histoire entière de ces peuplades grecques, même dans leurs plus belles époques, et la série non interrompue de leurs séditions, de leurs massacres démocratiques, de leurs proscriptions oligarchiques et tyranniques, etc. jusqu’à la conquête de ces autres sauvages de l’Italie, appelés les _Romains_, qui, par leur caractère, leur politique et leur agrandissement, ont une analogie frappante avec les _cinq nations iroquoises_.
A l’égard des idées religieuses, elles ne forment pas un système régulier chez les sauvages, parce que chaque individu, dans son indépendance, se fait une croyance à sa manière. Il semble même que l’introduction des missionnaires européens parmi eux a modifié leurs opinions anciennes et propres néanmoins, à juger par les récits des historiens des premiers colons, et par ceux des voyageurs actuels dans le nord-ouest, il me paraît que les sauvages composent assez généralement leur théologie de la manière suivante:
Un grand _Manitou_ ou _Génie_ supérieur, qui gouverne la terre et les météores aériens dont l’ensemble visible compose tout l’univers pour un sauvage.--Ce grand _Manitou_, placé en haut, sans qu’on sache trop où, régit le monde sans prendre beaucoup de peine, donne la pluie, le beau temps, le vent, selon sa fantaisie, fait quelquefois du bruit (du tonnerre) pour se désennuyer, ne s’inquiète pas plus des affaires des hommes que de celles des autres êtres vivants qui peuplent la terre; il fait le bien sans y attacher d’importance, laisse faire le mal sans en troubler son repos, et, au demeurant, livre le monde à une destinée ou fatalité dont les lois sont antérieures et supérieures à tout. La plupart de ces peuples lui donnent le nom ou l’épithète de _Maître de la vie_ ou de _celui qui nous a faits_: mais cette dénomination pourrait bien venir des missionnaires. Sous son commandement sont d’innombrables _Manitous_ ou _Génies_ subalternes qui peuplent l’air et la terre, président à tout ce qui arrive, et ont chacun leur emploi distinct. De ces génies les uns sont bons, et ceux-là font tout ce qui se passe de bien dans la nature; les autres sont méchants, et ceux-ci causent tout le mal qui arrive aux êtres vivants. C’est à ces derniers _Génies_ de préférence et presque exclusivement, que les sauvages adressent leurs prières, leurs offrandes propitiatoires et ce qu’ils ont de culte religieux: leur but est d’apaiser la malice de ces _Manitous_, comme l’on apaise la mauvaise humeur des gens hargneux et envieux; ils n’offrent rien, ou que très-peu de chose, aux bons génies, parce qu’ils n’en feront ni plus ni moins de bien; ce qui prouve combien _Lucrèce_ a eu raison de dire: _Primus in orbe deos fecit timor_.
C’est la peur qui d’abord peupla de dieux le monde.
Cette peur des mauvais génies est une de leurs pensées les plus habituelles, et qui les tourmentent le plus: leurs plus intrépides guerriers sont, à cet égard, comme les femmes et les enfants; un songe, un fantôme vu la nuit dans les bois, un cri sinistre, alarment également leur esprit crédule et superstitieux; mais comme partout où il y a des dupes, il croît des fripons, l’on trouve dans chaque tribu sauvage quelque _jongleur_ ou prétendu _magicien_ qui fait le métier d’expliquer les songes, et de négocier avec les Manitous les demandes et les affaires de chaque _croyant_. Il joue exactement le rôle de ces anciens valets de comédie, porteurs de paroles entre les amants qui ne peuvent se voir: et l’on imagine bien que ce courtage n’est pas sans profit pour son auteur. Les missionnaires ont une aversion particulière pour ces jongleurs, qu’ils traitent de _charlatans_, d’_imposteurs_, de _fripons_; et les jongleurs, qui les appellent _supplanteurs envieux_, leur rendent les mêmes sentiments: malgré leurs entretiens avec les génies, ils sont fort embarrassés à en expliquer la nature, la forme, la figure.--N’ayant pas nos idées sur les _purs esprits_, ils les supposent des êtres corporels, et pourtant légers, volatiles, de vraies ombres et mânes à la manière des anciens.--Quelquefois, eux et les sauvages en choisissent quelqu’un en particulier qu’ils imaginent résider dans un arbre, un serpent, un rocher, une cataracte, et ils en font leur _fétiche_, à la manière des nègres d’Afrique. L’idée d’une autre vie est aussi une croyance assez générale chez les sauvages; ils se figurent qu’après la mort ils passeront dans un autre climat et pays où abonderont le gibier, le poisson, où ils pourront chasser sans fatigue, se promener sans crainte d’ennemis, manger des viandes bien grasses[194], vivre sans peines et sans soucis, en un mot, être heureux de tout ce qui fait le bonheur dans la vie actuelle. Ceux du nord placent ce climat vers le _sud-ouest_, parce que c’est de là que vient le vent de la belle saison, et de la température la plus agréable et la plus fécondante.--Les missionnaires ajoutent qu’ils mêlent à ces tableaux des idées de récompense et de châtiments, une sorte d’Élysée et de Tartare; mais ceci aurait besoin d’observateurs sans partialité.
Au reste, l’esquisse que je viens de tracer suffit pour prouver qu’il y a une analogie réelle entre les idées théologiques des sauvages de l’Amérique-nord et celles des Tartares d’Asie, telles que nous les ont dépeintes les savants russes, qui les ont visités depuis 30 ans. Cette analogie est également évidente avec les idées des Grecs; on reconnaît le grand _Manitou_ dans le _Jupiter_ des temps héroïques, c’est-à-dire sauvages, avec cette différence, que le _Manitou_ des Américains est _triste_, _pauvre_ et _ennuyé_ comme eux; tandis que le _Jupiter_ d’_Homère_ et d’_Hésiode_ déploie toute la magnificence de la cour d’_Éthiopie_, c’est-à-dire de _Thèbes Hécatompyle_, dont l’âge présent nous a révélé les étonnants secrets[195].
On reconnaît également bien dans les _Manitous_, les dieux subalternes des Grecs, les génies des bois, des fontaines, les _daimones_, honorés d’un même culte superstitieux. Prétendre que les sauvages américains ont tiré leurs idées de la Grèce ou de la Scythie, n’est point ma conclusion; il est possible que d’un même foyer primitif, le _Chamanisme_ ou système _Lamique_ de _Beddou_ se soit répandu chez tous les sauvages de l’ancien monde où on le retrouve jusqu’aux extrémités de l’Espagne, de l’Écosse et de la Cimbrique: mais il me paraît également possible qu’il soit la production naturelle de l’esprit humain, parce que son analyse le montre tout entier formé de comparaisons, tirées de la condition et des affections des hommes et des peuples chez qui il existe; j’ai développé ailleurs cette idée de manière à n’avoir pas besoin de la reproduire ici[196].
Une transmission de ces idées religieuses qui supposerait une trop longue série de générations me paraît surtout difficile, en ce qu’il n’existe chez les sauvages ni livres, ni écriture, ni aucun moyen monumental: tout s’y réduit à la tradition orale, c’est-à-dire à ces récits qui, en passant d’une bouche à l’autre, s’altèrent tellement, que même des faits voisins deviennent méconnaissables en peu de temps: je crois avoir raisonnablement démontré en traitant des Arabes[197], combien les traditions sont nulles chez les Orientaux, malgré le préjugé contraire de quelques savants, et principalement des théologiens, qui ont besoin de ce moyen pour appuyer diverses opinions: j’ai prouvé que chez ces peuples les individus conservent à peine le souvenir des années de leur âge et des événements de leur enfance; que ce caractère oublieux ou négligent, leur est commun avec notre propre peuple, celui surtout des campagnes, qui leur ressemble le mieux par son ignorance; et qu’enfin ce caractère est inhérent à la nature humaine en général: les sauvages d’Amérique sont un nouvel exemple à l’appui de mon opinion, car tous les témoins que j’ai eu occasion de consulter et de citer si souvent, se sont accordés à me dire qu’il n’existe chez eux aucun souvenir régulier, aucune tradition exacte d’un fait qui ait cent ans de date; et leur vie errante, vagabonde, leurs dispersions par la guerre, leurs distractions par les malheurs et les calamités, enfin leur insouciance foncière, seront, pour quiconque en calculera les effets, autant de preuves évidentes que cela doit être ainsi.--Un seul moyen de souvenir a lieu dans leur situation, c’est celui des phrases à _syllabes comptées et rimées_, ce que plus noblement on appelle des _vers_, soit déclamés, soit chantés: en effet, par les _mesures_ comptées de ces _vers_ et par leurs rimes, les mots et les idées sont fixés d’une manière précise et certaine dans le discours et dans la mémoire, et l’on peut toujours s’assurer que le discours est entier et non tronqué: aussi est-ce réellement à cette idée simple et rustique que l’art _divin_ de la poésie doit son origine; et c’est par cette raison que ses premiers essais, ses plus anciens monuments sont des contes extravagants de mythologie, de dieux, de génies, de revenants, de loups-garoux, ou de sombres et fanatiques tableaux de combats, de haines et de vengeances; tels que les chants des Bardes d’Ossian et d’Odin, j’ose dire même du chantre de la colère d’Achille, quoiqu’il ait eu plus de connaissances et de talent; tous contes et tableaux analogues à l’esprit ignorant, à l’imagination déréglée et aux mœurs farouches des peuples chez qui ils se produisent.
L’on pourra me dire que les sauvages ont des espèces d’hiéroglyphes avec lesquels ils se communiquent des idées; comme de dessiner un homme _la main appuyée sur la hanche_, pour signifier un Français; un autre _les bras liés_, pour signifier un prisonnier; mais l’on sent combien une telle méthode est imparfaite, équivoque et bornée. La vérité est en résultat, qu’ils n’ont ni moyens de transmission, ni monuments, pas même des vestiges d’une antiquité quelconque. Jusqu’à ce jour, l’on ne cite dans toute l’Amérique du nord (le Mexique excepté), ni un édifice, ni un mur en pierre taillée ou sculptée qui atteste des arts anciens. Tout se borne à des _buttes de terre_ ou _tumulus_ servant de tombeaux à des guerriers; et à des dignes de _circonvallation_ qui embrassent depuis un jusqu’à trente arpents de surface. J’ai vu trois de ces lignes, l’une à _Cincinnati_, et deux autres en _Kentucky_, sur la route de ce même lieu à _Lexington_ par _Georgetown_; ce sont tout simplement des crêtes de fossés, ayant au plus quatre ou cinq pieds d’élévation et huit à dix de base; la forme de leur enceinte est irrégulière, tantôt ovale, tantôt ronde, etc., et elle ne donne aucune idée d’art militaire ou autre. Le plus grand de ces ouvrages, celui de _Moskingum_, est à la vérité carré, et à de plus grandes dimensions; mais d’après le dessin et la description qu’en a donné M. le docteur _Barton_ dans ses _Observations d’histoire naturelle_[198], l’on voit qu’il n’a ni bastions, ni tours, comme on l’avait dit, et qu’il a dû être un simple retranchement de défense, tel que _Oldmixon_ et ses autorités attestent que les sauvages les pratiquaient à l’arrivée des Européens, lorsqu’ils avaient des demeures plus fixes, et un équilibre plus égal de forces.--Tous ces retranchements ont eu la même cause, et tous ont pu être faits avec des houes et des paniers.
Quant aux _tumulus_, j’ai vu celui de _Cincinnati_, à six ou sept cents pas du fort vers l’ouest; c’est un monceau de terre, en pain de sucre, qui peut avoir quarante pieds de saillie au-dessus du sol; il est recouvert d’arbres qui ont crû spontanément.--Il m’a rappelé les _buttes_ du désert de Syrie et de sa frontière; mais elles sont infiniment plus fortes, ayant eu pour objet de poser des tours. Il paraît que dans la Tartarie russe et chinoise l’on en rencontre beaucoup dont la taille a plus d’analogie. L’on a fouillé quelques-uns de ces _tumulus_ américains, et l’on n’y a trouvé que des os, des arcs, des haches, des flèches de guerriers sauvages.--Le général Sinclair ayant fait scier l’un des plus gros arbres implantés sur leur pain de sucre, y a compté plus de quatre cent trente-deux cercles de végétation; et comme il paraît qu’il se forme un de ces cercles par année, cela reporterait la date du tombeau de 1300 à 1350.
Au reste, il faut laisser de plus amples recherches et de plus solides conjectures aux savants américains qui sont sur les lieux, et qui chaque jour peuvent faire de nouvelles découvertes. Je me résume à dire que le plus certain, le plus instructif de tous les monuments que présentent les sauvages, c’est leur langage.--M. le docteur _Barton_ a publié sur ce sujet un essai curieux[199], dans lequel il compare plusieurs mots de leurs langues et dialectes. Il a même étendu ses confrontations aux langues de quelques tribus tartares, à l’aide du recueil que le docteur _Pallas_ en a fait et publié sur près de trois cents nations asiatiques par ordre de l’impératrice _Catherine II_[200]. Les confrontations du docteur _Barton_ l’on conduit à plusieurs conclusions intéressantes pour la science; mais malgré les vœux d’estime et d’amitié que je forme pour ses succès, je ne trouve pas toutes ses conclusions également fondées; je ne puis admettre, par exemple, l’affinité qu’il établit entre les dialectes caraïbes, brésiliens, péruviens, etc., et les langues ou dialectes des Potéouattamis, des Delawares, des Iroquois, fondée sur la ressemblance de deux ou trois mots. Il me semble être plus heureux dans quelques rapports qu’il découvre avec les langues du nord-est de l’Asie; l’on ne peut d’ailleurs que lui savoir gré d’avoir ouvert une mine curieuse et riche en nouveauté; mais cette mine a besoin d’être exploitée à fond et en grand, et ce travail veut les forces combinées de plusieurs savants. Il serait à désirer que le congrès, sentant l’importance du sujet, formât, ne fût-ce que temporairement, une école de cinq ou six interprètes uniquement occupés à recueillir des vocabulaires et des grammaires sauvages.--Dans cent ans, dans deux cents ans, il n’existera peut-être plus un seul de ces peuples.--Depuis deux siècles, déja un grand nombre a disparu; si l’on ne profite pas du moment, l’occasion se perdra sans ressource de saisir le seul fil d’analogie et de filiation de ces nations avec celles du nord-est de l’Asie; la dépense d’un tel établissement est un bien mince objet pour un pays économe et riche; d’ailleurs, ce genre de dépense a des résultats avantageux, et même lucratifs, ne fût-ce que sous le rapport des facilités de commerce qu’il donne, et des produits de librairie.--En soumettant cette idée aux membres du congrès, amis des sciences et des lettres, j’ose la recommander à leur attention avec d’autant plus d’instance, que j’ai vu régner dans les États-Unis un préjugé pernicieux; savoir qu’il ne faut pas que le gouvernement encourage la culture des lettres et des sciences, mais qu’il les abandonne comme les autres arts à _l’industrie des particuliers_; cette comparaison aux _arts_ est totalement erronée, en ce que pour bien cultiver les sciences et les lettres, il faut renoncer à toute ambition d’emploi, de place, même de fortune; il faut avoir l’esprit libre des soucis de la richesse et de la pauvreté; il faut n’aimer que le travail et la gloire, ou, si l’on veut, la célébrité; or, pour bien remplir cette vocation, il faut être au-dessus du besoin, posséder le nécessaire, même l’utile, et avoir une douce médiocrité tout acquise.--C’est ce qu’effectuent les dotations et les traitements alloués par les gouvernements, et les fonds consacrés à l’établissement des corporations savantes. Si la France a acquis en Europe une sorte de prééminence en ce genre, qui ne lui est pas contestée, c’est à un tel régime qu’elle le doit; et les avantages même pécuniaires, commerciaux, financiers, etc., qu’elle en a constamment retirés sont si évidents, qu’aucune de ses diverses formes de gouvernement n’a voulu changer de système. Il dépend du gouvernement des États-Unis d’acquérir la même influence, la même prépondérance sur tout le Nouveau-Monde, où leur peuple a pris l’initiative de la liberté. Un fonds annuel de cent mille dollars serait une dépense bien médiocre pour un tel peuple, et pourtant elle suffirait déja à y créer une _académie_ ou _institut_ américain, qui rendrait en peu de temps d’importants services, ne fût-ce que d’empêcher de dire, comme je l’ai ouï, non-seulement aux étrangers, mais aux hommes les plus éclairés du pays, que le goût et la culture des sciences, loin d’avoir fait des progrès, se sont au contraire très-sensiblement refroidis aux États-Unis, depuis leur indépendance, et que l’instruction et l’éducation de la jeunesse y sont tombées dans un désordre et un abandon effrayant.
Il me reste à joindre le Vocabulaire _miâmi_ que j’ai annoncé au commencement de cet article: ce dialecte paraît appartenir à la langue des nombreuses peuplades _chipéwanes_ qui, selon M. _Mackensie_, se disent venues du _nord-est_ de l’Asie. Quelque imparfait que soit mon travail, il a néanmoins assez d’étendue pour fournir des moyens de comparaison aux savants russes et allemands qui connaissent les langues de ces contrées; j’aurai rempli mon but, s’il sert à procurer de ce côté quelques découvertes, et à provoquer aux États-Unis un plan de recherches plus vastes et plus approfondies.
VOCABULAIRE
DE LA
LANGUE DES MIAMIS.
AVIS.
Le lecteur est prévenu que l’_x_ a toujours la valeur du _jota_ espagnol, et γ grec.
L’H, celle de la forte aspiration arabe.
Le _th_, la valeur anglaise.
En représentant avec tout le soin possible la prononciation des mots _miâmis_ en français, j’ai joint quelques exemples de la manière dont les Anglais la représentent aussi, afin de faire sentir la confusion qui résulte de la valeur différente des lettres chez eux et chez nous, et de la nécessité d’un alphabet unique.
Dans la colonne de l’orthographe anglaise, les mots marqués B. sont tirés du livre de M. _Barton_; les autres appartiennent à M. _Wels_.
VOCABULAIRE
DE LA LANGUE DES MIAMIS.