Part 24
«Quant à la population,» me dit _Petite-Tortue_, «c’est une chose inconcevable que la multiplication des blancs. Il ne s’est pas écoulé la vie de plus de deux hommes (supposée de 80 ans pour chaque) que les blancs ont mis le pied sur cette terre, et déja il la couvrent comme des essaims de mouches et de taons; tandis que nous autres qui l’habitons on ne sait depuis quand, sommes encore clair-semés comme des daims.»--Le voyant sur la route d’une intéressante question: Et pourquoi, lui dis-je, ne multipliez-vous pas autant?--«Ah! me dit-il, notre cas est bien différent. Vous autres blancs, vous avez trouvé le moyen de rassembler sous votre main en un petit espace, une nourriture sûre et abondante; avec un terrain grand comme 15 ou 20 fois cette chambre, un homme cueille de quoi vivre toute l’année; s’il y ajoute un pièce de terre semée d’herbes, il élève des bêtes qui lui donnent de la viande et du vêtement; et voilà qu’il a tout son temps de reste pour faire ce qu’il lui plaît. Nous autres, au contraire, il nous faut pour vivre un terrain immense, parce que le daim que nous tuons, et qui ne peut nous nourrir que deux jours, a eu besoin d’un terrain considérable pour croître et grandir. En en mangeant, ou en en tuant 2 ou 300 dans l’année, c’est comme si nous mangions le bois et l’herbe de tout le terrain sur lequel ils vivaient, et il leur en faut beaucoup. Avec un tel état de choses, il n’est pas étonnant que les blancs nous aient, d’année en année, repoussés des bords de la mer jusqu’au Mississipi. Ils s’étendent comme l’huile sur une couverture; nous nous fondons comme la neige devant le soleil du printemps; si nous ne changeons de marche, il est impossible que la race des hommes rouges subsiste.» Cette seconde réponse me prouva, et prouvera sans doute à tout lecteur, que ce n’est pas sans raison que cet homme a acquis dans sa nation et dans les États-Unis, la réputation d’un homme d’un sens supérieur à la plupart des sauvages.
Ainsi, c’est un sauvage qui, contre les préjugés de sa naissance, de ses habitudes, de son amour-propre, contre d’anciennes opinions encore dominantes chez ses compatriotes, s’est trouvé conduit par la nature des choses, à regarder comme base essentielle de l’état social, la _culture de la terre_, et par une conséquence immédiate, la _propriété foncière_; car il n’y a point de culture active et stable sans la possession exclusive et illimitée qui constitue la propriété. J’ai dit, _contre d’anciennes opinions encore dominantes_ chez ses compatriotes, parce que chez toutes ces peuplades il existe encore une génération de vieux guerriers qui, en voyant manier la houe, ne cessent de crier à la dégradation des mœurs antiques, et qui prétendent que les sauvages ne doivent leur décadence qu’à ces _innovations_, et que pour recouvrer leur _gloire_ et leur _puissance_, il leur suffirait de revenir à leur mœurs primitives[185].
Maintenant, que l’on compare à cette doctrine celle du citoyen de Genève, qui prétend que la dépravation de l’état social dérive de l’introduction du droit de propriété, et qui regrette que la horde sauvage chez laquelle furent posées les premières bornes d’un champ, ne les ait pas arrachées comme des entraves sacriléges mises à la liberté naturelle[186]; que l’on pèse lequel des deux opinants a le plus de droit et d’autorité à prononcer dans cette question, ou de l’homme public qui, comme _Petite-Tortue_, a été à portée de connaître les avantages et les inconvénients de l’un et l’autre genre de vie, en passant 50 ans de sa vie à manier des affaires difficiles, des esprits turbulents et ombrageux, et cela avec un succès qui lui a valu une réputation non contestée d’habileté et de prudence; ou de l’homme privé qui, comme Rousseau, ne mania jamais une affaire publique, ne sut pas même gérer les siennes propres; qui, s’étant créé un monde d’abstractions, vécut presque aussi étranger à la société où il naquit qu’à celle des sauvages, qu’il ne connut que par des comparaisons tirées de la forêt de Montmorenci; qui même ne traita d’abord cette question sous son point de vue paradoxal, que par jeu d’esprit et par escrime d’éloquence; et ne la soutint en thèse de vérité, que par le dépit d’une humeur contrariée et d’un amour-propre offensé[187]. Il est d’autant plus fâcheux que cet écrivain ait embrassé une si mauvaise cause, que la question vue dans son vrai jour lui eût fourni encore plus de moyens de développer son talent et de fronder la dépravation et les vices de la société; car s’il eût d’abord établi ou admis les faits tels qu’ils sont; si traçant le tableau vrai de la vie sauvage, il eût montré qu’elle est un état de _non-convention_ et d’anarchie dans lequel les hommes vagabonds, incohérents, sont mus par des besoins violents, par des passions analogues à ces besoins, et réagissent sans cesse les uns sur les autres avec des forces abusives, dont l’_inégalité_ empêche l’_équilibre_ que l’on nomme _justice_; si ensuite définissant la _civilisation_, il eût puisé le sens de la chose dans celui même du mot radical (_civitas_), il eût montré que par _civilisation_ l’on doit entendre la réunion de ces mêmes hommes en _cité_, c’est-à-dire, en un enclos d’habitations munies d’une défense commune, pour se garantir du pillage étranger et du désordre intérieur; il eût fait voir que cette réunion emporte avec elle les idées de consentement volontaire des membres, de conservation de leurs droits naturels de sûreté de personne et de propriété; de supposition ou d’existence d’un contrat réciproque, régularisant l’usage des forces, circonscrivant la liberté des actions, en un mot, établissant un régime d’équité; ainsi, il eût démontré que la _civilisation_ n’est autre chose qu’un état social _conservateur_ et _protecteur_ des _personnes_ et des _propriétés_; qu’il n’y a de véritablement civilisés que les peuples qui ont des lois justes et des gouvernements réguliers; que ceux, au contraire, chez qui n’existe point un tel ordre de choses, quelle que soit la nature et la dénomination de leur gouvernement, sont dans une condition barbare et sauvage, et ne méritent point le nom de peuples policés; il eût soutenu avec l’avantage que donne la vérité, que si ces peuples sont vicieux et dépravés, ce n’est point parce que la réunion en société y a fait naître des penchants vicieux, mais parce qu’ils y ont été transmis de l’état sauvage, souche originelle de tout corps de nation, de toute formation de gouvernement; et cela par un mécanisme semblable à celui qui fait qu’un individu élevé dans de pernicieuses habitudes, en conserve les impressions pendant toute sa vie. D’autre part, examinant le rôle que jouent les sciences et les beaux-arts dans le systême des corps politiques, il eût pu contester que, particulièrement les beaux-arts, poésie, peinture et architecture, soient des parties intégrantes de la civilisation, des indices certains du bonheur et de la prospérité des peuples; il eût pu prouver, par les exemples tirés de l’Italie et de la Grèce, qu’ils peuvent fleurir dans des pays soumis à un despotisme militaire ou à une démocratie effrénée, l’un et l’autre également de nature sauvage; que pour faire fleurir, il suffit qu’un gouvernement momentanément fort, quel qu’il soit, les encourage et les salarie; mais que la conséquence ordinaire de ces encouragements portés au-delà de leurs bornes, est la ruine même de ces gouvernements; par la même marche qui fait que tous les jours des particuliers, amateurs imprudents, renversent les plus belles fortunes par leurs fantaisies en tableaux, en meubles, en luxe de tout genre, et par-dessus tout, en constructions de bâtiments; en sorte que les beaux-arts fomentés aux dépens des tributs des peuples, et au détriment des arts d’utilité grossière et première, peuvent très-souvent devenir un moyen subversif des finances publiques, et par suite, de l’état social et de la civilisation; et il eût pu appuyer sa thèse sur les exemples d’Athènes, de Rome, de Palmyre, etc.; et nous rendre l’important service de donner aux esprits une direction mesurée et juste, qui eût empêché ou contrebalancé la direction fausse et exagérée dont ces derniers temps nous ont montré les tristes conséquences; mais revenons aux sauvages de l’Amérique et à leur genre de vie.
Nous ayons vu le principal motif qui la rend incompatible avec une nombreuse population: il serait intéressant de comparer, sous ce rapport, ses résultats à ceux de la vie civilisée, soit commerciale, soit agricole, et de connaître en général et par terme moyen, combien il existe de têtes sauvages par lieue carrée de terrain. Malheureusement nous manquons de données exactes pour la solution de ce problème; néanmoins, comme nous en avons quelques unes approximatives, essayons de nous en faire un aperçu.
Le voyageur _Carver_ qui, en 1768, vécut plusieurs mois chez les _Nadouessis des plaines du Missouri_, établit comme un fait certain que les huit tribus qui forment cette nation ne comptent pas plus de 2,000 guerriers: ce nombre ne comporte pas plus de 4,000 enfants, vieillards et femmes; ainsi c’est un total de 6,000. Or, l’_immense pays_ que ces huit tribus occupent paraît surpasser quatre ou cinq fois l’étendue de la Pensylvanie; supposons 4 fois: la Pensylvanie contient 44,813 milles carrés qui, quadruplés, donnent 179,242 milles carrés; pour les réduire en lieues, prenons le neuvième, et nous avons 19,918 lieues carrées; c’est-à-dire, qu’il n’existe pas tout-à-fait une tête de sauvage par trois lieues carrées. Dans son voyage au pôle, _Maupertuis_ estime la population de la Laponie à trois têtes par lieue carrée, et les Lapons vivent en paix sous un gouvernement civilisé: cette donnée, quoique inverse, prouve néanmoins que l’autre n’est pas une pure supposition. Tous les traitants canadiens s’accordent à dire que, passé le 45° degré allant au nord vers le pôle, les sauvages sont si clair-semés, le pays est si stérile, que l’on ne peut guère admettre une évaluation plus forte que pour les _Nadouessis_; mais parce que venant au sud le sol est meilleur, et que les bords de la mer Pacifique paraissent plus peuplés, admettons pour toute l’Amérique du nord une tête par deux lieues carrées; l’on peut estimer la superficie de ce continent, non compris le Mexique et les États-Unis, à six fois celle des États-Unis, c’est-à-dire, six fois 112,000 lieues carrées; égal à 672,000 lieues carrées: ce serait 336,000 têtes sauvages[188]; mais par impossible, admettons 672,000 têtes; il n’en résulte pas moins que chez des peuples civilisés, ce ne serait la population que d’une médiocre province de 7 à 800 lieues carrées. Et ce fait seul résout de quel côté est l’avantage du genre de vie; il résout aussi, sans doute, la question de savoir si des sauvages ont le droit raisonnable de refuser du terrain à des peuples cultivateurs qui n’en auraient pas suffisamment pour subsister.
Sous ce double rapport de la population, et de la manière d’occuper le territoire, il y a de l’analogie entre les sauvages américains et les Arabes-Bedouins d’Afrique et d’Asie; mais il existe entre eux cette différence essentielle, que le Bedouin vivant sur un sol pauvre d’herbage, a été forcé de rassembler près de lui, et d’apprivoiser des animaux doux et patients, de les traiter avec économie et douceur, et de vivre de leur produit, lait et fromage, plutôt que de leur chair; comme aussi de se vêtir de leur poil plutôt que de leur peau; en sorte que, par la nature de ces circonstances topographiques, il a été conduit à se faire pasteur et à vivre frugalement sous peine de périr tout-à-fait: tandis que le sauvage américain, placé sur un sol luxuriant d’herbes et de bocages, trouvant difficile de captiver des animaux toujours prêts à fuir dans la forêt, trouvant même plus attrayant de les y poursuivre, et plus commode de les tuer que de les nourrir, a été conduit par la nature de sa position à être chasseur, _verseur de sang_, et mangeur de chair. Or, de cette différence dans la manière de subsister, en a dérivé une proportionnelle dans les inclinations et les mœurs. D’une part, l’Arabe pasteur soumis à la nécessité habituelle de la parcimonie, n’osant se livrer gratuitement au meurtre de ses bestiaux, s’accoutumant même à les aimer par esprit de propriété, a naturellement contracté des mœurs moins farouches; a été plus propre à se réunir en société, à prendre l’esprit de famille, à connaître, à établir des droits de propriété, d’héritage, et à recevoir tous les sentiments qui en découlent: et en effet, il existe chez les Bedouins un état social bien plus avancé, un véritable gouvernement tantôt patriarcal, c’est-à-dire, un gouvernement de chef de famille étendu sur la parenté et sur les serviteurs: tantôt aristocratique, c’est-à-dire, le gouvernement de plusieurs chefs de famille associés; et comme les mœurs privées ont influencé et même composé les mœurs des tribus entières, ces tribus n’éprouvant que des besoins lents et graduels d’étendre leur domaine _pâturager_, n’ont point déployé au dehors un caractère si guerrier, c’est-à-dire, si querelleur et si sanguinaire: ayant plus d’objets de propriété, plus de désirs et de besoins de conservation, elles ont eu plus d’idées d’équilibre mutuel et de justice, des droits plus sûrs, des pactes plus précis de possession territoriale, d’asile, de refuge hospitalier, en un mot une civilisation plus avancée. Au contraire, le sauvage américain, chasseur et _boucher_, qui a eu le besoin journalier d’égorger et de tuer, qui dans tout animal n’a vu qu’une proie fugitive qu’il fallait se hâter de saisir, a contracté un caractère vagabond, dissipateur et féroce, est devenu un animal de l’espèce des loups et des tigres; il s’est réuni en bandes et en troupes, mais point en corps organiques de société; ne connaissant point l’esprit de propriété ni de conservation, il n’a pas connu l’esprit de famille, ni par conséquent les sentiments conservateurs qu’il inspire; borné à ses seules forces, il a été contraint de les tenir sans cesse tendues au _maximum_ de leur énergie; et de là, une humeur indépendante, inquiète, insociable; un esprit altier, indomptable, hostile envers tous; une exaltation habituelle à raison d’un danger permanent; une détermination désespérée de risquer à chaque instant une vie sans cesse menacée; une insouciance absolue d’un passé pénible, comme d’un avenir incertain; enfin une existence toute bornée au présent: et ces mœurs individuelles formant les mœurs publiques des peuplades, les ont rendues également dissipatrices, avides et sans cesse nécessiteuses, leur ont donné le besoin habituel et croissant d’étendre leur fief de chasse, leurs frontières de territoire, et d’envahir le domaine de l’étranger: de là au dehors des habitudes plus hostiles, un état plus constant de guerre, d’irritation et de cruauté; tandis qu’au dedans l’excessive indépendance de chaque membre, et la privation de tout lien social par l’absence de toute subordination et de toute autorité, ont constitué une démocratie si turbulente et si _terroriste_, que l’on peut bien l’appeler une véritable et effrayante anarchie.
J’ai dit que chez les sauvages il n’existait point de droit de propriété; ce fait, quoique vrai en général, demande cependant quelques distinctions plus précises. En effet, les voyageurs s’accordent à dire que le sauvage, même le plus vagabond et le plus féroce, possède exclusivement ses armes, ses vêtements, ses bijoux, ses meubles; et il est remarquable que tous ces objets sont le produit de son travail et de son industrie propre; en sorte que le droit de ce genre de propriété, qui entre eux est sacré, dérive évidemment de la propriété que chaque homme a de son corps et de sa personne, par conséquent est une propriété naturelle. Ces voyageurs ajoutent que la propriété foncière ou territoriale est absolument inconnue; cela est vrai généralement, surtout chez les peuplades constamment errantes; mais il existe des cas d’exception chez celles que la bonté de leur sol, ou quelque autre raison, a rendues sédentaires. Chez de telles peuplades qui vivent dans des villages, les maisons construites soit de troncs d’arbres, soit de terre mastiquée, soit même de pierre, appartiennent sans contestation à l’homme qui les a bâties. Il y a propriété réelle de la maison, du fonds qu’elle couvre, même du jardin, qui quelquefois lui est annexé. De tels cas ont des exemples chez les Creeks, chez les Poteouttamis, et en ont eu dès le commencement du siècle, chez les Hurons, chez les Iroquois et ailleurs. Il paraît encore que chez certaines nations, où la culture avait fait quelques progrès, les enfants et parents héritaient de ces objets; par conséquent il y avait propriété plénière. Mais chez d’autres, à la mort du possesseur, tout était confus, et devenait un objet de partage par sort ou par choix. Alors il n’y avait qu’usufruit. Si la tribu émigre pendant quelque temps et laisse à l’abandon son village, l’homme ne conserve pas de droits positifs au sol ni à la hutte dégradée, mais il a ceux de premier occupant et de travail émané de ses mains.
Hors cette légère portion, le reste du terrain, chez toutes ces nations, est indivis et en état de _commune_, comme nous le voyons encore se pratiquer pour certaines portions de territoire dans quelques cantons de la France, surtout dans les pays de la Loire-Inférieure, et de la presqu’île Bretonne, mais bien plus généralement en Espagne, en Italie, et dans tous les pays riverains de la Méditerranée. Ce que j’ai vu en Corse, à cet égard, m’a frappé par son extrême analogie. Là comme chez les sauvages, la majeure partie des terres de la plupart des villages sont en _communes_; chaque habitant a le droit d’y faire paître ses bestiaux, d’y prendre du bois, etc. Mais parce qu’en Corse la culture est un peu plus avancée, une portion de quart ou de cinquième de ces terres est ensemencée l’une après l’autre d’année en année; pour cet effet, cette portion est divisée en autant de lots qu’il y a de familles ou de têtes ayant droit. Chacune ensemence le lot qui lui est échu au sort, et possède, pendant cette année, le terrain qu’elle a labouré; mais sitôt le grain enlevé, ce lot redevient propriété publique, ou pour mieux dire, _rapine_ et _dévastation publique_, car tout le monde a droit d’y prendre et d’en ôter, et personne n’a le droit d’y rien mettre; on ne peut y placer ni maison, ni arbre, et c’est un vrai désert _sauvage_ livré au parcours et au vagabondage des troupeaux, qui sont en grande partie des _chèvres_; or, comme ces ruineux animaux, ainsi que leurs guides, ne demandent qu’à étendre leurs ravages, il en résulte pour les propriétés particulières un besoin renaissant de clôture qui en rend finalement la possession presque plus onéreuse qu’utile; aussi ayant souvent recherché et analysé les causes de l’état de barbarie et de _demi-sauvagerie_ où la Corse persiste depuis tant de siècles, quoique environnée de pays policés, j’ai trouvé que l’une des plus radicales et des plus fécondes, était l’état indivis et commun de la majeure partie de son territoire, et le nombre petit et restreint des propriétés particulières[190].
Il existe cette autre analogie entre les sauvages de l’Amérique et les montagnards de la Corse, que les villages des uns et des autres sont ordinairement formés de maisons éparses et distantes, en sorte qu’un village de cinquante maisons occupera quelquefois un quart de lieue carré. En recherchant les motifs de cette coutume totalement contraire à celle des pays d’Orient, j’ai trouvé que pour le sauvage américain ils sont l’aversion d’être observé et gêné par ses voisins, et surtout la défiance des embûches dont il pourrait être investi par suite de haines connues ou dissimulées, et d’offenses même involontaires envers des hommes aussi irritables et aussi ombrageux, qu’il se connaît lui-même. Une expérience journalière leur donne une si mauvaise opinion les uns des autres, les rend si soupçonneux, si défiants, qu’ils se rencontrent le moins possible, et ne sortent jamais qu’en armes. Le terrible usage des _vindettes_ ou vengeances de talion, qui est commun à tous les sauvages, ajoute encore à ces motifs de précaution et de cautèle. Ceux qui connaissent la Corse savent si les mêmes usages, les mêmes habitudes, y ont des causes différentes; et si cette comparaison, qui pourrait se continuer sur bien d’autres objets, semblait fâcheuse et mortifiante, je demanderai si c’est au peuple, victime de son ignorance et de ses passions, que s’adresse le reproche de ses maux, ou à ce gouvernement génois qui les maintint ou les causa par l’un des régimes les plus pervers que présente l’histoire. Pour moi, que la douceur du climat et la fécondité du sol, en certaines parties, avaient attiré dans cette île avec l’intention d’y former un établissement agricole d’un genre singulier[191], je me suis convaincu pendant un an d’étude et de séjour, qu’il ne manquait à ce peuple, digne d’un meilleur sort, que cinq ou six institutions fondamentales, calculées sur sa situation, pour en faire un peuple aussi industrieux, aussi policé qu’aucun autre, puisqu’il a des moyens intellectuels aussi parfaits que j’en aie rencontré dans aucun pays, et que son sol est beaucoup plus productif que l’on n’en a communément l’opinion; mais trouver en trois siècles 30 années continues d’un gouvernement pacifique et législateur, _voilà le bienfait dont les dieux furent toujours avares_.
Ce que j’ai exposé des motifs de guerres entre peuples sauvages, fait assez sentir qu’elles doivent être fréquentes et presque habituelles; et déja c’est une raison de les rendre cruelles, puisque l’habitude de verser le sang, ou seulement de le voir verser, corrompt tout sentiment d’humanité; mais à cette raison s’en joignent plusieurs autres très-actives, dérivées du fond et des accessoires du sujet.
1º L’égoïsme ou esprit de personnalité que chaque sauvage porte dans ces guerres; égoïsme fondé sur ce que chaque membre de la peuplade, vu l’état indivis du territoire, considère le gibier en général comme le moyen fondamental de sa propre subsistance, et par conséquent se regarde comme attaqué ou menacé dans son existence par tout ce qui tend à détruire ce moyen.
Chez les nations policées et riches en propriétés particulières, la guerre est un mal qui n’attaque immédiatement qu’une fraction souvent assez faible de la masse totale, et qui n’enlève à la majorité, sous le nom de tributs, qu’une partie de biens et de jouissances dont elle peut rigoureusement se passer. Il est donc naturel qu’un tel genre de guerre n’excite que des passions faibles dans ses moteurs et dans ses instruments qui se battent et se font tuer, moins par nécessité que par vanité, et par une sorte de commerce qui leur donne de l’honneur et de l’argent.--Au contraire chez les peuples sauvages, pauvres et peu nombreux, la guerre met directement en péril l’existence de toute la société et de chacun de ses membres. Son premier effet est d’affamer la tribu; son second est de l’exterminer. Il est donc également naturel que chaque membre s’identifie étroitement au tout, et qu’il déploie une énergie portée à son degré extrême, puisqu’elle est stimulée par l’extrême besoin de la défense et de la conservation.
2º Une seconde raison de l’animosité de ces guerres, est la violence des passions, telles que le point d’honneur, le ressentiment, la vengeance dont chaque guerrier se trouve animé. Le nombre des combattants étant borné, chacun est exposé aux regards de ses amis et de ses ennemis; toute lâcheté y est punie d’une infamie dont la suite prochaine est la mort. Le courage y est stimulé par la rivalité des compagnons d’armes, par le désir de venger la mort de quelque ami ou parent, par tous les motifs personnels de haine et d’orgueil, souvent plus actifs que ceux de la conservation.