Tableau du climat et du sol des États-Unis d'Amérique Suivi d'éclaircissemens sur la Floride, sur la colonie française au Scioto, sur quelques colonies canadiennes, et sur les sauvages

Part 22

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Telle est l’esquisse du tableau, et je le montre du beau côté. Car si l’on veut le voir tout entier, il faut que j’ajoute que, dès le matin, hommes et femmes vaguaient dans les rues avec le but unique de se procurer de l’eau-de-vie; que vendant d’abord les peaux de leur chasse, puis leurs bijoux, puis leurs vêtements, ils quêtaient ensuite comme des mendiants, ne cessant de boire jusqu’à perte absolue de facultés. Tantôt c’étaient des scènes burlesques, comme de tenir la tasse à deux mains pour y boire à la manière des singes; puis de relever la tête avec des éclats de joie, et de se gargariser de la liqueur délicieuse et funeste; de se passer le vase de l’un à l’autre avec de bruyantes invitations; de s’appeler à tue tête, quoiqu’à trois pas seulement de distance; de prendre leurs femmes par la tête et de leur verser de l’eau-de-vie dans la gorge avec de grossières caresses, et tous les gestes ridicules de nos ivrognes de place. Tantôt succédaient des scènes affligeantes, comme de perdre finalement tout sens, toute raison; de devenir furieux et stupides, de tomber ivres-morts dans la poussière ou dans la boue, pour y dormir jusqu’au lendemain. Je ne sortais pas le matin sans les trouver par douzaines dans les rues et chemins autour du village, vautrés littéralement avec les porcs. Heureux si, chaque jour, il n’arrivait pas des querelles et des batteries à coups de couteaux ou de casse-têtes qui, année commune, produisent dix meurtres. Le 9 août, quatre heures du soir, à vingt pas de moi, un sauvage poignarda sa femme de quatre coups de couteau. Quinze jours auparavant, même accident était arrivé, et cinq semblables l’année précédente. De là des vengeances immédiates ou dissimulées des parents et de la famille, causes renaissantes d’assassinats et de guet-apens. J’avais d’abord eu l’intention d’aller vivre quelques mois avec eux et chez eux pour les étudier, comme je l’ai pratiqué envers les Arabes bedouins; mais lorsque j’eus vu ces échantillons de leurs mœurs domestiques; lorsque divers habitants du _Poste_, qui leur servent d’aubergistes, et vont traiter parmi eux, m’eurent attesté que le droit d’hospitalité n’existait point chez eux comme chez les Arabes; qu’ils n’avaient ni subordination ni gouvernement; que le plus grand chef de guerre ne pouvait, même en campagne, frapper ni punir un guerrier, et qu’au village il n’était pas obéi par un autre enfant que le sien; que dans ces villages ils vivaient isolés, pleins de méfiances, de jalousies, d’embûches secrètes, de _vindettes_ implacables; qu’en un mot leur état social était celui de l’anarchie et d’une nature féroce et brute, où le besoin et la force constituent le droit et la loi; que d’ailleurs, ne faisant point de provisions, un étranger était exposé à manquer de tout nécessaire, de toute ressource; je sentis la nécessité de renoncer à mon projet. Mon plus vif regret fut de ne pas acquérir quelques notions sur leur langage, et de n’en pouvoir obtenir un vocabulaire; livre dont j’ai indiqué ailleurs[175] l’importance chez les peuples qui n’ont pas d’autres monumens. Le missionnaire dont j’ai parlé, M. l’abbé R...., ne me laissa aucun espoir à cet égard. Lui-même avait fait des tentatives et avait rencontré des obstacles insurmontables: encore que plusieurs habitants du Poste entendissent la langue de quelques tribus, leur prononciation était si défectueuse, ils avaient si peu d’idées d’aucune règle de grammaire, qu’il lui fut impossible d’en tirer parti. Il m’en convainquit dans une conférence que voulut avoir avec moi un chef des _Ouyas_, ancien et constant ami des Français. Nous ne pûmes jamais astreindre l’interprète canadien à traduire littéralement, et phrase à phrase.--Il résulta, de toutes mes informations sur cette matière, que la personne la plus capable et presque la seule capable de remplir mes vues était un Américain nommé M. Wels, qui, enlevé par les sauvages à l’âge de treize ans, et adopté par eux, avait appris plusieurs de leurs dialectes avec les moyens que lui donnait une bonne éducation assez avancée. Depuis que les sauvages avaient été battus et soumis par le général Wayne (août 1794), M. Wels avait eu la faculté de rentrer dans son pays natal: il servait dans ce moment d’interprète au général Wayne, qui concluait, au fort Détroit, un traité définitif avec plus de sept cents sauvages réunis en grand conseil. Tout cela s’accordait fort bien avec mon projet de me rendre par le lac Érié à Niagara: je retournai donc sur mes pas à Louisville, traversai le _Kentucky_ par Francfort, sa capitale, par Lexington, qui n’avait pas une maison en 1782, et qui en a près de cinq cents, la plupart en briques, bien bâties; de là je me rendis à Cincinnati, où, profitant d’un convoi d’argent qui se rendait à Détroit, je pus commodément, grâce au major Swan, suivre la route militaire que venait de tracer l’armée du général Wayne à travers une forêt de cent lieues, où nous ne trouvâmes de gîtes que cinq forts palissadés nouvellement construits. L’accueil que me fit ce général me donna lieu de croire que j’avais atteint mon but au delà de mon espoir; mais le tribut que je payai aux fièvres du pays et de la saison me priva de tous mes avantages. Il fallut me résoudre à profiter d’un vaisseau unique pour passer le lac avant l’hiver, et revenir à Philadelphie. La fortune capricieuse m’y attendait pour m’y satisfaire à moins de frais: elle y amena, l’hiver suivant (1797-98), M. Wels, accompagnant un chef de guerre des Miâmis, célèbre chez les sauvages sous son nom de _Michikinakoua_, et chez les Anglo-Américains sous celui de _Petite-Tortue_, qui en est la traduction. Il fut l’un de ceux qui contribuèrent le plus à la défaite du général Saint-Clair en 1791; et si l’on eût suivi son plan de ne combattre le général Wayne qu’en interceptant ses convois, il eût également détruit cette armée, ainsi que je l’ai entendu exprimer à des officiers d’un mérite et d’un grade distingués. Après avoir été un ennemi redoutable aux États-Unis, _Petite-Tortue_, convaincu de l’impuissance finale de leur résister, a eu le bon esprit de porter sa tribu à une capitulation raisonnable: par un degré d’intelligence plus remarquable, il a senti la nécessité de la faire vivre d’agriculture au lieu de chasse et de pêche comme vivent les sauvages. C’était dans ce dessein qu’il venait à Philadelphie solliciter le congrès et la bienfaisante société des _Amis_[176], de lui procurer les moyens d’exécuter cette louable entreprise. Il avait d’ailleurs été inoculé de la petite-vérole dès son arrivée, et il demandait à la médecine, contre la goutte et les rhumatismes dont il était attaqué, des secours que le gouvernement s’empressa de lui procurer. Cet incident me présenta une occasion plus heureuse que je ne l’avais espérée, en m’offrant non-seulement une bouche interprète pour communiquer mes idées, mais encore une bouche indigène pour me fournir les sons dans toute leur pureté. Je me fis donc introduire auprès de M. Wels et du chef sauvage; je leur expliquai mon plan avec ses motifs; et ayant obtenu leur agrément, j’employai neuf à dix séances, dont je pus jouir dans les mois de janvier et de février 1798, à dresser le vocabulaire que je publie: il fut la base de mon travail; mais par épisodes de conversation, il s’y mêla beaucoup de notes curieuses que je recueillis avec d’autant plus de soin, que les faits, venant sans préparation, étaient par cela même moins suspects d’altération, et que l’habitude de me voir, jointe à ma qualité de Français, diminua dans _Petite-Tortue_ cet esprit de méfiance et de soupçon que portent les sauvages dans tous leurs discours. Chaque jour, après notre séance, j’écrivis ce qui m’avait paru le plus intéressant; et ce sont ces observations qui, réunies à celles que dans mes voyages j’avais recueillies des témoins les plus judicieux, forment aujourd’hui le texte que j’ai mis en ordre. Mon dessein n’est pas et n’a pu être de traiter généralement des sauvages: un tel plan serait d’une trop vaste étendue, puisqu’il existe une très-grande différence de genre de vie, d’habitudes et de mœurs, entre les sauvages de divers climats, des pays chauds ou des pays froids, boisés ou découverts, féconds ou stériles, arides ou baignés d’eau. Je me borne uniquement aux sauvages de l’Amérique du nord, avec l’intention de fournir, dans cette question obscurcie par des paradoxes, le contingent de mon témoignage sur ce que j’y ai vu et reconnu de plus certain et de mieux prouvé en faits. Je suppose même que mon lecteur n’est point novice en cette matière, et qu’il a lu les relations des voyageurs qui, depuis quarante ans, ont visité et décrit ces contrées[177].

Notre premier entretien débuta par des renseignements sur le climat et le sol des _Miâmis_. M. Wels me dit que cette tribu vivait sur les branches nord de _la Wabash_, que son langage se parlait chez toutes les peuplades répandues le long de cette rivière jusque vers le lac de Michigan; telles que les _Ouyas_, _Péouryas_, _Piankichas_, _Poteouatamis_, _Kaskaskias_, et les Indiens de la _longue île_; qu’il a beaucoup d’affinité avec celui des _Chipéwas_, des _Outaouas_, des _Chaûnis_, qui ne diffèrent que comme dialectes; mais il est tout-à-fait distinct du _Delaouaise_; le son nasal est fréquent dans le Miâmi, et je crus à la première fois entendre du turc. M. Wels m’ajouta que leur pays était partie boisé, partie en _prairies_, et sensiblement plus froid que le Poste-Vincennes. Ayant quitté ce dernier lieu après un dégel complet, il avait retrouvé la même neige 50 lieues plus nord, sans avoir remarqué d’élévation montueuse dans le terrain. L’air à Philadelphie lui semblait moins piquant. Les vents régnants aux Miâmis sont presque les mêmes qu’à la côte atlantique; en hiver nord-ouest rapide, clair et tranchant; rare et doux en été. Alors domine le sud-ouest chaud, nuageux, quelquefois orageux. Le sud est le grand pluvieux; le nord, le grand neigeux en hiver, mais en été clair et doux. Le sud est rare; le nord encore plus. Le sol est fertile, le maïs plus beau, la chasse plus abondante que sur toute la côte atlantique. Aussi les naturels, surtout les _Poteouatamis_, sont-ils une race grande et belle (et moi-même j’en puis dire autant des _Chaûnis_ du fort Miâmi, dont les femmes m’ont étonné par leur taille, mais nullement par leur beauté).

Pendant ce temps j’avais observé _Petite-Tortue_, qui faute d’entendre l’anglais ne prenait point part à l’entretien; il se promenait en s’épilant les poils de la barbe, et même des sourcils; il était vêtu à l’américaine, en habit bleu, pantalon, et chapeau rond. Je lui fis demander comment il se trouvait de cet habillement si différent au sien: «L’on est d’abord gêné, dit-il; puis l’habitude vient, et comme cela garantit du froid et du chaud, on le trouve bon.» Il avait retroussé ses manches; je fus frappé de la blancheur de sa peau entre le pli du coude et le poignet. J’y comparai la mienne; elle n’en différait point. Le hâle avait bruni le dessus de mes mains autant que les siennes, et nous paraissions tous deux avoir une paire de gants. Je trouvai sa peau très-douce au toucher; en tout, la peau d’un Parisien. Alors s’engagea entre nous une longue discussion sur la couleur des sauvages; cette couleur dite de cuivre rouge, que l’on prétend leur être innée comme le noir aux Africains, et les constituer une race distincte. Les faits résultants de cette discussion furent «que les sauvages se désignent eux-mêmes par le nom d’_hommes rouges_; qu’ils estiment, comme de raison, leur couleur plus que le blanc; que cependant ils naissent blancs comme nous[178]; que dans l’enfance ils sont tels[179] jusqu’à ce qu’ils aient été brunis par le soleil et par les graisses et les sucs d’herbes dont ils s’oignent; que les femmes même ont toujours blanche la portion de la ceinture, des hanches et des cuisses qui ne cesse pas d’être couverte de vêtements; en un mot, qu’il est radicalement faux que cette couleur, prétendue cuivrée, soit innée, ni qu’elle soit la même pour tous les indigènes de l’Amérique du nord; qu’au contraire elle varie de nation à nation, et qu’elle est un de leurs moyens de se reconnaître.»

J’observai que M. Wels, qui vit depuis quinze années chez eux et comme eux, avait leur teint et non celui des Américains; et quant à la vraie nuance de ce teint, elle m’a paru couleur de suie ou de jambon fumé, nettoyé et luisant, parfaitement semblable au teint de nos paysans de la Loire et du Bas-Poitou, qui, comme les sauvages, vivent d’un air chaud et un peu marécageux; semblable encore au teint des Espagnols andalous. Sur cette remarque que je communiquai, _Petite-Tortue_ répondit: «J’ai vu des Espagnols de Louisiane, et n’ai trouvé entre eux et moi aucune différence de couleur; pourquoi y en aurait-il? Chez eux comme chez nous, elle est l’ouvrage du _père des couleurs_, le soleil qui nous brûle. Vous mêmes, blancs, comparez la peau de votre visage à celle de votre corps.» Et cela me rappela qu’au retour de Turkie, quand je quittai le turban, une moitié de mon front au-dessus des sourcils était presque bronzée, tandis que l’autre près des cheveux était blanche comme le papier. Si, comme la physique le démontre, il n’y a de couleur que par la lumière, il est évident que les diverses couleurs des peuples ne sont dues qu’à diverses modifications de ce fluide avec d’autres éléments qui agissent sur notre peau, et qui même la composent. Tôt ou tard il sera démontré que le noir des Africains n’a pas d’autre origine[180].

Les traits de _Petite-Tortue_ me frappèrent par leur ressemblance avec ceux de cinq Tartares chinois qui étaient venus à Philadelphie, à la suite de l’ex-ambassadeur hollandais Vanbraam. Cette ressemblance des Tartares avec les sauvages de l’Amérique du nord a frappé tous ceux qui ont vu les uns et les autres; mais peut-être s’est-on trop pressé d’en induire que ceux-ci sont originaires d’Asie. Comme les sauvages ont des idées de géographie, je communiquai à _Petite-Tortue_ nos systèmes sur cette question; et pour les lui faire mieux entendre, je lui portai une mappemonde comprenant la partie orientale d’Asie et le nord-ouest d’Amérique. Il reconnut fort bien les lacs du Canada, Michigan, supérieur, et les fleuves Ohio, Wabash, Mississipi, etc.; il examina le reste avec une curiosité qui me prouva la nouveauté du sujet pour lui. Mais l’astuce d’un sauvage est de ne jamais marquer de surprise. Quand je lui eus expliqué les moyens de communication par le détroit de _Baring_ et par les îles _Aléutiennes_, «Pourquoi, me dit-il, ces _Tartares_ qui nous ressemblent ne seraient-ils pas venus d’Amérique? y a-t-il des preuves du contraire? ou bien pourquoi ne serions-nous pas nés chacun chez nous?» Et en effet, ils se donnent une épithète qui signifie _né du sol_[181] (_Metoktheniaké_). Je n’y vois pas d’objection, lui dis-je; mais nos _robes noires_ ne veulent-pas le permettre[182]. Il y a seulement la difficulté d’imaginer comment les races quelconques ont commencé. Il me semble, dit-il en souriant, que c’est tout aussi obscur pour les _robes noires_ que pour nous.

J’ai dit que ces sauvages d’Amérique ressemblent aux Tartares; mais pour que cette assertion ait toute sa précision, il est nécessaire d’y faire une exception; car les Eskimaux qui habitent le nord vers la mer Glaciale, ne sont point _Tartares_; et la race d’hommes _aux yeux gris_ qui peuplent l’archipel de Noutka-Sund et tous les rivages adjacents, sont également une race distincte. C’est à celle qui habite le reste du continent et qui forme l’immense majorité, qu’appartient le caractère _tartare_; et ici je mets encore les Kalmouks à part, car les sauvages n’ont pas, comme eux, le nez écrasé, ni toute la face aplatie. En général, leurs traits sont, un visage triangulaire par le bas et presque carré par le haut; le front bien pris; les yeux très-noirs, enfoncés, vifs, plutôt petits que grands; les pommes des joues un peu saillantes; le nez droit; les lèvres plutôt fines qu’épaisses; les cheveux noirs-jais, lisses, plats, sans aucun exemple d’un blond; le regard soupçonneux et décelant un fonds de férocité. Telle est en général leur physionomie, qui se modifie ensuite selon les peuplades et les individus. Au Poste-Vincennes et au Détroit, je remarquai beaucoup de leurs figures, qui me rappelèrent celles des _Fellahs_ d’Égypte, et même de plusieurs _Bedouins_: outre la couleur de la peau, la qualité des cheveux et plusieurs autres traits, ils ont cela de commun avec les uns et les autres, que la bouche est taillée en requin, c’est-à-dire, les côtés plus abaissés que le devant, et que les dents, petites, blanches, et très-bien rangées, sont aiguës et tranchantes comme celles des chats et des tigres[183]. La raison naturelle de ces formes ne serait-elle pas leur habitude de mordre à plein morceau, sans jamais user de couteau? Cette habitude donne évidemment aux muscles une attitude qu’ils finissent par retenir, et cette attitude finit aussi par modifier les solides. En partant de cette idée, la ressemblance des traits entre des peuples, surtout sauvages, très-distants, n’est pas une preuve d’origine ou de parenté, aussi certaine qu’on veut le dire; car il pourrait très-bien arriver que ce fût l’analogie des influences du climat, du sol, des aliments, des habitudes, en un mot, de tout le régime qui fût la cause de la ressemblance des corps et des physionomies. Je ne dis rien de leurs femmes, parce que leurs traits ne m’ont point paru différents. Je ne m’oppose point d’ailleurs à ce qu’il y en ait de jolies, comme le prétendent quelques voyageurs. En voyage, l’appétit donne souvent du goût à des mets que l’on trouverait insipides ailleurs. Je dirai très-peu de chose aussi de l’usage qu’a la tribu des _Chactâs_, de donner au crâne des enfants nouvellement nés la forme d’une pyramide tronquée, en pressant leur tête encore molle avec un moule fait de petites planchettes: cette bizarre pratique est si efficace, que la nation entière est reconnue à sa _tête plate_, qui est devenue son épithète.

Quelques écrivains même de mérite ont prétendu que tous les sauvages se ressemblaient si fort, que l’on avait peine à les distinguer les uns des autres. Sûrement ces écrivains diraient aussi que tous les nègres et tous les moutons se ressemblent; mais cela prouve seulement qu’ils n’y ont pas regardé de si près que le berger et le marchand d’esclaves. «De nation à nation, me dit _Petite-Tortue_, nous nous reconnaissons au premier coup-d’œil: le visage, la couleur, la taille, les genoux, les jambes, les pieds sont pour nous des indices certains; la piste distingue non-seulement les hommes, les femmes et les enfants, mais encore les peuplades. Vous autres blancs, vous êtes frappants avec vos pieds en dehors: nous les portons tout droits pour trouver moins d’obstacles dans les broussailles. Quelques peuples les portent plus en dedans, ont le pied plus large, plus court, appuient plus du talon, ou de l’orteil, etc».

Ce sont sans doute les mêmes écrivains, ou de semblables, qui ont accrédité dans le monde l’erreur que les sauvages n’ont point de barbe: il est vrai qu’ils n’en montrent point; mais c’est parce qu’ils prennent un soin particulier, continuel, presque superstitieux, de se l’arracher et de s’épiler tout le corps. C’est le témoignage unanime de tous les voyageurs qui les ont bien observés, tels que Bernard Romans, Carver, Jean Long, Umfreville, etc.: l’auteur du _British-Empire_ qui, en 1707, écrivait sur la foi des meilleurs témoignages, Oldmixon dit, tom. I, pag. 286: «Les Indiens n’ont point de barbe, parce que pour l’extirper ils usent de certaines recettes qu’ils ne veulent pas communiquer.» L’expérience a fait connaître que ces recettes étaient de petites coquilles avec lesquelles ils la pincent: depuis qu’ils ont connu les métaux, ils ont imaginé de rouler un fil de laiton sur un bois rond, de la grosseur du doigt, et d’en faire une spirale ou boudin à ressort, qui saisit entre ses plis et arrache une quantité de poils à la fois. Il est inconcevable que le baron _Lahontan_ chez nous, et lord _Kaims_ chez les Anglais, aient ignoré ou nié un fait si général; mais il est tout simple que le paradoxal docteur _Paw_ se soit emparé de cette anomalie pour en étayer l’édifice de ses rêveries. _Petite-Tortue_ et M. _Wels_ ne me laissèrent aucun doute sur cette question: le premier s’amusait sans cesse à s’arracher même les poils des sourcils, comme les Turks s’amusent à rouler leur barbe. Il ne serait pas étonnant que cet exercice, continué sur plusieurs générations, affaiblît les racines de la barbe. Quant aux poils du corps, j’ai vu moi-même à plusieurs sauvages, ceux des aisselles longs et droits à m’étonner. Serait-ce parce qu’étant exposés à l’air, ils croissent plus en liberté? cette idée d’arracher la barbe a-t-elle eu pour cause première l’intention d’ôter à l’ennemi une prise dangereuse sur la figure? Cela me semble probable.

L’on vante, avec raison, la taille des sauvages: elle est, en général, svelte et bien prise, plus grande, plus forte chez ceux qui ont un sol arrosé et fertile comme ceux de la Wabash; plus mince, plus courte chez ceux qui ont un mauvais sol, comme tous ceux du Nord, passé le 45°. Mais si l’on ne voit jamais parmi eux ni boiteux, ni manchot, ni bossu, ni aveugle, avant d’en tirer des inductions trop favorables pour leur genre de vie, il est bon d’observer que tout sujet né faible périt nécessairement de bonne heure par l’effet des fatigues il arrive même que les parents délaissent ou détruisent l’enfant mal conformé qui leur serait à charge. Ainsi, la loi de Lycurgue à Sparte se trouve en activité chez les sauvages, non par transmission ou communication, mais par identité de circonstances; parce que chez les peuples pauvres, faibles et toujours en guerre, il n’y a pas de superflu pour nourrir des bras inutiles. C’est par la suite de cette pauvreté que chez beaucoup de sauvages, particulièrement au nord du Lac supérieur, quand les vieillards deviennent à charge, _on les envoie vivre dans l’autre climat_; c’est-à-dire qu’on les tue, comme il se pratiquait chez des sauvages de la mer Caspienne et de la Scythie, selon le récit d’Hérodote. Et pour prouver combien est misérable la vie sauvage, c’est eux-mêmes ordinairement qui demandent à cesser d’exister. Si par accident de maladie ou de guerre un sauvage est mutilé, c’est un homme perdu. Comment un invalide pourrait-il résister à un ennemi muni de tous ses membres? comment pourrait-il chasser, pêcher, se procurer une subsistance quelconque, que personne, à défaut de lui-même, ne lui donnera? Car chez eux personne n’a et ne peut avoir de réserves, et dans ce genre de vie, chacun est réduit à ses propres moyens casuels et variables. Par ces mêmes motifs, l’on ne voit chez eux ni hernies, ni maladies chroniques; «Sois fort ou meurs,» semble leur dire la nature sauvage qui les environne, et qui dans sa dureté ne laisse pas même l’égalité du choix, puisqu’elle-même souvent rend les obstacles plus grands que la force.