Tableau du climat et du sol des États-Unis d'Amérique Suivi d'éclaircissemens sur la Floride, sur la colonie française au Scioto, sur quelques colonies canadiennes, et sur les sauvages

Part 21

Chapter 213,266 wordsPublic domain

J’avais eu l’intention de passer avec eux jusqu’à Saint-Louis, distant de soixante-dix lieues du Poste-Vincennes; mais plusieurs inconvénients m’en détournèrent. Je me contentai de prendre note des faits que m’attestèrent plusieurs témoins oculaires qui, cette année même, et dans les quatre précédentes, avaient visité les lieux; d’après ces informations, il y a du Poste-Vincennes au _Kas_ (c’est-à-dire Kaskaskias), quarante-trois heures de marche[170], estimées par M. Arrow Smith environ cent soixante milles. Le pays, à partir du ruisseau _Ombra_, à trois lieues du Poste, n’est plus une forêt continue, mais une _prairie_ tartare, clair-semée en quelques endroits de petits bouquets de bois, plate, nue, venteuse et froide en hiver: elle est garnie en été de plantes hautes et fortes qui froissent tellement les jambes du cavalier dans l’étroit sentier où l’on marche, que l’aller et le venir usent une paire de bottes. Les eaux y sont rares, et l’on peut s’y égarer, comme l’avait fait un de mes compagnons qui, lui troisième, y avait erré dix-sept jours trois ans auparavant. Les orages, les pluies, les mouches, les taons y sont excessivement incommodes en été. Il y a cinq ans, l’on ne traversait point ces prairies sans voir des troupes de quatre à cinq cents buffles; aujourd’hui il n’en reste plus: ils ont passé le Mississipi à la nage, importunés par les chasseurs, et surtout par les sonnettes des vaches américaines. A l’extrémité de ces prairies, près du Mississipi, est le village de _Kas_, situé en vallée excessivement chaude; il est tellement ruiné qu’il n’y reste pas douze familles _canadiennes_, et cependant en 1764, le colonel _Bouquet_ y comptait quatre cents têtes: en face, à l’autre bord du fleuve, était ci-devant _Sainte-Geneviève_, assez gros village cité pour sa saline: le Mississipi, dans ses débordements, l’a totalement balayé: les habitants se sont retirés à deux milles de là, sur des hauteurs, où ils vivent dans des maisons à pans de bois, chacun sur sa terre. Cinq lieues au-dessus du _Kas_ et du même côté, était le fort de _Chartres_, construit en murailles, avec une magnificence extraordinaire: le terrible fleuve l’a pareillement renversé; il attaque déja un bastion de la _Nouvelle-Madrid_, établissement formé en 1791, en face de l’embouchure d’Ohio, à cent toises du Mississipi qui en a miné le pied de manière qu’aux premières pluies, une forte partie s’éboulera. Ce grand, ce magnifique Mississipi, vanté comme une terre promise par M. B...., est un très-mauvais voisin; fort d’une masse d’eaux boueuses et jaunâtres, large de mille à quinze cents toises, que chaque année il fait déborder de vingt-cinq pieds perpendiculaires, il va poussant cette masse à travers un terrain meuble de sable et d’argile; il forme des îles et les détruit; charrie des arbres qu’ensuite il bouleverse; varie sa route à travers les obstacles qu’il se donne, finit par vous atteindre à des distances où vous ne l’auriez jamais soupçonné: semblable en ceci à la plupart des grands agens de la nature, volcans, orages, etc., qui sans doute sont admirables, mais que la prudence conseille de n’admirer qu’à distance: ajoutez que ses rives chaudes et humides sont très-fiévreuses pendant l’été et l’automne. Tel est le cas du village de la _Prairie du Rocher_, où l’on compte dix familles; et tel celui de _Cahokias_ ou _Caho_, qui n’a pas plus de quarante feux, au lieu de quatre-vingts qu’il avait en 1790: en face de _Caho_ (rive droite), est _Saint-Louis_ ou _Pancore_, ville ou bourg de soixante-dix maisons rassemblées, ayant un beau et utile fort en pierre, de deux acres de superficie, avec seulement cinq ou six familles riches, sur cinq cents têtes blanches d’un peuple pauvre, indolent et fiévreux. Ces cinq ou six familles possèdent le peu qu’il y a d’esclaves noirs, et elles les traitent avec douceur; les lois espagnoles sur les noirs dans la Louisiane, sont les plus douces de tous les codes européens. Cela n’empêcha pas qu’il n’y eût, de la part de ces Africains, en 1791, une insurrection en _Basse_-Louisiane; et cette insurrection fut cause qu’ayant fait armer dans la _Haute_ tous les blancs enregistrés, l’on connut que leur nombre précis était de cinq cents. M. le colonel _Sargent_, secrétaire-général du North-West-Territory, homme d’un esprit distingué, qui, dans l’année 1790, inspecta les établissements de la rive gauche, dits _illinois_, m’a attesté que la totalité des familles françaises n’excédait pas cent cinquante; ainsi toute la ci-devant _Haute_-Louisiane ne peut s’estimer à sept cents hommes de milice, c’est-à-dire à plus de deux mille cinq cents têtes françaises.

Ces récits, je l’avoue, sont très-différents de ceux que l’on a faits à Paris dans ces derniers temps, où l’on représentait ce pays comme un empire bientôt florissant. Mais je les tiens de plusieurs témoins oculaires sans intérêt de _spéculation de terres ou d’emplois_, et je les raconte impartialement, comme j’ai fait de l’Égypte et de la Syrie, sans prétendre empêcher qu’on aille les vérifier. Je me trouve trop bien de mon système pour le changer.

Ce dépérissement général des établissements français sur les frontières de la Louisiane et même du Canada[171], comparé à l’accroissement non moins général de ceux des Anglo-Américains, a été pour moi un sujet fréquent de méditation, afin de connaître les causes d’une issue si diverse dans des circonstances semblables de sol et de climat. Croire avec quelques personnes que les Français ne supportent pas bien ce climat, est un moyen d’explication que je ne puis admettre; car l’expérience a convaincu tous les officiers et médecins de l’armée _Rochambeau_, que le tempérament français résiste mieux au froid, au chaud, aux variations et aux fatigues que le tempérament anglo-américain. Il paraît que notre fibre a plus d’élasticité et de _vie_ que la leur; et la balance penche encore en notre faveur par le vice de leur régime diététique que j’ai exposé, et par l’abus des spiritueux auxquels ils sont presque aussi adonnés que les sauvages. On a remarqué, dans l’expédition du général Wayne et dans d’autres, que les buveurs d’eau-de-vie résistent moins que les buveurs d’eau: et quant aux sauvages, l’on sait que l’eau-de-vie va extirpant leur race bien plus activement que la guerre et la petite-vérole.

En analysant ce sujet très-digne d’intérêt, il m’a paru que les véritables raisons de la différence d’issue se trouvaient dans la différence des moyens d’exécution et de l’emploi du temps; c’est-à-dire, de ce qu’on nomme _habitudes_ et _caractère national_; or, ces habitudes et ce caractère ont pour causes principales le système d’éducation domestique et la nature du gouvernement, l’un et l’autre plus puissans que le fond même du tempérament physique. Quelques traits comparés de la vie journalière des colons des deux peuples, rendront sensible la vérité de cette opinion.

Le colon américain de sang anglais ou allemand, naturellement froid et flegmatique, calcule à tête reposée un plan de ferme; il s’occupe sans vivacité, mais sans relâche, de tout ce qui tend à sa création ou à son perfectionnement. Si, comme quelques voyageurs lui en font le reproche, il devient paresseux, ce n’est qu’après avoir acquis ce qu’il a projeté, ce qu’il considère comme nécessaire ou suffisant.

Le Français, au contraire, avec son activité pétulante et inquiète, entreprend par passion, par engouement, un projet dont il n’a calculé ni les frais, ni les obstacles; plus ingénieux peut-être, il raille son rival allemand ou anglais, sur sa lenteur, qu’il compare à celle des bœufs; mais l’Anglais et l’Allemand lui répondent avec leur froid bon sens, que, pour le labourage, la patience des _bœufs_ convient mieux que la fougue de _coursiers_ fringants et piaffants; et en effet, il arrive souvent qu’après avoir commencé et défait, corrigé et changé, après s’être tourmenté l’esprit de désirs et de craintes, le Français finit par se dégoûter et par tout abandonner.

Le colon américain, lent et taciturne, ne se lève pas de très-grand matin; mais une fois levé, il passe la journée entière à une suite non interrompue de travaux utiles: dès le déjeuner, il donne froidement des ordres à sa femme, qui les reçoit avec timidité et froideur, et qui les exécute sans contrôle. Si le temps est beau, il sort et laboure, coupe des arbres, fait des clôtures, etc.; si le temps est mauvais, il inventorie la maison, la grange, les étables, raccommode les portes, les fenêtres, les serrures, pose des clous, construit des tables ou des chaises, et s’occupe sans cesse à rendre son habitation sûre, commode et propre.--Avec ces dispositions se suffisant à lui-même, s’il trouve une occasion, il vendra sa ferme pour aller dans les bois, à dix et vingt lieues de la frontière, se faire un nouvel établissement; il y passera des années à abattre des arbres, à se construire d’abord une hutte, puis une étable, puis une grange; à défricher le sol, à le semer, etc.; sa femme, patiente et sérieuse comme lui, le secondera de son côté, et ils resteront quelquefois six mois sans voir un visage étranger; mais au bout de quatre ou cinq ans, ils auront conquis un terrain qui assure l’existence de leur famille.

Le colon français, au contraire, se lève matin, ne fût-ce que pour s’en vanter; il délibère avec sa femme sur ce qu’il fera, il prend ses avis; ce serait miracle qu’ils fussent toujours d’accord: la femme commente, contrôle, conteste; le mari insiste ou cède, se fâche ou se décourage: tantôt la maison lui devient à charge, et il prend son fusil, va à la chasse ou en voyage, ou causer avec ses voisins. Tantôt il reste chez lui, et passe le temps à causer de bonne humeur, ou à quereller et gronder. Les voisins font des visites ou en rendent; voisiner et causer sont, pour des Français, un besoin d’habitude si impérieux, que sur toute la frontière de la Louisiane et du Canada l’on ne saurait citer un colon de cette nation, établi hors de la portée et de la vue d’un autre: en plusieurs endroits, ayant demandé à quelle distance était le colon le plus écarté: «Il est dans le désert, me répondait-on, avec les ours, à une lieue de toute habitation, _sans avoir personne avec qui causer_.»

Ce trait, lui seul, est l’un des plus caractéristiques et des plus distinctifs des deux nations; aussi, plus j’y ai réfléchi, plus je me suis persuadé que le silence domestique des Américains, ce qui s’entend aussi des Anglais, des Hollandais et des autres peuples du nord dont ils dérivent, est l’une des causes les plus radicales de leur industrie, de leur activité, de leur réussite en agriculture, en commerce, en arts; avec le silence ils concentrent leurs idées et se donnent le loisir de les combiner, de faire des calculs exacts de leurs dépenses et de leurs rentrées; ils acquièrent plus de netteté dans la pensée, et par suite, dans l’expression; d’où résulte plus de précision et d’aplomb dans tout leur système de conduite publique ou privée. Par inverse, avec la causerie et le perpétuel caquet domestique, le Français évapore ses idées, les soumet à la contradiction, suscite autour de lui des tracasseries féminines, des médisances et des querelles de voisins, et finit par avoir gaspillé son temps sans résultats utiles à lui et à sa famille. L’on croit que ces détails sont des bagatelles; mais ils sont l’emploi _du temps_; et le temps, comme l’a dit _Franklin, est l’étoffe dont nous fabriquons la vie_. Il faut que cette dissipation morale et physique ait une efficacité particulière à rendre l’esprit superficiel; car, ayant plusieurs fois questionné des _Canadiens de frontière_ sur des distances de lieux et de temps, sur des mesures de grandeur ou de capacité, j’ai trouvé qu’en général ils n’avaient pas d’idées nettes et précises; qu’ils recevaient les sensations sans les _réfléchir_; enfin, qu’ils ne savaient faire aucun calcul un peu compliqué. «Il y a, me disaient-ils, d’ici à tel endroit, la distance d’une ou de deux _fumées_ de pipe; l’on peut ou l’on ne peut pas y arriver entre deux soleils, etc.» Tandis qu’il n’est pas de colon américain qui ne réponde avec précision sur le nombre des milles, des heures; sur les grandeurs en pieds et _yards_, sur les poids en livres ou gallons, et qui ne fasse très-bien un calcul composé de plusieurs éléments actuels ou contingents: or, ce genre de science pratique a des conséquences très-importantes et très-étendues sur toutes les opérations de la vie; et ce qui pourra surprendre, il est bien moins répandu chez le peuple français, même d’Europe, qu’on ne serait porté à le penser.

L’on pourra dire, comme je l’ai ouï assez souvent, que ce besoin de conversation ou de causerie, est un effet de la _vivacité du sang_, et d’une gaieté expansive de tempérament et d’esprit; mais si j’en juge par ma propre expérience, il est bien plutôt un produit factice de l’_habitude_ et de l’_opinion_; étant allé en Turkie, _causeur comme un Français_, j’en revins après trois ans de résidence, _silencieux comme un musulman_; de retour en France, je repris aisément mes habitudes natives; mais à peine eus-je vécu quelques mois aux États-Unis, que je contractai de nouveau la taciturnité américaine qui a encore disparu depuis que je suis revenu en France; et je remarque que l’empire de ces _habitudes nationales_ est d’autant plus puissant et plus subjuguant, qu’il est fondé sur des préjugés d’amour-propre et de _bon ton social_; chez les Turks et chez les Américains, parler beaucoup est un attribut de basse classe, un signe de peu d’éducation; tandis que chez les Français, se _taire_ est une affectation de _morgue_ et de _hauteur_; _entretenir_ est un témoignage d’esprit et de politesse; et l’on manque de l’un ou de l’autre si _on laisse tomber la conversation_.

C’est encore par un préjugé de ce genre, né de l’éducation et de l’opinion, que souvent les Français taxent d’immoralité la facilité avec laquelle les Américains vendent et abandonnent leur sol natal ou acquis et amélioré par leurs soins, pour aller s’établir dans un autre; car l’on ne voit pas quel genre de moralité il peut y avoir à rester dans un lieu où l’on ne se trouve pas bien; mais quand on remonte à l’origine de cette idée, l’on découvre qu’elle a été inventée par les lois et entretenue par les gouvernants d’un peuple primitivement serf. Enchaîner les hommes à leur glèbe par des préjugés d’affection, fut de tout temps le but secret ou découvert d’une politique oppressive, et craintive de perdre sa proie. Or, comme ce fut pour rompre de telles chaînes religieuses et civiles, que les Américains émigrèrent d’abord, il ne serait pas étonnant que l’_émigration_, en devenant pour eux un besoin d’habitude, ne réunît encore à leurs yeux le charme d’user de leur liberté. Au reste, les effets en sont et en seront bien autrement utiles à la civilisation du monde que l’esprit végétatif des peuples sédentaires, qui préfèrent de se consumer chez eux d’oisiveté et de guerres, à s’en aller former au loin de brillantes et utiles colonies.

Ce serait peut-être ici le lieu de rechercher l’origine des _habitudes taciturnes_ ou _causeuses_ des deux nations dont je m’occupe; d’examiner quelle analogie existe entre un ciel habituellement brumeux, sombre, et un tempérament mélancolique et sérieux; si un temps froid et humide porte au _spleen_, par quelque action physique sur les nerfs et sur les entrailles: si, par inverse, un ciel clair, un soleil brillant, portent à la gaieté, par un effet stimulant du fluide lumineux sur le fluide nerveux, électrique comme lui; mais parce qu’une telle question, traitée sous tous ses aspects, se compliquerait d’une foule d’éléments divers; qu’il faudrait discuter pourquoi des peuples méridionaux, tels que les _Indous_, les _Turks_, les _Espagnols_, sont aussi _taciturnes_ que des peuples septentrionaux; pourquoi en Angleterre même les habitans des villes très-actives, telles que Londres, ne sont pas moins causeurs que des Français; pourquoi dans ces derniers temps nous-mêmes avions cessé de l’être, selon la remarque des étrangers; pourquoi dans tous les pays les femmes le sont plus que les hommes, et les esclaves plus que les libres; parce qu’enfin il faudrait analyser ce qu’on entend par _nation_; voir si chaque classe, chaque profession n’a pas un caractère moral propre, et si le caractère général politique est autre chose que celui de la classe ou des individus qui gouvernent; je me bornerai à dire que les prétendus principes généraux, hâtivement posés par quelques écrivains politiques, sont en grande partie démentis par une analyse exacte des faits; et que le climat et le tempérament, alors même qu’ils sont une cause physique primordiale du _caractère_ d’un peuple, sont soumis à une cause postérieure et secondaire encore plus énergique, l’action des gouvernements et des lois qui ont la faculté de violenter nos actions, de créer des habitudes nouvelles et contraires aux anciennes, et par là de changer le _caractère_ des nations, ainsi que l’histoire en fournit de nombreux exemples. Le sujet que j’ai traité dans les deux articles précédents m’en fournirait un lui-même; car en étudiant les mœurs des colons de Gallipolis et du Poste-Vincennes, j’ai trouvé des différences remarquables à beaucoup d’égards, et je me suis clairement aperçu que les Français de Louis XIV et de Louis XV, avec leurs idées féodales et chevaleresques, étaient de beaucoup inférieurs en industrie, en idées de police, à la génération qui, depuis 1771, a reçu l’impression de tant d’idées libérales en organisation sociale. J’ai vivement regretté que cette colonie de Sioto, précieuse par la moralité et l’industrie de ses membres, n’ait pas été dirigée dès le principe vers la Wabash ou vers le Mississipi: l’addition de ses moyens à ceux des anciens colons y eût formé une masse capable de se défendre de l’invasion des Sauvages et des agioteurs américains, et eût pu devenir un noyau de ralliement pour d’autres Français prévoyants, et désireux de laisser à leurs enfants un héritage de liberté et de paix.

ARTICLE V.

OBSERVATIONS GÉNÉRALES

SUR LES INDIENS[172] OU SAUVAGES

DE L’AMÉRIQUE-NORD,

Suivies d’un vocabulaire de la langue des _Miâmis_, tribu établie sur la _Wabash_.

Mon séjour au Poste-Vincennes me fournit l’occasion d’observer les Sauvages, que j’y trouvai rassemblés pour vendre le produit de leur chasse _rouge_[173]; on portait leur nombre à quatre ou cinq cents têtes de tout âge, de tout sexe, et de diverses nations ou tribus, telles que les _Ouyas_, les _Péouryas_, les _Sakis_, les _Piankichas_, les _Miâmis_, etc., tous vivant sur la haute Wabash. C’était la première fois que je voyais à loisir cette espèce d’hommes déja devenue rare à l’est des Alleghanys: leur aspect fut pour moi un spectacle nouveau et bizarre. Imaginez des corps presque nus, bronzés par le soleil et le grand air, reluisants de graisse et de fumée; la tête nue, de gros cheveux noirs, lisses, droits et plats; le visage masqué de noir, de bleu et de rouge, par compartimens ronds, carrés, losanges; une narine percée pour porter un gros anneau de cuivre ou d’argent; des pendeloques à trois étages tombant des oreilles sur les épaules, par des trous à passer le doigt; un petit tablier carré couvrant le pubis, un autre couvrant le coccyx, tous deux attachés par une ceinture de ruban ou de corde; les cuisses et les jambes tantôt nues, tantôt garnies d’une longue guêtre d’étoffe[174]; un chausson de peau fumée aux pieds; dans certains cas, une chemise à manches larges et courtes, bariolée ou chinée de bleu, de blanc, flottante sur les cuisses; par dessus elle une couverture de laine ou un morceau de drap carré jeté sur une épaule, et noué sous le menton ou sous l’autre aisselle: s’il y a prétention de parure pour guerre ou pour fête, les cheveux sont tressés, et les tresses garnies de plumes, d’herbes, de fleurs, même d’osselets: les guerriers portent autour de l’avant-bras de larges colliers de cuivre ou d’argent, ressemblants aux colliers de nos chiens, et autour de la tête des diadèmes formés de boucles d’argent et de verroterie: à la main, la pipe ou le couteau, ou le casse-tête, et le petit miroir de toilette dont tout sauvage use avec plus de coquetterie pour admirer _tant de charmes_, que la plus coquette petite-maîtresse de Paris. Les femmes, un peu plus couvertes sur les hanches, diffèrent encore des hommes, en ce qu’elles portent, presque sans cesse, un ou deux enfants sur le dos, dans une espèce de sac, dont les bouts se nouent sur leur front. Qui a vu des bohémiennes et des bohémiens a des idées très-rapprochées de cet attirail.