Tableau du climat et du sol des États-Unis d'Amérique Suivi d'éclaircissemens sur la Floride, sur la colonie française au Scioto, sur quelques colonies canadiennes, et sur les sauvages

Part 20

Chapter 203,664 wordsPublic domain

Le lendemain mon premier soin fut de visiter le local: je fus frappé de son aspect sauvage, du teint hâve, de la figure maigre, de l’air malade et souffrant de tous ses habitants.--Ils ne recherchaient point ma conversation. Leurs maisons, quoique blanchies, n’étaient que des _huttes de troncs_ (log-houses), mastiquées de terre grasse, couvertes de bardeaux, et par conséquent mal abritées et humides. Le village forme un carré long, composé de deux rangs de maisons bâties en file contiguë, sans doute afin de brûler toutes par un seul accident fréquent aux États-Unis: c’est la compagnie qui a commis cette faute grossière parmi une foule d’autres. Quelques jardins clos d’épines et nus d’arbres, mais passablement fournis de légumes, adossent le village au nord-ouest; derrière ces jardins, et au-delà de quelques taillis, est un gros ruisseau qui coule presque parallèlement au fleuve où il se verse, et forme une presqu’île de tout le sol du village. Ce ruisseau, en eaux basses, est plein de boues noirâtres, et quand l’Ohio déborde, il reflue et nourrit de fâcheux marécages. Du côté du _sud-est_, l’on a sous les yeux le vaste lit de l’Ohio; mais les coteaux en face et au nord, les vallées à l’est et à l’ouest, ne présentent à la vue que l’_universelle_ forêt. Au-dessus du village, le sol d’argile retient opiniâtrement les eaux, et forme encore des marécages malsains en automne.--Chaque année les fièvres intermittentes s’établissent dès la fin de juillet, et durent jusqu’en novembre.--Je ne trouvai personne dans cette colonie qui m’eût été précédemment connu; mais comme les Français refusent rarement leur confiance à qui leur témoigne de l’intérêt, j’obtins de trois ou quatre Parisiens qui m’en inspirèrent, des renseignements dont la substance est: «qu’environ cinq cents colons, tous artistes ou artisans, ou bourgeois aisés et de bonnes mœurs, arrivèrent dans le cours de 1791 et 1792 aux ports de New-York, Philadelphie et Baltimore; ils avaient payé chacun cinq à six cents livres de passage, et leurs voyages par terre, tant en France que dans les États-Unis, leur en avaient coûté pour le moins autant; ainsi épars sans direction centrale, sans rassemblement combiné, ils s’acheminèrent sur des renseignements presque vagues vers Pittsburg et le cours inférieur de l’Ohio où le terrain était désigné; après bien du temps et des frais perdus en fausses routes, ils parvinrent à un point géographique, où la compagnie de Sioto faisait construire des baraques: bientôt après, cette compagnie de _Sioto_ faillit envers la compagnie d’Ohio, vendeur et propriétaire primitif, qui ne se tint point liée par les actes de son débiteur, et refusa aux Français la terre que déja ils avaient payée: il s’ensuivit un grave procès d’autant plus fâcheux pour les colons, que leur argent était déja dévoré. Pour comble de malheur, les États-Unis étaient en guerre avec les _sauvages_, qui contestaient cette partie du pays, et qui, fiers d’avoir dissipé l’armée du général _Saint-Clair_ sur le grand Miâmi (4 novembre 1791), bloquèrent les colons de Gallipolis pendant 1792 et 1793, en enlevèrent quatre et en _scalpèrent_ un cinquième, qui a survécu à cette horrible opération; le découragement s’empara des esprits.--Le plus grand nombre abandonna l’entreprise et se dispersa, partie dans le pays peuplé, partie en Louisiane; enfin, après quatre ans de vexations et de litiges de toute espèce, ceux qui demeurèrent obtinrent de la compagnie d’Ohio un terrain de neuf cent douze acres pour une nouvelle somme de onze cents piastres.--_Cette faveur_ fut due surtout à la bienveillance de l’un des membres de la compagnie, le fils du général _Putnam_, qui y ajouta un service encore plus important pour la communauté, celui de refuser l’offre de douze cents piastres que firent deux des colons, dans le dessein d’accaparer le tout, et de rançonner ensuite à leur gré leurs infortunés compagnons.--(Quel nom donner à cette lâche avarice, qui ne sait se faire de richesse que de la misère d’autrui...?)--Par un autre bonheur, à la même époque, le congrès de 1795, mû d’un sentiment de compassion et d’équité, décréta un don de vingt mille acres, à prendre en face de _Sandy-Creek_, pour ces pauvres Français dépouillés:» et cet acte est d’autant plus digne d’une respectueuse gratitude, que déja prévalaient dans ce corps les sentiments d’animosité qui éclatèrent l’année suivante contre le gouvernement et le peuple français. De ces vingt mille acres, quatre mille appartiennent à celui ou à ceux dont les soins avaient promu le don, et le reste dut se répartir entre quatre-vingt-deux à quatre-vingt-quatre têtes subsistantes du nombre premier.

Il n’y avait qu’un an lors de mon passage que tous ces arrangements venaient d’être conclus, et déja l’industrie s’était ranimée de manière à faire sentir et regretter tout ce qu’elle eût opéré, sans des contre-temps si longs et si cruels; néanmoins, l’existence des colons était loin d’être agréable; chaque famille était obligée de vaquer à tous les travaux pénibles d’un établissement nouveau; l’on n’y trouvait qu’à des prix grévants ces bras mercenaires dont l’utilité n’est bien sentie que là où ils manquent. Il était dur à des gens élevés dans la vie aisée de Paris, d’être obligés de semer, de sarcler, de scier le blé, de faire les gerbes, de les porter au logis, de cultiver le maïs, l’avoine, le tabac, les melons d’eau ou pastèques, par des chaleurs de 24 à 28 degrés; il est vrai que toute culture réussissait à souhait, même le coton; pendant l’automne et l’hiver, la livre de daim coûtait un sou ou six liards; le pain, de deux à quatre sous; mais l’argent était d’une excessive rareté. L’érable à sucre exploité en février, donnait à quelques familles qui couraient les bois, jusqu’à cent livres de grosse cassonade noire, souvent brûlée, toujours mélasseuse. L’on trouve dans les îles du fleuve une espèce de vigne basse à grain rond, rouge et assez doux, que l’on suppose venue des plants que les Français avaient faits au fort _Duquesne_, et dont les semences ont été répandues par la friandise des ours; mais son vin, que l’on m’a qualifié de _méchant surêne_, diffère peu de celui des vignes indigènes qui croissent dans les bois jusqu’à soixante pieds de hauteur, et qui ne produisent qu’un raisin noir, petit, dur et sec. Les porcs ont été d’une bonne ressource, et ces colons ont appris des Américains à les préparer si parfaitement, que dans ma route ultérieure je consommai un jambon entier, que je crus avoir été cuit, et qui se trouva être cru et seulement fumé; quelquefois on les préfère tels, et on a toute raison; car la partie maigre de leur viande, lorsqu’on ne la sale pas trop, ou qu’on la fait dessaler à point, est reconnue pour être plus légère et moins maladive en pays chaud que la viande de bœuf.

Telle est la situation de la colonie projetée au _Sioto_; il y a un peu loin de là au bonheur poétique chanté par le _cultivateur américain_, et aux délices de la capitale future de l’_empire d’Ohio_ prophétisé par un autre écrivain. Si les faiseurs de pareils romans pouvaient s’entendre panégyriser sur place, sûrement ils se dégoûteraient de ce banal talent de rhétorique, qui dans le cas présent a détruit l’aisance de cinq cents familles. Partout aux États-Unis, j’ai entendu, de la part des Français, des plaintes amères à ce sujet. Cependant, pour être entièrement juste, il faut avouer que tous les torts ne sont pas d’un seul côté; car si l’on observe que plusieurs expériences notoires auraient dû mettre en garde contre la séduction; qu’en promettant des avantages exagérés, les auteurs n’avaient cependant pas prétendu à une extravagante crédulité, ni exclu les précautions de la prudence; et si j’ajoute que malgré cet exemple, et depuis mon retour à Paris, il s’est encore trouvé des spéculateurs de ce genre qui n’ont pas désiré, qui ont même évité d’être éclairés, l’on sera obligé de convenir que ce sont les _dupes_, qui à force d’engouement et de niaise crédulité, provoquent et créent l’art des charlatans.

J’aurais voulu emporter l’idée que cette colonie pourrait s’affermir et prospérer; mais outre le vice radical de sa situation trop mal choisie, il m’a paru que les impressions de découragement avaient encore trop de motifs subsistants pour pouvoir s’effacer; d’ailleurs j’ai cru m’apercevoir dans mes voyages aux États-Unis, que les Français n’ont pas la même aptitude à y former des établissements agricoles, que les immigrants d’Angleterre, d’Irlande et d’Allemagne.--De quatorze à quinze exemples de _farmers_ ou _cultivateurs_ français que j’ai ouï citer sur le continent, deux ou trois seulement promettaient de réussir; et quant aux établissements en _masse de villages_, tels que _Gallipolis_, tous ceux que les Français avaient ci-devant entrepris ou formés sur les frontières de Canada ou de Louisiane, et qui ont été abandonnés à leurs seules forces, ont langui et fini par se détruire, tandis que de simples individus irlandais, écossais, ou allemands, s’enfonçant seuls avec leur femme dans les forêts, et jusque sur le sol des sauvages, ont généralement réussi à fonder des fermes et des villages solides. A l’appui de mon opinion ou plutôt des faits, je vais citer l’exemple de la colonie française du _Poste-Vincennes_ sur la Wabash, que je visitai après Gallipolis;--et dans cette visite je portai des dispositions d’autant plus propres à bien observer, qu’outre l’intérêt de la question générale, j’avois l’intérêt particulier et personnel de savoir quel genre d’asile le sol si vanté du Mississipi et de la Haute-Louisiane pouvait, dans un besoin éventuel, offrir à des Français d’Europe amis d’une sage liberté.

ARTICLE IV.

DE LA COLONIE

DU POSTE-VINCENNES

SUR LA WABASH;

Et des colonies françaises sur le Mississipi et le lac Érié.

Ayant descendu l’Ohio par _Preston_, _Washington_[167], _Charleston_ (de Kentucky), et par _Cincinnati_, chef-lieu de North-West Territory, j’arrivai à Louisville, distant d’environ trois cent cinquante milles (cent seize lieues) de Gallipolis. Tout cet espace est encore si peu habité, qu’à peine put-on me montrer cinq villages et huit fermes en embryon. Louisville est un lieu de Kentucky d’environ cent maisons, situé deux milles au-dessus des _falls_ ou _chutes_ d’Ohio, qui sont seulement des _rapides_ que l’on me fit franchir en canot. Pendant huit jours j’y attendis la formation d’une caravane de quatre à cinq cavaliers, nécessaire pour traverser trente-six à quarante lieues de forêts et de _prairies_, si parfaitement désertes, qu’on n’y trouve pas une cabane pour gîter. Après trois jours de marche forcée, nous arrivâmes le 2 août 1796 au village louisianais, nommé _Poste-Vincennes_, sur la rivière _Wabash_; l’aspect du local est une _prairie_ irrégulière d’environ trois lieues de long sur une de large, bordée de tous côtés de l’_éternelle_ forêt, parsemée de quelques arbres et d’une grande quantité de plantes à ombelle, hautes de trois à quatre pieds; des champs de maïs, de tabac, de blé, d’orge, de pastèques, même de coton, entourent le village, composé d’une cinquantaine de maisons, dont la blancheur égaie la vue après la longue monotonie des bois. Ces maisons sont rangées sur la rive gauche de _la Wabash_, qui est large d’environ cent toises, et qui en basses eaux est inférieure de vingt pieds au sol du village. Ici il n’y a pas de banquettes comme sur l’Ohio; au contraire, la berge forme une espèce de digue avec talus, dominant de plusieurs pieds le niveau de la prairie. Ce talus est l’ouvrage des débordements successifs de _la Wabash_. Chaque maison, selon la bonne coutume canadienne, est isolée de toute autre, et environnée de sa cour et de son jardin, clos de palissades. Mon œil fut réjoui de la vue des pêchers chargés de fruits, mais attristé de celle de l’odieux _stramonium_, qui foisonne universellement aux lieux habités depuis Gallipolis et plus haut. Attenant au village et à la rivière, est un enclos fermé de pieux pointus de six pieds de hauteur; un fossé de huit pieds de large au plus règne tout autour: cela s’appelle un _fort_; et en effet, c’en est assez pour se défendre d’un coup de main des sauvages.

J’étais adressé à l’un des principaux propriétaires né hollandais, parlant bien français; je reçus chez lui pendant dix jours, tous les bons offices d’une hospitalité aisée, simple et franche. Le lendemain de mon arrivée, il y avoit audience des juges du canton; je m’y rendis pour faire mes observations sur le physique et le moral des habitants rassemblés. Dès mon entrée, je fus frappé de voir l’auditoire partagé en deux races d’hommes totalement divers de visage et d’habitude de corps; les uns ayant les cheveux blonds ou châtains, le teint fleuri, la figure pleine, et le corps d’un embonpoint qui annonçait la santé et l’aisance; les autres ayant le visage très-maigre, la peau hâve et _tannée_, et tout le corps comme exténué de jeûne, sans parler des vêtemens qui annonçaient la pauvreté. Je reconnus bientôt que ces derniers étaient les colons français établis depuis environ soixante ans dans ce lieu, tandis que les premiers étaient des colons américains qui depuis quatre à six ans seulement y avaient acheté des terres qu’ils cultivaient. Les Français, à la réserve de trois ou quatre, ne savaient point l’anglais; Les Américains, presqu’en totalité, ne savaient guère plus de français; comme j’avais appris, depuis un an, assez d’anglais pour converser avec eux, j’eus l’avantage, pendant mon séjour, d’entendre les récits et les rapports des deux parts. (_Extrait de mon Journal._)

«Les Français, lamentant leur détresse, me racontèrent que depuis quelques années, et particulièrement depuis la dernière guerre des sauvages (1788), la fortune avait pris à tâche de les accabler de pertes et de privations; auparavant, et depuis la paix de 1763, époque de la cession du Canada à l’Angleterre, et de la Louisiane à l’Espagne, ils avaient joui sous la protection de cette dernière puissance d’un degré et d’un genre singulier de bien-être. Presque abandonnés à eux-mêmes, au sein des déserts, éloignés de soixante lieues du plus prochain poste sur le Mississipi, sans charge d’impôts, en paix avec les sauvages, ils passaient la vie à chasser, à pêcher, à faire la traite des pelleteries, à cultiver quelques grains et quelques légumes pour le besoin de leurs familles. Plusieurs d’entr’eux avaient épousé des filles de sauvages, et ces alliances avaient consolidé l’amitié des tribus environnantes. Le _Poste_ avait compté jusqu’à trois cents habitants. Pendant la guerre de l’indépendance, l’heureux éloignement où ils étaient de son théâtre les préserva long-temps d’y être compromis; mais vers 1782, sur des motifs bien ou mal fondés, un officier kentokois ayant dirigé contre eux un petit corps, ils furent pillés, et leurs bestiaux, richesse principale, dévorés et enlevés. Le traité de 1783 annexa leur colonie aux États-Unis, et sous ce régime ils commencèrent de réparer leurs pertes. Malheureusement, vers 1788, des hostilités se déclarèrent entre les sauvages et les Américains. Il fut dur d’opter entre deux amis; mais le devoir comme la prudence les ayant joints aux Américains, les sauvages commencèrent contre eux une guerre d’autant plus cruelle, qu’elle fut celle d’une amitié déçue et irritée. Les bestiaux furent tués, le village bloqué, et pendant plusieurs années, à peine les habitants purent-ils cultiver à la portée du fusil; des réquisitions militaires vinrent se joindre à ces calamités; cependant en 1792, le congrès, ému de pitié, donna quatre cents arpents à chaque tête contribuable, et cent arpents de plus à chaque homme de milice. C’eût été la fortune de familles américaines; ce ne fut pour ces colons, plutôt chasseurs que cultivateurs, qu’un don passager que sans prudence, sans lumières, ils vendirent chacun moins de deux cents livres à des Américains; encore ceux-ci les payèrent-ils en toiles et autres marchandises leur rapportant vingt et vingt-cinq pour cent de bénéfice. Ces terres, de qualité excellente, se vendaient déja en 1796, deux dollars l’arpent (total, 2000 livres au lieu de 200 livres), et j’oserais assurer qu’aujourd’hui elles en valent dix. Ainsi réduits la plupart à leurs jardins ou au terrain le plus indispensable, les habitants du _Poste_ n’ont plus eu pour vivre que le secours de leurs fruits, de leurs légumes, des pommes de terre, du maïs, et très-rarement quelque viande de chasse. Il n’est donc pas étonnant qu’ils soient devenus maigres comme des Arabes.--Ils crient à la supplantation, à la spoliation, et surtout ils se plaignent qu’en tout procès et contestation, étant jugés par des lois américaines qu’ils n’entendent pas, et par cinq juges, dont deux français n’entendent que médiocrement les lois et la langue, il leur est impossible de soutenir la concurrence. Les Américains repoussent ces reproches par ceux de l’ignorance, du défaut de toute industrie et d’une indolence _indienne_. Il est vrai que cette ignorance est extrême en tout genre; jamais dans ce village il n’avait existé d’école avant que la révolution française y eut poussé M. l’abbé R.... que j’y trouvai missionnaire, et missionnaire poli, instruit, bien élevé, et, chose admirable! _tolérant_. Sur quatre-vingt-dix têtes françaises, à peine en pouvait-on citer six qui sussent lire et écrire; tandis que parmi les Américains, sur cent individus, hommes ou femmes, quatre-vingt-dix au moins savent l’un et l’autre. Le langage de ces Français n’est pas un patois comme on me l’avait dit, mais un français passable, mêlé de beaucoup de termes et de locutions de soldat. Cela devait être ainsi, tous ces postes ayant été primitivement fondés ou habités en majeure partie par des troupes; le régiment de Carignan a servi de souche au Canada. Je voulus savoir l’époque de fondation et l’histoire première du Poste-Vincennes; mais en dépit de l’autorité et du crédit que quelques savants attribuent aux traditions, à peine pus-je tirer quelques notions précises sur la guerre de 1757, quoiqu’il y ait là des vieillards de temps antérieur. Ce n’est que par aperçu que je suppose l’origine première vers 1735.»

De leur côté, les colons américains me confirmèrent la plupart de ces récits; mais envisageant les faits sous un autre point de vue «Si les _Canadiens_[168], me dirent-ils, se trouvent dans une fâcheuse situation, ce n’est pas à nous, c’est à eux mêmes ou à leur gouvernement qu’ils en doivent adresser le reproche. Ce sont, il est vrai, de bonnes gens, hospitaliers et sociables; mais il sont d’une ignorance, d’une paresse demi-sauvages; ils n’entendent rien en affaires ni domestiques, ni civiles, ni politiques; leurs femmes ne savent ni coudre, ni filer, ni faire du beurre: elles perdent tout leur temps à voisiner, à babiller, et la maison reste sale et en désordre. Les maris n’ont de goût que pour la chasse, la pêche, les voyages de long cours, et une vie toute dissipée. Ils ne font jamais comme nous des provisions d’une saison à l’autre; ils ne savent ni saler, ni fumer le porc, le daim, ni faire la bière, le _saour-crout_, ni distiller le blé ou les pêches, toutes choses _capitales_ pour un cultivateur. S’ils ont quelques denrées ou marchandises, ils veulent, pour s’indemniser de la petite quantité, les vendre quinze et vingt pour cent plus cher que nous qui avons abondance; et tout leur argent s’en va en achats de babioles, de futilités, et en amourettes de _sauvagesses_, espèce de filles aussi coquettes et bien plus gaspilleuses que les blanches: de même tout leur temps se consume en causeries, en narrations interminables d’aventures insignifiantes, et en courses _à la ville_[169] pour voir leurs amis. Lorsque la paix de 1783 rendit ces habitans _citoyens_ des États-Unis, au lieu de _sujets_ du roi d’Espagne qu’ils étaient, leur première demande fut celle d’un _officier commandant_; et ils eurent toute la peine possible à comprendre ce que c’était qu’une administration municipale, choisie par eux et dans leur sein. Aujourd’hui même ils n’ont pas de sujets capables de la former. Ils ne veulent pas apprendre notre langue; et nous, qui sommes les maîtres du pays, nous ne sommes pas faits pour apprendre celle d’une peuplade de quatre-vingts à quatre-vingt-dix personnes qui demain se dégoûteront et s’en iront en Louisiane, et qui feront bien; car avec leur peu d’industrie, ils sont incapables de soutenir notre concurrence, etc.»

D’après les récits des Américains et des _Canadiens_, pareil état de choses a lieu dans les établissements illinois et de la Haute-Louisiane; le découragement, l’apathie, la misère, règnent également chez les colons français de Kaskaskias, de Cahokias, de la Prairie du Rocher, de Saint-Louis, etc.; la nature du gouvernement y a contribué d’une part, en ce que le régime, d’abord français, puis espagnol, étant purement militaire, l’officier commandant est un véritable aga ou pacha, qui donne, vend, ôte à son gré les priviléges d’entrée, de sortie, d’achat et d’accaparement de denrées; en sorte qu’il n’existe aucune liberté, ni de commerce, ni de propriété, et que pour deux ou trois maisons riches, la totalité des habitans est dénuée et pauvre. C’est absolument le régime turk, au sabre près; car j’aime à rendre cette justice aux Espagnols de nos jours, que leur gouvernement n’est pas sanguinaire comme ci-devant.

D’autre part, les mœurs et les habitudes des premiers colons ont été une cause originelle et fondamentale de non-succès et de ruine: soldats dans le principe, ou contraints de le devenir par leurs guerres avec les voisins, ces colons ont été conduits par la nature des choses à préférer une vie tour-à-tour agitée et dissipée, indolente et oiseuse, comme celle des sauvages, à la vie sédentaire, active et patiente des laboureurs Anglo-Américains. Aussi, lorsque dans ces dernières années, ceux-ci ont pu s’introduire dans les établissemens illinois sur la rive gauche du Mississipi, qui dépendent d’eux, leur industrie y a pris un tel ascendant, qu’en cinq ou six ans ils sont devenus les acquéreurs et les possesseurs de la majeure partie des villages. Les anciens colons en détresse leur ont vendu à vil prix, comme au Poste-Vincennes, leurs inutiles possessions; et tel a été le progrès de leur supplantation, qu’en 1796, le village de Kaskaskias, presque en son entier, appartenait à la seule maison E...., et que la maison V...... possédait ailleurs 60,000 acres d’excellentes terres. Sur la rive droite du Mississipi, _terrain espagnol_, quelques Américains se sont liés avec les plus riches maisons du pays, et déja, par ce moyen, ils sont devenus négociants et propriétaires principaux. D’autre part, le gouvernement espagnol, pour donner de la valeur à ses terres, ayant adopté la mesure de les concéder à des Américains qui se _naturalisent_, ces Américains supplantent en commerce, en agriculture, en industrie, en activité, les colons français qui se retirent peu à peu devant eux, et passent en Canada ou en Basse-Louisiane. Deux de mes quatre compagnons de voyage Kentockois se rendaient ainsi au Missouri pour s’y établir; ils me dirent que déja plus de huit cents Américains étaient fixés dans le pays, et que si l’on continuait d’afféager des terres, il y passerait sous trois ans quatre ou cinq mille familles du Kentucky, où les terres sont devenues trop chères, et où les titres de propriété ont été de tout temps trop sujets à procès.