Part 19
D’accord avec MM. _Wibbe_, _Grove_ et _Buch_, il dit que sur la côte de Norwège les vents dominants sont du quart de l’ouest; qu’ils y sont les vents pluvieux (à raison de l’océan), tandis que le nord-est, le sud-est et l’est, y sont les vents secs: qu’au nord du Dofre, le nord-ouest domine avec le sud-ouest; que l’ouest pur et l’est pur sont rares: que sur la côte de Berghen et dans le bassin de Louken, les dominants sont le sud-ouest et l’ouest, tous deux pluvieux: et que dans le bassin du Glomen et tout le golfe d’Agherrhous, ce sont le sud-ouest grand pluvieux, et le sud-est tantôt sec et tantôt pluvieux: voilà pour la Norwège.
A Stockholm, MM. Svanberg et Melanderhielm, disent que les vents dominants sont l’ouest et le sud-ouest qui sont secs: que les vents pluvieux, plus rares, sont l’est, le nord-est, et en été le sud-est; mais que la péninsule de Scanie et le Smaland, participent au climat du golfe d’Agherrhous: ils observent que juin et juillet, dans l’été de 1800, furent très-pluvieux à Stockholm; mais ils n’ont point joint les tables des vents (qui durent souffler de l’est); alors le nord-ouest régnait à Drontheim, le sud et le sud-est dans l’Agherrhous, et l’est sur le golfe Bothnique; de manière que le Dofre était le point de rencontre et de choc de trois courants opposés.
Expliquer ce qui se passait dans l’air en ce lieu, me menerait trop loin; je me borne à vous observer: 1º Que les inondations de la Suède n’ont pu provenir de la fonte des neiges, comme le pense M***; en juin et juillet les neiges d’hiver sont fondues: 2º qu’il est évident que le Dofre, encore qu’il ne soit pas une chaîne pleine comme muraille, a cependant exercé sur les courants de l’air une action incontestable: si M*** le nie, ce sera de sa part une _théorie_ plus que _hasardée_. Quoique des groupes de montagnes ne soient pas immédiatement joints, surtout quand leurs vallons marchent en sens divers, il n’en résulte pas moins un obstacle capable de ralentir le fleuve aérien, de la même manière que des files de rocs dans les lits des rivières, barrent et ralentissent le courant des eaux. Au reste, j’aurai l’occasion de développer plus amplement ma _théorie_ à cet égard.--Agréez mes remercîments de l’exemplaire de la Théorie des vents de la Coudraye, qui se trouve être exactement ce que j’attendais d’un marin instruit et observateur.
ÉCLAIRCISSEMENTS
SUR DIVERS ARTICLES
INDIQUÉS DANS CET OUVRAGE.
ARTICLE PREMIER.
SUR LA FLORIDE.
Et sur le livre de BERNARD ROMANS, intitulé _A concise natural and moral History of east and west Florida_; New-York, 1776, sold by Aitken, in-12.
Courte Histoire naturelle et morale de la Floride orientale et occidentale.
«L’auteur, qui a passé plusieurs années dans le pays en observateur et en médecin éclairé, distingue deux climats en Floride; l’un qu’il appelle _climat de nord_, lequel s’étend du 31° au 27° 40´ latitude; l’autre, le _climat de sud_, qui s’étend du 27° 40´ au 25°: il fonde cette distinction sur ce que dans l’un les gelées sont habituelles pendant l’hiver, tandis que dans l’autre elles sont extraordinairement rares: il eût été simple et plus clair de dire qu’_il gèle dans tout le parallèle du continent_, et qu’_il ne gèle point dans la presqu’île propre_.
«Dans ce pays l’air est pur et clair. L’on ne voit de brouillards que sur la rivière Saint-John; mais les rosées sont excessives. Le printemps et l’automne sont extraordinairement secs; l’automne très-variable du chaud au frais. Le commencement de l’hiver, c’est-à-dire janvier, est humide et tempétueux; février et mars sont secs et sereins; de la fin de septembre à la fin de juin, il n’y a peut-être pas au monde de climat plus doux; mais juillet, août et septembre sont excessivement chauds; et cependant les variations du froid au chaud sont bien moindres qu’en Caroline, et la gelée bien plus rare.
«En toute saison, à midi, le soleil est cuisant; jamais le froid n’affecte même l’oranger chinois, dont le fruit est exquis. Saint-Augustin est sur la frontière des deux climats.
«Sur la côte _est_ ou _atlantique_, règne le vent alisé d’_est_. Sur la côte _ouest_ ou du _golfe mexicain_, les brises de mer venant de l’ouest au nord-ouest rafraîchissent en été toute la presqu’île. Tous les genres de fruits y prospèrent sans y être desséchés de chaleur ou de froid. Dans toute la presqu’île la pluie s’annonce 24 et 48 heures d’avance, par l’excès de la rosée ou par son manque total. Les vents y sont également moins variables qu’un peu plus au nord en remontant vers le continent. Pendant une grande partie du printemps, de même que pendant l’été et le début de l’automne et dans la première partie de l’hiver, ils sont au quart de nord-est; à la fin de l’hiver et dans le commencement du printemps, ils sont ouest et nord-ouest.
«Les quinze à vingt jours qui précèdent l’équinoxe d’automne et les deux ou trois mois qui le suivent, sont redoutables en Floride et dans la mer adjacente; c’est-à-dire, que du commencement de septembre jusqu’au solstice d’hiver, il arrive fréquemment de violentes tempêtes. B. Romans n’a jamais ouï parler de grands accidents à l’équinoxe de printemps. Les terribles ouragans de 1769 arrivèrent le 29 octobre et jours suivants; celui de 1772 fut les 30, 31 août, 1er, 2 et 3 septembre: il souffla d’abord _sud-est_ et _est_ à _Mobile_; en allant plus ouest il était nord-nord-est. Notez que depuis Pensacola il ne fut pas sensible dans l’est. Le vent fit gonfler toutes les rivières; et, par un cas étrange, il fit pousser une seconde moisson de feuilles et de fruits aux mûriers.
«Les vents sud et sud-ouest donnent un air épais et fâcheux aux poumons: il en est de même de cet air étouffé dont on se plaint si fort en juillet et août.--Les vents, depuis le sud-est jusqu’au nord-est, sont humides et frais et donnent de fréquentes ondées qui rendent le sable même fertile. De l’est au nord les vents sont frais et agréables; du nord au nord-ouest ils sont presque froids. Le thermomètre est habituellement entre 84 et 88° Fah. (22½ à 25° R.) à l’ombre, là où l’air circule. Pendant juillet et août il est à 94° (27½ R.); mais au soleil, il est promptement à 114° (36½ R.). Il ne tombe jamais de plus de deux degrés au-dessous du point de la gelée. Il est impossible de se figurer combien l’air est charmant depuis la fin de septembre jusqu’à la fin de juin. La côte orientale de la presqu’île est plus chaude que l’occidentale, et que tout le climat nord dont le rivage est exposé aux piquants vents de l’hiver.
«_La pointe de Floride, à sa partie d’ouest, est très-sujette aux rafales et aux tornados, depuis mai jusqu’en août; ils viennent chaque jour du sud-sud-ouest et du sud-ouest; mais ils passent vite._» (Voyez la carte des vents, où la théorie des courants de l’air s’accorde précisément à placer les tournoiements à cet endroit.)
«Le docteur Mackensie, médecin (différent du voyageur) a beaucoup parlé de la moisissure, de la rouillure et de la liquéfaction du sel, du sucre, etc. Tout cela, il est vrai, se voit plus à Saint-Augustin qu’ailleurs; et cependant il n’est pas de lieu plus sain dans tous ces parages. L’on y vit très-vieux et très-sain. Les Havanais y viennent comme à leur Montpellier.
«Le climat nord, c’est-à-dire la partie ouest et continentale de Floride, a les mêmes caractères que la partie nord de la péninsule; mais il y fait des vents plus froids. L’on a beaucoup parlé de l’épidémie de la Mobile en 1765: la vraie cause fut l’excessive intempérance des soldats. Les Anglais, même les médecins, conseillent dans tous ces climats de boire le _verre de vin; mais on fait ce verre trop large et trop fréquent_.
«Le plus dangereux de tous les inconvénients en Amérique, _n’est ni le chaud, ni l’humide, ni le froid, c’est le terrible et subit changement des extrêmes_ qui vous donne 30° (14° R.) de différence en 12 heures, et cela est _pire au nord qu’au sud_. Le sol de Floride est généralement un sable blanc qui a par-dessous lui une couche d’argile blanche. Le rivage de la mer est sans arbres; l’intérieur est plein de pins.
«_Oldmixon_, dans son ouvrage du _British empire_, est le seul qui ait dit des choses raisonnables sur le caractère des sauvages. _Tous les Européens, avec leurs rêves de la belle nature, n’ont dit que d’absurdes folies._»
Bernard Romans, dans les pages 38 et suivantes, peint les sauvages tels que je les ai vus; sales, ivrognes, fainéants, voleurs, d’un orgueil excessif, d’une vanité facile à blesser, et alors cruels, altérés de sang, implacables dans leur haine, atroces dans leur vengeance, etc., etc. Il représente les _Chicasaws_ pires que les autres. «Les _Chactas_ valent mieux; ils ont de la bonne foi, quelque idée de propriété mobilière et personnelle. Ils sont plus laborieux que tous les autres. Ils vendent tout aux passants; mais ils sont adonnés au jeu.» (L’auteur déduit de cela même l’idée qu’ils ont du _mien_ et du _tien_.) «Le suicide n’est pas rare chez eux ni chez les autres. Ils sont aussi pédérastes que les _Chicasaws_, et les Chicasaws le sont autant que les Grecs. (Ces honnêtes gens-là auraient bien besoin du missionnaire _Atala_.)
«Les Chicasaws comptaient en 1771 250 guerriers «Les Chactas 2600 «Les Creeks confédérés 3500
«_Tous ces sauvages s’arrachent la barbe avec des petites pincettes ou avec des coquilles._
«Les enfants lancent à 20 et 30 _yards_ (mètres) des flèches longues d’un pied, qui sont garnies de coton sur les 4 pouces du gros bout. Ils usent pour cet effet de sarbacanes de 8 pieds, et ils tuent des oiseaux et des écureuils.
«Au reste, le pays des _Creeks_ est de la plus excellente terre et du plus agréable paysage, susceptible de toute production.
«Celui des Chactas est très-bon aussi; mais celui des Chicasaws est une haute plaine sèche, ayant peu d’eau et mauvaise. Leur nord jusqu’à l’Ohio est très-montueux.»
L’auteur a joint trois gravures, représentant les traits physionomiques de ces trois peuples; et quoiqu’elles paraissent avoir été exécutées sur bois ou sur étain, le caractère n’est pas mal saisi.
Tout le livre de Bernard Romans est d’un détail intéressant sur leurs mœurs, leurs manières, et sur les productions du sol.
Il traite avec intelligence des maladies du pays, réfute les assertions du docteur _Lind_, en ce qu’elles ont d’exagéré; il convient de l’excessive humidité rouillante et moisissante à _Saint-John_ et à _Saint-Augustin_, et pourtant Saint-Augustin est très-sain, parce qu’il n’a pas les marais de Saint-John.
Les grandes variations subites du chaud au froid, avec de fortes rosées, sitôt après le coucher du soleil, sont le cas de _Saint-John_, de la rivière _Nassau_, de _Mobile_ et de _Campbelton_; mais à _Pensacola_ et à son est, à New-Orléans et sur le Mississipi, il ne les a point vues, et l’on ne s’en plaint pas. Ces variations d’ailleurs, et cette humidité, ne sont pas comparables à celles de la _Géorgie_, et surtout des _Carolines_. L’on s’en préserve avec du feu dans la maison, et un vêtement de laine le soir. Il n’y a de marais saumaches qu’à _Saint-John_, tandis que la _Géorgie_ et les _Carolines_ en sont infectées, ainsi que de mosquites et de puantes exhalaisons.
Les mouches et les mosquites n’abondent qu’aux rizières et aux indigoteries. Il faut convenir que le Mississipi en est couvert au delà de toute idée. L’on n’y vit que sous la mosquetière. Ils disparaissent à mesure que l’on cultive. En résultat, B. Romans conseille aux gens replets, aux biberons, aux gloutons d’Europe et aux pléthoriques, de ne pas venir ici sans changer entièrement de régime.
Les fièvres sont très-répandues depuis la fin de juin jusqu’au milieu d’octobre, c’est-à-dire précisément après les grandes pluies, combinées avec les violentes chaleurs. Elles sont plus tenaces près des rizières et des indigoteries. Il entre dans de très-bons détails sur cet article, dans les pages 131 et suivantes.
Les marais doux ou saumaches sont malsains, mais non pas les marais d’eaux salées. Au reste, la figure et le teint des habitants suffisent à indiquer leurs maladies.
«Les mosquites ne sont pas si abondants sur les eaux fraîches et sur le courant du Mississipi, qu’au bas de la rivière et sur toute la plage maritime, où ils sont intolérables;» (mais ils le sont tellement dans les bois le long du fleuve depuis l’Ohio, que le soir quand on allume le feu il faut les écarter de l’homme qui prend ce soin, car ils l’aveugleraient).
Le _tétanos_ est terrible en Floride, et il est commun aux gens qui _abusent des liqueurs et qui couchent au frais_.
Enfin l’auteur parle du naufrage de M. _Viaud_ et de madame _Lacouture_, comme d’un fait réel et positif qui eut lieu sur le rivage d’_Apalachicola_; mais ils en ont fait un roman. Les œufs qu’ils trouvèrent ne furent pas des œufs de dinde, mais de tortue. Il cite des personnes qui ont secouru ces deux naufragés.
Il est fâcheux pour la science que ce ne soit pas le livre de Bernard Romans qui ait été traduit à la place de celui de _Bartram_.
ARTICLE II.
SUR
L’HISTOIRE DE NEWHAMPSPHIRE.
Par JÉRÉMIE BELKNAP, Membre de la Société philosophique de Philadelphie;
Et sur l’Histoire du _Vermont_, par Samuel Williams, membre de la Société météorologique d’Allemagne, et de la Société philosophique de Philadelphie.
§ I.
L’ouvrage de M. Belknap, intitulé _The History of Newhampshire_ que j’ai plusieurs fois cité, et qui n’est point traduit en français, est composé de trois volume in-8º, imprimés à Boston. Dans les deux premiers, l’auteur n’a eu pour but que de faire connaître les événements historiques de la colonie de cet État, depuis son premier établissement; le tableau qu’il en présente est d’autant plus curieux, que l’on y trouve l’origine d’une foule d’usages qui, alors établis par des lois coactives et très-sévèrement exécutées, ont tourné en _habitudes_, et composent aujourd’hui plusieurs parties du _caractère_ des Anglo-américains.--L’on y voit l’esprit intolérant des premiers colons, prescrire par des réglements rigoureux les formules de communication, soit entre hommes, soit entre les deux sexes; la manière de faire l’amour avant de se marier, le maintien et la contenance, soit dehors, soit dedans la maison, comment on doit porter la tête, les bras, les yeux, causer, marcher, etc., etc. (d’où sont venus le ton cérémonieux, l’air grave et silencieux, et toute l’étiquette guindée qui règne encore dans la société des femmes des États-Unis). Il était défendu aux femmes de montrer les bras et le cou; les manches devaient être fermées aux poignets, le corset clos jusqu’au menton; les hommes devaient avoir les cheveux coupés courts, pour ne pas ressembler aux femmes; il leur était défendu de porter des santés, comme étant un acte de _libation païenne_; défendu même de faire de la bière dans le jour du samedi, de peur qu’elle ne _travaillât_ le dimanche: tous ces délits étaient susceptibles de _dénonciation_, et la dénonciation emportait _peine_; ainsi régnait une véritable _inquisition terroriste_, et les esprits durent contracter toutes les habitudes que donne la persécution; habitudes de silence, de réserve dans le discours, de dissimulation, de combinaisons d’idées et de plans, d’énergie dans la volonté, et de résistance lorsqu’enfin la patience est à bout. Comme ouvrage moral, ces deux premiers volumes sont intéressants à consulter, vu le soin qu’à pris l’écrivain de recueillir des faits constatés. Mais la quantité d’autres détails en rendrait peut-être la traduction trop longue pour nous autres Français, auxquels ils sont étrangers.
Il n’en est pas ainsi du troisième volume, qui est une description méthodique du climat, du sol, de ses produits naturels et artificiels, de la navigation, du commerce, de l’agriculture, et de tout l’état du pays. L’on peut comparer ce volume à celui de M. Jefferson sur la Virginie: l’un et l’autre sont des statistiques aussi exactes, aussi instructives qu’il est permis aux forces et aux moyens de simples particuliers d’en produire. M. Jefferson, en publiant dès 1782, a eu le mérite de surmonter les principales difficultés, en traçant le premier plan d’un travail alors inusité. M. Belknap, en publiant le sien en 1792, après 22 ans d’observation, a celui d’avoir profité de ce que les progrès de la science ont accumulé de faits et de méthode: son livre (volume troisième), composé de 480 pages, gros caractère, y compris l’appendice, serait susceptible de quelques réductions, à raison de divers détails qui nous sont superflus; et quoique l’auteur y paie un double tribut à son caractère d’Américain et de ministre du saint Évangile, en déclamant quelquefois contre les _philosophes_ et contre les _voyageurs européens_, cet ouvrage n’en est pas moins l’un des plus _philosophiquement_ instructifs, dont on puisse faire présent à notre langue sur les États-Unis.
§ II.
J’en dirai autant de l’Histoire du Vermont, par M. Samuel Williams; elle forme un volume in-8º d’environ 400 pages, d’un caractère plus fin (petit-romain), y compris aussi un appendice sur divers sujets.--L’ouvrage est partagé en 17 chapitres d’une division méthodique.--Situation, limites, superficie, sol, aspect du pays, montagnes, leurs hauteurs, leurs directions, les cavernes, sources, etc., rivières et lacs, climat et saisons, productions végétales et animales, sont les sujets des six premiers chapitres. Le septième et le huitième traitent des sauvages, de leur caractère, de leur éducation, de leur état moral et politique. Les neuf, dix et onze détaillent tous les incidents de la formation de l’État de Vermont et de l’origine de ses premiers colons. Les six autres, sous le titre d’_État de la Société_, font connaître, 1º l’_emploi du temps_ en arts et en commerce; 2º les _coutumes et usages_, comprenant l’éducation, le mariage, la vie civile, etc.; 3º la _religion_ et l’importance du principe _de la parfaite égalité_ des cultes (l’auteur est ministre du saint Évangile); 4º le gouvernement du pays; 5º la population; 6º la _liberté_, qu’il dit être bien moins le produit du _gouvernement_ américain que de la condition et situation du peuple.
L’on pourrait quelquefois trouver que l’auteur entre dans trop de détails, d’explications et de digressions; mais il en résulte tant de faits et d’observations utiles et instructifs, que je regarde ce livre comme l’un de ceux qui ont le plus répandu de connaissances physiques dans le peuple des États-Unis. J’en avais fait exécuter la traduction littérale, ainsi que du troisième volume de Belknap, dans l’intention de la _franciser_[165] à mon premier loisir, et de la publier: mais outre que ce travail excéderait maintenant mes forces, j’apprends qu’il est entrepris par une personne qui ne doit pas tarder d’en enrichir le public.
ARTICLE III.
GALLIPOLIS,
OU
COLONIE DES FRANÇAIS SUR L’OHIO.
L’on ne doit pas encore avoir oublié à Paris une certaine compagnie du _Sioto_ qui, en 1790, ouvrit avec beaucoup d’éclat une vente de terres dans _le plus beau canton des États-Unis, à six livres l’acre_. Son programme, distribué avec profusion, promettait tout ce que l’on a coutume de promettre en pareil cas: «un climat délicieux et _sain_; à peine des gelées en hiver;--une rivière, nommée par excellence _la belle Rivière_[166], riche en poissons excellents et monstrueux; des forêts superbes, d’un arbre qui distille le sucre (l’érable à sucre), et d’un arbuste qui donne de la chandelle (myrica cerifera);--du gros gibier en abondance, sans loups, renards, lions, ni tigres; une extrême facilité de nourrir dans les bois des bestiaux de toute espèce; les porcs seuls devaient, d’un couple unique, produire sans soins en trois ans 300 individus; et dans un tel pays l’on ne serait sujet ni à la taille, ni à la capitation, ni à la milice, ni aux logements de guerre, etc., etc., etc.» Il est vrai que les distributeurs de tant de bienfaits ne disaient pas que ces belles forêts étaient un obstacle préliminaire à tout genre de culture; qu’il fallait abattre les arbres un à un, les brûler, nettoyer le terrain avec des peines et des frais considérables; que pendant au moins une année il fallait tirer de loin toute espèce de vivres; que la chasse et la pêche, qui sont un plaisir quand on a bien déjeuné, sont de très-dures corvées dans un pays désert et sauvage; ils ne disaient pas surtout que _ces terres excellentes_ étaient dans le voisinage d’une espèce d’animaux féroces, pires que les loups et les tigres, les hommes appelés _sauvages_ alors en guerre avec les États-Unis.--En un mot, qu’au cours actuel des marchés d’Amérique, ces terres ne valaient effectivement que six à sept sous l’acre; et qu’aucun acheteur du pays n’en eût offert davantage:--mais en France, mais à Paris, alors surtout, qu’une sorte de contagion d’enthousiasme et de crédulité s’était emparée des esprits, le tableau était trop brillant, les inconvénients étaient trop distants, pour que la séduction n’eût pas son effet; les conseils, l’exemple même de personnes riches et supposées instruites, ajoutèrent à la persuasion; l’on ne parla dans les cercles de Paris que de la vie champêtre et _libre_ que l’on pouvait mener aux bords du _Sioto_: enfin, la publication du Voyage de M. Brissot, qui précisément à cette époque revenait des États-Unis, acheva de consolider l’opinion: les acquéreurs se multiplièrent, principalement dans les classes moyennes et honnêtes où les mœurs sont toujours les meilleures.--Des individus, des familles entières vendirent leurs fonds, et crurent faire un marché excellent d’acheter des terres à six francs l’arpent, parce qu’autour de Paris le moindre prix des bonnes était de cinq ou six cents. Muni de ces titres, chaque propriétaire partit à son gré, s’embarqua dans le cours de 1791, l’un au Havre, l’autre à Bordeaux, d’autres à Nantes, à la Rochelle, et le public parisien, toujours occupé ou distrait, n’a plus entendu parler de cette affaire.
Dès mon arrivée à Philadelphie, en octobre 1795, j’en demandai des nouvelles; mais je n’en pus obtenir de suffisantes.--L’on me dit seulement d’une manière vague, que cette colonie devait être sur l’Ohio _en terres sauvages_, et qu’elle n’avait pas prospéré. L’été suivant je dirigeai ma route par la Virginie, et après avoir fait plus de 120 lieues de Philadelphie à _Blue-Ridge_ près Staunton; après avoir traversé plus de 80 lieues de pays montueux et presque désert, depuis Blue-Ridge jusqu’au delà du chaînon de _Gauley_ ou _Great Laurel_; puis encore avoir descendu 22 lieues en canot la rivière du _Grand-Kanhawa_, encore plus déserte depuis l’Elk jusqu’à son embouchure dans l’Ohio, je me _trouvai le 9 juillet 1796_, au village de _Pointe-Plaisante_, distant d’une lieue et demie de _Gallipolis_: là, j’eus des nouvelles positives de cette _ville des Français_, puisque tel est le sens du nom grec qu’il leur a plu de se donner; l’empressement de voir des compatriotes, d’entendre parler ma langue, que déja je _désapprenais_ dans un pays tout anglais, me fit désirer de m’y rendre sur-le-champ: et le colonel _Lewis_, parent du général _Washington_, m’en facilita les moyens; mais pendant ma route, au déclin du jour, songeant que j’allais voir des Français déçus de leurs espérances, mécontents de leur sort, blessés dans leur amour-propre, et peut-être humiliés de leur situation devant un ex-constituant, qui pouvait l’avoir pronostiquée à quelques-uns, je trouvai des raisons de calmer mon impatience. La nuit commençait lorsque j’atteignis le village de _Gallipolis_; je pus reconnaître seulement deux rangs de petites maisons blanches, placées sur la banquette de l’Ohio, qui en cet endroit est encaissé de 50 pieds à pic: les eaux étant très-basses, je grimpai cette banquette par un talus rapide, pratiqué dans l’écore. L’on me conduisit à une hutte de _troncs d’arbres_ (log-house), qui a le nom d’auberge.--Les Français que j’y trouvai me firent quelques questions, mais bien moins que je n’en attendais, et je pus m’apercevoir de la justesse de ma réflexion antérieure.