Tableau du climat et du sol des États-Unis d'Amérique Suivi d'éclaircissemens sur la Floride, sur la colonie française au Scioto, sur quelques colonies canadiennes, et sur les sauvages

Part 16

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Au premier rang de ces maladies se placent les rhumes, les catarrhes, et tout ce qui dépend des transpirations supprimées, dont les symptômes et les accidents se diversifient, comme l’on sait, à raison des organes affectés. L’on peut dire que les _rhumes_ sont la maladie endémique des États-Unis: ils règnent dans toutes les saisons, et naturellement davantage en hiver et à l’équinoxe de printemps; ils ont pour cause évidente ces brusques variations de température, qui sont le trait caractéristique du climat; ils affectent les femmes plus que les hommes, soit à raison de leur peau plus fine, de leur vie plus sédentaire et plus renfermée, soit à raison des vêtements légers et découverts, dont les modes françaises ont déja passé jusqu’en Amérique: il est vrai que pour s’y introduire, au fort même de la révolution, il leur a fallu prendre des lettres de naturalisation en Angleterre; car je dois dire, pour l’instruction des amateurs et pour l’histoire importante des modes, que j’ai vu arriver en 1795 à Philadelphie, celle qui régnait à Paris en 1793; puis celle de 1794, arriver en 1796; et lorsque je m’inquiétai de ce qu’elle devenait dans l’année intermédiaire, l’on m’expliqua qu’elle la passait à Londres, où elle recevait les formes anglaises pour lesquelles les Anglo-américains ont conservé un goût et un respect filial. Dans les villes de la côte, où l’on s’empresse d’imiter l’Europe, ces rhumes ont aussi pour causes les appartements trop chauds, les bals, les parties de thé, et les lits de plume, quelquefois à l’allemande, c’est-à-dire, plume dessous et plume dessus le corps. Les secousses de la toux, déja si fatigantes pour le poumon, lui deviennent surtout pernicieuses par la répétition des rhumes: pendant deux hivers j’en ai remarqué jusqu’à quatre et cinq récidives chez un grand nombre de personnes de la _bonne société_, car les riches y sont sujets de préférence: il en résulte qu’en peu d’années le poumon s’affaiblit, s’excorie, s’ulcère, et que devenant le siége et presque le _cautère_ des humeurs viciées de tout le corps, le mal se termine par l’incurable _consomption_ pulmonaire.

Tous les voyageurs aux États-Unis ont parlé de la fréquence de cette funeste maladie qui y moissonne principalement les jeunes femmes et filles dans la fleur de l’âge et de la beauté: elle est plus commune dans la Nouvelle-Angleterre et dans les États du Milieu, que dans les États du sud et de l’ouest. Le docteur _Currie_, de Liverpool, me paraît en expliquer très-bien la raison, lorsqu’il dit[153] que dans les Carolines et la Virginie, l’air chaud attire vers la peau, et dissipe par la transpiration abondante les humeurs morbifiques et les matières crues des mauvaises digestions (qui elles-mêmes sont effets et causes des rhumes); tandis que dans les États du _Milieu_ et du _Nord-est_, l’air humide et froid, fermant l’exutoire puissant de la peau, concentre au dedans du corps les humeurs qui, pour se faire issue, attaquent chaque organe et se fixent sur celui qui offre le moins de résistance[154]. J’ai lieu de croire que le thé très-chaud, dont les Anglo-américains chérissent l’usage, contribue encore à multiplier les rhumes; car j’ai souvent remarqué sur eux comme sur moi, que la moiteur qu’il occasione rend la peau plus sensible au froid, et que très-souvent j’ai pris un rhume après un déjeuner de thé, en sortant par un temps frais. L’on m’a dit que de ma part c’était faute d’habitude; mais si tel est sur un corps neuf l’effet de cette boisson, pour être moins vif, il n’est pas moins réel sur un corps habitué. J’aurai d’ailleurs bientôt occasion de remarquer que tout le régime alimentaire des Américains est _calculé_ pour détruire la meilleure santé, et qu’ils vivent dans un état habituel d’indigestion extrêmement favorable aux rhumes. En ce moment je me résume à dire, que puisque les phthisies et les consomptions dérivent des rhumes habituels; les rhumes dérivant eux-mêmes de l’état habituel de l’air et de ses trop brusques variations, l’on a droit de regarder ces maladies comme un effet spécial du climat.

2º Les voyageurs sont également d’accord sur les fréquences des fluxions aux gencives, de la carie des dents et de la perte précoce de ces précieux instruments de la mastication. L’on peut dire que sur cent individus au-dessous de 30 ans, il n’y en a pas dix qui soient intacts à cet égard: l’on est surtout affligé de voir presque généralement de jeunes et jolies personnes qui, dès l’âge de 15 à 20 ans, ont le dentier perdu de taches noires, et souvent détruit en majeure partie. Les opinions, celles des médecins même, diffèrent sur la cause d’un mal si universel: les uns veulent que ce soit l’usage effectivement habituel et universel des viandes salées; d’autres prétendent qu’il faut l’attribuer au thé et à l’abus des sucreries. Le médecin suédois Peter Kalm, en comparant les régimes de diverses nations et de diverses classes de la société, me paraît avoir démontré que ce n’est point comme boisson sucrée, ni comme plante acrimonieuse que le thé nuit aux dents, mais comme boisson _trop chaude_; et en effet, il est d’expérience ancienne et connue, que toute boisson trop chaude, même du bouillon, donne aux dents une sensibilité douloureuse, qui se manifeste lorsque ensuite on leur fait toucher des corps froids: il s’établit réellement dans leur partie osseuse un ramollissement qui les rend, comme l’on dit, _gelives_, et les prépare à la dissolution: voilà sans doute pourquoi les dents gâtées sont un mal universel dans tout le nord de l’Europe, parce que dans les pays froids, boire chaud est une sensation agréable au palais, à l’estomac et à tout le corps; de même que, par inverse, boire frais est la sensation desirée dans les pays chauds, et il est remarquable que dans ces derniers pays les dents sont en effet très-généralement saines et belles, comme nous le voyons chez les Nègres, chez les Arabes, chez les Indiens, etc.

A l’appui de cette théorie, vient un fait remarqué depuis 20 ans aux États-Unis: jusqu’alors l’on n’avait jamais vu de sauvages ayant le dentier gâté; et les sauvages mangent ordinairement froid. Quelques individus, et particulièrement des femmes des tribus _Onéidas_, _Senecas_ et _Tuscaroras_, qui vivent dans l’enceinte des États-Unis, ayant pris l’usage du thé, leurs dents en moins de trois ans sont devenues semblables à celles des _blancs_, tachées de points noirs et de carie. Un autre fait cité par le navigateur Bougainville, y est encore parfaitement analogue, lorsqu’il dit que les misérables ichthyophages de la terre de feu (_les Pecherés_), ont tous les dents gâtées; et ils vivent, ajoute-t-il, presque uniquement de coquillages, non pas crus, mais qu’ils font griller et _qu’ils mangent brûlants_.

Cependant je ne crois pas que l’on puisse exclure comme raison auxiliaire, l’usage des viandes salées, puisqu’il est constant que le scorbut, ennemi spécial du dentier, affecte le sang de tous les peuples qui usent de cet aliment. Si même l’on remarque que l’un des symptômes de cette maladie est l’odeur putride de l’haleine, et que cette odeur a lieu plus ou moins dans ceux qui ont les dents gâtées, l’on conclura que ce sont les viandes salées, dont la digestion et même le chyle alkalin et à demi putrescent portent au poumon ce genre d’exhalaisons, qui sont réellement la cause radicale et première des caries; et les boissons _trop chaudes_ en y disposant immédiatement le dentier, et par elles-mêmes et par le contraste subséquent de l’air froid, y concourront encore par la propriété qu’elles ont de débiliter l’estomac, et de vicier les digestions. L’on ne saurait faire les mêmes reproches aux viandes fraîches, puisque les Tartares, les sauvages de l’Amérique du nord, les Patagons, et tous les animaux carnassiers, lions, loups, chiens, etc., ont des dents parfaitement belles et saines: l’on ne peut non plus inculper le sucre ni les sucreries, puisque les Africains, les Indiens, et tous les peuples qui usent et abusent de la canne à sucre et de fruits sucrés, ont des dents admirables, et que les sucs acides même des digestions (cas habituel des pays chauds) ne sont propres qu’à les nettoyer. D’après ces remarques, il seroit digne de la tendresse des parents et de la sagesse des médecins en tous pays, et surtout aux États-Unis, de décréditer l’usage des boissons chaudes, des viandes salées, et de les proscrire du régime, surtout de celui de l’enfance et de la jeunesse. Alors les fluxions, dues aux variations de l’air, et qui ne sont qu’un agent secondaire de la perte des dents, n’exerceraient qu’une très-petite portion d’influence.

3º Les fièvres d’automne avec _frisson_, appelées _fever_, _an ague_, les intermittentes, les tierces, les quartes, etc., sont un autre mal régnant aux États-Unis, à un point dont on ne se fait pas d’idée; elles sont surtout endémiques dans les lieux nouvellement défrichés et déboisés, dans les vallées, sur le bord des eaux soit courantes, soit stagnantes, près des étangs, des lacs, des chaussées de moulins, des marais, etc. Dans l’automne de 1796, sur une route de plus de 300 lieues, je n’ai pas trouvé, j’ose le dire, 20 maisons qui en fussent parfaitement exemptes; tout le cours de l’Ohio, une grande partie du Kentucky, tous les environs du lac Érié, et principalement le Genesee, et ses cinq ou six lacs, le cours de la Mohawk, etc., en sont annuellement infectés. Étant parti du poste de _Cincinnati_ le 8 septembre avec le convoi du payeur-général de l’armée, major _Swan_, pour nous rendre au fort _Détroit_, distance de plus de 100 lieues, sur 25 têtes que nous étions, nous ne campâmes pas une seule nuit sans acquérir un nouveau fiévreux. A _Grenville_, dépôt et quartier-général de l’armée qui venait de conquérir le pays, sur environ 370 personnes, 300 étaient attaquées: quand nous arrivâmes à Détroit, j’étais le troisième resté sain, et le lendemain le major Swan et moi, nous tombâmes dangereusement frappés de fièvre maligne. Cette fièvre maligne visite chaque année la garnison du fort _Miâmi_, et elle y a pris déja plus d’une fois le caractère de la fièvre jaune.

Ces fièvres automnales ne sont pas mortelles, mais elles minent peu à peu les forces, et abrègent très-sensiblement la vie. D’autres voyageurs ont remarqué avant moi, que par exemple, dans la Caroline du Sud, qui y est très-sujette, l’on est vieux à 50 ans, comme on l’est en Europe à 65 et 70; et j’ai ouï dire à tous les Anglais que j’ai connus aux États-Unis, que leurs amis établis depuis peu d’années dans la partie méridionale et même moyenne, leur paraissaient vieillis du double de ce qu’ils eussent été en Angleterre et en Écosse. Ces fièvres une fois établies chez un sujet à la fin d’octobre, ne le quittent plus de tout l’hiver, et le jettent dans une langueur et dans une faiblesse déplorable. Le bas Canada et les pays froids adjacents n’y sont presque pas sujets. Elles sont plus communes dans le plat pays tempéré, et surtout au bord de la mer que dans les montagnes: par cette raison, il semblerait que les cultivateurs dussent préférer les pays élevés; mais comme le sol en est maigre et moins productif, ils préfèrent la plaine. Instruit par les Américains à réduire tout en calcul, je leur ai quelquefois fait ce raisonnement: «La plaine, dites-vous, et les bas-fonds, vous rendent par an 40 boisseaux de maïs ou 20 de froment: les terrains de côte ou de montagne en Kentucky et en Virginie ne vous en rendent pas la moitié: fort bien; mais en plaine vous êtes malade six mois, et en montagne l’on travaille pendant les douze; donc tout est égal, excepté qu’en montagne on est gai et alerte: or, gaieté vaut mieux que richesse, dit le bon homme Richard; et en plaine on est triste, et souffrant une moitié de l’année; et l’on passe l’autre moitié à se rétablir et se préparer à retomber encore.»--«Fort bien, monsieur, me répondit un jour un ministre (curé); mais dans votre équation, vous oubliez un terme très-puissant, plus puissant peut-être ici qu’en Europe; l’avantage d’être six mois sans rien faire.» Et ce ministre avait raison; car j’ai fréquemment entendu assurer en Virginie que les habitants de la côte de Norfolk préfèrent leur séjour fiévreux, mais abondant en poisson et en huîtres, qui ne coûtent presque rien, à la vie salubre des pays montueux, où l’on ne garnit sa table qu’à force de travail.

Par suite de ces raisonnements, le remède qui plaît le plus à ces malades, est celui qu’ils appellent _bitters_, les _amers_, dont l’eau-de-vie, le rhum ou le vin de Madère sont la base: et ce qui pourra étonner mon lecteur, c’est que réellement ce remède est l’un des plus efficaces: j’ai recueilli plusieurs exemples en Virginie et en Pensylvanie de familles cultivatrices, dont tous les membres ne buvant que de la bierre ou de l’eau étaient sujets à la fièvre, tandis que le mari qui usait et même abusait des boissons spiritueuses en était constamment exempt: il paraît même qu’en Hollande on a généralement cette opinion, et que l’on y regarde la fumée de tabac et les boissons fortes comme des préservatifs de la fièvre et de l’humidité. J’ai aussi connu deux cas où le desséchement d’un petit étang et du canal d’un moulin ont radicalement délivré deux familles des visites annuelles des fièvres d’automne.

Quelques observations que j’ai recueillies en Corse pendant ma résidence en 1792, se lient si bien à ce sujet important, que je ne puis les passer sous silence. Des fièvres de la même espèce infestent régulièrement chaque année plusieurs postes militaires en cette île et entre autres le petit port de Saint-Florent, qu’avoisine un pernicieux marais de 72 arpents: elles y prennent sur la fin de l’été, et dans les six premières semaines de l’automne, le caractère putride et malin, à raison de l’intensité de la chaleur et des exhalaisons; il faut alors tous les 15 ou 20 jours en renouveler les garnisons françaises en tout ou en parti, sous peine de voir les soldats en subir les suites graves et finalement mortelles; nos médecins, après l’essai de beaucoup de remèdes, remarquèrent que deux seuls postes dans toute l’île étaient absolument privilégiés, et que jamais aucune fièvre n’approchait des forts de _Vivario_ et de _Vitzavona_ sur _Bogognano_. Le hazard, comme il arrive toujours, rendit encore plus saillante la vertu salubre et même curative de ces deux situations: un officier suisse-grison tomba dangereusement malade de la fièvre à Saint-Florent, et ayant désiré d’être transporté au fort de Vivario, dont la garnison était de son régiment, il y recouvra en moins de 15 jours et la vie et la santé: le médecin répéta cette expérience sur les soldats français de son hôpital: et elle réussit si bien, que l’usage s’est établi d’y envoyer des fiévreux presque désespérés; et sans autre remède, jamais la fièvre n’a persisté au delà du onzième jour.

Or, ces deux postes diffèrent de tous les autres, en ce que non seulement ils sont éloignés de tout marais, de toute eau stagnante, mais qu’en outre ils sont placés comme deux nids d’aigles sur la chaîne des monts qui partagent l’île par son centre et dans sa longueur. L’élévation des forts au-dessus de la mer est d’environ 1100 toises: leur température ressemble à celle de la Norwège ou des Alpes moyennes, bien plus qu’à celle de l’île. Les plus vives chaleurs n’y excèdent jamais 16 à 17 degrés, et ne sont telles que dans les trois mois d’été; les neiges les environnent pendant 3 ou 4 mois, et quelquefois interrompent toute communication pendant huit ou dix semaines. La ventilation y est constante et souvent très-violente, parce qu’ils sont situés aux deux extrémités d’une gorge ou _détroit_, qui à ce lieu sépare la ligne des sommets formés de rocs généralement impraticables. L’on a remarqué que le fort de Vitzavona au revers occidental des montagnes, était plus humide que celui de Vivario, et un peu moins sain: jusqu’en 1793 la garnison de ces deux forts, consistant en quinze à vingt soldats pour chacun, avait été composée de Grisons, parce que ces montagnards y trouvant un climat analogue au leur, s’y plaisaient, quoiqu’en y menant une vie propre à ennuyer. Leur régime consistait, surtout en hiver, en viandes salées, en _saur-craout_ ou choux fermentés, en bière et vin de basse qualité, et très-souvent en biscuit au lieu de pain. A peine avaient-ils autour du fort et parmi les rocs quelque espace libre pour se promener; pendant les six mois de la mauvaise saison, il leur arrivait fréquemment d’être enfermés huit et quinze jours de suite, _à huis clos_, par les tempêtes furieuses, les pluies, les neiges, les brouillards, dont cette région des nuages est alors le théâtre; en un mot, leur vie était celle d’une garnison de vaisseau. Je parle de ces faits comme témoin, ayant visité l’intérieur de ces deux singulières habitations, où la maladie la plus dominante est la pleurésie.

Un tel régime ne peut être la cause de tant de salubrité, puisque dans le pays inférieur il eût certainement donné la fièvre et le scorbut. Le principe de la santé ne peut donc s’attribuer qu’à la qualité de l’air, qui, à cette élévation de onze cents toises, est pur, subtil, frais, tandis qu’à la plage il est _chaud_, _humide_, et chargé d’exhalaisons de tout genre.

De là, une première indication curative très-simple, qui consiste à changer d’atmosphère, et à choisir un air reconnu pour élastique et pur, tel qu’il se trouve assez ordinairement dans nos climats, sur les lieux élevés: je ne fais pas une règle générale ni absolue de cette condition _des lieux élevés_, parce que même en France, nous avons des lieux élevés qui sont malsains et fiévreux[155], et cela parce qu’ils sont au voisinage ou _sous le vent_ de terrains humides et marécageux: le cas est beaucoup plus commun dans les pays chauds; et une foule de coteaux et de hauteurs en Corse et en Italie sont tout-à-fait inhabitables, parce qu’encore qu’ils soient quelquefois très-distants des marais, ils ont l’inconvénient grave d’être placés dans la ligne et dans le _lit_ du vent le plus habituel qui leur en apporte les exhalaisons.

La même chose a lieu dans le Bengale où les troupes anglaises ont trouvé sur des hauteurs boisées, de l’aspect le plus séduisant dans un pays chaud, la fièvre décrite par leurs médecins sous le nom de _fièvre de colline_ (hilly fever). L’on n’imaginerait pas qu’avec ce nom elle fût la même que celle des lieux bas et marécageux, et néanmoins elle est réellement telle, ayant pour causes non-seulement une humidité locale excessive, établie par les pluies énormes des moussons, mais encore l’évaporation de toute la plaine du Bengale, dont les nuages sont arrêtés et fixés par les bois qui couvrent ces monts ou chaînons. L’on ne doit donc désigner les lieux élevés comme salubres qu’autant qu’ils joignent les conditions de sécheresse locale, d’abri des courants d’air infectés et de ventilation fraîche et libre.

Une seconde indication plus compliquée, est de procurer par art cette espèce ou qualité d’air que la nature produit en certaines circonstances sur les hauteurs, et de neutraliser les gaz morbifiques des lieux infectés. La chimie a fait depuis 20 ans d’heureuses et savantes découvertes en ce genre, et la sagacité que semble inspirer cette science donne le droit d’en attendre d’autres des esprits distingués qui la cultivent. Ils ont prouvé que dans l’air atmosphérique, le principe favorable à la respiration et à la vie était le gaz appelé _oxygène_: que de sa dose plus ou moins grande dépendait cette plus ou moins grande _pureté_ ou _salubrité_ dont on parlait sans la bien connaître. Les expériences de Lavoisier ont porté la dose de ce gaz oxygène à 27 parties sur 100 d’air ordinaire, les 73 restantes étant de l’_azote_ ou _air fixe_: plus récemment celles de Berthollet l’ont réduite à 22 et demie; et peut-être cette différence n’implique-t-elle pas erreur ou contradiction, puisqu’il est probable que la dose varie selon les vents régnants. Elle doit également varier selon les contrées; il serait intéressant d’appliquer ces recherches à des pays de température très-diverse, et de comparer l’air sec et froid de la Sibérie à un air tantôt chaud et humide comme celui des Antilles[156], tantôt chaud et sec comme celui d’Égypte et d’Arabie, et aussi de comparer l’air des couches terrestres à l’air des couches moyennes et supérieures. Les ballons peuvent rendre d’utiles services pour cet objet: quant à présent il paraît certain que dans nos zones tempérées, l’air n’est plus pur sur les hauteurs que parce qu’il contient plus d’oxygène, et moins de _gaz exhalés_; et dans le cas cité de Vitzavona et de Vivario, le poids spécifique de l’oxygène, qui est un peu plus fort que celui de l’air atmosphérique, n’est pas une circonstance contradictoire, puisque la fraîcheur du local doit l’y retenir et l’y fixer de préférence à la plage brûlante dont il serait chassé.

D’autre part, des expériences récentes ont constaté que l’_acide muriatique oxygéné_ possède à un degré éminent la qualité de désinfecter l’air atmosphérique, c’est-à-dire de neutraliser et détruire les _gaz morbifiques_ qu’il contient: ce moyen ne fût-il que préservatif, il serait encore un nouveau bienfait précieux par sa simplicité et son énergie. Mais il nous reste beaucoup à connaître sur les diverses espèces des gaz pernicieux qui flottent dans l’air, et sur leur manière d’attaquer la santé et la vie; je dis _diverses espèces_, parce qu’en effet il en est de si subtiles, que jusqu’à ce jour les instruments n’ont pu les saisir. A juger ce _gaz_ par leurs effets, l’on peut les considérer comme des poisons dont les particules agissent sur les humeurs, du système tantôt sanguin et tantôt nerveux, à la manière des _levains de fermentation_, qui, appliqués à une masse, y développent un mouvement intestin d’un progrès croissant rapidement. L’action de divers gaz, et particulièrement du muriatique oxygéné, qui sans secousse et sans avertissement anéantit la vie, non-seulement par la respiration, mais encore par l’absorption de la peau, est un exemple de l’activité que d’autres peuvent avoir. C’est à de telles causes qu’il faut attribuer ces épidémies dont l’invasion est si brusque en certaines constitutions de l’atmosphère et en certains pays: et quant aux affectations fébriles, spécialement celles avec frisson et avec retours périodiques, si l’on remarque que dans ces retours réguliers de 12, de 24, de 36 heures, etc., elles suivent une marche semblable à celle de plusieurs fonctions essentielles de la vie, telles que le sommeil, la faim, etc., l’on sera porté à croire que le foyer de perturbation n’est ni dans les premières voies, ni dans le sang, mais dans l’organe immédiat de la vitalité, dans le système nerveux: c’est par une action quelconque sur le fluide qui abreuve la pulpe des nerfs, que la fièvre en général se déclare si subitement, qu’elle n’a besoin que d’un coup de soleil, d’un coup de vent frais, d’une ondée de pluie, d’une transition brusque du chaud au froid, et même du froid au chaud. Si l’on ajoute qu’elle se déclare de préférence dans les saisons et dans les lieux sujets aux vicissitudes de froid et de chaud; qu’elle-même n’est qu’une sensation alternative de chaud et de froid; que la sueur qui suit le paroxysme est un symptôme spécial de toute crispation des nerfs: le foyer que j’indique acquerra une nouvelle vraisemblance; et alors le mécanisme des contagions deviendra évident, simple, puisque le poumon et les parois du nez mettent d’immenses faisceaux de nerfs en contact immédiat avec les miasmes flottants dans l’air respiré, et l’on concevra pourquoi les _drogues_ et les remèdes bus et mangés pendant plusieurs mois, ont moins d’efficacité à guérir les fièvres, surtout automnales, que le changement d’atmosphère et la respiration de l’air oxygéné de _Vitzavona_ et de _Vivario_.

De la fièvre jaune.