Suzanne et le Pacifique

Part 16

Chapter 162,342 wordsPublic domain

Car il avait trois dents en or. Il me regarda, méfiant, se demandant si l'on ne m'avait pas prévenue de sa phobie, surveillant désormais le moindre de mes gestes, attendant la moindre de mes paroles, comme celui qui sait le revolver de l'autre chargé, m'offrant des asperges à l'huile, me disant du mal de la sauce blanche, avec toute la bassesse de quelqu'un qui a peur d'un spectre; me livrant la plus belle femme de l'assemblée en me contant sa passion pour son chauffeur, employant plus de vilenies pour éviter le seul mot de mort et me distraire que bien d'autres pour écarter la mort même; recourant pour me gagner à des ruses qui pouvaient faire croire à sa franchise, me disant du bien de l'Allemagne, du mal de la France, et il ne pensait ni l'un ni l'autre. Je lui parlais de Daumier, qui était mort, de Degas, qui venait de mourir, mais lui me questionnait sur Vuillard, sur Bonnard, sur tous ceux qui avaient longtemps à vivre, comme celui qui remplace les vraies cartouches par des fausses dans le revolver sur la table, affectant, jusqu'au moment où j'insistai, de croire Degas encore vivant, tombé en enfance, mais vivant, dans le coma mais vivant... Là-bas l'orchestre jouait _le Vaisseau fantôme_, et tous à nouveau lui souriaient et s'inclinaient vers lui... Moi j'abandonnai la partie... La vue, l'odorat, l'ouïe s'étaient en vain épuisés; de noble en lui, de digne, il ne pouvait plus y avoir qu'un métal entré par hasard, un louis d'or avalé, un pharynx d'argent... Peut-être encore le toucher m'indiquerait-il... Comme il avançait les doigts vers une carafe, par un geste à dessein maladroit, j'effleurai sa main; elle était froide, lisse, dure; il me regarda, le même regard faux dans ses yeux vairons, devinant ce que j'allais dire, rejetant déjà sa serviette, presque levé... Je le dis...

--Vous avez des mains de mort...

Il me salua, pour détourner quelque maléfice, et partit...

Alors je me tournai vers les autres, et soudain je m'aperçus qu'eux aussi, par l'effet de cette immonde vertu, ils avaient été retirés de mon coeur. Cette chaîne que chacun accrochait de mon regard à l'un de ses traits ou l'un de ses gestes, Edwin l'avait décrochée pour s'enfuir. Ils étaient là, devant moi, réussis évidemment dans leur genre, comme des petits pâtés cuits à point; un peu plus de cuisson, et le rouge de madame Blumenoll fondait, et le coeur de Mrs Baldwann. Quelques-uns restaient sympathiques, émergeaient au-dessus des autres, je les repêchais comme jadis mes épaves. Je regardai Billy, je vis un grand enfant blond et rose, bon, beau, spirituel, riche et doux,--un pauvre enfant! Il me sourit, lui le milliardaire qui pensait en cette minute à notre automobile Pic-Pic en or, notre villa Plumet en vermeil, à notre existence Rolls Royce en diamant. Mais je fermai les yeux... J'avais perdu aussi Billy... Là-bas on parlait du _Lusitania_ et tous se tournaient vers la place d'Edwin avec des sourires flatteurs, étonnés de la trouver vide.

Maintenant j'étais sur la terrasse du Plazza. Étendu dans un casier, quatorze étages au-dessus de moi, pauvre bouteille humaine, Billy, averti de ma décision, pleurait. Je voyais de grandes raies lumineuses quadriller la cité comme un gâteau, les unes entaillées jusqu'au macadam, les autres là-bas appuyées à peine; il faudrait tirer là-bas pour arracher sa part, qui viendrait avec des lambeaux de parquets couverts d'enfants endormis, de couples... Je voyais les ombres des arbres, selon les becs de gaz, se confier aux arbres mêmes ou les fuir de toutes leurs forces. Je voyais les grandes roues et les réclames de Broadway tourner selon des lois astrales. Jamais reflet plus brutal ne fut donné de la Voie lactée que ce soir par Broadway. Même dans cette nuit, même dans ce repos, je sentais que j'avais décliné le droit, prêté à moi par Dieu, de voir sur chaque humain ce privilège qui le rend supérieur à tous les autres; et les animaux, et les objets eux-mêmes retombaient pour moi à leur lot commun qui est de plaire ou de déplaire; et parmi ces chauves-souris qui volaient, une seule, qui passait, qui revint, me plut; et parmi les veilleurs de nuit, un cercle de lumière autour d'eux, qui circulaient dans l'ombre comme des îles, un seul, qui s'arrêtait chaque fois que je comptais dix, excita mon amour, ma peine. Le champagne aussi m'énervait, et, comme la terrasse s'emplissait de monde, un gros financier et sa femme, un snob et sa fiancée, deux soeurs, deux frères, ma pensée, toute la journée, si droite et si pure, se perdait en ces couples, finissait dans la nuit par eux comme par un delta... De mille clignements les étoiles racolaient pour l'éternité... Le vent soufflait sur elles et sur moi et sur les cèdres périssables... Comme celui qui veut se suicider au Niagara et, soudain modeste, rentre à l'hôtel se noyer dans sa baignoire, confuse soudain de la solitude royale de mon île, jusqu'au matin, je me donnai à ces deux pauvres mètres carrés de solitude entre sept millions d'hommes...

*

* *

Je viens de traverser l'Océan sans corail et sans requins. Près de l'Europe un dirigeable a jeté sur le yacht des journaux pleins de photographies. L'armistice vient d'être signé par Lloyd George qui ressemble à un caniche, par Wilson qui ressemble à un colley et par Clemenceau qui ressemble à un dogue. L'Europe a les plus beaux espoirs de cette paix signée par des hommes qui ressemblent aux chiens.

C'est la nuit encore. Mais j'ai voulu, dès qu'a été signalée la première côte de France, que le yacht m'y débarquât seule au hasard et m'y laissât. Dans le même canot automobile qui m'a prise à mon île, Billy m'a accompagnée. A travers des pins, des ombres, j'ai entendu le bruit du même moteur qui m'a éveillée dans les palmiers et les coraux. Billy a voulu me munir d'un litre de gin, d'un cake, d'un châle de Manille. J'ai refusé tout cet attirail étranger. Aussi j'ai soif, j'ai froid, et j'ai faim.

Maintenant j'attends, comme le matin de mon naufrage, debout tout à l'heure, puis assise, sur cette France qui va m'enliser avant le jour. Je n'en reconnais rien encore. Billy m'a dit que La Rochelle devait être tout proche, mais j'épie en vain un de ces bruits ou de ces signes qu'une préfecture devrait donner vers minuit. L'Océan seul a de grands et petits fracas si particuliers que je les reconnais saintongeois. Le ciel seul a une forme connue dont je me coiffe comme de la seule toque qui enfin, après six ans, me va. Cette assurance d'équilibre seule qu'on a en caressant de la main la terre, le grain de sa patrie, me pénètre. Le silence seul a cette sonorité de mon enfance qui me donne soudain pour oreilles toute la nature et la nuit. Mais ces gestes que j'avais déjà prévus (et même répétés dans ma cabine) pour les arbres et les oiseaux de France, ces arbres auxquels je n'aurai plus à monter, cette retenue aussi vis-à-vis des feuillages caducs, des fleurs éphémères, cette modestie avec forêts et parterres, elle est jusqu'ici sans objet. Je n'aperçois à travers l'ombre que des pins semblables à ceux de l'île; le parfum que je respire, c'est celui des magnolias, comme là-bas; et ma main qui se glisse dans le premier buisson que je croyais de vergnes ou d'érables plus tendrement que dans une chevelure, ne rencontre que des fusains, des fougères. En mon absence mon pays a dû vieillir, se durcir, renoncer aux espèces à feuilles mortelles, ne plus confier sa flore à la chance du printemps... Tant pis, je me confie à la chance du jour!

Mais voilà que la chouette vole doucement autour de moi. Voilà que la musaraigne, chassée par elle, pousse son cri. Voilà un souffle, un vent léger qui ne m'a jamais effleurée qu'aux heures où je revenais en voiture, la mariée enfin couchée, des noces du Dorat ou de Bessines. Voilà qu'il me force à lui présenter mon visage. Voilà que je suis replacée, orientée par lui, dans une des veilles de la nuit en France. Voici l'ordre invariable qui me prend comme un trottoir roulant, un pinson qui se plaint, là-bas le chant du coq. Voici fait le point de ma nuit, j'en connais maintenant l'exacte profondeur. Je suis dans cette courte veille où le rossignol s'est tu, et se repose avant son dernier chant. C'est bien lui qui volette près de moi, qui me frôle, modeste, comme la chanteuse de lieder qui gagne la scène un des figurants; et voilà la dernière veille du rossignol. Jamais rossignol n'a chanté plus près de moi. Sa gorge s'enfle. Comme au cinéma quand on est trop près de l'écran, ces ondes de désolation, de bonheur qui partent d'un rossignol, je suis à l'intérieur d'elles, je frémis. Voici le vent de trois heures trois quarts, voici le bruit de grelots de quatre heures. Près de moi, l'Océan est laiteux, humble à la fois et hypocrite et satisfait: un nouveau million de noyés vient sans doute d'être complété. Mais soudain un clairon là-bas a sonné le réveil. Aux quatre points cardinaux il sonne. A tous les Français de vingt ans étendus vers le Sud, l'Occident, le Septentrion, il annonce que le soleil va se lever. Il sonne en cette minute au Levant: tout le fond du clairon doit être doré.

Voilà l'aurore, et ce froid qu'apporte le premier rayon. C'est bien la France, malgré ce dernier faux décor de magnolias et de pins. Voici que du plus gros de ces arbres s'échappe une pie, comme un mot français qu'il ne peut plus contenir. Voici deux pies, trois, quatre, voici les pics verts, voici les sansonnets, voici des phrases entières. C'est bien la côte sur laquelle viennent s'achever les rivières de mon pays, et je frémis à leur estuaire comme un jeune saumon. Ce que j'aspire auprès de ce champ à lièvres, c'est bien la brume légère qui attire les braconniers et ce clair-obscur qui attire les gendarmes. Ce que j'entends, c'est bien, comme à nos fermes, les animaux veilleurs échanger une minute leurs cris, le chien hululer, la chouette aboyer. Voilà que je t'arrive sans valise, ô France, mais avec un corps préparé pour toi, avec la soif et la faim, un corps à jeun pour ton vin et ton omelette,--et voici le soleil qui se lève! Je te reconnais, France, à la grosseur des guêpes, des mûres, des hannetons et, bonheur d'être hors de ce rêve qui me donnait pouvoir sur les oiseaux, les oiseaux me fuient! Un geste vers le rossignol, ô bonheur, et il fuit! Des chariots grincent. Pour la première fois depuis six ans je suis remise en jeu comme les autres créatures à chaque aurore par la gravitation, la pesanteur, le travail. Une batteuse bat. Pour la première fois, je ne me sens pas le seul humain inutile de l'univers, et sur lequel, chère pierre ponce, un autre humain n'aiguise pas sa vie. Un train siffle. Quelle joie de n'être pas seule en France! Je me hasarde à la regarder par-dessus la dune. C'est bien elle. Voici la vache, qui rend inutile l'arbre-lait, la vigne qui rend inutile l'arbre-vin. Voici là-bas le mouton, qui rend si mesquin l'arbre-laine. Les corbeaux paissent la lisière nord du champ, les pies la lisière sud. De La Rochelle toujours invisible j'entends les rumeurs. Le clairon maintenant sonne le rappel aux caporaux, aux fourriers, la vie commence en France pour les Français de ces grades. Puis le rappel aux chefs de compagnie, la vie est commencée pour les bourgeois. Un froissement gigantesque de soie et de velours, la bourgeoisie passe son uniforme. Les préfets déchirent leur courrier. Les préfètes s'éveillent, alanguies d'orgueil, et par la fenêtre entr'ouverte leur parvient le bruit des tramways et des enclumes. Ah! à ce seul nom de préfet, de conservateur des hypothèques, de receveur de l'enregistrement, voilà que ma qualité de Française me revient comme un métier!

Mais j'entends des pas. Je retiens ce réflexe polynésien qui vous oblige, quand on entend des pas, à grimper au faîte du cèdre ou à plonger au fond des mers. Je me cache dans un arbre creux. J'entends une voix. Je contiens cette envie polynésienne, qui pousse, pour honorer les paroles de l'arrivant, à les répéter en chantant à tue-tête... Mais le voilà lui-même qui chante. Je le vois. Ce premier air que Hawkins m'a joué sur son phonographe avec des cires et une aiguille, un doigt sur le coeur il le chante.

Il arrive... Voici donc ce Français, qui rend inutile l'arbre-étreinte! Voici donc un de ces Français célèbres dans le monde entier pour traverser de biais sans accident les voies populeuses et la vie! Je le vois. Je le vois comme vous ne savez pas voir, car je n'ai pas repris l'habitude de séparer dans mes pensées ce que je vois de physique et ce que je vois de moral. Il a deux grandes moustaches avec un dévouement sans bornes. Il a une pomme d'Adam qui palpite avec un grand besoin de confidences. Il a une épingle de cravate en doublé avec une douce obstination... Il ne bondit pas sur l'arbre, il ne court pas dans l'eau. Il tient à la terre comme un vase léger dans lequel on a mis du sable pour en faire une lampe stable. Ses pieds quittent à peine le sol, éventé par sa jaquette, et son visage éclaire à la même hauteur buissons et animaux. Voici le Français, qui remplace pour l'humanité l'arbre-lampe. Il va passer sans me découvrir. Je tousse, entre le refrain et le couplet, car je sais de là-bas que ni oiseaux ni hommes n'entendent quand ils chantent. Il se retourne. Il me voit sortir de mon arbre. Fils des Latins, des Gaulois, il a encore ces réflexes des gens qui voient une dryade. Il se découvre et lisse sa moustache. Il approche peu à peu. Il a deux beaux yeux gris avec l'amour des collections de timbres. Il retire un gant de la poche de sa jaquette. Il me dit:

--Je suis le contrôleur des poids et mesures, mademoiselle... Pourquoi pleurer?

FIN

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IMPRIMERIE CHAIX, RUE BERGÈRE, 20, PARIS.--2684-12-24.--(Encre Lorilleux).

End of Project Gutenberg's Suzanne et le Pacifique, by Jean Giraudoux