Part 14
Cette île, comme dans une auto l'on reconnaît simplement à un petit tube rouge devant ou à un petit tube bleu à gauche si elle a son huile ou son essence, je sais maintenant à quels objets minuscules on voit qu'elle a son plein de soleil ou de vent. Je sais l'aboutissant des rouages du Pacifique. Cette paillette d'argent dans un trou du coin gauche du rocher Rimbaud, si elle miroite, c'est que la lune est à sa maturité. Cette tranche d'arbre abattu soudain couleur sang de boeuf, c'est la pluie pour le surlendemain. Ces abeilles sortant de l'arbre par le sommet, c'est un tremblement de terre pour le début du jour suivant. Ce nénuphar remuant trois fois, c'est un phénomène plus rare, annuel à peu près, le passage dans l'île de l'ornithorynque. Ainsi je n'ai qu'à surveiller certaines ombres, certains miroitements comme des compteurs de taxi, et pour savoir si le vent, ou la mousson, ou la tempête sont vers moi en route, il me suffit de jeter les yeux sur une feuille de palmier, qu'un ignorant n'eût pas distinguée des autres, mais qui est mon manomètre et qui tremblote toute seule, une heure avant le moindre souffle. Je la consulte sans relâche, déçue quand elle reste trop de jours immobile... Soudain elle frissonne... De la mer où je me baigne je me hisse alors sur la plate-forme du promontoire; ce que je faisais petite fille avec mon doigt mouillé pour savoir d'où venait le vent, j'y emploie là-haut mon corps entier. Il arrive par rafales, attaquant selon l'époque mon côté caressant ou mon côté implacable, déposant brutalement sur moi la première, sur moi stérile, les plus avides de ces parfums et de ces graines invisibles qui eussent fructifié si j'avais été terreau et non pas chair: vent protestant, collant sur moi soudain une feuille entière, de forme inconnue; il arrive tendrement, me léchant par ondes, d'en haut parfois, comme par une fenêtre d'atelier ouverte, d'en bas, comme d'une bouche de chaleur dans un musée. Puis, l'oiseau qui annonce la fin du vent pousse son cri, cri presque imperceptible au milieu des ramages, la vague qui annonce la houle pour minuit et quart me couvre d'écume; le héron qui s'envole trente-cinq minutes avant la fin du jour s'élève; plus un souffle; l'obscurité complète qui annonce la nuit m'enveloppe, et je désespère sur mon île en panne...
On s'occupe, seule dans une île!...
CHAPITRE DIXIÈME
J'avais été réveillée brusquement, mais par quoi? Par un rêve? ou plutôt, pendant la dernière seconde de mon sommeil, le canon n'avait-il pas tonné, un projecteur ne m'avait-il pas illuminée? Je scrutais à la fois, pour découvrir la cause de ce sursaut, mon esprit, mon corps et l'horizon. Je tâtonnais dans l'île obscure, appuyant sur les plus sensibles de mes oiseaux, cognant aux arbres creux, appelant l'écho, comme dans un salon où l'on cherche le bouton électrique. J'obtins seulement que le soleil se levât. Du fond de ma grotte enfin, comme celui qui a perdu sa bague, qui s'est replacé, après avoir retourné la maison entière, sur la dernière chaise où il l'avait encore, raisonne, se lève, et va droit au bon tiroir, je m'élançai, je grimpai au cocotier le plus proche, je cherchai la fumée du geyser de l'autre île... J'avais trouvé... deux fumées montaient.
Ce n'était pas un mirage. Il y avait deux fumées, et pas quatre îles, et pas deux lignes de brisants. Sur cette aube encore fraîche, je voyais s'imprimer l'haleine des hommes... Les hommes vivaient encore... Si j'avais eu de meilleurs yeux, peut-être aurais-je pu apercevoir une troisième fumée, toute petite, celle d'une cigarette ou d'une pipe!... Au faîte de mon cocotier, je fus soudain inerte, comme si c'était là que je me maintenais depuis cinq ans; quelques minutes encore, et je n'aurais plus supporté la solitude; que la fumée eût paru à huit heures, et non à sept, et il eût été trop tard, j'avais lâché tout. Si bien que je le lâchai vraiment, et tombai, le plus mûr de ses fruits... J'étais au bord de la mer, je me jetai dans le Kouro-Shivo comme dans un taxi.
J'étais trop légère ce jour-là pour l'eau salée. J'en sortais parfois tout entière. Je me retenais et me faisais lourde, par peur qu'on ne m'aperçût de l'autre rivage. Le livre du naufragé m'avait révélé les coutumes des archipels voisins et de leurs races, et il y avait de quoi me rendre méfiante. Si c'était le vent d'Ouest qui avait soufflé la nuit, l'arrivant venait de Haühaü, où l'on divinise les blanches. Mais s'il avait soufflé de l'Est, c'était de l'île Meyer, où on les mange farcies, et, du Nord, de Samua Bay où les Papous coupent les têtes. Je tins mon bras tout droit hors de l'eau pour voir d'où était venu ce vent qui allait me rendre esclave ou reine. Il ne soufflait pas, les fumées étaient toutes droites, mon visiteur venait du centre de la terre. Mon visiteur, l'idée m'en vint soudain, était venu dans un yacht à vapeur. Mais c'est la maladresse des Européens qui alors m'épouvanta: ils étaient capables de croire, au renflement de l'eau, que c'était un requin et de tirer. J'essayais en vain, car ils étaient capables aussi de tirer sur lui à mitraille, de chasser le nuage de perroquets qui volait juste au-dessus de moi, parlant ma langue et décelant ma présence. Soudain, comme un ballon d'enfant que j'aurais lâché, ce nuage s'éleva... L'étranger avait dû faire un geste. Puis, dans la seconde île, je vis deux gerbes de paradisiers rouges monter, puis des roses, des violets; quelqu'un attisait ce beau feu, l'étranger avait dû tirer; mais j'étais déjà près des brisants, et l'oreille droite dans la mer comme un coquillage, je n'avais pu entendre qu'elle. Enfin, je fus dans la lagune, et j'entendis un bêlement, puis un jappement; l'étranger avait dû prendre mon cerf par la corne, mon singe par la queue. Les poissons de cette eau tranquille aussi étaient effarés. Aucun n'habitait plus le fond de sa couleur, les ablettes roses sur le corail, les tanches sur les fonds striés, mais ils croyaient à tort gagner la sécurité en changeant de décor, et les dorés étaient sur la nacre, les verts sur le sable blanc. Tous agités d'un mouvement régulier qui les poussait chaque seconde un millimètre en avant, et bientôt en effet, j'entendis le bruit d'un moteur... Trop tard... car, au moment où je prenais pied, je vis un canot à pétrole prendre la passe entre les récifs et piquer justement vers mon île. Je jouais aux quatre coins avec plus que ma vie. Je le regardais partir, pour la première fois haineuse, ruisselante et n'ayant de sec que les yeux... Soudain des larmes en jaillirent...
Un regard d'homme! J'avais vu un regard d'homme! Un regard d'homme, sans me voir, comme jadis le réflecteur m'avait touchée! Sur un visage hâlé, aussi peu habiles à se cacher que tout à l'heure les poissons, deux yeux bleus. C'était tout; le bord du canot coupait la tête juste au-dessous. Je n'avais pas vu de nez humain, de bouche humaine. Le menton, le cou, les épaules, je n'avais rien vu de tout cela. Mais j'avais vu des sourcils, un front, des oreilles. J'avais vu des cheveux noirs et touffus. Je n'avais pas vu cligner ces paupières, car tout avait été trop rapide, mais j'avais vu une main s'élever du canot et caresser ces cheveux; une autre main, qui toucha doucement l'oreille. Un homme tout entier était là, et dont chaque partie du corps caressait les autres!
A ce moment, j'aperçus un manteau accroché à un arbre. La brise s'était levée, une brise d'Est, qui allait amener trop tard le chef qui devait me rôtir, mais agitait ce vêtement et lui commandait des gestes de pantin qui me rappelèrent aussitôt, comme si je les avais oubliés, tous les gestes des hommes. Le bras se balançait, le col s'ouvrait, c'était le manteau d'un homme qui marche, qui respire. Je le palpai, je le cueillis au point même où il tenait à l'arbre, pour ne pas l'abîmer, comme un fruit. J'étais sûre qu'on viendrait à sa recherche: ce n'était pas un de ces manteaux qu'on abandonne dans une île, c'était un de ces chefs-d'oeuvre en homespun blanc et bistre pour lequel on n'hésite pas à déranger le soir la femme déjà endormie et sur lui assise, doublé de soie bise; qu'on adore, avec des revers aux manches et une martingale. Mais on ne le retrouverait pas sans moi, car je m'en enveloppai! Comme en Orient les amants dans les tapis des harems, on ne le ramènerait pas sans moi chez ce M. Billy Kinley, qui était son maître d'après l'étiquette. Je m'attachai à tout ce qu'il contenait. Je nouai à mon poignet un foulard or et gris, qui sentait le benjoin, à mon genou un mouchoir de soie vert qui sentait la bergamote. De deux parfums d'homme, je me fis deux amarres. Je fouillai les poches, avide de toucher enfin les résidus du monde qu'un homme porte sur soi; toutes étaient vides, mais du moins chacune avait son odeur, l'une sentant le tabac blond, l'autre le chocolat, la petite sur la poitrine la menthe. J'aspirai ces flacons de sels, après cinq ans je revins à la vie, l'Europe avec ses parfums passa à ma portée... Je me précipitai à mes échos, pour y crier l'appel que j'avais si souvent répété sur eux; je courus à l'écho quadruple, dédaignant le double et le triple; le vent avait tourné et venait de l'Ouest, trop tard, car que m'importait maintenant d'être déesse à Haühaü! Je courais, effrayant mes tatous, qui regagnaient leurs terriers, mes singes qui remontaient aux arbres. Les animaux me laissaient tout le sol pour cette entrevue humaine... J'étais au centre de la petite presqu'île ronde quand je vis le canot aborder à nouveau, sans doute à ma recherche. L'homme appela. Puis sur ma droite, dans les cocotiers, j'entendis un autre homme qui chantait. Puis, loin derrière moi, un banjo. Un quatrième homme sifflait près de la mer. J'entendais à la fois les quatre harmonies que peuvent faire les humains; et, dès que l'écho eut rejeté quatre fois mon appel, je sentis cette circonférence se resserrer, l'assaut donné à ma solitude par quatre hommes avec des fusils, des revolvers, des haches; déjà les branches craquaient, et soudain, quand la pression humaine fut trop forte pour moi,--vingt mètres, trente mètres, tant j'y étais devenue sensible,--ne t'évanouis pas, Suzanne!--je m'évanouis...
*
* *
Je ne me décidais ni à bouger ni à rouvrir les yeux. Une à une, reconnaissante à chacune comme si un être nouveau se créait pour mon usage, j'avais entendu leurs trois voix... Ils étaient tout près, penchés sur moi... Sur mon corps je percevais leur haleine, l'une atteignait ma main, l'autre ma joue, l'autre ma gorge. Tout le reste de mon corps était glacé, ces trois points bouillants. Chacun de leurs mots aussi atteignait en moi une fibre précise, un muscle de ma jambe, un point de mon cerveau, et quelquefois une partie de moi-même que je devinais spirituelle et non sensuelle. Trois voix aussi différentes que pour un opéra, la basse, la moyenne, la haute, et je fis voeu dès que toutes trois se seraient unies pour une phrase en trio, d'ouvrir les yeux. Mais chacun ne parlait qu'à son tour. Paroles anglaises dont je comprenais certes le sens, mais qui surtout donnaient à ma mémoire un mouvement sans rapport avec leur contenu, et chacune ouvrait en moi une vision d'Europe et l'épuisait comme une glande...
La voix de basse disait:
--Les pieds me déroutent. Tout est mystère dans ces îles. Voici la trente-unième race à ajouter aux trente races de Wellney. Mais qu'il y ait des pieds cambrés en Polynésie, c'est la ruine de Spencer et de Heurteau!
Je comprenais tout cela, mais que mes pensées étaient autres!
L'arrivée aux gares, pensais-je! quand le train décrit une toute petite courbe pour entrer dans le hall, quand l'approche de Paris rend si sensible qu'on devine au-dessous de soi chaque aiguillage. L'arrivée à Saincaize, juste à la sortie du tunnel et qu'on jette des noyaux de cerise sur les voyageurs qui débarquent du train de Bourges!
La voix haute dit:
--Mais cette peau?
--Fardée et nacrée. La peau s'explique dans Wellney. Mais les pieds me confondent.
Moi je pensais:
Le vin, dont peut-être une bouteille était là, toute proche! Les ceps, sur les pentes autour des échalas comme de beaux bigoudis la veille des confirmations! Les vendanges, à l'époque des pêches, quand on les ouvre et qu'on remplace le noyau par un raisin de muscat!...
La voix du baryton demanda:
--C'est une jeune fille?
--Tout ce qu'il y a de plus jeune fille. Depuis l'île Rimsky on arrache le lobe droit à celles qui ne sont plus vierges. A Salou, on tatoue une main ouverte sur la plante de leur pied. Mais allez tatouer une main sur ces pieds-là!
La limonade, la gazeuse, à la saccharine! la bouteille éventée qu'on retrouve dans un placard un mois après le passage des petites Elichade! l'eau de Couzan, l'eau de Périer, le champagne!
--Abandonnée dans l'île. Toutes les fillettes accusées de divination sont isolées pour quatre ans d'après Wellney. Songez qu'on leur arrache le lobe à quinze ans. A neuf dans l'île Barré. Celle-là a vingt ans.
Les châteaux, les églises, les canaux, les jardins, les routes, les chemins, les sentiers, les traces..., la montagne, la neige, les glaciers, les traces, les sentiers, les chemins, les routes, les autos, la rivière enfin, et le grand pont!
--Mais sa peau, Billy.
--Fardée et nacrée.
Tant Billy s'était hâté de répondre, la voix haute et la voix basse s'étaient confondues!...
Les hommes, les petits, les grands, les bègues, les sourds, ceux à moustaches, ceux rasés, ceux en veston, ceux dont le chapeau s'envole et un balayeur le maintient avec son balai... Je n'avais qu'à ouvrir les yeux pour voir tout cela... Mais la voix haute se fâchait...
--Fardée et nacrée, voilà tout ce que tu sais dire. Mais au-dessous du fard?
Les chiens, les chats,--les cages et les aquariums surveillés par les chats, les chats en porcelaine qui dorment avec des taches dorées et leur nom écrit au-dessous au crayon!
--Peau brune. Type Wellney. Je passe un peu d'acide sur son bras. Regardez...
Alors quelque chose me piqua. Il frottait du doigt mon bras au creux du coude. Entre les hommes et moi, par un acide qui ronge, le contact était repris pour toujours... J'ouvris les yeux... Je les vis tous trois.
--Jack, elle pleure,--dit la voix haute.--Console-la.
Alors Jack, celui qui m'avait touchée déjà (j'avais vu sur moi l'empreinte de ses mains), celui qui avait déjà l'habitude de mon corps et m'avait portée, celui (je voyais sur sa chemise de soie bleue une traînée nacrée comme celle que laisse la lune) qui savait mon poids, mon parfum, s'approcha, souleva ma tête, et enfin je pus parler, et reprendre après tant d'années ma conversation avec les hommes, et dire mon premier mot français qui fit reculer Jack stupéfait et s'approcher les deux autres:
--Un mouchoir!--dis-je.
*
* *
Maintenant, c'était le soir de cette journée et nous nous taisions tous quatre. Mes oiseaux étonnés de me voir rester dans la seconde île, regagnaient par vols la première, volant presque à reculons. Chaque rayon aussi nous quittait pour se déposer une minute sur mon vrai royaume et s'éteindre. J'étais vêtue maintenant d'un pyjama de soie noire; j'avais une gourmette d'or à la cheville, je reprenais la vie d'Europe par ses modes les plus snob. J'avais repris les goûts d'Europe par leur degré le plus aigu, le rhum, le champagne, les pickles. J'étais un peu ivre, la terre pour moi recommençait de tourner.
Maintenant je savais tout de la guerre. J'hésitais encore, à cause de l'accent anglais de mes amis, sur les noms de leurs maréchaux, Pétain, Foch, mais je savais toutes leurs aventures. Jack, qui me semblait le stratège, avait tenu à m'indiquer la manoeuvre de la Marne, qui sauva la France: flanc droite, puis flanc gauche; la manoeuvre de Bouchavesne, qui sauva la mairie de Bouchavesne: flanc gauche, puis flanc droite; enfin la manoeuvre de ses patrouilles à lui, par laquelle il fit prisonnier deux uhlans, combinaisons merveilleuses des deux victoires précédentes, flanc gauche-droite, puis flanc droite-gauche. D'Hawkins qui était dans l'état-major, j'avais appris tous les potins de toutes les armées, la visite de lady Abbley déguisée en garçon boucher; son voyage en auto avec Clemenceau dont il attendait avec admiration des confidences et qui lui dit seulement, après deux jours de silence, montrant des vaches dans un pré: «Si l'on donnait du café aux vaches, on trairait du café au lait.» Sa stupeur dans la salle à manger de lord Asquith en apercevant un an après le début de la guerre le portrait de l'empereur Guillaume en pied. Pour Billy, il parlait peu et portait sur lui tous ses souvenirs, dans la main un morceau de grenade qui l'empêchait de prendre la boussole et lui avait fait commettre, sur le yacht, de grandes erreurs de compas; un ordre de service signé à la fois par un général anglais qui s'appelait French et un général français qui s'appelait Langlais. Puis, comme il avait été lieutenant d'étapes, il put m'indiquer, à mesure que je lui fournissais des noms limousins, quelles troupes anglaises y avaient campé, à Saint-Sulpice les Hindous, à Limoges les Néo-Zélandais, à Rochechouart les Syriens juifs, et deux escadrons boers pour garder les Russes révoltés près d'Ussel. J'appris aussi les modes de l'année, ils me montrèrent _Vogue_ et _Feuillets d'art_, et, pour me prouver combien ils m'estimaient et me jugeaient de leur monde, ils m'énumérèrent les derniers mariages, unanimes à blâmer Perscilla Bandenby qui se mariait sans amour et en jaune.
Maintenant, par la grâce de cette soie, de ces foulards, tous mes penchants m'étaient revenus et plus intraitables que jadis. Depuis douze heures à peine je revoyais les hommes, et, au lieu de tout approuver d'eux et de leurs créations, comme je le croyais, je me sentais aussi intransigeante qu'à la pension. A nouveau il était des couleurs que je détestais, le violet, par exemple de la chemise d'Hawkins; j'étais sans pitié pour les cravates à initiales, j'étais irritée par les souliers d'homme à empeignes trop grandes; il y avait déjà un champagne que je préférais. J'obligeai Billy à changer ses chaussettes, qui étaient de raies concentriques. Les petites pipes à queue courte et droite, je les aimais aux dépens des pipes à queue courbe. Autant les cheveux blonds à l'argentine, les grandes mains fortes me semblaient dignes de nos caresses, autant je méprisais les cheveux noirs avec raie au milieu et les mains petites et souples. Je préférais le platine à l'or, les palmers aux biscuits secs, la moutarde Dearly à la moutarde ordinaire, toutes ces vérités qu'une génération atteint en vingt ans, j'en étais redevenue maîtresse en un après-midi. Moi qui ce matin eusse défailli de joie à l'idée d'un trafiquant, d'un négociant, je trouvais naturel que mes trois sauveurs fussent de jeunes astronomes millionnaires venus ici à leurs frais pour suivre des éclipses. Moi qui souhaitais presque indifféremment l'arrivée d'un Papou, d'un Chinois ou d'un nègre, entre ces trois jeunes lords, dont le premier était duc, le troisième vicomte, il y en avait un qui me rendait la présence des autres presque inutile, par hasard le plus titré, le plus riche: un penchant invincible me portait vers Jack.
Je ne savais me contenir. Chaque fois qu'il se levait, j'avais peine à ne pas le suivre comme un chien. Parfois je voyais mes compagnons rire tous trois; c'était (car je gardai longtemps encore l'habitude de penser tout haut), que je venais de libérer une de ces phrases à l'infinitif qui me tenaient lieu de raisonnement; je venais de dire: Tenir Jack dans mes bras,--le faire boire,--tourner son bracelet d'identité jusqu'à ce qu'il criât! Jack n'en tirait pas d'orgueil et même ne s'en émouvait pas: il avait eu pour voisin à l'hôpital un trépané qui parlait comme moi. Il me soignait comme le trépané; à chacune de mes paroles inconscientes il s'approchait et voulait me pousser un nouveau coussin sous la tête. La nuit était tombée. Le chauffeur du canot vint aux ordres, comme un chauffeur d'auto avant le théâtre à Paris (Refaire le plastron de la chemise du chauffeur, cousu à l'envers! Teindre en vert la mèche blanche que le chauffeur avait dans sa perruque!), mes amis s'étendirent tous trois l'un près de l'autre (Cogner doucement leurs trois têtes entre elles!), et chacun, après un certain nombre de milliards d'étoiles, s'endormit. J'avais peur; ces trois astronomes étendus et immobiles parsemaient l'île d'ombres nouvelles qui marchaient; mais je n'osai les réveiller, la nuit n'est pas une éclipse.
Je ne pouvais m'éloigner de Jack. J'avais rampé vers lui. Je me disais en vain tout ce que m'eût dit Mademoiselle: que pour la première fois de ma vie je n'étais plus une jeune fille bien élevée, qu'une jeune fille bien élevée ne prend pas une main d'homme, n'embrasse pas un front, ne couvre pas de petits galets, un à un, pour atteindre le poids maximum où sa respiration s'oppresse, une poitrine échancrée d'astronome-lieutenant. Près de ce corps endormi, d'ailleurs, pour la première fois, je me rendais compte de la ruse et de l'agilité que j'avais gagnée dans l'île. Je voyais tout malgré la nuit. Ce jeune homme méfiant qu'un oiseau éveillait, je le piquai d'une épine pour le voir remuer, soupirer. Je replaçais sous sa tête sans qu'il s'en aperçût ses coussins. Je faisais le siège de ce sommeil. Je fardai son visage, je peignis ses lèvres. Je mis près de lui cette herbe qui fait rêver; il claqua la langue pour exciter un cheval, il remua le troisième doigt de la main droite, mon herbe polynésienne le fit rêver d'une promenade en charrette sur Riverside. Grimpée dans le mancenillier juste au-dessus de lui, je le surveillais, comme les tigres qui se laissent tomber sur le passant; au moment où son rêve parut le tourmenter, je me laissai tomber près de lui, écartant le cauchemar sans l'éveiller lui-même. Vêtue de nacre dans cette débauche lunaire comme un rat d'hôtel dans l'obscurité vêtu de noir, quoiqu'une jeune fille bien élevée ait ordre de ne pas le faire, je fouillai ses poches. De quelle joie je partageais avec lui chaque chose, chaque arbre, chaque oiseau de ce monde hier encore si terriblement indivisible! Mais comme il dormait! Déjà cependant ces perroquets qui n'étaient plus grâce à lui que mes demi-perroquets, ces passereaux mes demi-passereaux commençaient à tournoyer. Mes mille demi-étoiles bougeaient doucement, mon demi-Pacifique ne comblait plus juste l'horizon, c'était l'heure où le monde a du jeu, c'était le matin; la scie sur les récifs crissait comme à la fin d'une bûche. Étendue enfin, mais aussi mal à l'aise sur le sol de cette île où je n'avais jamais dormi que sur un lit nouveau, j'attendais avec impatience: j'avais oublié de leur demander la saison. J'attendais leur réveil pour savoir si c'était le printemps ou l'été. Et enfin (je n'attendis pas sa part!), mon demi-soleil parut!
Alors je me précipitai sur Jack, je le secouai en riant, je réussis avec son corps le contraire de ce que j'avais fait avec les dix-sept corps de l'an passé; je le tirai par les bras et les cheveux jusqu'à la lagune; je le précipitai dans l'eau fraîche couverte de rosée où seuls les poissons de nuit remuaient encore. Ses camarades, éveillés par ses cris, riaient, et, unis à lui par ce fil qui joint les amis et les alpinistes, ils se précipitèrent après nous.
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