Part 11
Un Chinois fut écrasé. Mais quand les éléphants se furent éloignés, les autres Chinois virent qu’ils avaient tracé une large avenue dans les plantes, une avenue qui menait jusqu’aux eaux lourdes. Et ils virent aussi le soleil. Les feuilles sombres étaient devenues vertes, d’un vert éclatant et joyeux. Des coquillages, pareils à de gros colimaçons, montaient aux branches pour sucer la sève des cassures. Un oiseau entièrement bleu s’envola dans la lumière. Tchao-Ouang put montrer du doigt l’horizon d’Orient.
* * * * *
Peu après des échardes empoisonnées, fichées dans la terre, blessèrent les pieds des survivants, leur causant d’intolérables douleurs. La gangrène se mit dans leurs membres. Ils souffraient tant, que plusieurs d’entre eux se suicidèrent. Puis des flèches sifflèrent. Frêles comme des aiguilles, elles étaient chargées d’un venin presque foudroyant, et quand l’une d’elles avait touché le but, on voyait fuir, à travers les arbres, une ombre mince comme celle d’un enfant. C’était les nains de la forêt qui défendaient leur empire. N’étant pas anthropophages, ils tuaient pourtant avec férocité, une longue et cruelle expérience leur ayant appris à craindre les autres hommes.
Ah-Sing et Tchao-Ouang auraient été tués comme leurs compagnons sans une bizarre aventure.
Ils s’étaient tapis dans un fourré, et n’osaient en sortir. D’abord ils mangèrent des coquillages, des feuilles et des espèces de petites sangsues, qu’ils écrasaient. A la fin, se sentant très faibles, et croyant mourir, pour cacher leurs corps aux Tchong-Toué, ils se jetèrent l’un sur l’autre des brindilles de bois, et s’endormirent.
Ils s’éveillèrent sous une caresse et virent, penchée au-dessus d’eux, une des pygmées de la forêt.
Elle était toute nue, et non pas noire, mais couleur de cire jaune. La figure en losange, avec un crâne fuyant, des seins menus, et le ventre trop gros, elle les regardait d’un air sérieux, mais sans méchanceté, et montrait le crapaud du doigt. Tchao-Ouang se prosterna devant la Bête, et fit signe que c’était un Dieu: alors la pygmée s’inclina également devant la majesté du fétiche. Les Chinois témoignèrent qu’ils avaient faim: à l’aide d’un arc très petit, dont la flèche avait pour penne une feuille d’arbre, elle leur tua un singe. Et, les ayant ressuscités, elle les suivit. Mais quand Tchao-Ouang et Ah-Sing, dont les désirs s’allumèrent, voulurent la prendre, elle les considéra avec étonnement, s’échappa de leurs mains et fut longtemps sans revenir.
Plus tard, ils crurent comprendre par les signes qu’elle fit, et quelques mots qu’ils apprirent de sa langue, que les femelles et les mâles de sa race vivaient séparés presque toute l’année, et ne se réunissaient qu’à certaines époques où les prenait un grand délire d’amour, ainsi qu’il arrive chez nous pour les hordes de cerfs et de biches. Cette époque coïncide avec celle où le gibier, plus abondant et moins farouche, s’assemble aussi pour le rut: on le tue plus facilement, il y a plus à manger. L’estomac étant quotidiennement satisfait et le sang plus riche, l’instinct de la reproduction s’éveille, confond les sexes, la nuit, autour des grands feux, parmi des danses.
Mavê était vierge, et mûre pour la fécondation. Elle savait que la saison de l’amour viendrait bientôt, et qu’elle appellerait alors un mâle au lieu de le fuir. Pendant cette saison, nulle fille, nulle femme, ne peut et par conséquent ne doit résister.
En tout autre temps, toutes doivent fuir l’homme, le mordre et le tuer, l’amour n’étant plus qu’une blessure. Ainsi l’ordonnait leur instinct. Pourtant, un obscur besoin de maternité poussait parfois les vierges et les vieilles, qui n’avaient pas de petits, à secourir les blessés et les affamés. C’est à ce sentiment qu’avait obéi Mavê. Elle avait aussi la prescience que la grande saison était proche.
C’était une créature singulière, vive et peureuse comme une maque. La gaucherie même et la faiblesse des Chinois la rassuraient. Mais quand ils proféraient un son dans leur langue elle faisait un bond, et disparaissait pendant des heures. Ces paroles étrangères l’effrayaient plus qu’une tentative de viol. Elle montait aux arbres, non pas comme font les humains civilisés, en embrassant le tronc, mais en appuyant la paume des mains et la plante des pieds sur l’écorce, exactement à quatre pattes. Jamais ils ne purent la faire rire: les pygmées, étant des presque-animaux, ne savent pas rire. Elle était attentive, grave, presque triste, et par moments étrangement câline. Les Chinois s’amusaient à lui passer la main sur la poitrine et tout le long du dos, ainsi qu’on fait aux chattes: elle se pelotonnait de plaisir et ses lèvres se relevaient, montrant les gencives et les dents. C’est là une grâce que la nature fait aux êtres à qui l’amour est impossible, hors du moment très court de la fécondation; tout leur corps, d’une façon diffuse, devient sensible aux caresses.
Pour les Chinois, la forêt changea d’aspect. Mavê la connaissait comme une fourmi connaît les herbes d’un pré. Elle n’en avait pas peur. La marche devint facile, et même délicieuse, les bois paraissaient rire devant ces deux hommes encore hagards, et l’espèce de statuette en vie qui courait à leurs côtés. Le soir ils faisaient des génuflexions devant le Dieu, que Tchao-Ouang portait toujours. Le monstre, maintenant, restait presque continuellement endormi. Quand il se réveillait pour manger des mouches, ses orbites d’or brillaient d’une façon extraordinaire, et il sifflait avec douceur.
Ah-Sing et Tchao-Ouang s’aperçurent que la pygmée avait les yeux tirés vers les tempes comme les femmes de leur pays. Leur affection s’en accrut. Leur commune continence les gardait contre la jalousie. Ces moments pour eux furent si doux qu’ils croyaient fumer l’opium.
Mais une espèce de savane s’ouvrit dans la haute verdure, la première qu’ils eussent rencontrée depuis le Stanley-Pool. Elle était semée de palmiers, de fromagers et de pandanus. De multicolores oiseaux-mouches en semblaient les seuls habitants. Agitant fiévreusement leurs toutes petites ailes pour se tenir immobiles dans l’air, ils suçaient du bout de leur bec, courbe et souple comme une trompe d’insecte, l’eau mielleuse contenue dans les urnes blanches, roses et violettes des fleurs. Au sommet des ramures de grosses araignées rouges avaient tissé leurs pièges, si haut qu’on n’en voyait plus les fils. On eût dit des étoiles arrêtées entre le ciel et la terre.
Mavê eut un cri d’admiration, et vint prendre la main d’Ah-Sing avec une figure qui n’était pas la même. On y voyait, pour la première fois, la confiance et la soumission. Elle commençait de penser à la grande saison. Tchao-Ouang devint très sombre et les fit marcher plus vite. Il fallut deux jours pour traverser cette savane. Ils rentrèrent ensuite sous l’obscurité des arbres.
Le soir, la halte eut lieu près d’une sorte de marécage, sous des palissandres au tronc blanchi de lichens. Une mousse épaisse et trempée couvrait le sol. Ils s’endormirent tous les trois près de leur feu qui s’éteignait.
Au milieu de la nuit Tchao-Ouang s’éveilla. Les frondaisons vibraient d’un bruit qu’une fois déjà il avait entendu: c’était l’appel des femelles crapaudes accroupies sur leurs œufs. Sûrement, il y en avait des centaines! Et cette nuit n’était pas comme toutes les nuits, même pour Tchao-Ouang. Il avait mangé, ses terreurs s’étaient évanouies, la force s’élargissait dans son corps; et le Dieu-Crapaud à ses côtés, gonflant ses poumons et sa gorge, sifflant très fort ses deux notes inégales, passionnées et funèbres, pareilles au cri d’une grande douleur qui pourrait devenir une joie, s’éleva péniblement sur les parois de la corbeille. Retombé sur le sol, il se traîna vers la boue voluptueuse où gémissait sa race. Tchao-Ouang étendit les mains vers la mousse où dormait Mavê.
Elle n’était plus là. Ah-Sing avait disparu avec elle. Il comprit: la grande saison était venue, la saison où les sexes s’unissent. Il cria:
--Ah-Sing! Ah-Sing!
Il n’obtint pas de réponse: mais une flèche siffla contre ses oreilles. C’était Mavê qui voulait le tuer parce qu’elle avait choisi son mâle et pensait que, puisqu’elle avait choisi, il allait y avoir bataille.
Il cria encore:
--Ah-Sing, tue-la, et viens avec moi, viens avec moi!
Ah-Sing lui répondit:
--Va-t’en.
Il ajouta d’horribles injures, parce qu’il était fou, et s’enfuit très loin, très loin, _à l’envers_, du côté où le soleil se couche.
C’est ainsi que la forêt, n’ayant pu le faire mourir, s’empara tout de même d’Ah-Sing. Et elle le garda éternellement. Tchao-Ouang le chercha pendant plusieurs jours pour l’assassiner.
Les Chinois pleurent très rarement: il sanglotait.
* * * * *
A force d’errer sans savoir, pourtant, il parvint à l’orée de la silve terrible.
D’abord il n’en crut pas ses yeux quand il vit l’horizon. Des collines aux pentes douces étaient couvertes d’une herbe si fine, égale et courte qu’il y passa la main comme sur un tapis. Des troupeaux de buffles, de girafes et d’antilopes, ruminaient paisiblement sans montrer d’inquiétude. De grands vautours faisaient dans l’air des cercles qui lui montrèrent combien le ciel était haut, le fier ciel bleu! Derrière lui, la forêt s’élevait comme une falaise.
Tchao-Ouang se prit à ricaner très fort.
Il posa le crapaud à terre.
--Voici la Terre des Herbes, dit-il. Toi tu es le Dieu de la forêt! Ici tu n’as plus de puissance--et... et je n’aime pas du tout la forêt!
C’est pourquoi, ayant pris une très grosse pierre, aussi lourde qu’il put, il la fit tomber sur la Bête. Elle éclata comme une outre, avec du sang, du venin, des liquides impurs; elle éclata sur la terre radieuse et sans arbres.
Voilà comment Tchao-Ouang se vengea de la forêt.
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* *
Il fut recueilli par des noirs zanzibarites, musulmans et marchands d’esclaves. Non par pitié, mais il était une curiosité vivante. Sa tresse de cheveux, qu’il avait conservée, était défaite, et le reste de sa tête n’ayant pas été rasé, il avait le corps enseveli dans une espèce de crinière emmêlée, remplie de terre, de morceaux de bois et de vermine. Mais nu, il montrait la majesté d’un corps en ruines: une tumeur à l’aine, des ulcères aux jambes, deux orteils manquants, rongés par les chiques; et ce qu’il y avait de plus étonnant encore, c’était sa barbe, qui avait poussé par grands poils rares et droits: un poil ici, un poil là, un autre à gauche, un autre à droite, des touffes clairsemées au menton pareilles à des bouquets de bambou, Enfin, il avait la tête brouillée, il délirait. Et ce fut la seule chose dont les Arabes ne s’aperçurent pas, car ils ignoraient son langage.
Ce ne fut qu’un peu plus tard que l’un d’eux s’avisa de prononcer devant lui quelques mots de mauvais anglais. Tchao-Ouang répondit par une contrefaçon qui n’était pas la même. Le noir zanzibarite eut la plus grande peine à le comprendre.
Déformant ce qu’il saisissait mal, et ne voulant pas avoir l’air d’hésiter, il dit à ses compagnons que l’idiot aux cheveux sales venait de la forêt, et qu’il y avait été poursuivi par des reptiles à figure humaine, qui lançaient des flèches. Tel fut le sens qu’il arrangea avec les paroles de Tchao-Ouang, et les autres ne furent pas étonnés. Ils se contentèrent de demander si l’idiot aux cheveux sales se souvenait d’avoir vu des hommes à tête de chien, et le roi du lac obscur qui est un serpent: il habite une magnifique case de pierre, dans une île ronde, servi par un grand nombre de femmes amoureuses. La grande forêt est comme la nuit et la mort: inexplorées, on les remplit de merveilles.
Tchao-Ouang leur demanda où ils allaient, et quand ils lui parlèrent de Zanzibar, il ne comprit pas; mais la caravane allait vers l’Orient, cela lui suffit. On lui laissait des débris de nourriture, par charité. C’est ainsi qu’il boitilla sa route à côté des esclaves, dont les plus heureux devaient être vendus à des Arabes de l’Yémen, hommes justes et doux, tandis que les autres, repris par les croiseurs européens, et hypocritement libérés, étaient condamnés à mourir dans les plantations allemandes et anglaises, sous le nom fallacieux d’engagés volontaires.
Les étapes succédèrent aux étapes. Enfin, un jour, Tchao-Ouang aperçut, sous ses pieds même, une étendue d’eau qui n’en finissait pas. C’était l’Océan Indien. Sous une brise tiède, de petites vagues courtes clapotaient, une foule de crabes couraient sur le sable; la mer, jusqu’à l’horizon, reflétait le ciel comme un miroir cassé.
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Des boutres vinrent, qui emportèrent les esclaves. Un autre navire conduisit Tchao-Ouang à Zanzibar.
Les premiers humains qu’il y rencontra furent des Parsis célébrant un mariage. La nuit tombait, et les nouveaux époux marchaient vers leur demeure au milieu des cierges et des feux, symbole divin de l’éternelle lumière, principe bienfaisant du monde. Couronnés de fleurs, les amis des mariés chantaient.
--Voici l’Inde, songea le Chinois. Je ne me suis pas trop écarté de ma route vers l’Empire du Milieu.
Mais bientôt il retrouva des noirs, des noirs en masse: Mozambiques dont la peau sentait le poisson salé, Zoulous de haute taille et de mine guerrière. Souahélis des Comores, Somalis aux jambes sans mollets, et des juifs d’Abyssinie, qui sont noirs, et toutes les espèces de métis que produit le mélange de toutes les races, et des Européens enfin, Portugais, Anglais, Allemands, Français et Belges. Ils étaient là comme de l’autre côté de l’Afrique. Tchao-Ouang avait fait toute l’immense route, subi toutes les misères pour les retrouver, et les retrouver les mêmes--les mêmes de costume, d’insolence, d’incompréhension et de brutalité. Il était allé d’un océan à un autre, et ce n’était pas encore sa patrie!
La confusion de son cerveau fut à son comble. Nulle volonté ne le dirigea plus. Plus égaré que dans les bois de la pluie éternelle, sans nulle idée de suicide, devenu comme une bête, cherchant un coin pour s’y coucher et dormir, il erra dans les rues. Elles étaient plus bruyantes encore à ce moment de la nuit qu’à l’heure de son débarquement. Tous les blancs qui s’arrêtent à Zanzibar, qu’ils aillent aux mines du Transvaal ou à Madagascar, qu’ils aient été embauchés pour les travaux du chemin de fer de l’Ouganda, ou par les maisons de commerce allemandes, ont peur de mourir. Ce sont des malheureux ou des risque-tout, des gens de misère, de crime ou d’ambition; non pas des philosophes, des curés ou des savants. Ils sont venus sur des steamers, sans prévoir, sans s’imaginer ce que pouvait être le monde où ils allaient, et combien ce monde était loin, et comme il était différent. C’est pourquoi ils éprouvent tout de suite le besoin d’être très saouls, et d’aller chez des femmes. Et ce n’est point par vice, allez! Il y en a beaucoup qui ont bien envie de pleurer. Seulement, de boire leur cache ce qu’ils voient, et surtout évoque des images connues, des souvenirs ressuscités qu’ils content aux autres ivrognes. C’est ce qu’ils appellent faire connaissance. Et ils vont vers les femmes comme de petits enfants, parce qu’ils ont peur.
C’est pour cette raison qu’il y a beaucoup de femmes à Zanzibar, et pour tous les goûts: des Négresses, des Françaises, des Anglaises, des Valaques et même des Japonaises.
Les Japonaises sont près du consulat d’Allemagne, non loin de la rue des marchands d’ivoire. Et cela fit que, passant par là, Tchao-Ouang fut bien surpris d’entendre parler _pidgin-english_, qui est le sabir d’Extrême-Orient, et de comprendre.
Alors, il demanda l’aumône dans ce jargon, sur le ton désespéré des mendiants de Shanghaï.
* * * * *
Mademoiselle Chair-de-Baiser, qui guidait un midshipman anglais extrêmement ivre au milieu d’une véranda peuplée d’embûches,--caisses de champagne posées sur le plancher, guéridons, _easy-chairs_, dressa l’oreille à cette musique, qui lui rappelait des contrées jadis parcourues. Comme elle était bonne fille, elle fit monter Tchao-Ouang et lui mit sous le nez une écuelle pleine de riz et de petits poissons secs.
Et quand il eut mangé, elle lui demanda son histoire.
L’air sentait le champagne et le whisky aigris, le fard, les parfums à bon marché. Mais il y avait aussi dans la chambre l’odeur des poivriers, venue de la campagne, qui en est plantée, et la pleine lune descendait lentement vers l’ouest--une lune majestueuse et claire dont la lueur emplissait le ciel.
Tchao-Ouang dit tout: tout ce qui lui était arrivé, tout ce qu’il avait souffert. Et Chair-de-Baiser, dont l’âme était restée puérile, s’émerveillait, car le conte était beau et inouï.
Quand il eut terminé, Tchao-Ouang ajouta:
--Tu es presque de ma race, toi. Ta peau n’a pas l’horrible odeur de celle des blancs, une odeur pareille à celle des tigres, parce que comme les tigres ils se nourrissent de viande. Et je sais que ta patrie, si elle n’est pas la mienne, est celle du Soleil Levant. Assurément, c’est là que naît le soleil, et par conséquent la mienne est avant celle-là. Enseigne-moi ma route, je la ferai à genoux, s’il le faut.
Mademoiselle Chair-de-Baiser secoua la tête.
--Le soleil ne naît pas chez nous, dit-elle. Il sort de l’eau tous les matins, ou de derrière les collines, suivant l’endroit, au Japon comme ailleurs. J’ai interrogé les blancs, qui viennent ici. Ils m’ont répondu des choses incroyables, où j’ai compris que la terre est ronde. Tu marches vers un mensonge. Le soleil ne naît pas, et il ne meurt pas. Il n’y a que les hommes, les bêtes et les plantes qui meurent. Mais le soleil et la terre, ils sont éternels. Voilà ce que je crois parce que les blancs me l’ont dit, eux qui savent tout.
--Chair-de-Baiser, cria Tchao-Ouang en pleurant, tu dis un miracle impossible. Et si même cela était, si la terre est ronde, je n’ai qu’à en faire le tour pour revoir la Chine.
--Non, fit-elle: à cause des blancs!
--Tu es très bonne, dit Tchao-Ouang. Je suis pauvre et tu m’as fait donner à manger. Puissent les ombres de tes ancêtres jouir de tes mérites, et vivre éternellement dans la gloire. Explique-moi pourquoi les blancs m’empêcheront de revoir mon pays.
--Parce qu’ils ne t’y conduiront pas. Ils te mèneront là où ils auront besoin de toi. As-tu jamais vu un cheval ou un bœuf mourir dans la prairie où il est né? La terre est vaste, et les blancs seuls savent s’y diriger. Pour les autres hommes aucune route ne mène jamais au point de départ. Et encore, ces blancs, combien il en est peu que je vois revenir ici, de ceux qui ont passé! La terre est trop grande, même pour eux, elle les mange. Moi aussi, je voudrais revoir le Japon. Et me voilà.
* * * * *
Elle alla chercher une pipe au fourneau minuscule, avec un très gros tuyau de bambou, alluma une petite lampe, et fit griller quelque chose au bout d’une aiguille. Alors Tchao-Ouang lui demanda les yeux brillants:
--C’est au Japon que tu as appris à fumer l’opium?
--Non, dit-elle, à Saïgon. C’est un Français qui m’a appris à brûler la fumée noire! Il est mort. Et me voici.
--As-tu de l’argent? fit le Chinois.
Elle ne répondit pas cette nuit-là parce qu’elle avait peur de lui. Mais plus tard, Tchao-Ouang lui expliqua ses plans.
* * * * *
Car Tchao-Ouang est resté à Zanzibar. Il y tient avec Chair-de-Baiser, une fumerie d’opium où viennent les Européens. Il a un coup d’œil particulier, Tchao-Ouang, pour reconnaître les Européens qui aiment l’opium! Et quand ils ont les joues bien creuses, les mains bien mouillées, et tremblantes, il est très content dans son cœur, parce que ces blancs-là _aussi_ ne reverront pas leur pays... à cause de la fumée noire.
L’AVEUGLE
A M. Anatole France.
... L’homme marchait, une main appuyée sur le bras d’un soldat du 75e de ligne, d’un pas très raide, la tête un peu renversée en arrière.
Les hautes collines du Rhône et de la Saône dévalaient devant eux, chargées de maisons à huit étages. L’église de Fourvières, dominant des jardins et des escaliers aux pentes précipitées trop neuve, ressemblait à ces faux châteaux forts que les Anglais bâtissent sur les falaises au-dessus des plages à la mode. Ce jour-là, bien qu’on fût en hiver, il n’y avait pas de brouillard, à cause du froid, qui était très sec. Le soleil brillait dans l’air transparent et les choses avaient l’air gai.
--C’est beau, Lyon! dit le petit soldat, pour causer.
--Je ne sais pas, dit l’homme. Je suis de Romans.
--Et alors, maintenant vous n’y voyez plus, du tout, du tout? Et vous n’étiez jamais venu ici, _avant_? Vous êtes tout à fait aveugle?
Et il répéta pour lui-même, afin de se bien représenter les choses par les images qu’évoquait sa propre parole, comme font presque tous les paysans et beaucoup d’ouvriers:
--Vous ne voyez pas les maisons, les bateaux, les chevaux! Vous n’y voyez pas pour vous conduire?
--Non, fit l’homme brièvement.
Le soldat parut triste; de cette tristesse où il y a une part d’embarras, une espèce de confusion à l’idée que les gens sont malheureux, qu’il n’y a rien à faire pour les secourir, et qu’on n’entre même pas pleinement dans leur infortune, puisqu’il est impossible de la ressentir comme eux. Ils marchèrent en suivant les quais sans parler davantage, et longtemps.
--Voici l’hôpital militaire, dit le soldat, à la fin.
Et il respira, l’air soulagé.
Comme il s’était arrêté, l’homme s’arrêta. Et le soldat s’adressa tout de suite au portier. Le silence de son compagnon lui avait pesé.
--Voilà, expliqua-t-il. L’homme est arrivé tout seul, en chemin de fer, avec un papier signé du major de Romans. C’est-à-dire, tout seul... ceux qui l’avaient accompagné se sont arrêtés à Vaise, je ne sais pas pourquoi. Quand il a entendu crier: «Lyon!» il est descendu, mais il est resté devant les wagons sans bouger.
»--J’ai un papier pour l’hôpital militaire, qu’il disait seulement.
» L’adjudant de service a lu son papier et lui a dit:
»--Vous n’y voyez pas. On va vous conduire.
» Moi, j’étais là, sur le quai. L’adjudant m’a réquisitionné.
»--C’est bien, fit le portier. Vous pouvez vous en aller.
» L’homme était resté parfaitement immobile et muet, à la place où son guide l’avait laissé.
»--Votre feuille de route, la lettre du major?
» Il obéit et tira les papiers de sa poche.
»--... Tiens, vous vous appelez Dieutegard? Un drôle de nom.
» Pas de réponse. Le portier continua:
»--Vous êtes aveugle, mais muet? Ça ne vous ferait pas mal aux yeux, de parler!
» Cependant il fit conduire l’homme au premier étage par un infirmier. Et cet infirmier fut très doux, à cause de la grande pitié qui est dans le peuple pour les aveugles.
*
* *
--... Dieutegard, de la classe 78, dit le major. Je sais ce que c’est. Mon confrère de Romans m’a écrit: un simulateur anarchiste. Apportez l’ophtalmoscope.
C’était un major à trois galons, jeune encore, avec une figure vive qui éclatait d’intelligence; une intelligence de montagnard, faite d’un âpre vouloir et de suite dans les idées. Il aimait son métier, qui était resté pour lui neuf et passionnant comme au premier jour.
--Vous faisiez partie d’un club anarchiste, dit-il. Quelques jours avant de tirer au sort, vous n’êtes pas venu à votre atelier de la filature Magnabos, et vous avez prétendu être devenu subitement aveugle. Aveugle, comme ça, du jour au lendemain? Je dois vous prévenir que c’est invraisemblable. A Romans, il n’y avait pas d’ophtalmoscope. Le major du dépôt vous renvoie ici. Vous êtes anarchiste, vous ne voulez pas servir, et vous simulez la cécité. Voilà ce qu’on suppose. Nous allons voir.
Il parlait avec une fermeté paisible et impersonnelle. N’était-ce pas son droit, à cet homme, de mentir? Il s’agissait seulement de le convaincre qu’il mentait. Cela c’était son devoir à lui, le docteur Roger.
--Si encore, continua-t-il, vous aviez affecté la cécité partielle, un affaiblissement, rien qu’un affaiblissement de la vue. Cela se défend. Mais ça!... Comment dites-vous que c’est arrivé?