Part 10
Elle ne mourut point. Le bon Dieu qu’elle invoquait ne lui fit point cette grâce. Quand des hommes d’affaires eurent payé les dettes de la banque Murray, liquidé les comptes, vendu la maison, la clientèle et jusqu’au nom de celui auquel elle avait sacrifié sa destinée, il lui resta une toute petite rente, quelque chose de pauvre, de mesquin et de nul. Elle quitta cette chaude terre, regagna l’Angleterre, isolée dans son deuil, séparée de son sexe. C’est ainsi que je l’ai vue, à Londres, dans un _boarding house_, une vulgaire pension bourgeoise, où vivaient d’autres pauvres femmes vieillissantes, tristes, honnêtes et bêtes. Elle leur ressemblait tellement que personne ne croyait à son histoire quand elle était contée par un des rares amis qui la venaient voir quelquefois; car elle a horreur de ces souvenirs et n’en parle point. Autour de ses yeux, de petites rides se plissent; son nez est pâle, pointu, et ce qu’il y a de triste, surtout, de triste à pleurer, c’est la fausse jeunesse rose de son visage, les mille fibrilles injectées de sang de ses joues. C’est un corps séché et une âme morte.
LES CHINOIS
La fumée noire...
RUDYARD KIPLING.
Les barbares du ciel d’Occident, qui les avaient amenés là, les regardaient travailler et mourir. Eux-mêmes, d’ailleurs, travaillaient et mouraient.
On dit aujourd’hui qu’il y a un cadavre sous chaque traverse du chemin de fer, tout au long des quatre lieues de cette montée du Palaballa, que les petites locomotives gravissent en soufflant, cahin-caha, comme si leurs roues étaient retenues par des fantômes! Il était mort des Belges, il était mort des Italiens, il était mort surtout des noirs du Bas-Congo, ceux-là salement, comme des porcs, car c’est une triste race, pourrie par l’alcool et qui n’est bonne à rien. Il y avait trois années que durait le massacre, et la voie douloureuse avait à peine avancé. Avez-vous vu des fourmis, chargées d’un gros œuf, escalader en file une branche d’arbre? Elles vont, comme aveuglément, collées à l’écorce. Et au même endroit, qui n’a pas l’air plus difficile à franchir que tout le reste, il y a quelque chose. Quoi? on ne peut savoir, mais toutes les fourmis glissent à leur tour, et il en vient d’autres, d’autres sans cesse. Le chemin de fer du Congo, au début, c’était cela. Les hommes tombaient, les millions s’effondraient sur la pente. L’Europe envoyait d’autres millions et d’autres hommes.
Le Chef, l’inventeur de ce chemin de fer, avait le génie des vrais conquérants, qui est de se croire vainqueur d’avance, ayant réuni tous les moyens de vaincre, et d’être un violeur de volontés. Les Italiens et les Belges, les Congolais et les noirs de Saint-Domingue, il les avait jetés à l’assaut, et leurs corps n’étaient plus qu’ossements et pourriture. Alors, il avait envoyé acheter des hommes en Chine. Il savait qu’on en trouve là quatre cents millions, serrés les uns contre les autres, s’empoisonnant de leur haleine. Il croyait que ces Chinois du Sud, sobres et durs au mal, nés près du tropique, leurs couches inépuisables étaient le fumier humain qui pouvait féconder l’Afrique. Gigantesque et pesant, levant le bras pour un ordre comme on soulève un poids, il était venu ce jour-là inspecter le travail dans la tranchée. L’ingénieur, Guilmain, lui dit:
--Ils meurent aussi!
Les Chinois travaillaient patiemment, ceux qui restaient: deux cents sur mille. Ils étaient maigres, avec des poitrines de poulet, des poitrines visibles parce qu’ils étaient nus jusqu’à la taille, et qu’ils n’avaient pas de culotte, mais un lambeau de toile bleue sur les reins. A cause de leur peau jaune et de l’élargissement de leur face, malgré leur maigreur, ils ressemblaient à des abcès mûrs. Ils avaient la figure en losange, les oreilles pointues, les yeux étroits, et leur bouche ricanait éternellement comme celle d’un gamin qui va pleurer. Ils se penchaient sur leurs outils, les vertèbres leur sortaient du dos. En avant! il fallait que l’Asie fécondât l’Afrique, au bénéfice de l’Europe.
Guilmain regarda le Chef et vit une mare à ses pieds. L’homme du Nord, le lourd géant, fondait au soleil. Il laissait ainsi une trace de sueur derrière lui, tout le jour, et n’arrêtait ni sa marche, ni son vouloir. Eh bien! lui aussi pouvait mourir. Il faisait son devoir dans la bataille.
--Il y a soixante-dix degrés dans la tranchée, dit Guilmain. On n’y tient pas. Un Chinois est un Chinois, mais c’est un homme: et le sang humain se décompose!
Le Chef haussa les épaules. Il regarda le sommet du Palaballa, et le col, un peu plus bas, où le projet mettait la voie: la brèche aride et triste par laquelle il rêvait de précipiter la fortune de l’Afrique centrale, les dents d’éléphant jaunies et dures, les balles rondes de caoutchouc, toutes les richesses que, depuis l’écoulement du grand lac préhistorique, le Congo accumulait dans sa panse énorme, qu’il fallait crever à coups de pioche.
A la surface du sol, le soleil et l’air avaient comme pourri le gneiss africain. Les Chinois grattaient proprement, doucement. Plus bas, la roche reprenait sa dureté impénétrable: on l’avait fait sauter à la mine. Trois Chinois achevaient de détacher avec des pics un bloc gros comme un pavé, qu’il eût arraché d’une seule main. Il désespéra.
Arriver au torrent de la M’poso! Son esprit vaste et lucide, qui avait conçu l’ensemble, et l’embrassait réalisé, le tranchait en séries, se bornait par méthode à ne vouloir d’abord que chacune d’elles, dans son ordre: que le bataillon des Chinois parvînt jusqu’à la M’poso, dût-il en mourir! Le Chef s’imaginait voir les eaux du torrent, et s’y plonger. Elles étaient bruyantes, heurtées, d’un vert profond et pur que blanchissaient par place les bulles d’air emprisonnées dans leur chute. L’œil ne pouvait s’en détacher, le mouvement rendait visible chaque molécule de leur fluidité. L’imagination était si forte chez cet homme fort qu’elle agissait en vérité sur sa chair. De penser au torrent, il se sentait rafraîchi. La sueur cessa de couler sur ses membres, son corps et son esprit redevinrent froids.
On avait ouvert plusieurs chantiers, attaqué la montagne comme les vers rongent un arbre, partout où se trouvait un point faible, une fissure où la pointe d’un outil pouvait entrer. On se battait contre elle plus loin encore. Ceci le rassura. Il avait à voir, à marcher, à peiner lui-même. Au-dessus de la falaise du Congo, la voie devait faire corniche, accrochée au roc comme un nid d’hirondelles. Plus tard, les locomotives rouleraient là, dominant le fleuve énorme et inutile, empêtré de blocs, que les navires ne franchissaient pas.
--Allons au Sept, dit-il à Guilmain.
Le Sept, c’était le kilomètre sept, on commençait la corniche. Sur le talus précipité de la falaise, on construisait un mur à pic, on gagnait, sur la pente, la largeur d’une main par mètre. En élevant ce mur, on trouverait à la fin la place de deux rails.
Guilmain dit:
--Il est tombé un Chinois, hier. Il a roulé jusqu’en bas.
--Eh bien, dit le Chef, on a été chercher le corps?
--_Les autres_, murmura l’ingénieur, y sont allés. Et c’est pour ça...
Il termina sa phrase encore plus bas, très bas. Le Chef eut un grand sursaut:
--On ne les a pas emmenés! On ne les a pas emmenés! Est-ce que je vous avais dit de ne pas les emmener? Nous avions signé. Et vous avez caché leurs boîtes, sous la falaise? Un beau cimetière! Qu’on prenne les cargo-boats, les chalands, tous les bateaux de Matadi; qu’on les enlève, qu’on les conduise à Boma, en attendant. Nous avions promis!
--On ne trouve pas, répondit Guilmain. C’est un sale fret. Les bateaux n’en veulent pas.
* * * * *
On avait promis aux Chinois de rapporter leurs cercueils en Chine, s’ils mouraient. Et on n’avait pas tenu parole. Le Chef n’en savait rien, et la superstition de cet homme d’affaires, né paysan, passé soldat, devenu remueur de mondes, lui imposait le respect des paroles données. C’est une règle de jeu. D’abord on ne triche pas. Ça porte même malheur, de tricher: on peut violenter les hommes, on ne les vole pas. Guilmain courba la tête sous un flot d’injures en français-wallon, magnifiques et terribles.
--Il y en aurait pour cent mille francs, deux cent mille francs, il faudrait construire des bateaux-corbillards! Après? On leur a promis. Nous avons jeté ici vingt millions, et pour ça, pour ça!... Quand on veut créer un géant, on ne lésine pas sur les langes!
Il prononçait «créïer», «géïant». Ses phrases lourdes traînaient dans l’espace comme des tombereaux. Il continua:
--Et s’ils savaient...
--Ils sont descendus pour chercher le camarade, dit Guilmain dans le même idiome. Il y en a «assez bien» qui savent.
*
* *
Les Chinois savaient.
Ce même jour, Tchao-Ouang et Ah-Sing, descendus dans le ravin pour ensevelir le camarade tombé, avaient vu sous la falaise des cercueils en longue file. Il les reconnurent, car ils en avaient assemblé eux-mêmes les planches, gravant sur les couvercles l’invocation qui chasse les anciens génies, et protège aussi contre le génie du mort, plus acre, plus jeune et plus perfide.
Alors, ils sentirent battre au-dessus d’eux l’aile molle des Tchong-Toué.
* * * * *
Elle est faite d’eau et de vent, de ce qui est insaisissable et à demi saisissable. Tout est Tchong-Toué: la nature est pleine d’esprits jusqu’à s’en pourrir. Lorsque nous ne subissons pas l’influence des calomnies de marchands imbéciles, nous apercevons la Chine à travers l’enthousiasme de Voltaire, qui lui-même l’avait vue à travers les éloges intéressés des pères jésuites; et nous n’y comprenons rien. C’est quatre cents millions d’animistes, dont l’aristocratie a passé au rationalisme, à cause d’un philosophe nommé Confucius. Mais les animistes y sont toujours. Voilà ce que ne disent pas les livres. Il y a des dragons sous la terre, qui la font trembler; il y en a dans le ciel qui font les naufrages; dans l’air qui roulent les maladies. Les fleuves ont les leurs, et les montagnes, les champs, les provinces, les maisons, tout au monde. Il y en a de bons, que l’empereur nomme mandarins, et qui reçoivent de l’avancement. Mais c’est comme les hommes, même les bons, il faut s’en méfier. Leur nombre croît tous les jours: de tous les morts distille une larve qui reste sur terre, invisible, perpétuelle, funeste presque toujours.
Ces larves flottantes, il est probable qu’elles sont pareilles au moule d’où elles sortent, aux malades et aux morts: par conséquent chagrines, visqueuses, irritables et corrompues. Rien n’est plus raisonnable et plus terrifiant que cette supposition chinoise, et c’est pourquoi le christianisme est une grande, une sainte, une précieuse religion. Les âmes de nos morts, à nous, sont au ciel ou en enfer, et bien gardées. Saint-Pierre a ses clefs, Satan sa fourche, les clôtures sont solides. Voilà dix-neuf cents ans aujourd’hui que nos défunts sont prisonniers, pour notre plus grande tranquillité. Nous les protégeons, même, nous prions pour eux, nous pouvons nous promener bien calmes sur la face de la terre, nous les Européens. Mais les Chinois! Ils meurent de peur.
Quand l’équipe jaune du Palaballa connut que les cercueils étaient restés sous la falaise, elle comprit pourquoi le malheur la poursuivait: les Tchong-Toué des morts, qui n’avaient pas été ramenés dans leur pays, qui ne jouissaient pas des offrandes et des politesses de leur famille, se vengeaient sur les vivants. Bilieuse hématurique, accès pernicieux, disaient les médecins de l’hôpital--une grande baraque en planches faite comme un grand cercueil--lorsqu’il mourait un nouveau Chinois. Des mots! La vérité, c’est que les Tchong-Toué revenaient pour faire des recrues, enrôler les camarades. Ils revenaient plus forts, plus méchants tous les jours, privés d’hommages, de parfums, de libations, de la fumée de l’alcool et des mets, nourriture impondérable de ces êtres impondérables, affamés sans pouvoir mourir de faim, et furieux.
Tchao-Ouang était le chef de ce qui restait de l’équipe. Il décida qu’on allait retourner en Chine.
* * * * *
Aucun bateau n’aurait voulu embarquer les Chinois, mais ils calculèrent qu’ils étaient venus par l’Est. Le navire qui les avait transportés avait marché dans le sens du soleil, courant comme s’il eût voulu atteindre chaque jour l’astre avant son coucher. Il n’avait penché au sud que pour regagner ensuite sa hauteur. Comme la plupart de leurs compatriotes, Tchao-Ouang et ses compagnons croyaient que la Chine est au milieu de la terre et que le soleil sort de l’eau, derrière elle tous les matins. Ils ignoraient l’immensité des distances, et la fluidité morne des eaux leur avait caché la rapidité de leur course. Ils crurent qu’à pied, en trois mois, ils seraient revenus à leur point de départ. Quand le soleil se couche, Ah-Sing jeta le manche de sa pioche vers l’astre, et le fer, faisant croix, indiqua le nord et le sud.
* * * * *
Ils avaient pris cette précaution parce qu’ils ne pouvaient fuir sous la lumière, et que les étoiles de cet hémisphère leur étaient inconnues: phénomène qui d’ailleurs n’avait pas peu contribué à leur inquiétude.
Par fortune pour leurs projets, les premières nuits après leur évasion furent lumineuses et la lune court dans le sens du soleil. Les Chinois marchèrent donc contre la lune, après avoir volé, dans un magasin, au bord de l’eau, du riz, d’autres grains et des poissons secs. Le jour, ils se cachaient, serrés les uns contre les autres, dans des trous, sous des brousses. Ils reprenaient leur marche quand l’obscurité était venue, et comme on les faisait chercher du côté de l’Atlantique, croyant qu’ils iraient s’embarquer dans un port de l’enclave portugaise, ils ne furent pas découverts. Plusieurs avaient des mœurs infâmes, et la cohésion de la petite troupe en augmenta.
Seulement, dès la première nuit, Ah-Sing, l’un des Chinois, dit:
--Olga est avec nous.
C’était la chienne européenne d’un docteur européen, qui était mort comme les autres, d’absinthe, d’épuisement et d’ennui--plus tristement que les autres parce qu’il s’était vu mourir. Olga n’avait laissé enlever son maître qu’avec une répugnance assez naturelle, car elle était européenne, mais chienne, et n’avait pas compris pour quelle cause, tout de suite, parce que le docteur ne remuait plus, les autres blancs l’avaient mis dans une caisse, et sous des pierres. Elle avait longtemps pleuré d’une manière très stupide, qui forçait les vivants à penser à la mort, et c’est pourquoi à cette époque les blancs vivants lui donnèrent un nombre infini de coups de pied. Alors, elle vint au camp des Chinois. Ah-Sing, très poliment, lui chercha ses puces. Quand il en trouvait une, il avait soin de ne pas la garder pour lui, et la lui donnait à manger.
Ce sacrifice courtois du produit de la chasse est d’usage entre mendiants bien élevés à Pékin: Olga s’en montra touchée. Elle était d’une nature passionnée, et quand elle désirait une chose, c’était toujours avec la dernière violence. Elle criait pour sortir, pour dormir, pour des caresses, et surtout pour manger. Les Chinois pensaient qu’elle savait parler, venant d’Europe, et que seulement ils ne comprenaient pas sa langue. Ils l’aimaient. C’était la seule personne de l’autre sexe qu’ils possédassent parmi eux, et, par conséquent, un élément de moralisation dans leur société. La troisième nuit, ils la tuèrent: elle était européenne, et ils ne voulaient plus d’Européens avec eux.
* * * * *
Ils franchirent l’Inkissi, le Kouilou, d’autres rivières, entre lesquelles le sol triste et montueux n’était couvert que d’herbes brûlées par les sauvages Ba-Kongo et de petits arbres agonisants. Puis, la terre s’étant abaissée sous leurs pieds, ils rencontrèrent une grande plaine herbeuse, qui paraissait comme un champ de riz sans graines, et, plus loin encore, une sorte de lac, avec une île au milieu. C’était le Stanley-Pool, au bord duquel sont les Belges et les Français. Sachant que ceux-ci ont leur ville au Nord-Ouest, Tchao-Ouang décida de tourner ce lac par le Sud.
C’est à partir de ce moment que les Chinois osèrent marcher au grand jour. Ils n’étaient plus qu’une centaine. A l’aube, quand ils virent le soleil, la Chine leur parut très proche. Pleins d’espoir, ils entrèrent dans la forêt.
* * * * *
Et ce fut dans la grande forêt qu’ils moururent. Il ne faut pas dire comment ils moururent, il ne faut pas écrire pour écrire. Ils sont morts, n’est-ce pas, et voilà tout, et ils allaient vers le soleil! Et à la fin, comme vous le verrez, il ne resta que Tchao-Ouang.
Beaucoup furent mangés par les Bangalas. Car les Bangalas mangent les hommes. C’est un peuple très laid. Ils se font une incision qui va du nez au sommet du front, et y jettent des venins qui gonflent la peau. La cicatrice a l’air d’une crête, ils sont comme des coqs noirs et méchants. Et ils mangent les hommes. Ce n’était pas tout à fait des hommes, ces Chinois: personne dans l’humanité, même les nègres, ne croit que les Chinois sont tout à fait des hommes, ce serait trop bête. Mais c’était de la viande tout de même, et les Bangalas eurent un bon repas.
Les autres furent mangés par la forêt. Elle était monstrueuse et vide. Ils y marchèrent cinq mois, ne voyant le grand jour que si le fleuve venait à couper l’énorme moisissure verte. Mais ils faisaient des radeaux, des choses ingénieuses, des câbles de lianes, pour passer. Eux aussi, une fois, ils tuèrent des indigènes, pour leur voler des pirogues. Alors, pendant quelques jours, ils remontèrent le Congo.
L’air y était plein d’une brume bouillonnante et perpétuelle. Le matin, cherchant le soleil, les Chinois ne l’apercevaient qu’au milieu d’un brouillard, et chaque jour, à midi, une grosse pluie tombait. Il y avait aussi des tornades qui broyaient les arbres et soulevaient l’eau: aussi crurent-ils que le monde entier allait périr. Le Congo était si vaste que, lorsqu’il n’y avait pas d’îles dans son cours, du centre on ne voyait pas les bords. D’ailleurs, des vapeurs belges le parcouraient, et, lorsqu’il y avait des îles, on perdait la direction: de bizarres courants faisaient comme des marées.
Ayant préféré suivre un arroyo, ils s’égarèrent, tombèrent dans les filets que les Bangalas disposent pour prendre le poisson. Ce jour-là encore, les Bangalas eurent de la viande.
Ceux qui restaient--ils étaient dix--reprirent le sous-bois en évitant les villages: et il y en a peu, sauf au bord des fleuves. Nul ne vit, dans la forêt. Les arbres trop hauts tuent les petites plantes, et les animaux eux-mêmes ne trouvent rien à manger. On entend, sans les voir, chanter des oiseaux et passer des singes, en l’air. Il y a sur le sol des insectes, des serpents et des charognes. Les Chinois les ramassaient. Souvent l’odeur des fourmis-cadavres leur souleva le cœur. Un autre jour l’atmosphère leur parut douce comme le parfum d’une chambre aimée.
Pourtant ce n’était pas des fleurs qui sentaient de la sorte: c’étaient des champignons. Les premières bouchées qu’ils en mangèrent les firent vomir. Par bonheur ils surent trouver au même endroit, dans la pourriture des arbres, de gros vers d’aspect immonde, qui n’étaient pas empoisonnés, et ce fut dans cette région qu’Ah-Sing aperçut, en soulevant un tronc qui s’effondra en boue, une chose horrible, qui remuait. C’était une bête faite comme une boule, avec une arête transversale épineuse, et des yeux--des yeux tout en or vivant! Une espèce de glu, qui la couvrait, accrochait la boue et les détritus. Avec une baguette, Ah-Sing gratta. Les deux flancs de la boule se gonflaient et s’abaissaient tour à tour, et la baguette ayant piqué la chose, elle marcha. C’était un crapaud.
Il était aussi gros qu’une tête d’homme. Les pustules jaunes qui remontaient de son ventre à son échine semblaient des fleurs corrompues sur du fumier, et l’arête de son dos était comme une broussaille. Il bava du venin, misérablement. Puis, s’étant caché de nouveau sous les débris, il rendit une plainte longue et claire, ainsi que font tous les crapauds, quand ils appellent les femelles crapaudes.
Ah-Sing, qui avait très faim, pensa que peut-être on pourrait le manger! Mais cette bête lui faisait peur, et comme il cherchait une longue branche pointue, pour la crever de plus loin, Tchao-Ouang cria:
--Ne le tue pas! il est si vieux! c’est le Dieu de la forêt!
L’énormité du crapaud leur fit croire qu’il avait vu couler des siècles. Et s’il avait des siècles, il savait tout. Il dominait cette pourriture, puisqu’il y avait survécu. La sagesse du monde est dans les vieillards, et qui vit longtemps devient Dieu, connaissant le bien et le mal. Cette idée, que n’eussent pas eue les barbares d’Europe, n’était pas entièrement fausse. La Bête, du moins, était de race antique. Elle descendait des grands reptiles lourds qui régnaient seuls sur la terre, alors que tout entière elle était encore, comme aujourd’hui sous l’équateur, un mélange de fange chauffée et d’eau tiède, sous des nues éternelles, entre les laves ardentes de son centre et le soleil fou.
--Ne le tue pas! C’est le Dieu de la forêt!
* * * * *
Oui, le crapaud paraissait incarner la forêt même. Il était sale, humide, verdâtre et jaune, gigantesque, magnifique, informe, frémissant, hérissé, tout gonflé d’une horrible sève, et ses yeux savaient tout, ses yeux d’or vivant, ses tristes beaux yeux! Pourquoi était-il resté là, insensible à la peur, s’il n’était pas Dieu?
Les flancs du crapaud palpitèrent. Il appelait éperdument les femelles. Sans doute l’endroit, dans son horreur marécageuse, était favorable à sa race, car beaucoup de femelles en effet étaient là, invisibles, vautrées sur leurs œufs qui, jaillis déjà de leur ventre ému, attendaient la fécondation. Cachées derrière les arbres enracinés, plus hauts que des tours, et les arbres tombés, plus infranchissables que des murs, elles répondirent, sur deux notes qui se succédaient sans arrêter. Les champignons exhalaient toujours leur bonne odeur, l’atmosphère était douce comme le parfum d’une chambre aimée.
Les Chinois s’étant prosternés, crièrent:
--Nous ne te tuerons pas, Monsieur-Dieu-Crapaud! Protège-nous. Nous te donnerons à manger. Nous savons que tu es fort. Viens avec nous!
Ils allèrent chercher pour lui des vers et des mouches. Tchao-Ouang tressa une corbeille, réunit des haillons, en fit une couche sur laquelle il fit monter la Bête.
Et le crapaud vint avec eux. Il chantait tous les jours, et toutes les nuits.
*
* *
Cependant la tristesse croissait sous les grands arbres.
Les Chinois côtoyèrent des fleuves silencieux et presque sans pente, dont la seule vue pénétrait d’une horreur indéfinissable. L’eau en était toute noire sous les arbres noirs, d’où ruisselait une humidité éternelle, et, sur leurs rives, il y avait une espèce de sous-bois impénétrable, des lianes énormes, tordues comme des racines, des orchidées parasites dont les fleurs étaient obscènes, des vanilliers et des serpents. Le soleil, le soleil, comment marcher vers le soleil? On ne le voyait plus. Le jour était fait de brouillard, la nuit d’une obscurité si pesante qu’elle paraissait frapper la joue comme une aile de chauve-souris.
Mais un grand troupeau d’éléphants passa sur les Célestes, sans les voir, ainsi que les hommes passent sur des fourmis. Sortis de la rivière, où ils venaient de se baigner, ils fonçaient avec gaieté parmi les hautes plantes riveraines, qu’ils dominaient du dos et de la tête. Leurs masses énormes enfonçaient par les quatre pieds dans la terre mouillée. Mâchant des roseaux juteux, plus gros que la cuisse, ils s’éventaient à droite et à gauche, avec leurs grandes oreilles, si fort qu’un courant d’air remuait les feuilles autour d’eux. Les plus âgés avaient des défenses beaucoup plus longues que le corps d’un homme et toutes gercées à la surface, comme si la boue avait essayé de pourrir même cet impérissable ivoire.