Part 7
Renouant le fil de ses anciens rapports avec les savants du pays, il leur fit entendre qu'il avait connaissance d'une foule de manuscrits précieux, inconnus, dont un était de la main de l'_Empereur Théodose_!
M. _Mayer_, zélé Egyptiologue de Liverpool, non seulement lui acheta des pièces fort anciennes, mais encore lui donna accès à son Musée, le priant d'expliquer plusieurs _papyri_ qu'il lui confia.
Par ses conseils, M. _Mayer_ fit publier, à grands frais, avec les explications de Simonidès, un beau volume, contenant entr'autres certaines portions de l'évangile de Saint Mathieu, supposées écrites par _Nicolas d'Antioche_, sous la dictée de l'apôtre lui-même![129]
[Note 129: "Fac-Similes of certain portions of the Gospel of St. Matthew, and of the Epistles of St. James and St. Jude, written on papyrus, in the first century, etc. etc. Edited and illustrated, by Constantin Simonidès." In fol. London: Trübner, 1862.]
Le journal littéraire (_Athenæum_) examina soigneusement ces pièces, et les déclara fausses. Mais l'audace ou l'ingéniosité de notre grec ne s'effrayait pas si vite.
Il pouvait montrer aux incrédules, disait-il, des documents plus curieux encore. Entr'autres un traité théologique égyptien, écrit sur une peau de femme, au premier siècle! Aussi, un poème grec d'_Œnopidès_, tracé sur une peau semblable, à la même date!
On peut aisément s'imaginer que tout ceci ne servait guère à augmenter la confiance du public.
_Simonidès_, ayant eu à subir de très vives attaques du savant _Tischendorf_, songea à s'en venger d'une manière assez curieuse. Les érudits se rappellent le bruit que fit la découverte, au Mont Athos, du fameux _Codex Sinaïticus_, ou texte de l'Evangile, par _Tischendorf_, qui en fit présent à l'Empereur de Russie, et qui exposa l'historique complet de cette découverte dans un petit volume, supérieurement imprimé à Leipsig, sous le titre de "_Sinaïbibel, ihre Entdeckung, Herausgabe, und Erwerbung_."
_Simonidès_ publia que ce manuscrit n'avait aucune authenticité, puisque c'était lui-même qui l'avait composé. Il expliquait tout au long les circonstances de cette fabrication.[130]
[Note 130: Supplément au journal _The Guardian_, du 3 Septembre et du 21 Novembre 1863.]
Dans une lettre du 17 Janvier, du journal cité ci-dessus, on répondit que Simonidès cherchait à se parer des plumes du paon, et qu'en 1862, il n'avait pas même connaissance du célèbre codex, lorsqu'il en fut question, en sa présence, à l'Université de Cambridge. _Alexandre von Humboldt_, qui avait suivi toute cette controverse avec grand intérêt, nommait _Simonidès_ une énigme vivante et un nœud gordien insoluble.
En 1867, on annonça, dans les journaux, la mort de notre fameux grec, arrivée à Constantinople; mais deux ans après, le révérend _Donald Owen_ le retrouva à Saint-Pétersbourg, préparant pour la presse "des documents historiques de grande importance, par rapport aux droits du Gouvernement russe."
Comme il lui était arrivé quelquefois de se rendre à lui-même, sous un autre nom, témoignage de l'authenticité de ses pastiches, il n'y aurait pas lieu de s'étonner si _Simonidès_ se présentait de nouveau un jour incognito, comme témoin de l'authenticité de tout ce qu'on lui a contesté.[131]
[Note 131: _Gentleman's Magazine_, Octobre et Novembre 1865.]
Ces fabrications de faux documents mirent la puce à l'oreille des archivistes, à ce qu'il paraît, car M. _R. F. Le Men_ qui remplissait ce poste dans le département de Quimper, accusa M. _De la Villemarqué_, de faire passer pour vraies des supercheries pareilles.[132] Cet écrivain disait avoir découvert dans une église près de Morlaix, en Bretagne, les poésies d'un ancien poète du pays, _Quin-Clan_, dont de très courts fragments seulement avaient échappés à la destruction. Ces poésies appartiennent aux 5me et 6me siècles. Ce _Quin-Clan_ était le _Merlin_ des Bretons, sinon le véritable _Merlin_ des romans de chevalerie.[133] Malheureusement ce précieux manuscrit disparut très peu de temps après sa découverte, et ne fut plus jamais retrouvé. Quelque temps après M. de la Villemarqué fit paraître son volume intitulé _Barzas-Breiz_, ou chants populaires de la Bretagne, dont partie du texte était de pure imagination, dit M. _Le Men_.
[Note 132: Voir _Athenæum_, du 11 Avril 1868.]
[Note 133: Voir _Le Courrier Français_, du 28 Octobre 1835; et un article de M. Francisque Michel dans le _Foreign Quarterly Review_, d'Avril 1836.]
Ce qui frappa d'abord le plus notre critique, ce fut l'ensemble et l'admirable suite des _Barzas-Breiz_. Si quelqu'un avait eu l'idée de présenter, par épisodes, l'histoire complète de la Bretagne, il n'aurait pas pu mieux réussir. Il ne manque pas un chaînon depuis les Druides jusqu'aux Chouans. Cette suite parfaite suscita des soupçons, et un examen critique ne fit que les confirmer. On peut diviser ces chants ou petits poèmes, en deux classes. D'abord les soi-disant contes anciens, tels que _La prédiction de Gwenc'hlan_, _La marche d'Arthur_, _La submersion de la ville d'Is_, _Le tribut de Nomenoë_, _Le vin des Gaulois_, lesquels M. Le Men regarde comme de simples fabrications.
Puis viennent les chants dont les prototypes sont bien connus, mais qui ont été modifiés pour leur donner un caractère historique et une apparence d'ancienneté, tels que _Les vêpres des Genouilles_, et plusieurs autres, où les anachronismes abondent.
Terminons en citant textuellement notre critique, "Depuis vingt ans, j'ai parcouru toutes les parties de la Bretagne, et principalement _le Finistère_, et j'ai passé bien de jours dans les lieux mêmes où M. de la Villemarqué dit avoir recueilli ses anciennes chansons et poèmes. J'ai pris des renseignements auprès de ceux qui connaissent le mieux les mœurs et les coutumes de la Bretagne, nommément Messieurs _P. Proux_ et _Lugel_, nos deux meilleurs poètes bretons contemporains, dont la compétence pour juger de chants nationaux, est incontestable. Ils m'affirment qu'ils n'ont jamais rencontré dans la Basse Bretagne les noms de _Gwenc'hlan_, d'_Arthur_, de _Merlin_, de _Nominoë_, soit dans des poèmes connus, soit dans des traditions populaires.
"J'ai aussi consulté les inspecteurs des écoles primaires qui reçurent l'ordre du ministre de l'instruction publique, de 1851 à 1853, de rassembler les chansons populaires des districts ruraux, et j'ai reçu les mêmes réponses négatives.
"M. d'_Arbois de Tubainville_, correspondant de l'Institut de France, a demandé des explications, dans la _Revue Critique_ du 23 Novembre 1867; mais l'éditeur des _Barzas-Breiz_ avait jusqu'en Avril 1868, gardé le plus profond silence."
Nous ignorons si des explications ont été données depuis, mais l'accusation nous a paru assez singulière pour n'être pas passée sous silence. Enfin, quand même une grande partie des _Barzas-Breiz_ ne feraient que reproduire l'histoire embellie des poèmes _d'Ossian_, M. _De la Villemarqué_, par ses nombreuses publications sur la littérature de la Bretagne, en a ravivé le souvenir, dans une sphère très étendue.
A cette époque l'Angleterre, aussi bien que la France, présentait de ces supercheries sur une assez grande échelle. Citons entr'autres une fabrication systématique des lettres de _Lord Byron_, de _Shelley_, et de _Keats_, qui étonna la ville de Londres, de 1850 à 1852. Ces faux autographes étaient si bien contrefaits qu'ils déçurent tous les collecteurs anglais.
L'éditeur _Moxon_ acheta très cher dans une vente publique, une série de ces lettres, et en publia vingt-cinq, avec une introduction pompeuse du poète _Robert Browning_.
Après un long et soigneux examen, elles furent reconnues n'être que des pastiches. Le premier soupçon s'éleva par un singulier hasard. M. _Moxon_ avait présenté un exemplaire de sa publication au poète _Tennyson_, chez lequel M. _Palgrave_, jetant par accident les yeux sur ces lettres, en rencontra une qui faisait partie d'un article du _Quarterly Review_ de 1840, écrit par son père, _Sir Francis Palgrave_. La chose étant prouvée, _Palgrave_ informa aussitôt _Moxon_, qu'il y avait là un plagiat, et l'éveil ainsi donné, toutes les autres lettres furent discutées, l'une après l'autre, et l'on acquit l'évidence d'une complète supercherie. M. _John Murray_, un des plus grands éditeurs de l'Angleterre, avait aussi été pris au piège. Il avait acheté au libraire _White_, quarante-sept lettres supposées autographes de Lord Byron, pour cent-vingt-trois livres sterling et six shellings, à raison de deux guinées et demi la pièce.
L'affaire de _Moxon_ avait rendu soupçonneux M. _Murray_, qui, possédant un nombre considérable de documents, poèmes et lettres de la main du noble poète, examina scrupuleusement ses nouvelles acquisitions, les soumit à des connaisseurs, les confronta avec d'autres originaux, et enfin il lui fut démontré que lettres et notes de _Byron_, de _Shelley_, et de _Keats_, n'étaient que d'habiles pastiches.
Le libraire _White_, qui en avait vendu une grande partie, expliqua, dans une lettre à M. _Murray_, le système original dont une femme s'était servi pour lui en imposer, en excitant sa compassion pour la détresse où se trouvait un fils naturel de _Byron_.[134]
[Note 134: Ce récit est trop long pour trouver place ici, mais on peut en lire les détails dans le _Athenæum_ du 6 et du 20 Mars 1853; dans la _Literary Gazette_, de la même date, et dans les _Principia Typographica_ de S. Leigh Sotherby, Londres, 1858, 3 vol. in fol.]
Un des plus savants collectionneurs de France fut dans le cas de devoir se défendre contre une accusation du même genre que la précédente. Il possédait nombre de lettres de l'époque de la Révolution de 93, et dans un triage, il en vendit plusieurs, entre autres vingt-cinq lettres autographes de la Reine _Marie-Antoinette_, acquises par M. d'_Hunolstein_, qui allait publier une nouvelle édition de son ouvrage sur cette infortunée princesse.
Ces autographes excitèrent l'attention du public, à la suite d'une discussion sur leur authenticité, et M. _D'Arndt_, conservateur de la Bibliothèque Impériale à Vienne, fit voir, par la forme et par le fond, qu'ils n'étaient que des pastiches qui avaient trompé la perspicacité de M. _Feuillet de Conches_.
Nous avons parlé ci-dessus de deux véritables héros pour la fabrication de documents supposés, le premier, _Simonidès_, dont les hauts faits ont été décrits. Le second fut _Vrain Lucas_, dont il nous reste à rappeler l'étonnante audace en ce genre.
Le 8 Juillet 1867, l'Académie des Sciences de Paris entendit, pour la première fois, M. _Michel Chasles_, mathématicien très distingué, parler des autographes rares et précieux qu'il avait acquis à grands frais.
Dans le courant du même mois, M. _Prospère Faugère_, auteur de nombreux travaux sur Pascal, et M. _Bénard_ d'Evreux, écrivirent à l'Académie pour lui signaler quelques-uns de ces faux autographes,[135] que M. _Chasles_ avait fait insérer dans les bulletins de cette société savante. Cet avertissement n'empêcha pas celui-ci de continuer sans retard la publication de documents semblables, qu'il continuait à soutenir parfaitement authentiques.
[Note 135: Il s'agissait de deux lettres de _Blaise Pascal_ écrites au chimiste anglais _Boyle_, et de quatre notes.]
Le bruit de cette discussion attira l'attention des savants de l'Angleterre, et _Sir David Brewster_ écrivit d'Edimbourg, à l'Académie de Paris, pour démontrer l'impossibilité d'avoir foi en ces pièces, qui impliquaient une correspondance entre Pascal, dans le déclin de l'âge, avec _Newton_, un enfant de douze ans!
Nonobstant, M. _Chasles_ défendait pied-à-pied, les pièces qu'il avait produites.
Il y avait déjà cent cinquante lettres et notes publiées dans les "Comptes-rendus," concernant _Pascal_, et M. _Michel Chasles_ annonçait que dans sa collection il y avait deux mille lettres de _Galilée_.
"_Quos Deus perdere vult, prius dementat._"
Deux ou trois mois plus tard, l'étonnement redouble. Le crédule académicien présente un premier fascicule de ces lettres de _Galilée_, où l'on trouve qu'il s'était occupé des lois de la pesanteur avec _Pascal_, alors seulement âgé de dix-sept ans.
Ici l'Italie se soulève à son tour, et prouve que Galilée n'a jamais écrit en français, qu'il ne savait probablement pas.
Malgré tout, l'Académie déclare, le 5 Août 1869, que toutes ces pièces portaient le cachet de l'authenticité. On s'appuyait surtout sur une lettre de _Galilée_ à Louis XIII., paraphée par Louis XIV., _manu propriâ_.
Pendant ce temps, les accusations de faux pleuvaient de toute part. M. _Breton_ (De Champ) démontre que seize notes de _Pascal_, et deux fragments d'une lettre de _Galilée_, ne se composaient que de passages littéralement copiés dans "L'Histoire des Philosophes Modernes," par _Alexandre Savérien_.
M. _Sylvain Van de Weyer_, Ministre de Belgique à Londres, aussi fin connaisseur en bibliographie qu'habile diplomate, écrivit au _Daily News_, le 10 Mai 1869, une lettre dans laquelle, surprenant le faussaire la main dans le sac, il montre qu'une lettre supposée de _Milton_ à _Louis XIV._, sur son voyage en Italie, était prise, phrase par phrase, dans la notice sur _Milton_, que M. _Villemain_ avait insérée dans ses Mêlanges.
M. _W. G. Clarke_ publie une lettre dans la _Pall-Mall Gazette_, du 27 Septembre de la même année, au sujet de plusieurs autographes supposés de _Shakespeare_, écrits en français, et y donne la preuve que ces pièces sont tellement remplies d'anachronismes et d'invraisemblances, qu'on ne peut assez s'émerveiller de l'extrême ignorance de M. _Chasles_.
Finalement, M. _Le Verrier_ lit un mémoire à l'Académie, démontrant que les lettres de Newton, de Pascal, de Malherbe, de Rotrou, de Montesquieu, de Maupertuis, de Louis XIV., de Leibnitz, etc., etc., n'étaient composées que de fragments copiés dans les ouvrages de Voltaire, de Thomas, du Duc de La Vallière, de Chauffepié, et autres.
Les procédés de fabrication étaient maintenant mis à découvert.
Cette colossale manufacture de pastiches allait chercher ses sujets jusqu'au delà de l'ère chrétienne. Il y avait des lettres de _Jules César_ et des empereurs romains, plusieurs des rois mérovingiens, de Charlemagne, d'Alcuin, des Apôtres, de Boèce, de Cassiodore, de Grégoire de Tours, de Saint Augustin.
M. _Michel Chasles_ déclara, en pleine académie, qu'il avait acheté plus de vingt mille de ces pastiches, et qu'il avait payé au fabricateur plus de cent cinquante mille francs!
Ce qui doit vraiment faire douter que le collectionneur, tout grand mathématicien qu'il fut, était _compos mentis_, c'est que parmi ces autographes il y en avait du sage Thalès, de Pythagore, de Sapho, de Lazare le ressuscité, de la Madeleine. Bien plus, ceux de Jules César et des empereurs romains étaient écrits en français!
Nous ne pouvons nous empêcher de donner un spécimen ou deux:--
LETTRE DE SAPHO A PHAON.
_Sapho à son très-amé Phaon, salut._
"Très chier amé, près de ces bords charmans où la veue admire en s'égarant, une immense estendue, où la plaine des mers et la vouste des cieux semblent dans le lointaing se confondre, ...ce fut là que embrasé par l'amour, tu me donna (_sic_) le premier baisé, et me pressa de le rendre," etc., etc.
DÉFI DE JULES CÉSAR A VERCINGETORIX.
_Julii_ (sic) _César au Chief des Gaulois_.
"J'envoy devers toy un mien amé qui te dira le but de mien voyage; je veus covrir de mes soldats la terre qui t'a veu naistre. C'est en vain que tu la vouldras défendre. Tu es brave, je le say, mais aussi le serai, s'il plaist aux Dieux. Ains rend moy tes armes, ou prépare toy à combatre. Ce vi. des Kal. de Jullius."[136]
[Note 136: L'écriture des originaux imite celle du dixième ou du onzième siècle, et _Lucas_ disait qu'il ne les avait donnés que comme traduction d'antiques documents détruits.]
On comprend aisément que ce ne fut que tout à la fin que ces dernières merveilles se produisirent. Les lettres des savants de France et d'Italie étaient composées avec adresse. Le fabricateur, _Vrain Lucas_, qui n'avait reçu qu'une demie éducation, et qui ne savait ni le grec ni le latin, se gardait bien de les tirer de son imagination. Il copiait ses phrases dans les ouvrages de ceux qui faisaient l'objet de ses pastiches, ou sophistiquait légèrement les originaux existants.
La confiance inspirée par le mérite éminent du collectionneur, et le respect imposé par son caractère, peuvent, jusqu'à un certain point, contribuer à excuser l'erreur dans laquelle l'Académie des Sciences est tombée.
L'affaire ayant été portée devant les tribunaux, les experts trouvèrent plus de vingt-sept mille de ces pièces, émanant de six cent soixante personnages célèbres.[137] L'ensemble des circonstances exposées dans le procès, sert à expliquer comment la discussion sur ces pastiches a pu durer deux années, comment les bulletins des Comptes-rendus leur ont accordé plus de 400 pages, et comment cette société savante a pu déclarer authentiques 381 pièces fausses.
[Note 137: De Pascal, 1745; de Newton, 622; plus de trois mille de Galilée; six cents de Montaigne, etc. Jamais le stupide aveuglement d'un amateur d'autographes a-t-il été poussé jusque-là?]
_Vrain Lucas_ ne fut condamné qu'à deux ans de prison et 500 francs d'amende.
Cette affaire, où il reste encore de nombreuses obscurités à éclaircir, sera pour l'avenir l'une des plus extraordinaires des supercheries littéraires et de la manie des autographes poussée jusqu'à la folie.[138]
[Note 138: Deux ouvrages donnent tous les détails désirables: 1º, Une Fabrique de Faux Autographes, ou Récit de l'Affaire Vrain Lucas, par Henri Bordier et Emile Mabile, 1 vol. 4º. Paris: Techener, 1870. 2º, "Défense de B. Pascal," etc., etc., par Faugère, 1 vol. 4º. Paris: Hachette, 1868.
Il y a lieu de s'étonner que Vrain Lucas ait si mal réussi dans ses pastiches de lettres de Jules César et autres personnages de ces époques reculées, lorsqu'il aurait pu prendre pour modèles nombre de ces sortes de fausses lettres parmi les manuscrits de la Bibliothèque du Roi, à Paris, telles que la lettre d'_Ypocras à César_, d'_Aristote à Alexandre_, du _Prestre Jehan à l'Empereur de Constantinople_, etc. Paulin Paris, tomes 5 et 6, de son analyse de ces manuscrits, et Ferdinand Denis, dans _Le Monde enchanté_, les avaient déjà fait connaître.]
A la suite de cet exposé d'une supercherie qui ruina le renom de haute intelligence d'un homme de mérite, racontons celle qui servit au contraire à rehausser la réputation d'un rédacteur de journal.
La surprise ne dura à la vérité qu'un jour, mais elle produisit des pastiches qui méritent d'être conservés.
Signé par M. _De Villemessant_, le _Figaro_ du 8 Juin 1870, annonçait au public que son journal (bien connu par ses principes impérialistes) avait été vendu au parti républicain, à des conditions telles, que sans blesser gravement les intérêts de sa famille, il ne lui était pas permis de refuser. Les noms les plus retentissants s'étaient associés à la nouvelle rédaction: Victor Hugo, George Sand, Emmanuel Arago, Louis Blanc, Edgar Quinet, Félix Pyat. Ils avaient envoyé leurs lettres d'adhésion en prose et en vers, et y développaient leurs principes les plus républicains. Ces pastiches étaient composés avec adresse, et on rapporte que quelques lecteurs trompés, ont déchiré le journal sans le lire jusqu'au bout. Ces imitations représentaient non seulement les théories sociales et politiques des républicains avancés, mais encore leur style et leur manière.
"O justice! O représailles! disait F. Pyat, en terminant sa lettre, quand viendrez-vous? Certes, quoiqu'on dise, je hais le meurtre, le sang, la poudre et les balles; mais je hais encore plus les tyrans de la terre, et je veux anéantir les uns par les autres."
"J'oublierai l'insulte et l'outrage, s'écrie Edgar Quinet; l'oubli d'un mal personnel, voilà qui est humain; mais le crime qui atteint les autres, le mal fait à mes frères, l'exil de nos amis, les morts de nos parents,--oh! les oublier, ce ne serait pas d'un homme, mais d'un tigre!"...
Le pastiche le plus remarquable dans ces lettres d'adhésion, est un poème de cent vingt-huit vers, par Victor Hugo, intitulé "La Presse des Mouchards."
Voici le commencement et quelques vers de la fin de ce morceau, dans lequel on a très bien saisi le style des _Châtiments_:--
"Parceque dix-huit ans sur ce crime ont passé, La honte serait bue et le sang effacé! Et que le Plébiscite absout le fils d'Hortense, Décembre et Lambessa sont de peu d'importance! Parceque ce César, roi des bourgeois félons Sur le peuple qui râle, a mis ses deux talons! Il faudrait baillonner la Némésis-Tonnerre, Et laisser le vautour bien repu dans son aire! Non, ce n'est point fini.
* * * * *
Oh! que je suis heureux, sur mon rocher superbe! L'aigle vole au zénith, autour de moi croît l'herbe; O rocs de Guernesey, vagues, vents opportuns, Qui portez jusqu'à moi sa brise et ses parfums; Antres et bois touffus, si chers à mes études, Sol de la liberté, sauvages solitudes, Flots du sombre océan, de senteurs pénétrés, Séparez mon courroux de ces _Mandrins_ lettrés; Ne me laissez pas voir la France pâle et maigre, Livrée aux appétits de cette haute-pègre! Ne me laissez pas voir mes amis aux tombeaux, Et sur leurs corps souillés, le bec de ces corbeaux! Car je suis seul et vieux, pauvre proscrit, sans armes, Les yeux levés au ciel, et tout gonflés de larmes!"
Plusieurs autres articles ultra-révolutionnaires remplissaient ce numéro du journal, dont il se vendit un nombre très considérable, et que le public s'attendait à voir saisi le lendemain par la police.
La surprise cessa lorsque le numéro suivant fit connaître que ce n'était qu'une supercherie littéraire.
SECTION SECONDE.
DES PASTICHES COMPOSÉS COMME EXERCICE DE STYLE OU AMUSEMENT, ET DES SUPPLÉMENTS D'AUTEUR ET INTERCALATIONS.
"_Idem duo quum faciunt, non tamen est idem._"
--PUBLIUS SYRUS.
Nous ne pouvons mieux commencer cette section, qu'en citant les paroles d'un habile pasticheur, pour expliquer ce qui engage un écrivain à ce labeur d'imitation:--"La première impulsion à laquelle il faut attribuer le goût d'imiter différents auteurs, c'est le charme secret et involontaire que l'on éprouve à leur lecture, c'est la convenance de leurs pensées, la beauté de leurs sentiments, la magie de leur style qui nous séduit. On ne peut manquer de perfectionner son propre goût, par l'imitation des plus beaux modèles."[139]
[Note 139: Avant-propos du recueil des Pastiches de N. Chatelain.]
Cependant il faut bien y prendre garde, il y a un écueil en naviguant dans ces eaux, et notre auteur y a échoué, comme nous l'avons vu ci-dessus.
Après avoir présenté au lecteur un précis historique de _la plupart_ des pastiches anciens et modernes, suppositions d'auteur et supercheries, composés avec l'intention plus ou moins prolongée de mettre en défaut la sagacité du public,[140] donnons une esquisse de ceux qui ne furent qu'un amusement et un exercice de style.
[Note 140: Nous disons _la plupart_, parceque les anciens seuls occuperaient un fort volume en ce genre, et les modernes, au moins trois ou quatre. Chez les premiers, par exemple, à commencer par _Homère_, qu'on lise le 3me livre de la _Science Nouvelle_, de _Vico_ "De la découverte du véritable Homère," et l'on verra que de pages il faudrait consacrer aux Rapsodes dont les chants divers ont formé l'_Iliade_ et l'_Odyssée_.