Part 6
Aussi après sa mort, ce fut un concert de magnifiques éloges en prose et en vers. _Sir Herbert Croft_ fut un des premiers à faire connaître au public le génie et le sort fatal de Chatterton.[112] _Malone_, dans ses observations sur les poèmes de _Rowley_, le regarde comme le plus grand poète qu'ait produit l'Angleterre depuis _Shakespeare_. Le docteur Johnson avoue que "This is the most extraordinary young man that has encountered my knowledge." _Coleridge_, _Wordsworth_, et une foule d'autres auteurs exaltent la vigueur de son génie.
[Note 112: "Love and Madness. A story too true," &c. 1 vol. 8º. London, 1780.
Dans le _Monthly Magazine_ de Novembre 1799, _Southey_ a fait connaître par quelle supercherie peu honorable Sir Herbert Croft s'empara des manuscrits de Chatterton et les publia.]
A côté du phénomène douloureux qu'offre cette existence tourmentée, à peine ose-t-on nommer le pseudo-Shakespeare, _Ireland_, héros de la petite pièce après la tragédie, comme le dit _Philareste Chasles_.
_Samuel Ireland_, le père, avait passé sa vie à voyager sur les bords de l'Avon, pélerinage dont il consigna les résultats dans un curieux volume tout rempli de crédulité.
_William Ireland_, le fils, voyant son père disposé à bien payer une signature de Shakespeare, lui apporta successivement un reçu, un acte par-devant notaire, et des lettres d'amour de la jeunesse de cet illustre écrivain. Cet appât eut du succès, et notre jeune homme s'enhardit à fabriquer d'autres documents, griffonnés sur de vieux parchemins souillés, salis et enfumés. Il couronna son œuvre par une tragédie du _Roi Lear_ corrigée, et par une autre tragédie soi-disant inédite du même auteur, intitulée, _Vortigern et Rowena_.
L'excellent père publia, sur beau papier, la fraude de son fils, de la meilleure foi du monde. L'imitation était assez adroite pour qu'elle trompât d'abord quelques érudits. On discuta sur les dates, on analysa la couleur de l'encre, la forme des lettres, etc.[113]
[Note 113: "Le Dix-huitième Siècle en Angleterre: Etudes Humoristiques par Philareste Chasles." Un vol. 12º. Paris, 1846.
Le même auteur a donné aussi, comme on l'a vu ci-dessus, quelques renseignements sur _Ossian_ et sur _Chatterton_; mais ils sont de tous points insuffisants pour l'appréciation de ces supercheries littéraires.]
_Malone_, le savant commentateur et critique de Shakespeare, signala le premier ce pastiche. Néanmoins la tragédie de _Vortigern_ fut représentée comme originale, sur le théâtre de Drury Lane, dont _Sheridan_ était alors directeur. Trois cents livres sterlings furent payées au père du pasticheur, avec droit de partage aux bénéfices pour les 60 premières représentations. Il y a lieu de s'étonner qu'un écrivain dramatique tel que _Sheridan_ s'en soit laissé imposer, car la pièce était assez mauvaise pour qu'elle tombât dès la première représentation. Huit jours auparavant, _Malone_ avait proclamé partout que ce drame n'était incontestablement qu'une supercherie.
Lorsque tous ses pastiches eurent été complétement éventés, _Ireland fils_ publia ses _Confessions_, livre très curieux, où il explique l'origine et le mode de fabrication de ces fraudes, ainsi que le profit qu'il en a retiré. On y rencontre aussi nombre d'anecdotes sur l'époque, des extraits des deux tragédies, et diverses autres compositions d'_Ireland_, qui ne manquent pas de talent.[114] On pourrait même dire qu'en Angleterre, aux 18me et 19me siècles, ceux qui ont cherché à tromper les lecteurs, en se couvrant d'un masque plus ou moins ancien, ont montré un talent supérieur à celui de leurs confrères dans les autres pays.
[Note 114: "The Confessions of William Henry Ireland, containing the particulars of his fabrications of the Shakespeare manuscripts, together with anecdotes and opinions of many distinguished persons." 1 vol. 8º, avec fac-similes. London, 1805.]
Quoiqu'_Allan Cunningham_, vrai poète en son genre, ne tienne pas à beaucoup près dans la république des lettres, le même rang que l'adolescent de Bristol, il offre un cas analogue, sauf le fatal dénoûment, et qui montre combien est grande cette tentation de déguisement littéraire.
En 1809, M. _R. H. Cromek_ faisait un pélerinage en Ecosse pour y découvrir de vieilles chansons du pays. Il rencontra à Dumfries le jeune _Allan Cunningham_, qui gagnait dix-huit shellings par semaine comme maçon, mais qui possédait une connaissance extraordinaire de la poésie populaire de l'Ecosse, en même temps qu'une lecture étendue en ce genre. Il s'essayait même à faire des vers, et produisit quelques morceaux à M. _Cromek_, que ce critique reçut d'un air de grande condescendance, car il n'avait nul goût pour la poésie moderne. Son ambition était de rivaliser avec l'évêque _Percy_ et _Walter Scott_, en publiant les œuvres de quelque vieux barde oublié. Le jeune maçon avec la perspicacité de sa race, s'aperçut bien vite de ce faible, et chercha à le satisfaire en apportant à _Cromek_ d'anciennes pièces de vers que celui-ci déclara _divins_!--"Dites-moi, je vous prie, écrivait-il à un de ses correspondants à Londres, quels sont les noms des anciens poètes de _Nithsdale_ et de _Galloway_?"
Le correspondant, qui n'était pas disposé à inventer un nouveau _Rowley_, répondit d'une manière évasive, et les pastiches du jeune homme ignoré furent publiés dans un beau volume, portant sur le titre le nom de _Cromek_, comme éditeur. Les critiques de la capitale félicitèrent leur confrère de la riche trouvaille qu'il avait faite dans une région stérile jusqu'alors en ce genre. Ce ne fut que plus tard que la ruse se découvrit.
On s'est très rarement occupé en Angleterre de ces supercheries en littérature. Il appartenait à _Isaac d'Israeli_ de donner un résumé de ce sujet, mais il n'en a guère tiré partie dans ses mélanges fort curieux d'ailleurs, et annonçant une vaste lecture. Les quelques pages qu'il y a consacrées, ne contiennent pas même l'indication des sources qu'on pourrait consulter.[115]
[Note 115: Ses trois courts chapitres sur la matière, sont:--1º. Celui sur les imposteurs littéraires; 2º. Celui consacré aux imitateurs remarquables; et 3º. Le chapitre sur les faux littéraires (literary forgeries). Ce dernier est le plus intéressant.]
Si chaque genre, à son tour, a son âge d'or en littérature, celui du pastiche et des suppositions d'auteur est incontestablement le dix-neuvième siècle. Le nombre en est si considérable, que nous ne ferons mention que des plus curieux.
En 1803, _Barbié de Bercenay_ et _Sulpice Imbert_, comte de la Platière, s'amusèrent à publier une correspondance très bien imitée, de _Louis_ XVI. avec ses frères, et plusieurs personnages célèbres, pendant les dernières années de son règne.
M. _Beuchot_, dans la "Bibliographie de la France," convainquit les plus incrédules que ces lettres, acceptées comme authentiques, étaient supposées.
Les plus habiles critiques sont quelquefois pris au piège du pastiche, mais il arrive aussi que le contraire a lieu, et que c'est le mystificateur qui est mystifié.
_Paul Lacroix_, le prince des pasticheurs et de la pastichomanie, qui nous a conservé la mention d'une partie des siens,[116] comme documents pour l'histoire du genre, est un exemple du fait. Il publia dans un catalogue, avant que le manuscrit authentique et autographe eut passé dans la bibliothèque de S. A. R. le _Duc d'Aumale_, que "les historiettes de Tallemant des Réaux étaient évidemment un ouvrage supposé, que M. _De Monmerqué_, de concert avec _Taschereau_, qui possède si bien son XVIIme siècle, auraient déterré à la bibliothèque du roi, dans les recueils d'anecdotes de _Falconet_, ou bien extrait des manuscrits de _Conrart_, à l'arsenal."
[Note 116: Voir l'Introduction aux Mémoires de Messire Jean de Laval, Comte de Chateaubriand. Genève, 1868. Un vol. in 18º, tirage à cent exemplaires numérotés.]
L'écrivain qui inventait un sixième livre de _Pantagruel_,[117] des Mémoires du _Cardinal Dubois_, de _Gabrielle d'Estrées_, etc., etc., n'aurait pas dû se fourvoyer ainsi. Rappelons en passant que la publication de ces Mémoires de _Tallemant des Réaux_ a contribué à laver la tache qu'un autre pasticheur avait imprimée au parlement de Grenoble, pour un arrêt qui fut regardé comme authentique pendant plus de deux cents ans.[118]
[Note 117: Il ne fut toutefois jamais publié que le prologue et le premier chapitre.
Lors de la publication de ce pastiche, un journal de Paris, en annonçant ce sixième livre, disait: La lecture de ce livre inédit convaincra les plus incrédules, qu'il ne peut être attribué qu'au véritable auteur de Pantagruel.]
[Note 118: Article _Sauvage_, tom. iii. p. 93, de l'édit., in 12º, de 1840. Cet arrêt supposé, rendu en 1637, fut inséré par plusieurs jurisconsultes dans les recueils d'ordonnances et dans les commentaires. C'est sur la donnée de cet arrêt qu'a été composé le livre, intitulé, _Lucina sine concubitu_, par _John Hill_, qui prit le pseudonyme d'_Abraham Johnson_. _Mercier de Compiègne_ publia cette plaisanterie en français.
Dans "Les Mémoires de Fléchier" (Paris, Hachette, in 12º, 1862), sur les _Grands jours d'Auvergne_, en 1669, l'auteur fait mention, à la page 127, d'un cas à peu près semblable à l'arrêt supposé de Grenoble.]
L'incorrigible _Paul Lacroix_ publia en 1828 un autre pastiche qui réussit encore mieux que les précédents. Ce fut une lettre de _Clément Marot_ à la sœur de François I, sur le recueil de ses contes, et qui fournissait la preuve des liaisons intimes qui avaient existé entre ces deux personnages célèbres.
Citons encore du même écrivain la traduction de l'ode d'_Horace_, "Pastor, cum traheret," etc., attribuée au prince qui fut depuis Louis XVIII. Quand elle fut publiée en 1829, on ne doutait pas que ce souverain en fut véritablement l'auteur.[119]
[Note 119: Dans "Les Supercheries Littéraires dévoilées" par _Quérard_, tome iii. page 9, on trouve de longs détails sur ces pastiches.]
_M. Fauriel_, désireux de contribuer à la réputation de son jeune ami _Prosper Mérimée_, l'engagea à recueillir et à publier une collection de poésies Illyriennes, qui, disait-il, ne pouvaient manquer de réussir en France, d'après ce qu'il en avait entendu réciter dans le pays. Un an après ce conseil, en 1827, _Mérimée_ fit paraître _La Guzla_, chants Illyriens d'_Hyacinthe Maglanowich_.
Rien ne faisait soupçonner le pastiche au public, mais _Fauriel_ ne tarda pas à le reconnaître, et fut très mécontent qu'un ami eut essayé de le prendre pour dupe.
Néanmoins ces originaux supposés eurent un grand succès, et un naïf Allemand non seulement les traduisit en vers, mais il prétendit même avoir su retrouver, sous la version française, le mouvement et le rhythme de l'original.
A cette époque, le mensonge littéraire se rencontrait partout en France, même dans les sermons. _Serieys_ publia à Paris, en 1810, sous le titre de "Sermons inédits de Bourdaloue," deux pastiches assez bien faits de ce célèbre prédicateur.
Presque tous les _Mémoires_, soi-disant inédits des 16me, 17me et 18me siècles rentrent dans cette catégorie. On commença même à attaquer les anciens auteurs latins, comme l'avait fait _Hardouin_.
_Eugène Du Mesnil_ voulut établir que le poème de _Lucretius Carus_, avait été composé par _Jean Pontanus_, de Naples. Il en donnait quinze différentes raisons.
Nous aimons à croire que ce n'était là, pour M. _Du Mesnil_, qu'un paradoxe, car pour l'existence de ce poème nous avons le témoignage de Cicéron, de Stace, de Quintilien. Puis on se demande comment _Pontanus_, voulant faire un pastiche qu'il attribuait à un auteur plus jeune que _Cicéron_, et de douze ans seulement plus âgé que _Virgile_, aurait affecté les tournures archaïques familières à Lucrèce, quoiqu'elles ne soient pas étonnantes chez celui-ci, comme le remarque fort bien _Bayle_.
Plusieurs bibliophiles se donnèrent la peine de défendre l'authenticité du poème de _Lucrèce_, dans un journal littéraire.[120] On pourrait donner à cette défense le titre de _Love's labour lost_.
[Note 120: L'_Intermédiaire_ du 29 Juin 1870.]
Une supposition d'auteur plus adroite que la précédente, fut celle de M. _E. Begin_, qui, dans une histoire des rues de Metz, fit intervenir dans son récit _Claudius Numatianus Rutilius_, et donna la traduction française de deux lettres, supposées écrites par ce poète latin du Vme siècle.
Entraîné par l'exemple de la France, le célèbre poète italien _Leopardi_ s'amusait à publier en 1826 une traduction faite au XIVme siècle, d'après une version latine d'une chronique grecque, relatant l'histoire des Saints Pères du Mont Sinaï. Il imita si bien le vieux style italien, que de fins connaisseurs y furent pris. Du reste cet écrivain aimait assez à mystifier ses amis et le public, car il publia, peu de temps après, deux odes grecques dans le genre d'Anacréon, et la traduction d'une ode à Neptune, protestant qu'il avait trouvé, dans un vieux manuscrit, ces débris jusqu'alors inconnus de la littérature hellénique.[121]
[Note 121: Gustave Brunet, "Essai sur les Bibliothèques Imaginaires," 1 vol. 8º, p. 383. Paris: Techener. 1862.]
La manie des supercheries littéraires était dans l'air. Un peu plus tard, un étudiant allemand nommé _Wagenfeld_ composa une traduction grecque de l'historien phénicien _Sanchoniaton_, supposée faite par _Philon_ de Biblos. Ce travail décélait une profonde connaissance des antiquités sémitiques.
L'auteur prétendit que le manuscrit original avait été trouvé dans un couvent de Portugal. Le directeur du Lycée de Hanovre, le savant _Grotefend_, fut trompé par l'écolier au point d'écrire un avant-propos pour le travail de _Wagenfeld_, intitulé, "Analyse de l'histoire primitive des Phéniciens, par Sanchoniaton, faite sur le manuscrit nouvellement retrouvé de la traduction complète de _Philon_, avec des observations de M. F. Wagenfeld."
On y avait inséré un fac-similé de l'original; seulement comme le texte grec ne paraissait pas, et que les savants ne pouvaient en obtenir l'inspection, des doutes s'élevèrent, et toutes les circonstances de la trouvaille ayant été mûrement pesées, il fut prouvé, même au Directeur du Lycée de Hanovre, qu'il n'y avait jamais eu dans cette affaire qu'une très adresse et très habile supposition d'auteur.
Mais c'est plus particulièrement en France que réussissent ces jeux d'esprit.
Comment en serait-il autrement lorsque même les esprits les plus graves cherchent à tromper le public, ne fut-ce que pour quelque temps, et prennent plaisir à la déception et à la crédulité des lecteurs?
Le premier quart du dix-huitième siècle s'ouvrit par un petit ouvrage rempli d'un parfum attique et que l'auteur, qui ne s'avouait que le traducteur, disait avoir trouvé parmi les manuscrits d'un évêque grec. Il ajoutait, "On ne sait ni le nom de l'auteur ni le temps auquel il a vécu; tout ce qu'on peut dire, c'est qu'il n'est pas antérieur à _Sapho_, parcequ'il en parle dans son ouvrage."
Le succès fut si grand que les sept chants de ce poème en prose, soi-disant grec, furent bientôt traduits dans presque toutes les langues. L'auteur garda assez longtemps le secret, car l'ouvrage ayant paru en 1729, l'auteur écrit à son ami l'abbé _de Guasco_, en 1742, "Je voudrais que vous fussiez de retour à Paris, avant que je parte, et je me réserve de vous dire alors le secret du _Temple de Gnide_."
Il était naturel que _Charles de Secondat_, _Baron de Montesquieu_, et Président du Parlement de Bordeaux, cherchât à cacher son nom; mais il n'était pas besoin de tacher à induire en erreur ses amis aussi bien que le public.
Ce ne fut que plus tard qu'il avoua ce pastiche, dans une lettre où il disait qu'il n'avait eu d'autre but que de faire une peinture poétique de la volupté. Depuis lors, bien des écrivains, s'appuyant d'un si grand nom, crurent pouvoir regarder le public comme leur jouet, et rire de sa crédulité.
Aux exemples que nous en avons déjà donnés, en voici quelques autres.
M. _Louis Lazare_ mit en circulation avec succès des lettres du roi Henri IV., jusqu'au jour où M. _Berger de Xivrey_ eut démontré d'une façon peremptoire que ce n'étaient que des pastiches. Nullement découragé par cet échec, le même écrivain, un peu plus tard, présenta aux lecteurs, dans _Le Peuple Français_, un article intitulé, "_Edilité Parisienne_, de longues citations d'histoire anecdotique soi-disant inédites, dans lesquelles le style ancien est très bien imité; mais l'auteur se garde bien de laisser soupçonner que ce n'est là qu'une supercherie."[122]
[Note 122: Voir le No. du 27 Août 1869.]
L'audace des contrefacteurs était telle qu'ils n'hésitaient pas à tromper le gouvernement même. Sous le ministère de M. de Villemain, le grec _Minoïde Minas_ eut mission d'explorer les vieilles collections de livres et de manuscrits de son pays, et rapporta du couvent de Sainte Laura, au mont Athos, un manuscrit inédit des fables et apologues de Babrius.[123] Le savant Helléniste _Boissonnade_ fut chargé de l'éditer. Or dans l'intervalle, M. _Minas_ vendit au Musée Britannique, à Londres, un manuscrit renfermant 95 fables du même _Babrius_, dont M. _G. Cornewall Lewis_ publia une édition à Londres en 1859.[124]
[Note 123: La critique a décidé qu'on ne peut placer cet auteur au-dessous du troisième siècle. Ainsi ce poète est postérieur à _Phèdre_, qu'il surpasse, dans l'opinion de quelques-uns, par la précision élégante de son style.]
[Note 124: Babrii Fabulæ Æsopeæ e codice manuscripto: partem secundam nunc primum edidit G. Cornewall Lewis. Un vol. in 8º.]
On espérait que c'était le complément, ou la seconde partie, comme le dit le titre latin, du recueil incomplet rapporté d'Orient par _Minas_ et que le ministère français faisait éditer. Malheureusement pour les savants, M. _Dübner_ démontra, dans le journal de l'instruction publique du 15 Févr. 1860, que ces nouvelles fables étaient des pastiches, auxquels l'helléniste anglais s'était laisser prendre trop facilement.[125]
[Note 125: Voir Egger, "Mémoires de Littérature Ancienne," tome i. page 490, et suiv.]
Nous avons cité dans l'introduction, le volume de pastiches composés par M. _Chatelain_. Cet écrivain ne montra pas toujours la même franchise. En 1837, il publia quatre lettres de _Voltaire_ à Madame _Du Deffand_, au sujet du jeune _Benjamin Constant de Rebecque_. Dans une note explicative, il prétend que ces lettres furent laissées par Mme _du Deffand_ à _Horace Walpole_. "Il paraît, ajoute-t-il, que M. _B. Constant_ a fait l'acquisition des originaux qui le concernaient, de _Walpole_ lui-même, qui ne voulut point céder les réponses de Mme _du Deffand_. Au reste, cette négociation explique pourquoi les lettres que nous livrons au public, ne se trouvent dans aucune des collections des œuvres de Voltaire."
Ne croyant point encore cette explication suffisante, et pour établir sans réplique l'authenticité des documents, _Chatelain_ va jusqu'à avancer que des membres de la famille de Benjamin Constant l'avaient assuré que la Biographie Universelle se trompait en donnant 1767 comme date de sa naissance,[126] tandis qu'il est né en 1759, ce qu'on pouvait vérifier chez M. _Chevillard_, père, notaire, rue du Bac., No. 15.
[Note 126: Ce qui ne lui aurait donné que l'âge de 6 ou 7 ans, quand il demanda des lettres de recommandation en 1774, pour se présenter chez Madame _du Deffand_.]
Nom de notaire, rue, numéro, toutes ces indications étaient fausses. L'extrait de baptême du grand publiciste, prouve qu'il est bien réellement né le 29 Octobre 1767.[127] La même année que _Chatelain_ poussait ainsi la supercherie littéraire jusqu'au mensonge, Toulouse voyait paraître un magnifique in 8º, tiré à cinquante exemplaires seulement, et imprimé en or, argent et couleurs, à l'imitation des anciens manuscrits. Le _Carya Magalonensis_, chronique de Montpellier, durant les premières années du XIVme siècle, acceptée comme authentique, eut une seconde édition en 1844, avec la traduction en regard, par M. _A. Moquin-Tandon_. L'ouvrage trompa la clairvoyance des critiques les plus éprouvés.
[Note 127: Quérard, "Supercheries Littéraires."]
M. _Raynouard_ lui-même, dont les décisions semblaient infaillibles, écrivit au traducteur pour le féliciter d'avoir mis en lumière un livre qu'il considérait comme devant ajouter des renseignements curieux à l'histoire de la langue d'Oc. Quelques journaux de Toulouse et de Montpellier furent induits en erreur, comme le savant philologue. Mais M. _Fortoul_, alors professeur à Toulouse, depuis ministre de l'instruction publique, déclara, "qu'il regardait le _Carya Magalonenenis_ comme une contrefaçon habile et exacte de cette langue romane qui a eu autrefois tant de gloire, et qui est aujourd'hui le sujet de tant d'études."
Le secret avait été bien gardé, car l'auteur de ce pastiche l'avait confié à quelques amis, en distribuant la première édition. Enfin il souleva tout-à-fait le voile.[128]
[Note 128: "Les Ecrivains pseudonymes," etc., par Quérard. 1 vol. pp. 335. Paris, 1854.]
Deux véritables héros pour la fabrication de pastiches et de fausses pièces, ont étonné le dix-neuvième siècle. Le premier est le grec _Simonidès_, qui commença sa carrière en ce genre, en arrivant à Athènes avec un grand nombre des manuscrits les plus rares, tant sacrés que classiques, provenant, assurait-il, du couvent du Mont Athos. Parmi eux se trouvait un ancien _Homère_, avec un commentaire complet d'_Eustathius_. Un examen minutieux prouva que ce n'était guère que la copie de l'édition du poète grec, par _Wolf_, les erreurs y comprises.
En 1851, _Simonidès_ proposa à Constantinople, la publication d'un _Sanchoniaton_ complet, et promit en outre des inscriptions cunéïformes avec traduction en phénicien, et des manuscrits arabes en caractères syriaques, renfermés dans une boîte de métal qu'il avait aidé à déterrer, mais qu'on découvrit malheureusement qu'il avait enfouie lui-même en ce lieu.
Arrivé en Angleterre en 1853, il présenta à la Société Royale de Littérature de Londres, quatre livres de l'Iliade qu'il tenait de son oncle _Bénedictus_, moine du Mont Athos. Dans une des séances de la société, il prononça un discours sur un Dictionnaire Hiéroglyfique Egyptien dont il avait connaissance, et sur des chroniques Babyloniennes en caractères cunéïformes.
Les lettrés trop crédules admirèrent le zèle infatigable qui avait pu rassembler de pareils trésors.
_Simonidès_ entremêlait adroitement les vrais manuscrits avec les faux. Le Musée Britannique lui en acheta onze exempts de tout soupçon. Ce n'était là, comme nous allons le voir, que préparer habilement ses plans.
Il fit alors une excursion en Allemagne, et il y mystifia un instant des savants tels que _Bunsen_, _Lepsius_, et _W. Dindorf_. Le manuscrit d'_Uranios_, contenant un fragment de l'ancienne histoire d'Egypte, fut accepté par ce dernier comme authentique, et d'après ses conseils, l'université d'Oxford fit imprimer un spécimen de ce document. Peu de temps après, _Lepsius_, qui s'était aussi intéressé à cette trouvaille, annonça qu'après un examen plus attentif, il avait reconnu, que le texte de ce manuscrit était pris en partie dans ses propres ouvrages à lui, et en partie dans ceux de _Bunsen_. _Tischendorf_ confirma cette opinion et démontra de son côté que l'_Uranios_ n'était qu'une fraude littéraire.
_Simonidès_, qui était parvenu à vendre ce manuscrit à l'Académie de Berlin, pour cinq mille dollars, fut arrêté à Leipsig, au moment où il prenait le chemin de l'Angleterre. On le conduisit à Berlin, où il fut mis en prison et traduit devant une cour de justice. Il échappa toutefois à une condamnation, en conséquence de l'omission de certaines formalités légales, mais néanmoins, le 30 Mars 1856, la police lui donna l'ordre de quitter le pays.
Simonidès revint en Angleterre, et y fit valoir bien haut son acquittement, preuve, disait-il, de son innocence et des calomnies auxquelles il avait été en butte.