Part 9
Il n’a jamais été fait une étude détaillée d’un chott. Il faut se borner à des impressions. On se représente un chott comme une plaine d’alluvions, sur laquelle, après les pluies, de grandes étendues d’eau, d’épaisseur pelliculaire, se déplacent plus ou moins au gré du vent. En temps ordinaire c’est à perte de vue une immensité brunâtre, çà et là miroitante de sel. Il n’est jamais possible de la traverser sans précautions, parce qu’elle est semée de fondrières très dangereuses. Non seulement les hommes mais jusqu’aux gazelles, dit-on, connaissent les sentiers où le sol est solide et dont il ne faut pas s’écarter, sous peine d’enlisement et de mort. Le pays le plus intraversable et le plus inexplorable, puisqu’il n’existe pas de moyens de transport imaginable ; on ne passe ni à pied ni en bateau dans un pays qui n’est ni terre ferme ni eau. Telles sont les idées que le mot de chott éveille.
Le Tigri ne répond pas à cette définition. On y rencontre bien çà et là des plaques chauves et salées ; mais elles sont insignifiantes ; les caravanes passent et campent partout. Ainsi les Indigènes disent : le chott Chergui, le chott R’arbi ; mais ils disent le Tigri tout court. C’est pour eux le nom d’un pays, d’une région naturelle. Il est sûr pourtant que ce pays est une cuvette fermée, et s’il rentre dans une catégorie qui ait un nom courant, c’est assurément dans celle des chotts. Il lui en manque seulement les caractéristiques populaires.
Pour le but que nous poursuivons, cette lacune est un avantage précieux. L’absence, ou la pauvreté, du remplissage alluvionnaire laisse apparaître au jour les parois de la cuvette, et par conséquent sa structure. Le Tigri est donc un type excellent de cuvette fermée parce qu’elle est aux trois quarts vide. De même que Tendrara, parce qu’il est net d’alluvions, est un bon type de haut plateau.
_Le manteau alluvionnaire._ — Pourquoi la cuvette est vide il est aisé d’en rendre compte. C’est essentiellement que la cuvette fermée du Tigri est un bassin fluvial tout petit. Le chott Melr’ir, à côté de Biskra, reçoit l’oued Djedi, qui vient de Laghouat, et l’Igharghar, qui vient du Hoggar : c’est un bassin d’alimentation immense comparable par son étendue à celui du Danube ou du Rhin. Les autres chotts Algériens, le Hodna, les Zahrez, les chotts R’arbi et Chergui n’ont pas un bassin aussi gigantesque ; ils drainent cependant des portions importantes de l’Atlas. Mais le Tigri à proprement parler ne draine rien du tout. Il est à peu près complètement réduit aux pluies qui lui tombent du ciel directement dans son enceinte de falaises. Il n’est pas la zone d’épandage d’un grand oued sérieux, venu de loin.
Il faut noter qu’à ce point de vue la situation du Tigri est allée en empirant depuis le quaternaire. Son bassin de réception, qui a toujours été extrêmement médiocre, a été réduit encore, dans de très fortes proportions, par des captures. Aujourd’hui le seul oued qui aboutisse au Tigri (l’oued Mazzer coin nord-ouest), a tout au plus 20 kilomètres de long. Le système de cet oued Mazzer, avant les captures qui l’ont amputé, pouvait avoir une superficie double ou triple de l’actuelle. Ce n’était déjà pas grand’chose ; mais enfin la décadence est actuellement sensible.
L’exiguïté croissante du bassin de réception a deux conséquences, qui ont tendu l’une et l’autre à restreindre l’épaisseur du manteau alluvionnaire.
Et d’abord le Tigri n’a pas gardé beaucoup d’alluvions parce qu’il n’en n’a jamais reçu beaucoup. Il n’a jamais été comme d’autres chotts, la zone d’épandage où sont venus se concentrer les débris des chaînes lointaines.
Mais par surcroît les alluvions quaternaires, telles quelles, qui s’étaient accumulées dans la cuvette, le Tigri, sous le climat actuel, se trouve très mal outillé pour les défendre contre la pulvérulence et la déflation ; plus mal outillé que les autres chotts parce qu’il est plus desséché. L’équilibre est rompu davantage entre la masse des alluvions et la quantité disponible d’eau qui les imbibe et les maintient. En effet l’irrégularité des pluies dans le temps et dans l’espace tend à s’atténuer dans une cuvette qui est l’aboutissement d’un bassin fluvial étendu, et qui, par conséquent, peut bénéficier de pluies lointaines. Mais, dans une cuvette aussi isolée : que le Tigri, le climat subdésertique doit développer intégralement toutes ses conséquences desséchantes : aggravées encore par les captures et le rétrécissement consécutif du bassin. Il faut s’attendre à ce que le desséchement, la décomposition du sol, ait progressé plus vite ici que dans d’autres cuvettes fermées. Et c’est en effet ce qui s’est produit.
Le Tigri est un pays extraordinaire ; dont on ne sait au premier contact comment interpréter l’étrangeté. Dans l’enceinte de ses falaises, il est constellé de petits chotts, assez souvent circulaires, qui lui font sur la carte une face lunaire, une figure cicatrisée de variole. Il en est des oueds comme des chotts. On n’en voit que des bouts, des tronçons incohérents, qui ne se soudent pas entre eux, et qui ne riment à rien. L’émiettement du modelé est corrélatif, un pêle-mêle de bouts de falaise et de buttes témoins, qui ne se coordonnent pas en un ensemble.
Tout cela donne bien déjà, à soi tout seul, une impression de décomposition. Quand on y regarde de plus près on finit par reconstituer, entre le chott central et l’ellipse des falaises, un réseau régulier de petites artères quaternaires, un réseau dissocié, pourri. Les bouts de falaise et les buttes témoins en représentent les parties dures, le squelette rocheux. Tout ce qui en faisait jadis un corps vivant, la chair si on peut dire, c’est-à-dire le remplissage alluvionnaire, le colmatage, a généralement disparu, emporté au vent.
Pas emporté bien loin, il est vrai. La partie sableuse de l’ancien manteau alluvionnaire a été transposée en dunes, et se retrouve sous cette forme dans l’enceinte du Tigri.
En dunes d’une espèce particulière. Ce n’est pas la véritable dune classique, de sable nu, nous sommes dans la steppe et non pas au désert. Le sable du Tigri porte de la végétation. La plus grande partie de la cuvette est une mer de mamelons sablonneux. Chacune des innombrables buttes juxtaposées est couronnée d’un arbuste ou d’une touffe de végétation ; l’arbuste ou la touffe est la raison d’être de la butte, puisque le sable s’est déposé autour de ce petit obstacle. La végétation est, pour la steppe, très vigoureuse et très dense, ce qui a pour corollaire que les mamelons de sable sont très accusés et très serrés. Du gros bétail, mulets, chevaux, chameaux, disparaît entièrement derrière une de ces ondulations ; on passe à quelques mètres d’un groupe de bêtes sans le voir. Cette nature de sol est fréquente au Sahara, nos Sahariens l’appellent « Nebka ». Si on voulait définir le Tigri d’un seul mot, celui-ci serait plus juste qu’aucun autre. Essentiellement le Tigri, dans son ensemble, est une « Nebka ».
C’est peut-être la plus belle qui soit dans toute l’Afrique septentrionale.
La Nebka, l’émiettement du modelé et de l’hydrographie, tout cela dans le paysage du Tigri concourt au même trait essentiel. Les parois de la cuvette sont restées découvertes ou ont été récurées énergiquement par les actions éoliennes. Tandis que d’autres cuvettes fermées des Hauts Plateaux sont remplies jusqu’au bord d’épaisseurs insondées de boues salées, celle du Tigri est vide presque jusqu’au fond. Condition précieuse qui permet d’en toucher du doigt la structure.
_Géologie de la cuvette._ — Dans toute l’étendue du Tigri on retrouve le même sous-sol, des couches rouges, surtout gréseuses, avec intercalation de lits plus ou moins argileux, qui sont par endroits gypsifères. G.-B.-M. Flamand les appelle « terrain des Gour », pour ne pas préjuger de leur âge. C’est cette formation continentale et désertique dont nous avons déjà parlé et qu’on peut attribuer suivant les points où on l’observe à l’oligocène, au pontien, au tortonien.
Au-dessus des couches gréseuses rouges il y a normalement des calcaires blancs très durs. C’est la croûte pliocène, telle que nous l’avons déjà décrite, avec sa minceur qui rend plus remarquable sa continuité.
Nous sommes donc sur l’emplacement d’un bassin fermé très ancien, comblé par des dépôts d’atterrissements.
Le Tigri, en tant que cuvette fermée, existait déjà au pontien, probablement à l’oligocène. Cette vieille cuvette paraît avoir été beaucoup plus étendue que l’actuelle. En tout cas le terrain des Gour s’étend très au delà des limites du Tigri (A Hasi et Aricha, par exemple, l’oued est entaillé dans le terrain des Gour).
Tous les autres chotts des Hauts Plateaux sont d’ailleurs logés à la même enseigne. Tous ont une large auréole de dépôts continentaux, et des ancêtres pontiens ou oligocènes.
Mais voici qui est particulier au Tigri ; des traces d’un volcan. Elles sont sur la falaise nord, en un point qui s’appelle Garet Zerga ; ce qui signifie la butte bleue (ou peut-être verte). L’œil est attiré de loin en ce point-là par la couleur de la falaise, faut-il dire vert sombre dans ce pays impressionniste, où les couleurs déroutent notre œil occidental. Quand on s’approche, on voit que cette couleur est due à la roche de l’entablement, éparpillée en éboulis sur tout le flanc de la falaise. C’est une roche sombre, dont un échantillon, rapporté au laboratoire de M. Lacroix, a été identifié « néphélinite » ; c’est-à- dire approximativement basalte.
L’entablement basaltique a une épaisseur d’une dizaine de mètres, il est régulièrement horizontal, il repose en discordance sur les couches rouges, il a les allures d’une coulée.
La coulée de roche dure passe latéralement à une brèche dont les éléments sont des blocs de lave et des scories vacuolaires.
La présence d’une coulée de laves avec scories est donc indéniable. On peut en préciser l’âge entre certaines limites. On peut la considérer comme à peu près contemporaine du calcaire pliocène.
Assurément ces observations sont insuffisantes. La cheminée n’a pas été vue. Il reste beaucoup de besogne pour un géologue.
On peut conclure cependant qu’une coulée de laves avec scories est un témoignage suffisamment probant d’un appareil volcanique relativement récent, disons pliocène.
On n’a jamais rien signalé de semblable dans l’Atlas saharien tout entier, ni en relation avec un autre chott algérien, quel qu’il soit. Cela seul suffirait à justifier l’attention spéciale accordée au Tigri, puisque la présence de volcanisme rend incontestablement très claire l’origine de la cuvette fermée. Il y a manifestement cuvette d’effondrement.
Sous bénéfice d’inventaire, qui devrait être l’œuvre d’un géologue, je crois que cette hypothèse, on peut dire cette évidence, est confirmée par l’allure stratigraphique de la croûte calcaire pliocène. Tout autour du Tigri, en dehors de ses falaises et à partir de leurs crêtes, la croûte pliocène est régulièrement continue. Elle se voit de loin couronnant la falaise, la crête blanche ressortant vivement sur la base rouge.
Chaïb-Ras-ho (tête blanche, litt. = tête de vieillard), c’est le nom que donnent les indigènes à un promontoire de la falaise. Or, dans le Tigri même, à l’intérieur et en contre-bas des falaises, la croûte pliocène, là où elle s’est conservée sans être recouverte par le sable, se présente en fragments irréguliers, à des altitudes rapidement et brusquement variables, comme si l’on se trouvait dans une zone de cassures irrégulières, ayant affecté le pliocène, et par conséquent postérieures à lui.
A ne considérer que les données géologiques il semble donc évident que le Tigri, malgré l’antiquité reculée de son bassin fermé, est dans sa forme actuelle une cuvette d’effondrement récent.
_Structure topographique._ — Les données topographiques conduisent exactement aux mêmes conclusions.
Un ovale assez régulier, une soixantaine de kilomètres de grand diamètre est-ouest, et une quarantaine de petit diamètre nord-sud, c’est la cuvette fermée du Tigri. Elle a 150 mètres de creux entre les courbes de 1150 et de 1300 mètres. Tout du long elle a une ceinture régulière de falaises, et souvent, sur la face nord en particulier, une ceinture multiple en falaises étagées, en gradins.
Dans l’allure des falaises un certain nombre de faits ne permettent pas d’écarter l’explication orogénique. Et d’abord leur dissymétrie dans le secteur nord et dans le secteur sud.
Il y a des falaises au sud comme au nord du Tigri. Mais, au sud, la falaise, quoique très nette, atteignant deux ou trois dizaines de mètres de hauteur, n’est jamais un obstacle, elle se franchit facilement n’importe où. Au nord, la falaise a 80 mètres d’à pic. On ne peut la franchir que par un certain nombre de cols qui ont leur nom (Trik-el- Beïda, Trik-Beïr-Beïr, Bab-Zerga, Bab-er-Rich). Cette falaise nord d’ailleurs s’étage parfois en trois gradins au moins. Au sud on soupçonne parfois l’existence de gradins, mais ce n’est jamais net. Le chott central est limité au nord par les falaises d’Haci-el-Kelb, au sud par une plage.
Les géologues admettent que l’Atlas saharien est déversé au sud[103]. C’est pour cela que les chaînons sont dissymétriques (le Grouz, le Maïz, le Bou-Arfa, le Lakhdar, etc.). C’est particulièrement bien marqué dans le Grouz à cause de ses dimensions plus considérables. Du nord on accède à son sommet par des pentes douces et des vallées faciles. Au sud il surplombe d’effroyables à pic, continus sur 80 kilomètres, et à peine plus accessibles que des aiguilles alpestres.
L’allure des falaises autour du Tigri est en parfait accord avec cette allure générale de toutes les chaînes voisines. Là aussi comme au Grouz c’est la falaise à regard sud qui est abrupte et inabordable. On soupçonne que ça ne doit pas être une coïncidence fortuite.
En relation avec les falaises nord on observe d’ailleurs une formation dont il semble difficile de rendre compte en dehors d’une hypothèse orogénique.
C’est quelque chose de très particulier, qui n’a pas de nom à ma connaissance. Dans les grès tendres du « terrain des Gour », il se rencontre, et l’érosion ou la déflation les ont mises en relief, des parties très dures. Ces parties dures ont toujours la même forme, celle d’une tour, ou si l’on veut s’exprimer autrement d’une cheminée ronde. Le mot tour correspond davantage à l’impression ressentie, qui est exactement, à quelque distance, une impression archéologique de tour en ruine.
Les tours sont apparemment des concrétions gigantesques. Elles suggèrent l’idée d’une colonne ascendante ou descendante, d’un mouvement vertical associé à une faille.
Ces falaises septentrionales du Tigri, constellées de « tours », s’étagent les unes au-dessus des autres depuis le fond de la cuvette (le bord du chott central) jusqu’à son sommet (garet Zerga). En arrière de chaque ligne de falaise, mais tout particulièrement de la plus basse, on observe une tendance très nette à l’existence de paliers étendus, voire de contre-pentes. Ces paliers et contre-pentes semblent avoir guidé l’érosion quaternaire, dont les ravinements s’orientent souvent est- ouest, parallèlement à la direction des falaises, et à angle droit avec la pente générale nord-sud du terrain. Cela suggère l’idée que des failles étagées correspondent aux falaises ; la distribution des points d’eau suggère la même idée. Elle est très curieuse. Et d’abord le nombre absolu des points d’eau dans le Tigri est extraordinaire : pour le pays, s’entend, et si on compare le Tigri avec les plateaux qui l’entourent. La source de Tendrara, par exemple (au pied de la butte), est à une cinquantaine de kilomètres de ses voisines les plus proches ; de Tendrara à Métarka il y a 80 kilomètres sans eau. Le Tigri au contraire est constellé de points d’eau. La carte au 200000e en porte une douzaine sur 80 kilomètres ; et le nombre réel, sur le terrain, est probablement deux fois plus élevé. Leur groupement est aussi étonnant que leur nombre : ils sont presque tous dans la partie nord. A en juger par la carte un seul serait franchement au sud (Haci el-Guettar). La dissymétrie est donc exactement la même qu’entre la faible falaise du sud, et les puissantes falaises du nord, couronnées de lave. On peut soupçonner que ce sont deux aspects du même phénomène, appelant la même explication. Les sources, comme les falaises, seraient liées à l’existence de failles.
Une dernière particularité du Tigri enfin nous ramène une fois de plus à la même idée. On est surpris de trouver aussi peu de sel dans le Tigri. Il serait mieux dénommé une « daya » qu’un chott. On sait qu’entre une « daya » et un « chott » la différence est de salure et par suite de végétation. Une daya est une cuvette fermée où le tapis de verdure remplace les efflorescences salines. Or, bien entendu, la végétation d’une daya suppose un drainage souterrain. Tout se passe donc comme si le Tigri était une écumoire, fuyant par le fond, ce qui est assez concevable, si c’est un champ de fractures.
_Conclusions._ — Topographie comme géologie tout nous conduit donc à reconnaître dans le Tigri une cuvette d’effondrement, un grand amphithéâtre elliptique de failles en gradins. On peut dire en somme que cela s’observe, grâce à la minceur et aux lacunes du placage alluvionnaire.
Il faut rappeler combien cela s’harmonise avec le cadre général que font au Tigri l’arc de Fortassa et l’ondulation de Tendrara. Celle-ci par sa direction représente la corde de l’arc. Entre la corde et l’arc il y a depuis longtemps, peut-être depuis la fin du crétacé, une cuvette fermée. A une époque beaucoup plus récente (pliocène), un effondrement, accompagné d’éruptions volcaniques, a donné à cette cuvette sa forme actuelle. L’ellipse des falaises autour du Tigri paraît avoir une relation de parallélisme avec les accidents montagneux qui l’encadrent de loin. On conçoit très bien une cuvette d’effondrement ainsi enchâssée.
_Chotts à falaises._ — On a reproduit longuement cette monographie de Tendrara et du Tigri parce qu’on lui croit une portée générale. On pense que le Tendrara est un exemple typique de haut plateau et le Tigri de chott.
Cependant les rapports du Tigri avec les autres chotts des Hauts Plateaux exigent quelque explication.
Parmi ces chotts il en est avec lesquels le Tigri a une parenté plus étroite ; ce sont ceux qui sont, comme lui-même, encerclés de falaises. D’autres sont au contraire bordés par des plages.
Or, dans l’Afrique du nord ces deux catégories sont groupées chacune à part. Dans l’est le Djerid, le Melr’ir, le Hodna, les Zahrez, tous les chotts sans exception, ont des limites indécises sur des plages en pente à peine marquée, s’étendant à perte de vue. Dans l’ouest, au contraire, sur la frontière algéro-marocaine, le Tigri et ses voisins, les chotts Chergui et R’arbi, sont bordés de falaises très accusées.
Je ne vois pas qu’on ait jamais signalé ce groupement, ni qu’on ait cherché à l’expliquer. Les falaises du Tigri, si on y regarde de près, acheminent peut-être vers une explication.
Les falaises sont en effet à peu près les seules parties du Tigri qui émergent de la Nebka. A l’assaut de leurs pentes abruptes le sable n’arrive à monter que localement et exceptionnellement. Sur ces escarpements rocheux, émergeant de la mer de sable, l’érosion et la déflation concentrent leurs efforts ; ils sont sillonnés de torrents courts qui se perdent tout de suite dans la Nebka ; hérissés d’aiguilles, de tables surplombantes, de guillochages coupants ; ces à pic et ces arêtes vives, ici comme en haute montagne, sont les cicatrices d’une œuvre de destruction. C’est un relief jeune, en voie de disparition, si lointaine encore qu’on imagine celle-ci.
Si l’érosion et la déflation tendent à la destruction de la falaise, même lorsqu’ils en accusent les traits, on ne voit pas qu’ils puissent rendre un compte satisfaisant de son existence même. A l’origine, il faudra toujours placer un mouvement du sol, un effondrement ; je ne conçois pas bien qu’on puisse conclure autrement. Et ceci vient à l’appui d’autres arguments analogues précédemment invoqués.
Mais voici en outre un point de vue nouveau. La falaise serait une cicatrice que le temps n’aurait pas eu le temps de faire disparaître, une marque de jeunesse. Alors les chotts à plages ont un vieux relief ; les chotts à falaises un relief jeune. C’est une différence d’âge qu’il y aurait entre eux. Cela étant, on comprend qu’ils forment des groupes.
La frontière algéro-marocaine n’a pas seulement le monopole des chotts à falaises, mais aussi des volcans miopliocènes. On l’a déjà dit longuement (volcans de Tifarouïne et des Msirdas, voir fig. 29). Les pointements éruptifs sont bien plus nombreux sur la côte Algéro- Marocaine que sur tout le reste de la côte algérienne jusqu’en Tunisie. M. Rey souligne justement la présence de sources chaudes au Kreider, dans le chott ech-Chergui, frère et voisin du Tigri[104]. On verra au livre III que dans l’Oranie, au voisinage du Maroc, le pliocène marin est soulevé à plus de 900 mètres au-dessus du niveau de la mer (Mascara) ; et que les deux fleuves principaux, le Sig et l’Habra ont des profils extrêmement jeunes, de beaucoup les plus jeunes de toute l’Algérie-Tunisie.
Lorsque nous constatons que les chotts de la même région sont, eux aussi, extrêmement jeunes, entourés de falaises fraîches que l’érosion et la déflation n’ont pas eu le temps d’user, nous sommes bien forcés de conclure qu’il y a là un groupement intéressant de faits connexes.
Il faut renvoyer aussi à ce qui a été dit au livre I du grand accident nord-sud saharien, qui se prolonge en zigzaguant et en bifurquant à travers l’Atlas saharien, de part et d’autre du Grouz (fig. 2, 3, 4 et 6).
C’est encore lui dont l’influence est sensible ici. Les pointements volcaniques sont sur sa trajectoire. Il ne peut pas être étranger à l’exhaussement, par rapport aux régions plus orientales, de tout le compartiment des Hauts Plateaux auxquels appartiennent Tendrara et le Tigri.
C’est donc lui, en dernière analyse, qui a fait de Tendrara et du Tigri, à nos yeux, des échantillons typiques de haut plateau et de chott ; leur exhaussement a eu pour conséquence qu’ils ont échappé à l’ennoyage, que le vieux squelette décharné y apparaît à nu ; et que le déchiffrement de la structure s’en trouve facilité.
[Note 102 : Pour beaucoup de détails supprimés ici de cette analyse, on renvoie à une étude parue dans les _Annales de Géographie_, No 49.]
[Note 103 : Gentil, no 57, p. 55. Ficheur dans 50, p. 150, fig. 34.]
[Note 104 : No 90, p. 106.]
CHAPITRE V
LE HORST ALGÉRIEN
_Plateau steppien._ — Si ennoyés d’alluvions que soient en général les Hauts-Plateaux, la région Tendrara-Tigri n’est cependant pas la seule où la structure des roches secondaires soit directement observable. Elle l’est par exemple, sous le méridien d’Alger, dans une zone étendue qu’Alexandre Joly a longuement étudiée sous le nom de _plateau steppien d’Algérie_[105].