Part 2
Elle s’accompagne de phénomènes qui attestent une dislocation. On sait que le trias algérien, qui est de la boue plâtreuse et salée est un terrain facilement lubrifié, et extraordinairement instable ; il est connu pour foirer à travers les fissures avec des allures éruptives ; et il est d’ailleurs souvent accompagné d’une roche éruptive, l’ophite. Or le long de la haute Zousfana les pointements de trias et d’ophite tiennent une place importante. Tout l’intérieur du Maïz à l’extrémité du brachyanticlinal est évidé aux dépens du trias (voir fig. 3). Les ophites du Maïz ont une minéralisation de cuivre dont on a projeté l’exploitation. En amont sur l’oued, au point dit Mouiah Sfer, un affleurement de trias et d’ophite est important, les indigènes y ont fait une petite descenderie pour l’exploitation du sel.
La haute Zousfana est une rivière assez vivante, elle est pérenne dans certains secteurs ; on ne sait pas si la réapparition de l’eau serait en relation avec des suintements de nappe souterraine. Mais on connaît très bien les sources de Figuig ; elles ont été étudiées par M. Ficheur. Elles sont thermales, et elles jaillissent le long d’une cassure, dont la lèvre inférieure est encroûtée de travertin épais[7].
Avec quelle abondance on en aura une idée, si on considère le nombre d’hommes dont elles ont permis le groupement. Figuig a 10 ou 12000 habitants. Il n’y a pas d’agglomération urbaine comparable dans tout le Maroc oriental ; Tell compris ; puisque Oudjda, la capitale administrative, a 7000 habitants.
Quant aux autres oasis du Sahara Algérien, elles ne comptent leurs habitants que par centaines.
Voilà bien des observations concordantes. Elles autorisent la conclusion que la coupure de la Zousfana, à l’orient du Grouz, a quelque rapport avec la faille du Touat, dans la prolongation de laquelle elle se trouve.
Pourtant les phénomènes observés à l’autre bout du Grouz sont encore plus concluants.
_Le Tamlelt._ — Sur ses 80 kilomètres de long, le Grouz tout entier est parfaitement semblable à lui-même. Au centre il est bien, il est vrai, d’épaisseur diminuée ; il y a une tendance à l’ensellement. Là se trouve dans l’épaisseur de la montagne un évidement, le cirque de Djaïfa (fig. 4). En ce point on peut traverser le Grouz par le moins mauvais de ses sentiers ; un canyon très long, très étroit, très obstrué de blocs, très coupe-gorge ; à la rigueur une caravane chargée pourrait s’y écouler, bête après bête, au compte-goutte, à ses risques et périls, presque partout de plain-pied : ce qui serait assurément impossible partout ailleurs dans la montagne. Au delà vers le nord, dans le prolongement de cet ensellement du Grouz, l’Atlas Saharien est largement interrompu entre le Djebel R’als et le Maïz. Il semble donc bien qu’il y ait ici encore une tendance à coupure orientée nord-sud. Pourtant la continuité du Grouz n’est pas interrompue. C’est à son extrémité occidentale qu’il faut aller pour trouver la coupure nord-sud franchement réalisée, dans des proportions grandioses.
Cette coupure s’appelle le _Tamlelt_.
Le Tamlelt est une plaine à perte de vue. Sur la carte que nous en avons, et qui est bonne[8], on mesure exactement ses dimensions. D’est en ouest elle a, suivant les points, de 30 à 60 kilomètres dans le sens de la latitude. Du nord au sud elle a 50 kilomètres. Elle est tout entière enclose dans l’Atlas Saharien, c’est-à-dire qu’elle en rompt totalement la continuité. A proprement parler elle le supprime. Cette substitution d’une plaine à une chaîne de montagnes se fait d’un coup, suivant une ligne à peu près droite sur laquelle non seulement le Grouz, mais aussi le R’als, s’arrêtent brusquement, comme tranchés net. La disparition de l’Atlas Saharien est à peu près totale sous le méridien du Tamlelt. Il n’en reste plus au nord du Tamlelt qu’une traînée de chicots, Djebel Orak, Djebel Haouanit, Djebel Lakhdar, Djebel Bou Arfa (fig. 4).
L’épaisseur de ce chaînon, mesuré sur la carte, n’excède pas 2 kilomètres. C’est tout ce qui subsiste d’une chaîne dont la puissance atteignait une cinquantaine de kilomètres. Il n’y a plus d’Atlas ; on passe ici du Sahara aux Hauts-Plateaux directement, sans intermédiaire.
Plus à l’est sur toute l’étendue de l’Atlas Saharien, il y a un autre point, et un seul, où la chaîne disparaît brusquement d’une façon tout à fait comparable ; c’est, entre les Zibans et l’Aurès, la brèche de Biskra qui fait communiquer de plain-pied le Sahara et le Hodna.
A la seule inspection de la carte, le Tamlelt et la brèche de Biskra apparaissent deux pendants, la reproduction en deux exemplaires du même phénomène, remarquable à coup sûr.
Ce phénomène, au Tamlelt, apparaît plus remarquable encore, et, je crois, plus intelligible, si on cherche à l’éclairer par une étude sommaire des conditions géologiques.
Il faut distinguer ici entre les bords oriental et occidental du Tamlelt. La bordure occidentale, du côté marocain, encore que nous en ayons déjà une représentation topographique, nous est tout à fait inconnue au point de vue géologique. On n’en parlera pas. Nous sommes ici à la limite extrême du pays scientifiquement étudié. Sur la bordure orientale en revanche, et sur le Tamlelt lui-même, nous avons déjà des documents géologiques, autorisant des conclusions générales. Beaucoup de fossiles et d’échantillons ont été rapportés aux laboratoires de MM. Flamand et Ficheur, comme aussi au laboratoire de M. Barrois à Lille. Personnellement j’ai vu et revu la région. On est certainement fixé sur les grandes lignes. On sait en gros la composition et la structure des reliefs importants. Une carte Flamand[9] au millionième, publiée en 1909, dit l’essentiel.
Ces documents géologiques et topographiques, on a cherché à les rendre sensibles dans la figure 4.
Il s’agit de la limite entre la pénéplaine primaire, la même qu’au Sahara, d’une part, et d’autre part les terrains secondaires, du crétacé au lias, englobés dans le plissement de l’Atlas. L’ouest et le sud de la figure (où la plaine domine) est pénéplaine primaire. Le nord et l’est (la zone des hauts-reliefs) appartient à la chaîne secondaire.
Au sud du Grouz la pénéplaine primaire est bien connue depuis une vingtaine d’années déjà. Elle est représentée surtout par des calcaires dinantiens très puissants. Sur cette pénéplaine la transgression cénomanienne a déposé des calcaires et des marnes en couche mince, dont le contact inférieur avec la pénéplaine s’observe aisément. Cette transgression cénomanienne si limitée atteste l’indépendance de la pénéplaine par rapport aux mers secondaires.
Dans la région de l’Antar (exactement au Raknet-el-Betoum), on observe directement, je crois, le pli du Grouz, couché sur la pénéplaine, comme sur un avant-pays rigide. Que le Tamlelt soit lui aussi primaire, c’est une acquisition récente. Nous la devons à M. Rey et au laboratoire de géologie à l’Université de Lille[10].
Le Tamlelt est une plaine d’alluvions ; à travers les trous du manteau alluvionnaire un substratum ancien apparaît composé de vieilles roches, quartzites et schistes. M. Rey nous apprend que ces schistes contiennent des fossiles du silurien supérieur, des graptolites.
D’autre part, si on consulte la carte Flamand[11] aux lettres S, Sq, Sqr, on constate que les schistes et les quartzites s’étendent au sud jusqu’au voisinage immédiat des affleurements dinantiens.
Tout se passe donc comme si tout le Tamlelt, d’un bout à l’autre, comme le veut M. Rey, et comme le terrain en donne l’impression, était silurien. Le contraste avec l’Atlas est donc, au point de vue géologique, aussi vif qu’au point de vue topographique. Le contact entre l’Atlas et le Tamlelt est d’une netteté brutale. La limite géologique coïncide exactement avec celle de la plaine. Elle est jalonnée par des affleurements miniers. Au Djebel Houanit, plomb et calamine, au Bou Harfa, manganèse, au R’als une vieille mine de cuivre indigène, qui doit avoir été importante. Il faut ajouter que cette limite géologique dessine exactement un Z majuscule : deux cassures rectilignes orientées est-ouest (sens de l’Atlas), sont raccordées à l’angle droit par une cassure orientée nord-sud (sens de la faille du Touat).
Il faut souligner combien la présence du primaire largement étalé au cœur et à travers toute l’épaisseur de l’Atlas Saharien est une nouveauté surprenante. Cet Atlas Saharien est bien connu, dans toute son étendue à travers l’Algérie et la Tunisie, depuis la frontière marocaine jusqu’aux Syrtes. Il est tout à fait certain qu’on n’y voit pas à l’est du Tamlelt le moindre pointement primaire. A l’extrémité occidentale du Grouz, comme à son extrémité orientale, il y a vieillissement brusque des couches affleurantes. Un accident nord-sud ramène d’un coup en surface des roches de la profondeur.
_La Moulouya._ — Voilà les faits, tels qu’ils sont établis depuis peu, mais sans conteste. Semblera-t-on excéder les conclusions qu’ils autorisent si on dit ceci ?
La faille du Touat, celle de la rue de palmiers, rencontre l’Atlas Saharien à la hauteur du Grouz. C’est elle qui a, de part et d’autre du Grouz, les répercussions signalées plus haut, des accidents grossièrement orientés nord-sud comme la faille elle-même. Le plus important est à l’ouest du Grouz. Là tout se passe comme si le Tamlelt était la prolongation pure et simple de la pénéplaine primaire saharienne ; et comme si la faille en zigzag qui limite le Tamlelt à l’est était la prolongation de la faille du Touat à travers l’Atlas.
Il faut noter l’importance du Tamlelt comme limite, au point de vue orographique et humain.
Cet Atlas du Grouz et du R’als, que la faille du Tamlelt tronçonne brutalement, ne s’arrête pas là ; il recommence au delà du Tamlelt à l’ouest, mais il n’est plus le même ; ce n’est plus l’Atlas Saharien, c’est le grand Atlas Marocain.
L’un est loin d’être aussi bien connu que l’autre. Pourtant nous avons sur le grand Atlas de beaux travaux très détaillés de MM. Brives et Gentil. Et ces travaux sont bien loin d’être aussi discordants qu’ils l’avaient paru d’abord. Il est sûr que des morceaux considérables de pénéplaine primaire font partie intégrante de la chaîne tout du long jusqu’au voisinage de l’Atlantique[12]. Il est certain aussi d’ailleurs, comme Gentil l’a fait ressortir, que ces deux chaînes qui se prolongent l’une l’autre ont des analogies profondes de structure[13].
Ce sont bien deux parties de la même chaîne.
Seulement elles font entre elles un contraste très vif, non seulement au point de vue géologique, mais aussi et davantage encore topographique. Le grand Atlas mérite son nom, il est très élevé ; les sommets avoisinent 4000 mètres. Il est deux fois plus haut que l’Atlas Saharien. Par l’altitude et l’âge des roches ce sont des mondes montagneux tout à fait distincts.
Le contraste est le même entre deux humanités.
Aux puits du Tamlelt viennent boire deux races voisines et ennemies. A l’est sont les Beni-Guil, arabes de langue, cavaliers, nomades ; apparentés par leur organisation et leur genre de vie aux nomades des hauts plateaux Algériens, à leurs voisins les Hammeyan par exemple. A l’ouest du Tamlelt commencent les Beraber ; dans toute l’Afrique du Nord ils sont les seuls à qui la coutume populaire a conservé le nom des Berbères ; leur dialecte est berbère et ils ne savent pas l’arabe ; ils sont ruraux, sédentaires, montagnards, ils ont une organisation démocratique de village ; ce sont les frères de nos Kabyles ; comme eux ils ont pour leurs voisins de langue arabe une haine nationale plus que millénaire.
Ce sont là des faits qu’il semble difficile de nier ; mais si on les admet on ne peut pas s’y tenir ; il faut aller plus loin.
Au temps de Salluste, la Moulouya était déjà une frontière entre les deux Maurétanies. On peut certainement dire qu’elle l’est restée, en entendant la Moulouya moyenne, celle des hauts plateaux. Elle aussi sépare les Béraber et les Arabes, les sédentaires et les nomades. Mais ce n’est pas le fleuve lui-même qui est frontière. Il longe sur sa rive gauche le pied d’un escarpement haut d’un millier de mètres, par lequel le haut pays marocain, qu’on appelle ici le moyen Atlas, tombe à pic sur les plateaux algériens deux fois moins élevés (fig. 6). C’est de tout le Maroc le coin qui est resté le plus inconnu. Il faut en parler avec prudence, et attendre les résultats d’une étude géologique qui n’est pas commencée, et qui sera longue. Mais enfin on connaît bien aujourd’hui, on a même à peu près cartographié la continuation des hauts plateaux jusqu’à la Moulouya. De là, par delà la rivière, on voit, j’ai vu, le massif abrupt du moyen Atlas barrer l’horizon, avec ses cimes encore largement neigeuses à la fin du printemps, _djebel-es-theldj_ la montagne de la neige, disent les Beni-Guil. Le contraste entre le moyen Atlas et les hauts plateaux, de part et d’autre de la Moulouya, paraît du même ordre qu’entre le haut Atlas et l’Atlas Saharien, de part et d’autre du Tamlelt. C’est la même frontière qui continue dans les mêmes conditions physiques.
Et alors cette grande faille de la « rue des palmiers » qui nous a paru, au Tamlelt, tronçonner l’Atlas Saharien, on en suivrait donc la prolongation, le long de la Moulouya, tout au travers des hauts plateaux. Est-ce tout ? Dans son prolongement à peu près linéaire, tout le massif espagnol s’abîme dans la Méditerranée : les géologues admettent que la Sierre Nevada et les Pyrénées ont été tronçonnées par ce grand effondrement.
Entre les côtes marocaine et espagnole, au large de la Moulouya, il est d’ailleurs parfaitement certain qu’une grande faille franchit la Méditerranée. Les cartes bathymétriques montrent un abrupt très accusé duquel émerge l’île volcanique d’Alboran (fig. 39). Près l’embouchure de la Moulouya, le cap des Trois-Fourches qui est de roches éruptives, fait une saillie d’une quinzaine de kilomètres ; la plus aiguë et la plus accusée de toute la côte nord-africaine ; dans la direction de l’île Alboran, en parfaite symétrie avec la saillie correspondante que fait, sur le rivage espagnol, le cap de Gata, lui aussi éruptif (fig. 1 et 29). Les basses vallées voisines de la Moulouya et de la Tafna apparaissent d’un coup d’œil sur la carte, encombrées de roches éruptives. Un archipel d’îles côtières volcaniques (Habibas, Rachgoun, Zaffarines) : les appareils volcaniques les plus jeunes et les mieux conservés de toute l’Afrique du Nord (le volcan de Tifarouïne[14] et celui des Msirdas sur la frontière algéro-marocaine[15]) ; des restes abondants de volcans primaires, carbonifériens, ou permiens (dans les hauts de l’oued Isly, sur la même frontière[16]). Tout se passe comme s’il y avait là un système de cassures qui n’a jamais été fermé depuis la fin de l’ère primaire.
La même faille, ou, si l’on veut, le même grand accident se laisserait donc suivre depuis le Roussillon jusqu’au Bas-Touat.
_Conclusion._ — Cette faille Touat-Roussillon serait une ride importante sur la face de la planète. On se borne à signaler le problème. Pourtant avec toutes les réserves prudentes qu’on voudra il reste un groupe de réalités positives qu’il est légitime de coordonner.
Depuis le cœur du Sahara jusqu’à la Méditerranée, à peu près sous le méridien de la frontière algéro-marocaine, dans une direction grossièrement nord-sud, il court une ligne qui ne cesse pas un instant d’être extrêmement importante au point de vue humain. Au Sahara, c’est la « rue des palmiers ». Dans l’Atlas, c’est la limite entre les très hautes montagnes marocaines et les montagnes moyennes ou les hauts plateaux d’Algérie ; et du même coup entre deux langues, deux sociétés, deux nations.
On a cru pouvoir prononcer le mot de faille ; on croit même reconnaître le long de cette faille, le compartiment effondré, invariablement l’oriental. Puisque enfin, pour qui vient de l’est, les roches primaires apparaissent brusquement pour la première fois au point précis où on franchit la faille.
Mais enfin mettons que ce mot de faille soit inexact. N’anticipons pas sur des travaux géologiques de détail qui restent à faire. Il y a quelque chose, de quelque nom qu’on l’appelle, qui est orienté dans le sens du méridien, non seulement au Sahara, mais dans l’Atlas. C’est sur la direction qu’on insiste. Dans cette Algérie, qui est une chaîne plissée, la direction est-ouest, qui est celle du plissement, attire d’abord l’attention. Nous avons saisi sur le fait qu’il y en a une autre, croisant la première à angle droit, qui est extrêmement importante, et qui a du rapport avec le Sahara.
[Note 6 : Dans un compte rendu de mission, déjà vieux d’une quinzaine d’années (no 50), je n’ai pas mis cette faille en valeur. Son existence m’est apparue évidente au cours d’une mission ultérieure et récente, en 1918.]
[Note 7 : No 49 _bis_, p. 457.]
[Note 8 : No 18, feuille no XLI.]
[Note 9 : No 17.]
[Note 10 : Rey, nos 88, 89, 90. Dollé, no 32.]
[Note 11 : No 17.]
[Note 12 : Nos 27, 16.]
[Note 13 : No 57, p. 126.]
[Note 14 : No 54, p. 324.]
[Note 15 : No 55, p. 331.]
[Note 16 : No 55, p. 24 et 331.]
CHAPITRE III
LA GRANDE DORSALE HOGGAR — LAGHOUAT — MÉDÉA.
Le grand accident que nous avons appelé la faille Touat-Roussillon n’a jamais été signalé par les géologues. La raison en est qu’elle franchit l’Atlas nettement en dehors de leur domaine, qui a été exclusivement l’Algérie, le pays anciennement français, dont on a depuis longtemps déjà de bonnes cartes topographiques, où depuis près d’un demi-siècle un service géologique fonctionne. Le Tamlelt est politiquement sur le sol marocain. Il n’est à peu près accessible que depuis une dizaine d’années, dont cinq de guerre.
Dans leur domaine les géologues ont depuis longtemps et à maintes reprises signalé la répercussion d’un autre grand accident saharien, qui a lui aussi une direction grossièrement nord-sud où comme l’a dit l’un d’eux, G.-B.-M. Flamand, « sub-méridienne »[17].
Dans ce qui va suivre, on s’appuie sur l’autorité de MM. Ficheur, Alexandre Joly, R. Chudeau.
On se bornera à souligner l’importance et les conséquences géographiques d’un fait admis unanimement par les géologues. On pourra donc passer beaucoup plus rapidement.
Voici le fait (fig. 6).
Depuis le massif du Hoggar, au cœur du Sahara, une ligne de hauteurs court nord-sud sur quelque chose comme 1500 kilomètres jusqu’à la rencontre de l’Atlas. Elle est jalonnée par le Hoggar lui-même, avec des sommets volcaniques au-dessus de 3000 mètres ; puis par l’éperon septentrional du Hoggar, le Tifedest, et le Mouydir, qui atteint encore 1700 mètres ; au delà le dos du Tadmaït a 900 mètres, il se prolonge jusqu’à Laghouat, au pied de l’Atlas, par ce qu’on appelle le plateau des _Dayas_.
Le Mouydir est nettement un vieux pli hercynien de la pénéplaine primaire ; plus au nord où la pénéplaine ne s’observe plus directement, c’est évidemment un pli hercynien sub-méridien qui se continue sous le crétacé du Tadmaït, imposant sa direction à la grande ondulation anticlinale. Ce dos de sillon du Tadmaït, en calcaire crétacé nu, balayé par le vent, domine à l’est et à l’ouest les dépressions où se sont accumulées les deux grands ergs. A ce chemin de roc solide entre deux mers de sable, les indigènes ont donné le nom de pont « el gantra ».
Le plateau des Dayas doit aussi sa particularité essentielle et son nom à ce qu’il est un dos de terrain surélevé entre les deux grandes cuvettes. Les « Dayas » ne sont pas autre chose que des têtes d’aven, points d’origine de circulation souterraine, dans un terrain très perméable (le mio-pliocène, accumulation des déchets de l’érosion sur le versant de la grande chaîne). Il est naturel que les têtes d’aven se multiplient à la surface d’un plateau de dirimation, où les eaux d’orage stagnent incertaines de leur direction.
Cette grande dorsale si nette qui coupe en deux le Sahara Algérien depuis le Hoggar jusqu’à Laghouat, les géologues en retrouvent la continuation à travers toute l’Algérie jusqu’à la mer. Sur les hauts plateaux, c’est le « plateau steppien » de Joly, « centre de dirimation entre deux bassins de réception, les chotts oranais d’un côté, le Hodna de l’autre ». Dans le Tell ce sont « les plateaux miocènes de Médéah qui par leur altitude contrastent nettement avec les niveaux très bas qu’occupent, dans la vallée du Chélif à l’ouest et dans celle de l’oued Soumman à l’est, des dépôts du même âge ».
Il faut ajouter ce curieux pédoncule qui réunit, à Miliana, le plateau de Médéa au Zaccar, dressant une cloison haute abrupte et étroite entre les très basses vallées de la Mitidja et du Chéliff (fig. 5). Et il faut noter, tout à côté, dans l’angle correspondant de la Mitidja, un curieux affleurement de roche éruptive en forme de V[18]. Ce seuil de Miliana est un des coins de l’Algérie où la croisée des deux directions nord-sud et est-ouest, saharienne et méditerranéenne, s’accuse avec le plus d’énergie.
Ces données que nous devons aux géologues, il est possible de les éclairer et de les souligner avec des faits géographiques très importants qui semblent avoir un peu échappé à l’attention.
Les géographes savent depuis longtemps que, dans le Tell, sous le méridien d’Alger, à la Mitidja, deux Algéries tout à fait différentes se relaient. Un géographe arabe, l’auteur du _Kitab le Istibçar_, appelle déjà le seuil de Milianah « la porte du Gharb[19] ».