Structure de l'Algérie

Part 1

Chapter 13,464 wordsPublic domain

=Structure de l’Algérie=

* * * * * COULOMMIERS Imprimerie PAUL BRODARD. * * * * *

E.-F. GAUTIER * * * * *

=Structure de l’Algérie=

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PARIS SOCIÉTÉ D’ÉDITIONS GÉOGRAPHIQUES ET SCIENTIFIQUES LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DE GÉOGRAPHIE 184, BOULEVARD SAINT-GERMAIN * * * * * 1922

AVANT-PROPOS

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On croit devoir rappeler que nous avons sur l’Algérie une très belle collection de cartes topographiques, à 1:50000e pour le Tell, à 1:200000e pour les territoires du Sud, et même à 1:100000e pour quelques coins de ces territoires, encore très rares, il est vrai.

Par surcroît l’Algérie a un service géologique depuis près d’un demi- siècle : le nombre des cartes géologiques à 1:50000e publiées à la date de novembre 1920 atteint le chiffre de 49 et les études techniques de détail publiées par les membres du Service font une bibliothèque importante. Nous ne sommes aussi bien documentés ni sur le Maroc, naturellement, ni même sur la Tunisie, où le travail des géologues n’est pas aussi avancé que celui des topographes. Cette situation privilégiée de l’Algérie nous permet de risquer une esquisse de sa structure.

Assurément on ne peut pas oublier que le Maroc et la Tunisie sont des prolongements latéraux de l’Algérie et qu’ils font avec elle partie d’un même tout, la chaîne de l’Atlas. Et on ne s’est pas interdit d’aller chercher au delà de la frontière des points de comparaison. Mais, essentiellement, le pays, dont on essaie de disséquer l’anatomie, c’est l’Algérie. C’est-à-dire la seule partie de la Berbérie française sur laquelle nous avons d’ores et déjà une accumulation suffisante de documents. C’est de ces documents qu’on va essayer ici une synthèse ; c’est la première tentative de ce genre et elle est donc dangereuse ; mais il était souhaitable apparemment que la lacune fût comblée.

Le livre a pu paraître grâce à la générosité de M. le Gouverneur général d’Algérie, du Conseil de l’Université d’Alger, et de la Caisse des Recherches scientifiques au ministère de l’Instruction publique.

STRUCTURE DE L’ALGÉRIE

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LIVRE I

LE CADRE

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CHAPITRE I

L’ATLAS ET LE PLISSEMENT ALPIN

La structure de l’Algérie se résume très exactement en un petit membre de phrase : un morceau de l’Atlas.

La France se décompose au premier coup d’œil en grandes régions tout à fait différentes, les Alpes, les Pyrénées, le Plateau Central, etc. Mais il n’y a pas un coin de l’Algérie qui soit autre chose que de l’Atlas ; du moins en gros, dans les lignes générales. Cette simplicité fera précisément la difficulté du problème quand il s’agira de décrire, puisque décrire c’est distinguer des parties. Avant d’en arriver là il faut dire ce qu’est l’ensemble, c’est-à-dire l’Atlas.

L’Atlas est une chaîne de montagnes très connue, pas seulement en elle- même, par les études dont elle a été directement l’objet, mais encore par le reflet des études Alpines. Les Alpes sont à la surface du globe la chaîne de beaucoup la mieux connue, tous les efforts des géologues se sont concentrés sur elles, c’est sur les bases d’observations faites dans les Alpes qu’ont été édifiées toutes les théories orogéniques, à l’aide desquelles on cherche à comprendre les autres chaînes planétaires. Or l’Atlas n’est pas une chaîne autonome, elle est un rameau du système Alpin, du consentement universel des géologues, sans contestation.

On sait très bien comment la chaîne nord-africaine se prolonge sur le sol européen à ses deux extrémités, la marocaine et la tunisienne (fig. 1).

Au Maroc le Rif, qui est la dernière coulisse occidentale de l’Atlas, se continue en Andalousie par la Cordillère Bétique.

De part et d’autre du détroit les deux colonnes d’Hercule, le rocher de Ceuta au sud, et celui de Gibraltar au nord, sont un pendant exact l’un de l’autre ; mêmes calcaires, affectés des mêmes plis ; le détroit n’est qu’une gorge envahie par la mer à travers la Cordillère Riffaine- Bétique.

A l’autre bout de l’Atlas, le bout tunisien, la rupture est plus importante. Cependant les géologues sont unanimes à dire que, par le cap Bon, à travers la Sicile, l’Atlas se prolonge par l’Apennin, qui lui- même dans la région de Gênes va se souder aux Alpes proprement dites. La chaîne des coulisses plissées est continue depuis le Danube jusqu’à l’Andalousie, à travers toute l’Italie et toute l’Afrique du Nord.

Cet ensemble est le système Alpin, le cadre général dans lequel rentre l’Atlas.

Le dessin de ce système est très contourné, la chaîne a d’un bout à l’autre une allure gyratoire. La Cordillère Riffaine-Bétique a la forme d’un hameçon. Le complexe Atlas-Apennin se recourbe de la même façon sur soi-même. L’ensemble fait une ceinture à la Méditerranée occidentale sur les trois quarts de son pourtour. A l’autre extrémité du système Alpin, sur le Danube, les Carpathes ont la même allure enveloppante autour de la plaine hongroise.

Le système Alpin tout entier, d’un bout à l’autre, à travers toute l’Europe, ne cesse pas de serpenter ainsi ; c’est son originalité propre. Le cas n’est pas isolé à la surface de la planète ; on cite par exemple les Antilles, qui sont une chaîne sous-marine à sommets émergés, et qui dessinent autour du golfe du Mexique un enveloppement plus que semi-circulaire.

Ces allures enveloppantes, serpentantes, suggèrent l’idée d’obstacles contournés. Autour du bassin occidental méditerranéen, et à l’intérieur de ce bassin, quelques grands faits dûment constatés précisent cette idée.

Cordillère Bétique, Atlas, Apennin, ces trois tronçons d’une même chaîne ne se contentent pas de serpenter autour de la Méditerranée occidentale, ils lui tournent invariablement le dos. Il faut entendre de la même façon que nos Alpes françaises familières tournent le dos à la plaine du Pô, et déferlent sur la vallée du Rhône leurs plis et leurs nappes, attestant une poussée qui s’est exercée d’Italie en France. De la même manière exactement l’Apennin déverse ses plis vers l’est, vers l’Adriatique ; l’Atlas vers le sud, vers le Sahara ; et la Cordillère Bétique vers le nord, vers la Meseta ibérique. Il y a donc un centre de refoulement périphérique vers le cœur de la Méditerranée occidentale, vers la Sardaigne.

Qu’est-ce donc que la Sardaigne ? La Sardaigne, avec la partie de la Corse qui lui fait suite, est un môle de vieilles roches cristallines. A mesure qu’on l’étudie davantage, au dire de Suess, « elle possède à un degré de plus en plus net les caractères d’une région extra Alpine » ; Suess signale des analogies avec la Meseta ibérique[1].

On est donc conduit à l’idée qu’il a existé, sur l’emplacement de la Méditerranée occidentale, un môle résistant, qui a refoulé autour de soi les plis du géosynclinal. Cette ancienne terre ferme, abîmée aujourd’hui, sauf le fragment Sarde, sous des épaisseurs d’eau qui vont à 3000 mètres, les naturalistes lui ont donné le nom de Tyrrhénide : il est à peine utile de rappeler qu’ils ont emprunté ce nom à la mer Tyrrhénienne.

Sur les côtes de la Méditerranée occidentale, celles d’Andalousie, d’Afrique, d’Italie, voire de Provence, la Tyrrhénide a laissé des fragments de soi, et des traces de la rupture.

Dans notre Algérie par exemple, les vieilles roches cristallines sont sur la côte, dans les Kabylies, et nulle part ailleurs dans tout l’intérieur du pays. Dans la région d’Alger en particulier trois petits pointements côtiers de schistes cristallins sont significatifs. L’un est celui de la Bouzaréa, le promontoire sur lequel est construit la vieille ville. Les deux autres, à droite et à gauche de la Bouzaréa sont ceux du cap Matifou et du cap Sidi-Ferruch (fig. 32). Ces trois promontoires voisins, parmi lesquels Matifou et Sidi-Ferruch sont tout à fait exigus, sont construits de même. Chacun est un paquet hétérogène de vieilles roches cristallines, collé à une côte de roches tertiaires récentes. Ce sont des corps étrangers, des lambeaux ; puisqu’ils n’ont pas de rapport intelligible avec la terre ferme, il faut chercher leur continuation et leur explication au fond de la mer : ce sont des bavures détachées de la Tyrrhénide.

En Italie les vieilles roches de la Calabre (monts Péloritains, Aspromonte, Sila) font de même un contraste absolu avec tout le reste de l’Apennin. D’après Suess on a trouvé en grandes quantités, éparpillés à travers tout l’Apennin, « des blocs de granite, de syénite, de porphyre, et d’autres roches », et on suppose « que leur pays d’origine se trouverait dans la Tyrrhénide effondrée ». Tout confirme donc « l’hypothèse qu’une grande chaîne en partie granitique, existait jadis à l’ouest de la péninsule »[2].

En Provence les monts des Maures (Esterel, îles d’Hyères) font ce même contraste de corps étranger avec les Alpes. En tout cas ils n’ont pas « avec les plis provençaux une liaison intime ; ils affectent plutôt les caractères d’un fragment d’avant-pays »[3].

Par les cassures le long desquelles la Tyrrhénide s’est abîmée, des roches éruptives se sont fait jour, qu’on observe en chapelet tout le long des côtes.

En Italie des volcans sont encore en activité, le Vésuve, le groupe Etna-îles Lipari ; d’autres sont à peine éteints et d’aspect frais comme ceux de la campagne Romaine, le Volture ; et tous ont un caractère nettement Tyrrhénien. En Andalousie les caps de Gata et de Palos sont de roche éruptive.

En Algérie le cas est très net. L’intérieur du pays est à peu près complètement dépourvu de roches éruptives. Elles sont concentrées sur la côte, où elles abondent.

La plupart des pointements sont des promontoires, cap de Fer, cap Bougaroun, cap Djinet, cap Figalo, etc. ; une énumération complète serait deux fois plus longue. Ou bien encore des îles ; sur cette côte abrupte toutes les îles, je crois, sans exception sont de roches éruptives : île Galite, Habibas, Rachgoun, Zaffarines, Alboran.

C’est vraiment très particulier. Cela seul suffirait à montrer qu’une grande cassure longe la côte.

Et notez que toutes ces côtes sont secouées par des séismes. Inutile d’insister sur l’Italie méridionale, ni même sur l’Afrique du Nord, on a présent à l’esprit les tremblements de terre d’Oran, de Blida.

De la côte espagnole entre Almeria et Carthagène on nous dit qu’aucune portion du littoral ibérique, sauf les environs de Lisbonne, n’est exposée à de plus violents et de plus fréquents tremblements de terre[4].

Pour établir l’existence de la Tyrrhénide, les zoologistes viennent en aide aux géologues, et ils apportent eux aussi des arguments décisifs. Le zoologiste anglais Forsyth Major les a groupés dans un article intitulé Tyrrhénis[5].

Les îles de la mer Tyrrhénienne ont une faune subfossile et actuelle qui n’a rien d’insulaire. On a identifié des ossements de cerfs dans la petite île de Pianosa ; de même à Giannutri dont l’étendue ne dépasse pas 200 hectares. Un grand nombre de trouvailles analogues ont été faites à l’île d’Elbe. Sur les 16 espèces de mammifères qui vivent en Corse et en Sardaigne on en compterait 7 qui manquent dans la péninsule italienne, tandis que ces 7 espèces vivent toutes en Algérie. Il s’agirait donc d’une terre fragmentée à une époque très récente.

La Tyrrhénide est donc une hypothèse très solidement établie. C’est même plus qu’une hypothèse, on peut dire apparemment que c’est un fait. Mais bien entendu cette ancienne terre est très floue ; elle a des contours et un âge indécis.

D’ailleurs en résumant des arguments empruntés à des sciences naturelles variées, on risque d’avoir commis des inexactitudes.

Le but qu’on se proposait pourtant est très simple et on espère l’avoir atteint. On n’a pas songé à rendre de la Tyrrhénide un compte détaillé. C’est de l’Atlas dont il s’agit ? Cette chaîne plissée ne serait pas intelligible, si on n’eût pas dit un mot du môle résistant qui a borné le géosynclinal au nord, et qui a joué le rôle de refouloir.

[Note 1 : No 116, t. I, p. 306.]

[Note 2 : No 116, t. III, p. 871.]

[Note 3 : _Id._, p. 899.]

[Note 4 : Suess, no 116, t. I, p. 295.]

[Note 5 : Cité par Suess, no 116, t. I, p. 446.]

CHAPITRE II

LA GRANDE FAILLE TOUAT. - ROUSSILLON

Le butoir correspondant à la Tyrrhénide, au sud de l’Atlas, c’est naturellement la plate-forme Saharienne. Au rebours de la Tyrrhénide elle n’a pas été soustraite à l’observation par l’effondrement sous la mer. Et cependant ses rapports avec le plissement de l’Atlas n’ont pas attiré l’attention des géologues au même degré, tant s’en faut, que la Tyrrhénide. C’est tout naturel. Le monde méditerranéen a été incomparablement plus étudié que le Sahara. Je me trouve m’être, depuis une vingtaine d’années, familiarisé avec le Sahara, et je crois que, si on prend en considération sa structure, on est conduit à comprendre beaucoup mieux celle de l’Algérie. Il me semble d’abord qu’un très gros fait a échappé à l’attention ; l’existence d’une grande faille, ou, si l’on préfère une expression moins précise, un grand accident, qui, dans la zone frontière entre Maroc et Algérie, intéresse à la fois la plate- forme Saharienne, l’Atlas, et d’ailleurs aussi la Méditerranée. On le suit, j’imagine, depuis le Tidikelt et le Touat jusqu’aux Pyrénées orientales.

_Rue de Palmiers._ — Au Sahara Oranais le trait essentiel est l’existence de ce qu’un chroniqueur arabe appelle une « rue de palmiers ». Toutes les oasis, sans exception, se succèdent en ligne à peu près continue, en rue, en route bordée et jalonnée de palmiers, depuis l’Atlas jusqu’à In-Salah. Ce ruban de verdure a un millier de kilomètres de long ; il est si mince que si on pouvait le dessiner à l’échelle sur nos cartes, il faudrait un microscope pour le trouver. Ce mode de groupement des palmeraies est vraiment très particulier.

Voici qui ne l’est pas moins ; la rue de palmiers, d’un bout à l’autre, sur la totalité des mille kilomètres, est une limite géologique très importante, elle sépare la pénéplaine primaire des plateaux crétacés et tertiaires.

Au Touat, sur 200 kilomètres, il est admis que la rue de palmiers coïncide avec une faille, le long de laquelle on constate des roches éruptives et de la minéralisation.

Au delà jusqu’à l’Atlas, sur 300 kilomètres, le contact du primaire et du crétacé est soustrait à l’observation par les dunes du grand Erg et par l’énorme accumulation des débris arrachés à l’Atlas depuis l’oligocène. Il est clair d’ailleurs que, sur cette énorme superficie désertique encore très mal cartographiée, nos données géologiques sont très lacunaires. Mais enfin, sous ces réserves, dans l’état actuel de nos connaissances, tout se passe comme si la rue de palmiers devait sa nappe d’eau, c’est-à-dire son existence même, à une ligne de contact géologique ; et cette ligne de contact a un rapport plus ou moins marqué avec une faille, ou un système de failles[6]. Cette grande faille, qui serait le trait dominant de la structure dans le Sahara Oranais, appelons-la, dans son ensemble, faille du Touat.

Cette faille du Touat, peut-on en indiquer la pénétration dans l’Atlas Saharien ? Oui, sans hésitation, à mon avis du moins. Le point à considérer de l’Atlas Saharien est assurément Beni-Ounif de Figuig. De Beni-Ounif, quand on se tourne au sud, vers le Sahara, on voit à sa gauche la Chebket Tamednaïa, qui est un plateau crétacé. A sa droite on voit le Béchar, le Moumen, et le Mezarif, qui sont des saillies de la pénéplaine primaire. Ce contact entre la pénéplaine primaire et le plateau crétacé, qu’on suit depuis In-Salah, nous conduit à Figuig, qui est bien en effet la tête de ligne de la rue de palmiers.

Figuig est, dans l’Atlas Saharien, à l’extrémité orientale d’une coulisse qui s’appelle le Grouz. C’est la zone du Grouz qui est le nœud de la question.

_Haute Zousfana._ — Le Grouz fait déjà partie politiquement du Maroc ; mais il est aujourd’hui à peu près aussi connu que s’il était situé sur territoire algérien. Nous en avons une bonne carte topographique au 200000e. Sur la géologie de la région, nos renseignements émanent de savants algériens bien connus ; MM. Ficheur et Flamand.

Personnellement j’ai vu ce pays d’assez près à différentes reprises.

Le Grouz est une muraille, haute d’un millier de mètres, de calcaire nu et abrupt ; cette muraille court d’est en ouest sur 80 kilomètres, et sur toute cette étendue elle est pratiquement infranchissable.

Les caravanes contournent le Grouz par ses extrémités, l’occidentale et l’orientale ? Ce sont ces deux extrémités qui nous intéressent. Si la faille du Touat traverse quelque part l’Atlas saharien, c’est là.

A l’extrémité orientale, celle où est Figuig, la haute vallée de la Zousfana est tracée à travers toute la chaîne dans une puissante coupure à peu près rectiligne, très large, dirigée nord-sud.

De part et d’autre les massifs montagneux sont, d’une part le Grouz et le Maïz, d’autre part le Beni Smir et le Soffah. Ce qui frappe d’abord c’est qu’il y a un relai de plis. A l’ouest les deux plis anticlinaux parallèles du Grouz et du Maïz se ferment brusquement à la rencontre de la haute Zousfana. A l’est le Beni Smir qui est un synclinal suspendu, se ferme brusquement lui aussi à la même rencontre. Pas un seul des trois plis ne passe. Ils sont arrêtés net tous les trois, sur la même ligne, comme par un obstacle profond et invisible. Cette tendance des plis à se fermer de part et d’autre de l’oued se rencontre en petit au col de Tarla, une étroite bouche rocheuse, par laquelle l’oued jaillit hors de la chaîne dans le Sahara. Le col est un ensellement entre deux brachyanticlinaux ; dans les deux piliers de la gorge les plissements s’enroulent en sens contraires.

Des brachyanticlinaux et brachysynclinaux qui se relaient, c’est la structure de l’Atlas Saharien d’un bout à l’autre jusqu’en Tunisie. Il n’est donc pas surprenant de la retrouver ici. Mais enfin il demeure entendu que la haute vallée de la Zousfana n’est pas l’œuvre exclusive de l’érosion. Le travail de l’érosion a été guidé par un ensellement de la chaîne, qui a du rapport avec l’orogénie, avec la structure profonde (voir la fig. 2).

Cette coupure de la haute Zousfana appelle d’autres observations.

De part et d’autre de la vallée, la roche change. Le Maïz et le Grouz sont deux échantillons de la même montagne. Tous deux sont des brachyanticlinaux de calcaire jurassique et surtout liasique. Dans l’un et l’autre le pli est vivement déversé au sud, couché même. Des calcaires jaune de miel, vivement redressés, nus, abrupts, déchiquetés en aiguilles, particulièrement au sud, sur la surface où le pli est couché : c’est le Maïz et c’est le Grouz. De l’autre côté de la vallée, le Beni Smir avec son prolongement le Soffah est un autre monde. Les altitudes seules sont comparables, au Beni Smir comme au Maïz et au Grouz elles dépassent légèrement 2000 mètres ; c’est beaucoup pour l’Atlas Saharien. Pour y retrouver des sommets dépassant 2000 mètres il faut aller jusque dans l’Aurès. A tout autre point de vue le Beni Smir s’oppose franchement au Maïz et au Grouz. C’est une masse homogène de grès crétacé (Albien). Les couches de ce synclinal suspendu sont à peine ondulées, d’allures tranquilles qui contrastent avec la stratification bouleversée du Maïz et du Grouz. On a cherché à rendre ce contraste sensible dans la figure ci-jointe (fig. 3).

Il y a des conséquences humaines. Le Maïz et le Grouz sont des déserts de pierres. L’homme y passe ; on y voit des chasseurs de mouflons ; des dénicheurs d’abeilles ; des gens qui viennent faire quelques litres de goudron végétal avec les rares genévriers. Je ne crois pas qu’on y voie jamais des tentes. A coup sûr pas une seule maison. Mais le Beni Smir est anciennement aménagé par l’homme. Près de la source très abondante de Djattou, à côté d’une petite palmeraie, il y a des gravures rupestres qui sont parmi les plus belles. Jusqu’en haut de la montagne, sur le plateau, il y a un village avec des cultures, Taderent. Le Beni Smir a ses habitants propres, qui n’en sortent pas, qui en vivent, et qui lui ont donné leur nom. Le groupe des Beni Smir fait partie d’une grande tribu algérienne, celle des _Amour_. Ils mènent la même vie que les autres Amour dans le même cadre. Une feuille de grès Albien légèrement ondulée, c’est une structure très répandue dans tout le Djebel Amour. Les « Gadas » bien connues d’Aflou sont des plateaux de grès Albien. Le Beni Smir est la plus occidentale des gadas ; il a toutes ses affinités de ce côté-là, celui de l’Algérie.

Il faut noter que, tout au rebours, le Maïz et le Grouz sont une apparition nouvelle dans l’Atlas Saharien ; cette dernière coulisse ne ressemble pas aux autres. A l’est de Figuig, dans toute la chaîne, c’est le crétacé qui domine. Le jurassique et le lias ne sont pas inconnus, mais ils apparaissent en pointements rares d’étendue limitée. De puissantes coulisses, longues de près de 100 kilomètres, avec un relief relatif d’un millier de mètres, tout entières en calcaires jurassique et liasique du socle au sommet, c’est une nouveauté. On n’a pas encore vu ça dans l’est.

Cette apparition en surface de roches plus profondes va de pair, comme il est naturel, avec une intensité de plissement notablement accru. A l’est de Figuig, dans l’Atlas Saharien tout entier jusqu’aux Syrtes, les géologues décrivent ce qu’ils ont appelé des « plis ébauchés », de simples ondulations. Mais dans le Grouz et le Maïz le plissement est très énergique, les plis sont nettement couchés. Ce n’est donc pas douteux. Des couches plus profondes de l’écorce terrestre sont surhaussées et largement dénudées ; si bien que le lias se trouve amené à la même altitude que le crétacé. Cette transformation se fait d’un coup sur la rive droite de la haute Zousfana.