Souvenirs épars d'un ancien cavalier

Part 3

Chapter 33,838 wordsPublic domain

Il se passait ce curieux phénomène: séparé de Bretagne et n’étant pas monté à cheval depuis plusieurs jours, il lui était impossible de croire qu’il n’était pas un bon cavalier.

Rien ne vous donne une impression confortable de maîtrise comme de s’abstenir de tout contact avec les mesquines difficultés de la pratique.

Ainsi, à distance, et quand les mouvements inconsidérés de Bretagne ne gênaient pas la volonté de celui qui théoriquement était son maître, étreignant sa bête entre ses jambes nerveuses, il lui faisait exécuter en imagination des voltes, des demi-voltes, des départs au galop; il l’amenait sur l’obstacle et le franchissait d’un bond.

Quand un oncle ou un cousin lui disait: «Tu dois être maintenant un cavalier de premier ordre?», c’est de la meilleure foi du monde qu’il répondait: «Ça commence, ça commence!»

Il se tirait assez bien de ses récits d’exercices de voltige.

Il ne disait jamais: «Je fais ceci», ou «je fais cela», mais plutôt: «Voilà ce qu’on nous fait faire», et il prenait modestement sa part des prouesses de son peloton, comme l’invité d’une chasse, quelle que soit sa force de tireur, emporte dans son carnier une honorable portion du trophée collectif.

--Nous faisons une heure de voltige par jour. La voltige de pied ferme d’abord. On amène un cheval au milieu du manège et on essaye de sauter en selle en arrivant par derrière, et en posant les deux mains sur la croupe, comme au jeu de saute-mouton.

--Il faut un cheval qui ne rue pas, dit une personne de sens.--On le choisit. Et, par surcroît de précaution, un cavalier lui soulève une jambe d’avant, de sorte que n’ayant un point d’appui que sur trois jambes, il ne peut plus ruer.

Il évitait de dire que c’était toujours lui qui se trouvait chargé de cette mission de confiance.

A strictement parler, la voltige de pied ferme n’était pas son fort. Avant que le maréchal des logis qui les dressait eût renoncé à le perfectionner dans cet exercice, il avait fait quelques tentatives peu heureuses. Il prenait son élan du plus loin possible afin de retarder le moment où il aurait à exécuter son essai, qu’il voyait d’avance infructueux. Il n’avait un peu d’ardeur qu’au départ, mais à mesure qu’il s’approchait de la bête, il courait avec moins de conviction. Il savait qu’il faudrait faire un appel de pied, poser les deux mains sur la croupe en s’élevant... L’ennui, c’est qu’il ne s’élevait pas du tout... en dépit des: «Hardi! hardi! Tu y es! tu y es!» et autres cris, un peu trop joyeux à son gré, qui accompagnaient ses efforts.

--Il y en a, disait-il à sa famille, qui ne posent même pas les mains sur la croupe et qui sautent en selle d’un seul coup.

Puis il énumérait les exploits du peloton à la voltige au galop. Le cheval tournait en cercle. On sautait à cheval, puis à terre et à cheval d’une seule battue.

--Ce n’est vraiment pas utile, disait la mère de Paul, qui n’était jamais très rassurée.

--Ça leur donne de la souplesse, disait son père, héroïque et rigide à l’instar d’un vieux Romain.

Sa famille, quand il lui avait parlé d’équitation pendant une heure ou deux, donnait tout de même des signes de fatigue, et il finissait par s’en apercevoir.

Alors il tentait de ranimer la conversation par des détails émouvants sur les réveils en pleine nuit, l’hiver, quand les abreuvoirs sont gelés, quand on traverse la cour encore obscure, pour arriver dans les écuries heureusement plus chaudes. Là, il s’agit d’envoyer dans les râteliers une botte de foin qui manque de consistance, et dont une bonne partie vous retombe sur les épaules, pendant que le raclement des chaînes accompagne le bruit sourd et cadencé des mâchoires chevalines, qui triturent lourdement leur petit déjeuner du matin.

VII

HÔTEL RECOMMANDÉ

Les heures, un peu vides, de cette permission, lui parurent lentes... Mais les jours mal remplis passèrent vite. Il aurait dû être attiré par une certaine curiosité vers sa garnison nouvelle. Mais il était ainsi fait que, tout en se lassant promptement de ce qu’il connaissait et tout en souhaitant juvénilement du nouveau, il craignait ce nouveau quand il était tout proche.

Il regrettait, au fond, ce grand quartier de cavalerie d’Évreux, où il avait passé des heures pénibles, mais qui était devenu pour lui une source d’ennuis familiers.

Son père lui conseilla de repartir une demi-journée d’avance afin d’arriver dans la soirée, plutôt que de passer la nuit en chemin de fer. De la sorte, après avoir bien dormi à l’hôtel, il arriverait tranquillement au quartier le matin à 9 heures. C’était vers ce moment que le régiment y ferait probablement son entrée. En s’y trouvant au besoin une demi-heure plus tôt, il aurait la satisfaction de connaître avant ses camarades leur installation nouvelle.

Dans le compartiment de seconde classe où il était monté, se trouvait précisément un brigadier en congé de convalescence, qui «comptait» au régiment qu’ils allaient remplacer. Ce brigadier, qui portait sur sa manche l’insigne des maréchaux, et sur son visage tanné la forte moustache celtique des travailleurs du fer, était originaire de l’Artois et retournait quelques jours dans son ancienne garnison pour y régler des affaires de famille.

C’était, il faut le dire, un terrible bourreur de crânes; mais, n’ayant pas discerné dès l’abord ce trait de son caractère, Paul fut assez fâcheusement impressionné par ses tuyaux.

Il représenta le quartier de cavalerie comme une réunion de taudis datant du moyen âge, et si étroit qu’on ne pouvait faire un pas dans la cour sans se cogner contre un officier. Cette assertion frappa d’autant plus le jeune Paul que les maréchaux ont une situation assez indépendante pour ne pas être terrifiés par les «huiles».

Les chambres se trouvaient au-dessus des écuries; ce qui entretenait, dès la belle saison, un effectif très complet de mouches sur les lits et les planches à pains.

--Et puis, la nuit, tu seras à ton aise pour roupiller avec le bruit des chevaux qui tapent, des chaînes qui grincent, des bat-flancs qui remuent...

(Tant de sensibilité chez un forgeron, habitué pourtant à l’enfer des enclumes et des marteaux!)

--Et le manège? hasarda Paul.

--Oh! tout petit, mon vieux...

... Tout petit... il n’aimait pas ça. Quand on commandait: Partez au galop! il devait y avoir de l’encombrement.

--Et puis, le manège, continua le brigadier-maréchal, il est tout de suite en entrant dans le quartier, à côté de la salle de rapport. Alors, si les classes à cheval se passent le matin, le colo ne manque pas de s’arrêter pour vous regarder tourner.

... Encore une perspective désagréable. Paul ne tenait pas à avoir des spectateurs de marque pour ses exercices de haute école.

Il était assez déprimé par les révélations du brigadier, mais tout de même un peu flatté qu’il le tutoyât. Il faut dire que le double galon lui était toujours apparu comme un honneur inaccessible. Il était bien persuadé qu’une fois cet échelon franchi, il parviendrait très vite à des degrés plus hauts de la hiérarchie. Mais l’impossibilité de conquérir ce grade entrava sérieusement sa carrière.

Quand il eut dit encore que le terrain de manœuvre était abominablement pierreux, que le commandant d’armes était si rosse pour la tenue, qu’il lui arrivait souvent d’interpeller un dragon qui se trottait en permission et de lui faire faire demi-tour, le bon brigadier jugea qu’il avait assez bourré le crâne de son compagnon.

Il changea de conversation et voulut bien lui indiquer, pour y passer la nuit, un hôtel vraiment épatant et parfaitement tenu, disait-il, bien qu’il ne figurât pas parmi les hôtels réputés qui ont un omnibus à la gare et qui écorchent les voyageurs...

--D’ailleurs je passe devant pour aller chez mon oncle, où j’habite. Je te l’indiquerai. Tout seul tu ne trouverais pas.

Paul renonça, pour suivre ce guide despotique, à prendre à la gare un de ces omnibus si tentants pour le porteur d’une assez lourde valise. Ils firent une quantité de tours et de détours pour atteindre, dans une petite rue, une façade qui, avait annoncé le brigadier, ne payait pas de mine. Il faut reconnaître que, sur ce point, il avait tout à fait raison.

Le veilleur de nuit était un jeune somnambule qui suivait son rêve et ne paraissait pas entendre les questions. Il enfonça une allumette dans le fond d’un bougeoir pour y atteindre une bougie tout près de sa fin. Puis, toujours sans mot dire, il entraîna le voyageur à sa suite dans une complication redoutable de petits escaliers obscurs qui montaient, redescendaient, tournaient, et n’arrêtaient pas de crier sous les pas. Les portes ornées de numéros s’ornaient sur leur paillasson de souliers boueux. On arriva dans une anfractuosité. Le somnambule fit entrer Paul dans une chambre très fraîche. Puis, il le laissa seul.

Paul vit à côté de lui un fauteuil mal équilibré, d’un reps trop gras pour qu’on y pût frotter des allumettes. Dans le lit, on avait mis à sécher une paire de draps qui venaient de la lessive, et l’on comptait sur la chaleur animale du voyageur pour mener cette opération à bonne fin.

Le garçon l’avait laissé aux prises avec les rideaux de la fenêtre, séparés de longue date, et bien décidés à ne se joindre jamais.

En remuant la table de nuit, il constata qu’elle renfermait un objet sans doute très précieux, car il lui fut impossible d’ouvrir la serrure qui devait être à secret comme celle d’un coffre-fort.

Heureusement le seau de toilette n’était pas absolument plein, et il put voir, en soulevant le couvercle, que le précédent ou l’un des précédents voyageurs s’était honorablement débarbouillé.

Cependant, l’autorité du brigadier-maréchal baissait peu à peu dans l’esprit de Paul, et le fer à cheval, qu’il avait vu brodé sur sa manche, ne lui semblait plus un signe d’universelle compétence.

Ajournant au lendemain, ou à jamais, la suite de l’inventaire, il se mit rapidement au lit, plongeant jusqu’au cou dans les draps humides. Et il tâcha de s’endormir, après avoir entrevu au plafond, avant de souffler sa bougie, un certain nombre, aimable gage d’espérance, d’araignées du soir.

VIII

CHEVAUX EN LIBERTÉ.--LES LAVABOS.--UN ARTISTE

Le nouveau quartier de cavalerie avait un bon petit aspect: il était resserré, et l’on avait l’impression qu’on y serait tout à fait chez soi, au bout de quelques jours, quand la poussière du régiment auquel ils succédaient serait remplacée par de la poussière à eux.

Le pansage, à moins que le temps ne fût très mauvais, se faisait dans la cour. Le matin, à l’heure du rapport, on y voyait beaucoup d’officiers, mais les volontaires n’étaient plus tout à fait des bleus, et ils savaient donner au bon moment un vigilant coup d’étrille, quand la songerie d’un chef d’escadrons ou d’un capitaine amenait son regard dans leur direction.

Le pansage, qu’il fût actif ou négligent, était toujours aussi monotone, à ce point que l’on voyait des cavaliers, pour se désennuyer et tuer le temps, faire une toilette soignée à leur bête.

On ne prenait même plus de plaisir à lâcher des chevaux, dans cette cour étroite, où il était trop facile de les rattraper. Et, si parfois l’un d’eux se détachait, c’était parce qu’il l’avait bien voulu. D’ailleurs, il ne profitait de sa liberté que pour aller tout seul à l’abreuvoir, avant tout le monde, ce qui semble être pour un cheval d’armes le comble du bonheur et de l’indépendance. Après cela, il revenait dans l’écurie, où il s’apercevait que le foin et l’avoine n’étaient pas encore distribués. Alors, profondément dégoûté, il se laissait reprendre par son toupet, remettre le bridon sans résistance et rattacher à l’anneau de fer.

Bretagne était plus sévèrement surveillée, à cause de sa mauvaise habitude de distribuer des coups de chausson à ses camarades. En passant le long des rangées de chevaux qui s’alignaient le nez au mur, elle n’eût pas manqué d’envoyer quelques ruades, qui auraient eu leur répercussion sur le cahier de punitions.

Paul avait retrouvé sa jument grise un peu éprouvée par la route, qu’elle avait faite tout entière sous le brigadier-trompette. On rapporta certaines de ses incartades commises dans les cantonnements: elle avait brisé le canon de _Barcarolle_, et défoncé, un jour de belle humeur, le ventre d’_Hespérus_, le cheval du capitaine en second. Mais il n’en était rien résulté de fâcheux pour le brigadier-trompette, en raison de l’autorité musicale que revêtait sa personnalité.

Bretagne était plus osseuse que jamais. Elle perdait, sans arrêter, ses poils; il lui en restait cependant des quantités. Aussi Paul passait-il la plus grande partie du pansage auprès de chevaux moins salissants. Depuis qu’ils avaient quitté Évreux, les volontaires ne formaient plus un peloton à part. Ils étaient répartis dans les escadrons. Ils avaient donc à soigner, à faire manger et boire chacun une bonne demi-douzaine de chevaux. Ils étaient les ordonnances des selliers, des maréchaux, des bottiers, des tailleurs, des cuisiniers et des ordonnances d’officiers.

Il s’ensuivait qu’aucun des chevaux n’était propre, et que leurs nettoyeurs étaient tous «sales, dégoûtants».

Il est vrai qu’ils avaient des lavabos.

A Évreux, au moment de leur dressage, les heures étaient trop occupées pour leur permettre de se livrer à des ablutions régulières. Mais, dans leur garnison nouvelle, ils étaient à peu près tranquilles du réveil à sept heures du matin, et n’avaient plus aucun prétexte pour manquer aux préceptes salutaires de l’hygiène et de la bonne éducation.

Le lavabo était une salle très sombre, dallée, où, dans une sorte d’auge basse, le long du mur, de tout petits robinets de cuivre, ouverts à leur maximum, pleuraient continuellement un tout petit filet d’eau. Après avoir enduit de savon la partie du visage ou du corps qu’on avait le dessein de rendre propre, il fallait l’exposer pendant de longues minutes à ce jet menu. Le lavage des pieds constituait un joli travail d’équilibre. Debout sur un pied, on retirait de l’autre pied sabot et chausson. On faisait de sa chaussette un petit paquet que l’on essayait de faire tenir sur le haut du robinet. On ne se lavait qu’un pied par jour, et l’on citait même un garçon distrait qui, par suite d’une comptabilité mal tenue, se lava uniquement le pied gauche pendant un mois.

Ils avaient encore la ressource, quand ils n’avaient pas le temps d’aller en ville, d’organiser une installation dans la chambrée, mais on risquait de renverser de l’eau sur le plancher et de s’attirer les reproches d’un personnage à qui ses talents spéciaux avaient créé une situation particulière: l’_arroseur_.

L’arroseur se servait d’une sorte de petit entonnoir en fer-blanc. Il réglait le jet avec le doigt et dessinait tout autour de la chambre des huit et des rosaces. Tout le monde n’était pas capable d’exécuter ce travail artistique. Pour les grandes solennités, revues passées par un officier supérieur, Lebœuf était chargé d’une œuvre extraordinaire. Il dessinait des emblèmes guerriers. Parfois, après qu’eut retenti le: «A vos rangs, fixe!» annonciateur des hautes huiles, le commandant ou le colonel passait rapidement, sans abaisser sur le plancher le regard admiratif que toute la chambrée attendait avec fièvre... Quelle déception! On était humilié pour la journée... Mais quand le visiteur, après s’être arrêté en contemplation devant la panoplie dessinée sur le sol, demandait: «Qui a fait cela?», les corps restaient au garde à vous, mais tous les visages se tendaient vers Lebœuf, qui demeurait immobile, les yeux fermés d’émotion et d’orgueil.

Lebœuf, vous pensez bien, était tacitement dispensé de toute corvée, de manœuvres, de service en campagne. Il passait sa journée en bourgeron, jusqu’au moment où il se trottait en ville, et ne montait à cheval qu’en cas de mobilisation générale. Il n’était jamais de chambre, car un homme qui maniait ainsi le pinceau à eau, ne devait plus, de sa vie, toucher à un balai. Mais il était toujours là pour l’astiquage d’une bride, et quand il s’agissait de polir au bleu un fourreau de sabre. La carabine «du Bœuf» était dans le râtelier d’armes à la disposition du cavalier qui voulait une arme propre, soit pour une revue, soit pour prendre la garde et le défilé de la parade. C’était un fait admis. Et quand un dragon demandait en termes violents qui avait «posé cinq» sur sa carabine, il se trouvait toujours quelqu’un pour répondre paisiblement:

--Prends celle-là qu’est là: c’est la sienne au Bœuf.

IX

REÎTRES

Les quelques mois qui suivirent l’arrivée dans la nouvelle garnison s’écoulèrent sans nécessité aucune, parce que le temps est forcé de passer et parce qu’il est d’usage que chaque mois ait son compte de jours réglementaire. Mais, vraiment, cette succession de semaines inutiles n’avait d’intérêt que pour le cantinier, qui inscrivait chaque soir au compte de Paul deux repas et un certain nombre de petits verres de fine et de kummel, qu’il n’était pas seul à boire.

Le dimanche apportait à cette existence vide un peu d’agrément, et ce fut depuis le jour où Paul s’était aperçu qu’il n’était pas obligé de sortir en ville, et qu’il était infiniment plus confortable de passer la journée au quartier, à «faire des heures» sur son lit, à déjeuner et à dîner à la cantine en prenant son temps, et à se promener le reste de la journée dans la cour, vêtu d’un bourgeron propre, mais soyeux à force d’être usé, comme du bon vieux linge de famille, et aussi d’un pantalon de toile d’une magnifique ampleur, le tout lui donnant l’air d’un personnage de la comédie italienne, sacqué du théâtre pour fainéantise exagérée.

Donc, ces escouades de semaines monotones, conduites par des dimanches un peu plus reluisants, défilèrent jusqu’au milieu de l’été. A ce moment, il fut question de grandes manœuvres. Une vie de hasard et d’aventures allait commencer. Reître paisible, il allait, chevauchant sa jument Bretagne, parcourir les plaines de l’Artois. Dans ses rêves, une perspective de beuveries dans les auberges s’accompagnait de visions assez indistinctes, où il jouait, auprès d’accortes filles de ferme, un rôle encore vague, mais à coup sûr galant et avantageux.

Dans ces expéditions lointaines, il ne serait plus accompagné de son brosseur fidèle, le cuisinier Burel, qui coupait aux manœuvres, ayant été affecté au 5e escadron. Burel le passa en consigne à Pisonnel, l’ordonnance du lieutenant. Pisonnel était de taille à s’occuper de trois fourbis, le sien, celui de Paul, et celui de son officier.

Le matin du départ, une grande transformation s’était produite dans l’aspect extérieur de Pisonnel. On l’avait toujours vu arriver au quartier en civelot, avec une jolie casquette cirée et un gilet gris-clair, moins neuf, mais plus soigné que lorsqu’il faisait partie de la garde-robe de lieutenant. Maintenant, il était comme les autres en casque et en tunique. Il ne montait plus en selle anglaise avec de fins étriers, mais sur la large selle réglementaire, ornée du manteau roulé sur le troussequin, et munie de quoi boire, coudre, écrire et fumer dans les poches à fers.

Au bout d’un instant, cependant, on reconnaissait le blond Pisonnel à ses longues moustaches de casse-cœurs.

On parcourait les quatre ou cinq lieues de chaque étape en deux files indiennes parallèles sur les bas côtés de la route, le plus souvent au pas, ce qui était loin de constituer pour Paul une allure de repos, car, d’avoir fait partie de la fanfare, Bretagne avait gardé de discrètes petites habitudes chorégraphiques, un trottinement mou, trop peu cadencé pour permettre à son cavalier de s’élever à l’anglaise.

On arrivait d’ordinaire à l’étape entre dix heures et midi. La plupart des camarades cherchaient des lits, que l’on se disputait. L’horreur de Paul pour la combativité le faisait se résigner à coucher sur la paille. Dès qu’il avait installé Bretagne en quarantaine, dans un coin de cour où elle n’avait aucun autre cheval à proximité de ses sabots irritables, il ne lui restait plus qu’à errer martialement dans le cantonnement en bras de chemise, coiffé d’un calot d’écurie, cependant que la plupart des dragons se hâtaient de nettoyer les mors de brides, pour ne pas risquer, en attendant trop, de ne plus les «ravoir». Ils semblaient, en frottant entre leurs paumes l’acier des gourmettes, des musiciens primitifs et guerriers.

Paul et Pisonnel faisaient popote avec deux autres cavaliers. Paul était chargé de procurer au groupe les œufs et le lard qui permettaient à Pisonnel de confectionner une de ces omelettes à l’as que tous admiraient, un peu de confiance. Les trois premiers jours du voyage, ils retrouvèrent à chaque étape un charmant petit ruisseau qui avait suivi leur régiment. Ils passaient l’après-midi dans la verdure des rives. L’industrieux Pisonnel avait dégotté tout ce qu’il fallait pour pêcher. Il s’installait chaque jour pendant des heures avec sa ligne et ses asticots, et le repas du soir se fût augmenté d’un supplément de choix, si ce ruisselet exquis n’avait manqué de toute espèce de poissons.

Après quatre jours de marche, ils arrivèrent dans un village où ils devaient séjourner huit jours, pour exécuter avec les hussards de la ville voisine des manœuvres de brigade.

Cette fois, il fallut tout de même se préoccuper d’une bonne installation, et Pisonnel comprit que c’était à lui à prendre l’affaire en mains. Il trouva un chopin extraordinaire dans une petite maison qu’un petit monticule avait dérobée aux recherches pourtant fouineuses des fourriers, puis des officiers, puis des volontaires.

Les personnes qui habitaient là étaient une demoiselle et sa servante.

La demoiselle, qui portait un binocle très sévère, était peut-être moins âgée que le commandant, mais elle dépassait d’une demi-tête les plus hauts cavaliers des escadrons. Elle avait des traits froids, mais bien réguliers, et son visage eût été assez beau s’il eût été à une échelle plus réduite.

La servante plaisait mieux à Paul, comme âge et comme dimensions. Elle avait des cheveux blonds, abondants et fins, et lui parut bien corsetée.

Pisonnel, en conduisant Paul chez ces deux personnes, avait prétendu audacieusement qu’«il y avait quelque chose à faire». Paul eut quelques doutes, en ce qui concernait la patronne.

--Tu verras ça, répondit Pisonnel. C’est à toi qu’elle revient. Moi, je prends la bonne, puisque je suis ton ordonnance.

Paul se serait servi lui-même plus modestement. Mais il ne voulut pas contrecarrer Pisonnel.

En choisissant pour lui la petite servante blonde et en passant à Paul en consigne la majestueuse demoiselle, Pisonnel avait sans doute dévolu à son compagnon la tâche la plus honorifique, mais certainement la plus difficile. Rien n’était moins souriant que le visage de Mlle Léglentier. On ne peut pas dire qu’elle ne souriait jamais. Elle ne souriait que par civilité, et strictement pendant le temps qu’on lui adressait la parole. Puis, brusquement, elle se solidifiait et devenait aussi imposante que la fameuse statue de Bartholdi: _La Liberté éclairant le monde_...

... Le matin, les cavaliers se levaient de bonne heure. Puis ils allaient dans la campagne se livrer à des exercices compliqués, où la tâche des dragons de 2e classe était très simplifiée. Bretagne se conduisait convenablement: elle était comme son cavalier, elle suivait les autres et ne cherchait pas à comprendre. Il n’y avait guère qu’au moment de la charge qu’elle donnait à Paul du désagrément, continuant à galoper à pleine allure après qu’on eût crié: Halte! portant, de ce fait, son cavalier en avant de l’escadron et le faisant passer capitaine commandant sans qu’il se fût attardé dans les grades intermédiaires. L’ennui, c’était qu’aussitôt qu’elle s’était aperçue de son erreur, elle s’arrêtait d’une façon foudroyante, au risque d’envoyer Paul par-dessus l’encolure. C’était ensuite toute une affaire pour se ramener, elle et lui, à leur place, étant donnés les procédés brutaux dont elle usait avec ses camarades du peloton.