Souvenirs épars d'un ancien cavalier

Part 2

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Il avait retiré en son honneur les cache-éperons de cuir qui entouraient ses éperons de bleu. Et il lui tapait dans le ventre comme dans un sac à terre. Il faudrait savoir, pour l’indiquer aux fournisseurs de la marine, de quel blindage mystérieux les flancs de Hellé étaient cuirassés. Au trot, par contre, elle allait très vite... Elle enfonçait le sol du manège avec de véritables marteaux-pilons, dont le contre-coup vous envoyait, à chaque réaction, à des altitudes vertigineuses. Et pourtant on regrettait ce trot inconfortable, aussitôt que l’officier avait commandé: «Au galop...». Hellé devenait alors une sorte de bateau ivre, qui tanguait, roulait, et semblait vouloir renverser tout ce qui se trouvait sur son passage.

On conçoit qu’après de telles expériences il eut un certain plaisir à retrouver dans son box sa fidèle Bretagne. Un homme de l’infirmerie des chevaux venait de l’y ramener. Paul crut convenable de donner une petite tape amicale sur l’épaule de la jument grise. Elle ne parut pas s’en apercevoir. Mais il n’attendait de sa part aucune démonstration.

En selle à la porte du manège, il était tout à fait à son aise. Sa monture habituelle était faite à sa mesure, ni trop épaisse, ni trop mince. D’autre part, cette petite absence semblait les avoir rapprochés. Il y avait entre eux une entente véritable. Il savait quelles concessions il fallait lui faire, et ce qui pouvait la contrarier. Il valait mieux ne pas lui frôler les flancs avec les cache-éperons. En revanche, elle était beaucoup plus indifférente à l’action des rênes. Ainsi, appuyer la bride sur la droite de son encolure pour obtenir un mouvement vers la gauche, c’était une suggestion beaucoup trop discrète. Il fallait plutôt tirer carrément sur la rêne gauche, selon le procédé plus franc des cochers d’omnibus.

Désormais, ils connaissaient mutuellement leurs défauts. C’était l’essentiel. Tout en suivant la reprise, il s’abandonnait avec plaisir à ces constatations.

C’est à ce moment qu’il enregistra une des chutes les plus rudes de sa vie...

Que s’était-il passé? se demandait-il en se ramassant péniblement... Quelque coup de talon involontaire, dont la susceptible Bretagne avait pu se formaliser? Peut-être le cheval qui la suivait l’avait-il incitée à ruer, en venant trop près de sa croupe? Ou fallait-il voir là une intervention, une leçon du destin, qui n’aime pas les constatations trop hâtives?

IV

UN JOUR A PIED

Quand l’officier de semaine était à l’autre bout de la cour, et qu’il paraissait absorbé dans une longue conversation hippologique ou mondaine avec un autre lieutenant, les travées d’écurie où se faisait le pansage devenaient une sorte de petit club animé, où se colportaient les nouvelles du jour. Les cavaliers abandonnaient les boxes, et, la brosse ou l’étrille à la main, venaient deviser en petits groupes, en se bornant à répondre par de légers hochements de tête d’acquiescement aux sous-officiers qui les pressaient de reprendre leur ouvrage, c’est-à-dire d’aller s’asseoir sur les bat-flanc.

Cet après-midi-là, il était question de l’état sanitaire du régiment. Un homme du 3e escadron et un brigadier du 5e étaient entrés le matin à l’hôpital pour un mal de gorge, qui pouvait bien être une diphtérie.

Une demi-heure après, Paul sentait à l’amygdale gauche quelques picotements... C’était peut-être une idée. A la cantine, le potage passa assez bien, mais il lui sembla qu’il avalait avec difficulté le mouton du «navarin aux pommes» qui ornait un sur deux de leurs menus.

Il n’avait pas de montre à secondes pour se tâter le pouls. Et il est difficile de voir avec une main si l’autre main est à une température de fièvre, ces constatations ne se faisant guère que par comparaison. Il n’osait pas avoir recours au thermomètre de l’infirmerie.

Il lui semblait pourtant que la cadence de son pouls était précipitée... certainement... certainement... En se couchant, il n’éprouvait aucun malaise. C’était passé. Il ne savait pas s’il devait en avoir du regret ou du plaisir... La diphtérie est une maladie grave. A choisir, il aurait préféré une écorchure au pied qui lui eût valu d’être «exempt de bottes».

Au milieu de la nuit, il se réveilla, la tête brûlante, avec une petite douleur sur un côté du cou... Il irait certainement à la visite... Il se rendormit un peu agité, puis paisiblement jusqu’au réveil. Quand la sonnerie du demi-appel résonna et que l’on cria: «En bas pour les litières!» Il répondit: malade... au brigadier, qui--cela troubla Paul--ne parut le croire qu’à moitié...

Pourtant il avait toujours ses petits picotements... Mais ça se traduisait-il par une rougeur de la gorge? Et n’allait-il pas être pris pour un tireur au flanc?

La visite ne se passait que deux heures après le réveil. Pendant ces deux heures, diverses visions d’avenir se présentèrent à son esprit: 1º diphtérie grave, télégramme de l’hôpital à sa famille, délire, agonie, mort...; 2º petite scarlatine bénigne, quarante jours de lit, convalescence...; 3º quatre jours de boîte pour avoir essayé de fricoter.

Enfin la sonnerie de la visite retentit, accompagnée dans tout le quartier par le fredonnement des paroles non officielles, mais consacrées par l’usage, qu’un soldat inconnu a jadis composées pour cet air guerrier. Il y est question d’un aveu pénible fait à M. le major et du traitement classique prescrit par le bienveillant et optimiste docteur.

La sonnerie de la visite fit disparaître comme par un malin enchantement toute espèce de picotement, et naître dans l’âme du «malade» une assez grande inquiétude.

Il trouva dans l’escalier qui servait d’antichambre à la salle de consultation quelques dragons en bourgeron ou en gilet de laine. Il envia certains d’entre eux à cause de leurs furoncles bien apparents ou de leur nez qui coulait d’une façon irrécusable.

Simonnel, employé à l’infirmerie, n’avait aucun grade; mais par son allure, par son air de tranquillité, il était presque l’égal du médecin, et peut-être le supérieur de l’aide-major.

Ce matin, c’était le médecin en chef qui était venu à la visite, et ça n’était pas plus rassurant, d’autant qu’en passant devant les malades, Simonnel avait dit négligemment: «Il a mauvais poil aujourd’hui.»

Paul était plongé dans une rêverie un peu triste, et se demandait si on le laisserait emporter sa paillasse pour coucher le soir à la boîte... quand il entendit appeler son nom, qu’il ne reconnut pas tout de suite.

Le docteur était assis à sa table. Il lisait un registre avec attention, pendant que Paul lui racontait un peu confusément tout ce qu’il éprouvait depuis la veille. L’écoutait-il, le laissait-il parler pour lui faire prononcer des paroles imprudentes et mieux le confondre après? Il lui jeta un coup d’œil rapide, ne lui tâta pas le pouls, n’examina pas sa langue, qu’il avait sortie complaisamment sans attendre d’en être prié, et dit simplement: «Exempt de service, vous reprendrez votre travail demain.» Il inscrivit lui-même sur le livre: «Courbature légère.» C’était une indisposition que Paul n’avait pas prévue. Il ignorait encore que la plupart des rhumes non contagieux prennent cette appellation.

Le malade _reconnu_ traverse la cour avec une certaine fierté. S’il rencontre un officier qui veut descendre de cheval et qui lui enjoint de tenir sa bête par la bride, il rend avec une complaisance digne ce service qui n’est pas forcé. Puis il monte l’escalier, en prenant son temps, et va s’étendre sur son lit en toute tranquillité, tel un prince oriental sur un divan. Et c’est un grand plaisir de suivre, de cette couche d’indolence, les différentes phases du tableau du travail de la journée, la rentrée des classes à pied, le changement de costume de ceux qui vont au pansage, et plus tard d’entendre ce cri si sympathique: «En bas pour les classes à cheval!»

Puis ce sont des heures de solitude reposante à peine troublées par quelques visites: l’ordonnance du lieutenant qui vient nettoyer la bride de son patron, un cuisinier qui s’attable pour écrire une lettre chez lui et qui a parfois recours à vos conseils. Parfois on est visité par d’autres malades.

Ce ne sont pas des contagieux, bien entendu... Ce jour-là, il vit arriver Lému, un grand garçon mince, bon cavalier, bon soldat, mais qui était pris de temps en temps d’un besoin de se reposer irrésistible. Il avait déjà deux ans et demi de présence au corps et il la connaissait...

--Je suis exempt de service pour deux jours, dit-il. C’est ce qu’il y a de mieux. Quatre jours, c’est trop. On s’embête. Et puis c’est quatre jours à ne pas pouvoir sortir en ville. Mais deux jours, c’est l’idée qu’on n’aura pas besoin de retourner à la visite le lendemain, puisqu’on est reconnu de droit...

... C’est qu’il y a des truqueurs, tu sais. Y en a qui fument de la paille, y en a d’autres qui se tapent le coude pour avoir un pouls à la hauteur... Mais le truc le plus épatant, c’est ceux qui vont se faire prendre la température à 6 heures du soir à l’infirmerie. Tu sais le moyen, pour avoir deux degrés de plus?

--Dis toujours...

--Un petit verre de rhum...

--Tu blagues?

--Un petit verre de rhum, qu’on fait boire à l’infirmier...

* * * * *

Vers le milieu du mois de février, des bruits vagues, qui couraient depuis plusieurs semaines, se précisèrent. Le régiment déménageait, pour s’installer dans une ville du Nord.

Bien entendu, les sous-officiers rengagés n’y croyaient pas. Ils en avaient tellement entendu! Ils ne levaient même plus les épaules. Un matin, au milieu du pansage, un brigadier, qui revenait du bureau du chef, affirma que c’était à la décision.

On en parla encore à la cantine, en mangeant de bon appétit de petits biftecks carbonisés, entourés de frites trop blanches. Cependant Alfred, le garçon, dispensateur d’un cidre inoffensif et non bouché, se délestait de table en table des nombreux litres qui lui garnissaient les bras.

Aux classes à pied, la conversation reprit de plus belle, d’autant que quelques-uns avaient vu le chef ou le maréchal des logis de semaine qui leur avaient affirmé que c’était bien au rapport. Mais on n’en était pas sûr tout de même. L’officier instructeur n’ayant fait qu’une brève apparition, les maréchaux des logis s’étaient réunis, en son absence, au milieu de la cour, ni plus ni moins qu’un groupe d’officiers. Les brigadiers, à la sourde suggestion des hommes, ordonnaient des repos fréquents, se contentant de déplacer, de temps en temps, leurs pelotons. «Garde à vous... Cavaliers en avant! Marche!... Une, deux, une, deux...» On faisait cinquante pas... «Cavaliers!... Halte... Repos...»

A trois heures moins le quart, on s’était mis en tenue de pansage. On avait quitté ses bottes pour rentrer dans des sabots confortables. Les trompettes sonnaient le demi-appel, dont l’air classique était souligné par un parolier anonyme d’une révélation bien indiscrète sur telle particularité intime de la cantinière.

Puis on se retrouvait dans la grande cour. On s’alignait sur deux rangs, en se faisant des politesses, bon nombre de cavaliers modestes estimant que leurs galoches étaient un peu trop ternes pour la rangée d’avant.

Après l’appel, le deuxième rang serrait sur le premier. On formait le cercle. Les cavaliers, d’ordinaire, leurs musettes nonchalantes à la main, venaient entendre la décision, et apprenaient sans enthousiasme que la jument _Balancelle_ figurerait désormais sur les contrôles du 5e escadron, ou que le maréchal passerait une revue de fers devant les écuries du 3e.

Ce jour-là, le cercle se forma très vite. Le brigadier de semaine, d’une voix soutenue, mais avec une diction bien imparfaite, apprit aux cavaliers que le régiment quitterait décidément le quartier, un jour désigné de la semaine suivante. Il gagnerait en huit étapes sa garnison nouvelle. Les hommes feraient la route avec leurs effets nº 3. Les effets neufs seraient versés au magasin.

Les groupes n’attendirent pas d’arriver aux écuries pour se livrer à des commentaires sans nombre. Les bleus interrogeaient les anciens, pour savoir s’il fallait ou non se réjouir.

Mais il était difficile de se faire une conviction. «Tu parles que c’est franc, disaient les uns. On verra du pays.» Mais les autres: «Huit étapes, en cette saison, avec du verglas! On sera le plus souvent à pied. Et tu sais, tenir ton cheval par la figure pendant des vingt kilomètres, tu me diras ce que t’en penses! Et s’i se couronne, ton canasson, tu n’y couperas pas de quinze jours...--De boîte?--Non, mon gas, de grosse malle!»

Il y a eu, de tout temps, des bourreurs de crâne. Mais s’ils espéraient effrayer Paul en lui disant qu’on monterait rarement à cheval!

Y monterait-on si rarement que cela? Le temps avait l’air de se remettre au beau. Le brigadier-trompette allait lui reprendre Bretagne pour la route; à quelle monture inconnue allait-on confier sa vie? Il n’était pas tranquille et il ne savourait pas les bonnes journées de fainéantise que leur valait ce prochain départ. Pas de classes à cheval. Les chevaux passaient des revues, ou bien les selles et les harnais étaient à la sellerie.

Une visite du médecin major le rassura par une solution imprévue.

Tous les hommes défilèrent devant le docteur, à l’infirmerie. Or les dernières séances de trot sans étriers avaient légèrement éprouvé le jeune Paul, en lui endommageant une cuisse, si bien qu’il fut classé parmi les cavaliers incapables de faire la route, et qu’on lui octroya une permission de dix jours avec l’ordre de rejoindre individuellement la nouvelle garnison.

Cette permission, qu’il n’avait pas sollicitée, ni même espérée, était un pur cadeau du sort. Mais la plupart de ses camarades s’imaginèrent, ou feignirent de croire qu’il l’avait due à son astuce. Après avoir protesté, il finit par se rendre compte que jamais il ne les persuaderait et qu’il valait mieux avoir l’air d’avoir roulé le major. Il ne fut pas long à en concevoir un certain orgueil.

Ainsi il allait passer dix jours dans sa famille, coucher dans un lit large, manger avec une serviette! Il se lèverait à onze heures. Puis il irait vêtu de son manteau de cavalerie, qui lui donnait des épaules énormes, faire un petit tour au Bois, où toutes les femmes de Paris n’attendaient que sa venue...

* * * * *

Une partie de ce programme, celle qui concernait la serviette de table et le lit familial devait se réaliser. Tout cela, en effet, était organisé d’avance. Mais, pour le reste, n’avait-il pas eu tort, comme beaucoup de jeunes hommes, de s’en remettre uniquement à l’entremise du Destin?

V

EN PERMISSION

Paul avait un peu plus de dix-neuf ans, quand il avait quitté Paris à l’automne précédent. Il lui semblait que c’était un tout autre personnage qui y revenait quatre mois après.

Ce dragon au coffre élargi par une vie de fatigues athlétiques (et aussi par les épaulettes et le manteau), ce cavalier émancipé ne devait plus se contenter des voluptés faciles et peu glorieuses qu’avaient procurées au frêle adolescent de jadis les dames de certains promenoirs.

Il allait certainement trouver à Paris une maîtresse magnifique. Mais qui cela et où cela? Le moment, dans le train, n’était pas encore venu de se le demander. A peine aurait-il mis le pied sur le quai de la gare Saint-Lazare que sa vie de garçon allait se transformer d’une façon miraculeuse.

Le miracle lui était toujours dû. Il savait obscurément qu’il y a deux sortes de conquêtes: les faciles, qui ne parent pas assez la vie d’un jeune homme; les difficiles, qui exigent de la patience et un délai supérieur à une permission de dix jours. Celles-là non plus ne sont pas suffisamment brillantes, car elles ne résultent pas d’un coup de foudre.

Or, il arrivait à Paris avec un casque et un sabre. A ses deux petites permissions précédentes, il était en képi et non armé. Pour le changement de garnison, les permissionnaires avaient versé, comme tout le monde, leurs effets neufs au magasin. Pouvait-il partir en permission avec son casque et ses effets nº 3? La question avait été longuement discutée par les chefs et les fourriers... Comme il était le seul permissionnaire de l’escadron, il sut persuader au chef qu’il fallait le laisser partir avec le casque, car il avait des vêtements à lui, que lui avait faits le maître-tailleur. (C’était une tenue de sous-officier sans galons, d’une fantaisie un peu timide, avec des basanes qui ne voulaient pas être larges et ne s’étaient pas décidées à être collantes.)

Il était déjà sorti le dimanche en casque et sabre dans les rues de sa ville de garnison. Son sabre était désormais apprivoisé et maté, et ne venait plus se fourrer entre ses jambes.

A la gare, deux jeunes civils de son âge, prévenus par dépêche, l’attendaient. C’étaient ses deux plus intimes amis, qui ne l’avaient jamais vu sous son casque. Ils poussèrent en le voyant des cris d’admiration, qu’il aurait voulus moins violents et plus sérieux.

Ces deux civils le conduisirent jusqu’à sa porte, et il fut convenu qu’ils viendraient le reprendre chez ses parents. Avant son départ au service, ils venaient souvent le chercher le soir, mais, comme ils étaient mal vus par la famille de Paul, qui leur reprochait de l’entraîner dans la fête, ils ne montaient jamais jusqu’à l’appartement et se bornaient à l’attendre dans la rue. Désormais, comme c’est le droit et même le devoir du militaire en permission de faire la bombe et comme c’est la mission du civil de l’y aider, les camarades purent se présenter fièrement au domicile familial et emmener Paul avec eux sous les regards indulgents de son père et un peu craintifs de sa maman.

Ils étaient venus à 8 heures et demie, avec trois coupons de fauteuils pour le Théâtre-Français, où l’on jouait un drame bourgeois très sérieux. Mais ils n’allaient pas là pour la pièce. Et ils furent contents de trouver dans les entr’actes de larges couloirs, où trois hommes peuvent s’avancer de front, les deux civils flanquant le cavalier et prenant chacun une part égale de son rayonnement. En quittant leur place, ils avaient longé les baignoires, raflant quelques cœurs au passage. Ou bien, ils s’avançaient en reconnaissance aux fauteuils de balcon, jetant un regard circulaire sur les loges pour y faire une nouvelle moisson.

Après deux actes, Paul avait fait secrètement son inventaire et reconnu la présence de deux femmes blondes, l’une en mauve, l’autre en soie noire, dignes l’une et l’autre des hommages d’un jeune cavalier. Mais, soit dédain simulé, soit distraction, soit myopie, aucune d’elles ne semblait l’avoir remarqué. En attendant une de ces conquêtes triomphales, qui pouvaient peut-être à la rigueur ne pas être enregistrées dès le premier soir, il fallait songer à quelque intérim moins reluisant. Des questions détournées, posées aux camarades lui avaient déjà appris que deux personnes, que fréquentait le groupe, avaient disparu de la circulation pour des raisons diverses. Il songea alors, pendant le dernier acte, à une relation personnelle sans grande apparence, une petite boulotte qui venait jadis le soir dans une brasserie du faubourg Montmartre, au fond d’une cour. Il régnait dans cet établissement une odeur chaude de bière et de jambon, si persistante que ces dames la gardaient toute la nuit dans leurs cheveux.

Mais il ne voulait pas faire part de ses projets à ses camarades, de peur de diminuer son prestige. Il n’avait pas assez d’aplomb pour leur raconter des aventures imaginaires... A deux ou trois reprises, il avait eu l’occasion de prendre un air de mystère ou de réticence; ce qui faisait bien.

Après le spectacle, il ne put leur refuser d’aller souper avec eux. Il pensait qu’il leur devait le plus longtemps possible la satisfaction d’être avec un dragon. Mais ils finissaient, semblait-il, par se blaser. L’heure s’avançait, et la conversation languissait. Le café où ils étaient se vidait peu à peu. Paul leur proposa de les reconduire chez eux en voiture. Ils acceptèrent en bâillant. Il avait lui-même encore plus sommeil, car il avait dépassé de loin son heure habituelle. Mais il tenait à ses projets.

Quand il se fut débarrassé de ses deux camarades, il donna au cocher l’adresse de la brasserie. Arrivé là, il fit le tour de la vaste salle. La personne en question ne s’y trouvait pas. Il s’assit tout seul à une table. Plusieurs dames se proposèrent gentiment pour lui tenir compagnie. Mais il répondit qu’il attendait quelqu’un.

Il était si fatigué qu’il n’avait pas la force de se lever pour aller se coucher. La dame qu’il attendait ne venait toujours pas, et il ne savait plus s’il craignait ou s’il souhaitait sa venue. Un certain nombre de ronds de feutre s’amoncelaient devant lui, car il buvait des bocks pour ne pas s’endormir. Il n’y avait plus que quelques tables d’occupées et les garçons édifiaient de petites constructions en plaçant des chaises sur les tables libres.

Cependant, le cercle desdits garçons se resserrait de plus en plus autour de Paul. S’ils ne récriminaient pas, c’était sans doute par crainte du gérant...

Il se leva avec énergie, paya avec générosité, puis rentra chez lui.

Il entendit du bruit dans la chambre de ses parents, et vit une raie lumineuse au-dessus de leur porte. Ils l’avaient certainement entendu. Ils avaient regardé l’heure. Il se dit avec satisfaction qu’ils avaient pu constater qu’il rentrait très tard.

VI

OÙ, DEVANT UN AUDITOIRE PROFANE, IL EST FIÈREMENT PARLÉ DE BRETAGNE ABSENTE, ET DES TALENTS D’UN CERTAIN ÉCUYER.

Le lendemain du jour où il avait eu l’ennui de rentrer au logis paternel sans avoir enregistré la plus modeste bonne fortune, une occasion sembla s’offrir à lui sous l’aspect d’une ouvrière à la journée, ni jeune ni mûre, ni belle ni laide, qui travaillait dans leur salle à manger. Les parents de Paul étaient sortis. Les domestiques étaient en courses. Il s’approcha de cette personne qui cousait auprès de la table, et frôla du doigt, comme par inadvertance, les petits cheveux blonds qui frisaient légèrement sur sa nuque. Elle ne parut pas s’en apercevoir. Encouragé, il renouvela ce frôlement. Elle l’écarta d’un geste, sans irritation, mais avec un visage tellement sérieux qu’il jugea qu’il n’y avait rien à faire, et qu’il valait mieux s’en aller.

Il se demanda depuis s’il aurait dû ne pas se rebuter si vite, et si ce tout petit geste de résistance avait le caractère d’un refus définitif. A cette époque, il se figurait que les dames, quand on les abordait, avaient des idées bien arrêtées, qu’elles consentaient ou ne consentaient pas. Plus tard, il se rendit compte que beaucoup d’entre elles n’étaient pas fixées, et que c’était à nous de les amener, par notre persévérance, à seconder nos desseins. Mais la plupart des jeunes hommes, par gloire ou par paresse, ne veulent que des conquêtes fulgurantes. Ils veulent être aimés pour eux-mêmes dès la première minute. Or, eux-mêmes, ce n’est pas leurs banales qualités d’habileté et de patience, si longues à mettre en œuvre; eux-mêmes, c’est leur charme subit et vainqueur.

Si le respect des traditions n’eût obligé Paul au cours de ses permissions à chercher les aventures sentimentales, il aurait été heureux et tranquille à goûter au sein de sa famille les satisfactions d’orgueil du soldat dans ses foyers.

C’est surtout auprès des âmes enthousiastes de huit à dix ans qu’il obtenait les succès les plus francs. A table, les petits garçons et les petites filles oubliaient de manger pour l’admirer et s’émerveillaient sans fin de le voir si serré dans sa tunique, ce qui lui interdisait de se mettre à l’aise en la déboutonnant.

Et quand il leur procurait la joie de les emmener promener sur le boulevard! Il les emmenait par paires, et il en avait un de chaque côté qui guettait avec vigilance le passage des gradés, pour le bourrer de petits coups de poing, en lui soufflant: «Salue! salue!»

Mais son grand triomphe, c’était le récit de ses prouesses équestres, le soir, à la veillée!

On ne peut pas dire qu’il mentait. Il était plutôt sincère...